La douceur de ce pauvre homme, dépossédé de tout son bonheur au moment

où il se croyait le plus heureux, toucha vivement Lucien, mais non

Coralie.

—Viens, mon pauvre Musot, viens tant que tu voudras, dit-elle. Je

t'aimerai mieux en ne te trompant point.

Camusot parut content de n'être pas chassé de son paradis terrestre

où sans doute il devait souffrir, mais où il espéra rentrer plus tard

dans tous ses droits en se fiant sur les hasards de la vie parisienne

et sur les séductions qui allaient entourer Lucien. Le vieux marchand

matois pensa que tôt ou tard ce beau jeune homme se permettrait des

infidélités, et pour l'espionner, pour le perdre dans l'esprit de

Coralie, il voulait rester leur ami. Cette lâcheté de la passion vraie

effraya Lucien. Camusot offrit à dîner au Palais-Royal, chez Véry, ce

qui fut accepté.

—Quel bonheur, cria Coralie quand Camusot fut parti, plus de mansarde

au quartier latin, tu demeureras ici, nous ne nous quitterons pas,

tu prendras pour conserver les apparences un petit appartement, rue

Charlot, et vogue la galère!

Elle se mit à danser son pas espagnol avec un entrain qui peignit une

indomptable passion.

—Je puis gagner cinq cents francs par mois en travaillant beaucoup, dit

Lucien.

—J'en ai tout autant au théâtre, sans compter les feux. Camusot

m'habillera toujours, il m'aime! Avec quinze cents francs par mois,

nous vivrons comme des Crésus.

—Et les chevaux, et le cocher, et le domestique? dit Bérénice.

—Je ferai des dettes, s'écria Coralie.

Elle se remit à danser une gigue avec Lucien.

—Il faut dès lors accepter les propositions de Finot, s'écria Lucien.

—Allons, dit Coralie, je m'habille et te mène à ton journal, je

t'attendrai en voiture, sur le boulevard.

Lucien s'assit sur un sofa, regarda l'actrice faisant sa toilette et

se livra aux plus graves réflexions. Il eût mieux aimé laisser Coralie

libre que d'être jeté dans les obligations d'un pareil mariage; mais

il la vit si belle, si bien faite, si attrayante, qu'il fut saisi par

les pittoresques aspects de cette vie de Bohême, et jeta le gant à la

face de la Fortune. Bérénice eut ordre de veiller au déménagement et à

l'installation de Lucien. Puis, la triomphante, la belle, l'heureuse

Coralie entraîna son amant aimé, son poète, et traversa tout Paris

pour aller rue Saint-Fiacre. Lucien grimpa lestement l'escalier, et

se produisit en maître dans les bureaux du journal. Coloquinte ayant

toujours son papier timbré sur la tête et le vieux Giroudeau lui dirent

encore assez hypocritement que personne n'était venu.

—Mais les rédacteurs doivent se voir quelque part pour convenir du

journal, dit-il.

—Probablement, mais la rédaction ne me regarde pas, dit le capitaine de

la Garde Impériale qui se remit à vérifier ses bandes en faisant son

éternel broum! broum!

En ce moment, par un hasard, doit-on dire heureux ou malheureux? Finot

vint pour annoncer à Giroudeau sa fausse abdication, et lui recommander

de veiller à ses intérêts.

—Pas de diplomatie avec monsieur, il est du journal, dit Finot à son

oncle en prenant la main de Lucien et la lui serrant.

—Ah! monsieur est du journal, s'écria Giroudeau surpris du geste de son

neveu. Eh! bien, monsieur, vous n'avez pas eu de peine à y entrer.

—Je veux y faire votre lit pour que vous ne soyez pas _jobardé_ par

Étienne, dit Finot en regardant Lucien d'un air fin. Monsieur aura

trois francs par colonne pour toute sa rédaction, y compris les

comptes-rendus de théâtre.

—Tu n'as jamais fait ces conditions à personne, dit Giroudeau en

regardant Lucien avec étonnement.

—Il aura les quatre théâtres du boulevard, tu auras soin que ses loges

ne lui soient pas _chippées_, et que ses billets de spectacle lui

soient remis. Je vous conseille néanmoins de vous les faire adresser

chez vous, dit-il en se tournant vers Lucien. Monsieur s'engage à

faire, en outre de sa critique, dix articles Variétés d'environ deux

colonnes pour cinquante francs par mois pendant un an. Cela vous

va-t-il?

—Oui, dit Lucien qui avait la main forcée par les circonstances.

—Mon oncle, dit Finot au caissier, tu rédigeras le traité que nous

signerons en descendant.

—Qui est monsieur? demanda Giroudeau en se levant et ôtant son bonnet

de soie noire.

—Monsieur Lucien de Rubempré, l'auteur de l'article sur l'Alcade, dit

Finot.

—Jeune homme, s'écria le vieux militaire en frappant sur le front de

Lucien, vous avez là des mines d'or. Je ne suis pas littéraire, mais

votre article, je l'ai lu, il m'a fait plaisir. Parlez-moi de cela!

Voilà de la gaieté. Aussi ai-je dit:—Ça nous amènera des abonnés! Et il

en est venu. Nous avons vendu cinquante numéros.

—Mon traité avec Étienne Lousteau est-il copié double et prêt à signer,

dit Finot à son oncle.

—Oui, dit Giroudeau.

—Mets à celui que je signe avec monsieur la date d'hier, afin que

Lousteau soit sous l'empire de ces conventions. Finot prit le bras de

son nouveau rédacteur avec un semblant de camaraderie qui séduisit le

poète, et l'entraîna dans l'escalier en lui disant:—Vous avez ainsi

une position faite. Je vous présenterai moi-même à _mes_ rédacteurs.

Puis, ce soir, Lousteau vous fera reconnaître aux théâtres. Vous

pouvez gagner cent cinquante francs par mois à notre petit journal

que va diriger Lousteau; aussi tâchez de bien vivre avec lui. Déjà le

drôle m'en voudra de lui avoir lié les mains en votre endroit, mais

vous avez du talent, et je ne veux pas que vous soyez en butte aux

caprices d'un rédacteur en chef. Entre nous, vous pouvez m'apporter

jusqu'à deux feuilles par mois pour ma Revue hebdomadaire, je vous les

payerai deux cents francs. Ne parlez de cet arrangement à personne, je

serais en proie à la vengeance de tous ces amours-propres blessés de la

fortune d'un nouveau venu. Faites quatre articles de vos deux feuilles,

signez-en deux de votre nom et deux d'un pseudonyme, afin de ne pas

avoir l'air de manger le pain des autres. Vous devez votre position

à Blondet et à Vignon qui vous trouvent de l'avenir. Ainsi, ne vous

galvaudez pas. Surtout, défiez-vous de vos amis. Quant à nous deux,

entendons-nous bien toujours. Servez-moi, je vous servirai. Vous avez

pour quarante francs de loges et de billets à vendre, et pour soixante

francs de livres à _laver_. Ça et votre rédaction vous donneront quatre

cent cinquante francs par mois. Avec de l'esprit, vous saurez trouver

au moins deux cents francs en sus chez les libraires qui vous payeront

des articles et des prospectus. Mais vous êtes à moi, n'est-ce pas? Je

puis compter sur vous.

Lucien serra la main de Finot avec un transport de joie inouï.

—N'ayons pas l'air de nous être entendus, lui dit Finot à l'oreille en

poussant la porte d'une mansarde au cinquième étage de la maison, et

située au fond d'un long corridor.

Lucien aperçut alors Lousteau, Félicien Vernou, Hector Merlin et deux

autres rédacteurs qu'il ne connaissait pas, tous réunis à une table

couverte d'un tapis vert, devant un bon feu, sur des chaises ou des

fauteuils, fumant ou riant. La table était chargée de papiers, il

s'y trouvait un véritable encrier plein d'encre, des plumes assez

mauvaises, mais qui servaient aux rédacteurs. Il fut démontré au

nouveau journaliste que là s'élaborait le grand œuvre.

—Messieurs, dit Finot, l'objet de la réunion est l'installation en mon

lieu et place de notre cher Lousteau comme rédacteur en chef du journal

que je suis obligé de quitter. Mais, quoique mes opinions subissent une

transformation nécessaire pour que je puisse passer rédacteur en chef

de la Revue dont les destinées vous sont connues, mes convictions sont

les mêmes et nous restons amis. Je suis tout à vous, comme vous serez

à moi. Les circonstances sont variables, les principes sont fixes. Les

principes sont le pivot sur lequel marchent les aiguilles du baromètre

politique.

Tous les rédacteurs partirent d'un éclat de rire.

—Qui t'a donné ces phrases-là? demanda Lousteau.

—Blondet, répondit Finot.

—Vent, pluies, tempête, beau fixe, dit Merlin, nous parcourrons tout

ensemble.

—Enfin, reprit Finot, ne nous embarbouillons pas dans les métaphores:

tous ceux qui auront quelques articles à m'apporter retrouveront Finot.

Monsieur, dit-il en présentant Lucien, est des vôtres. J'ai traité avec

lui, Lousteau.

Chacun complimenta Finot sur son élévation et sur ses nouvelles

destinées.

—Te voilà à cheval sur nous et sur les autres, lui dit l'un des

rédacteurs inconnus à Lucien, tu deviens Janus...

—Pourvu qu'il ne soit pas Janot, dit Vernou.

—Tu nous laisses attaquer nos bêtes noires?

—Tout ce que vous voudrez! dit Finot.

—Ah! mais, dit Lousteau, le journal ne peut pas reculer. Monsieur

Châtelet s'est fâché, nous n'allons pas le lâcher pendant une semaine.

—Que s'est-il passé? dit Lucien.

—Il est venu demander raison, dit Vernou. L'ex-beau de l'Empire a

trouvé le père Giroudeau, qui, du plus beau sang-froid du monde, a

montré dans Philippe Bridau l'auteur de l'article, et Philippe a

demandé au baron son heure et ses armes. L'affaire en est restée là.

Nous sommes occupés à présenter des excuses au baron dans le numéro de

demain. Chaque phrase est un coup de poignard.

—Mordez-le ferme, il viendra me trouver, dit Finot. J'aurai l'air de

lui rendre service en vous apaisant, il tient au Ministère, et nous

accrocherons là quelque chose, une place de professeur suppléant ou

quelque bureau de tabac. Nous sommes heureux qu'il se soit piqué au

jeu. Qui de vous veut faire dans mon nouveau journal un article de fond

sur Nathan?

—Donnez-le à Lucien, dit Lousteau. Hector et Vernou feront des articles

dans leurs journaux respectifs.....

—Adieu, messieurs, nous nous reverrons seul à seul chez Barbin, dit

Finot en riant.

Lucien reçut quelques compliments sur son admission dans le corps

redoutable des journalistes, et Lousteau le présenta comme un homme sur

qui l'on pouvait compter.

—Lucien vous invite en masse, messieurs, à souper chez sa maîtresse, la

belle Coralie.

—Coralie va au Gymnase, dit Lucien à Étienne.

—Eh! bien, messieurs, il est entendu que nous pousserons Coralie, hein?

Dans tous vos journaux, mettez quelques lignes sur son engagement

et parlez de son talent. Vous donnerez du tact, de l'habileté à

l'administration du Gymnase, pouvons-nous lui donner de l'esprit?

—Nous lui donnerons de l'esprit, répondit Merlin, Frédéric a une pièce

avec Scribe.

—Oh! le directeur du Gymnase est alors le plus prévoyant et le plus

perspicace des spéculateurs, dit Vernou.

—Ah! çà, ne faites pas vos articles sur le livre de Nathan que nous ne

nous soyons concertés, vous saurez pourquoi, dit Lousteau. Nous devons

être utiles à notre nouveau camarade. Lucien a deux livres à placer, un

recueil de sonnets et un roman. Par la vertu de l'entre-filet! il doit

être un grand poète à trois mois d'échéance. Nous nous servirons de

ses Marguerites pour rabaisser les Odes, les Ballades, les Méditations,

toute la poésie romantique.

—Ça serait drôle si les sonnets ne valaient rien, dit Vernou. Que

pensez-vous de vos sonnets, Lucien?

—Là, comment les trouvez-vous? dit un des rédacteurs inconnus.

—Messieurs, ils sont bien, dit Lousteau, parole d'honneur.

—Eh! bien, j'en suis content, dit Vernou, je les jetterai dans les

jambes de ces poètes de sacristie qui me fatiguent.

—Si Dauriat, ce soir, ne prend pas les Marguerites, nous lui

flanquerons article sur article contre Nathan.

—Et Nathan, que dira-t-il? s'écria Lucien.

Les cinq rédacteurs éclatèrent de rire.

—Il sera enchanté, dit Vernou. Vous verrez comment nous arrangerons les

choses.

—Ainsi, monsieur est des nôtres? dit un des deux rédacteurs que Lucien

ne connaissait pas.

—Oui, oui, Frédéric, pas de farces. Tu vois, Lucien, dit Étienne au

néophyte, comment nous agissons avec toi, tu ne reculeras pas dans

l'occasion. Nous aimons tous Nathan, et nous allons l'attaquer.

Maintenant partageons-nous l'empire d'Alexandre. Frédéric, veux-tu les

Français et l'Odéon?

—Si ces messieurs y consentent, dit Frédéric.

Tous inclinèrent la tête, mais Lucien vit briller des regards d'envie.

—Je garde l'Opéra, les Italiens et l'Opéra-Comique, dit Vernou.

—Eh! bien, Hector prendra les théâtres de Vaudeville, dit Lousteau.

—Et moi, je n'ai donc pas de théâtres? s'écria l'autre rédacteur que ne

connaissait pas Lucien.

—Eh! bien, Hector te laissera les Variétés, et Lucien la

Porte-Saint-Martin, dit Étienne. Abandonne-lui la Porte-Saint-Martin,

il est fou de Fanny Beaupré, dit-il à Lucien, tu prendras le

Cirque-Olympique en échange. Moi, j'aurai Bobino, les Funambules et

Madame Saqui. Qu'avons-nous pour le journal de demain?

—Rien.

—Rien.

—Rien!

—Messieurs, soyez brillants pour mon premier numéro. Le baron Châtelet

et sa seiche ne dureront pas huit jours. L'auteur du Solitaire est bien

usé.

—Sosthène-Démosthène n'est plus drôle, dit Vernou, tout le monde nous

l'a pris.

—Oh! il nous faut de nouveaux morts, dit Frédéric.

—Messieurs, si nous prêtions des ridicules aux hommes vertueux de la

Droite? Si nous disions que monsieur de Bonald pue des pieds? s'écria

Lousteau.

—Commençons une série de portraits des orateurs ministériels, dit

Hector Merlin.

—Fais cela, mon petit, dit Lousteau, tu les connais, ils sont de ton

parti, tu pourras satisfaire quelques haines intestines. Empoigne

Beugnot, Syrieys de Mayrinhac et autres. Les articles peuvent être

prêts à l'avance, nous ne serons pas embarrassés pour le journal.

—Si nous inventions quelques refus de sépulture avec des circonstances

plus ou moins aggravantes? dit Hector.

—N'allons pas sur les brisées des grands journaux constitutionnels qui

ont leurs _cartons aux curés_ pleins de _Canards_, répondit Vernou.

—De Canards? dit Lucien.

—Nous appelons un canard, lui répondit Hector, un fait qui a l'air

d'être vrai, mais qu'on invente pour relever les Faits-Paris quand ils

sont pâles. Le canard est une trouvaille de Franklin, qui a inventé le

paratonnerre, le canard et la république. Ce journaliste trompa si bien

les encyclopédistes par ses canards d'outre-mer que, dans l'Histoire

Philosophique des Indes, Raynal a donné deux de ces canards pour des

faits authentiques.

—Je ne savais pas cela, dit Vernou. Quels sont les deux canards?

—L'histoire relative à l'Anglais qui vend sa libératrice, une négresse,

après l'avoir rendue mère afin d'en tirer plus d'argent. Puis le

plaidoyer sublime de la jeune fille grosse gagnant sa cause. Quand

Franklin vint à Paris, il avoua ses canards chez Necker, à la grande

confusion des philosophes français. Et voilà comment le Nouveau-Monde a

deux fois corrompu l'ancien.

—Le journal dit Lousteau, tient pour vrai tout ce qui est probable.

Nous partons de là.

—La justice criminelle ne procède pas autrement, dit Vernou.

—Eh! bien, à ce soir, neuf heures, ici, dit Merlin.

Chacun se leva, se serra les mains, et la séance fut levée au milieu

des témoignages de la plus touchante familiarité.

—Qu'as-tu donc fait à Finot, dit Étienne à Lucien en descendant, pour

qu'il ait passé un marché avec toi? Tu es le seul avec lequel il se

soit lié.

—Moi, rien, il me l'a proposé, dit Lucien.

—Enfin, tu aurais avec lui des arrangements, j'en serais enchanté, nous

n'en serions que plus forts tous deux.

Au rez-de-chaussée, Étienne et Lucien trouvèrent Finot qui prit à part

Lousteau dans le cabinet ostensible de la Rédaction.

—Signez votre traité pour que le nouveau directeur croie la chose faite

d'hier, dit Giroudeau qui présentait à Lucien deux papiers timbrés.

En lisant ce traité, Lucien entendit entre Étienne et Finot une

discussion assez vive qui roulait sur les produits en nature du

journal. Étienne voulait sa part de ces impôts perçus par Giroudeau. Il

y eut sans doute une transaction entre Finot et Lousteau, car les deux

amis sortirent entièrement d'accord.

—A huit heures, aux Galeries-de-Bois, chez Dauriat, dit Étienne à

Lucien.

Un jeune homme se présenta pour être rédacteur de l'air timide et

inquiet qu'avait Lucien naguère. Lucien vit avec un plaisir secret

Giroudeau pratiquant sur le néophyte les plaisanteries par lesquelles

le vieux militaire l'avait abusé; son intérêt lui fit parfaitement

comprendre la nécessité de ce manége, qui mettait des barrières presque

infranchissables entre les débutants et la mansarde où pénétraient les

élus.

—Il n'y a pas déjà tant d'argent pour les rédacteurs, dit-il à

Giroudeau.

—Si vous étiez plus de monde, chacun de vous en aurait moins, répondit

le capitaine. Et donc!

L'ancien militaire fit tourner sa canne plombée, sortit en

_broum-broumant_, et parut stupéfait de voir Lucien montant dans le bel

équipage qui stationnait sur les boulevards.

—Vous êtes maintenant les militaires, et nous sommes les pékins, lui

dit le soldat.

—Ma parole d'honneur, ces jeunes gens me paraissent être les meilleurs

enfants du monde, dit Lucien à Coralie. Me voilà journaliste avec la

certitude de pouvoir gagner six cents francs par mois, en travaillant

comme un cheval; mais je placerai mes deux ouvrages et j'en ferai

d'autres, car mes amis vont m'organiser un succès! Ainsi, je dis comme

toi, Coralie: Vogue la galère.

—Tu réussiras, mon petit; mais ne sois pas aussi bon que tu es beau, tu

te perdrais. Sois méchant avec les hommes, c'est bon genre.

Coralie et Lucien allèrent se promener au bois de Boulogne, ils y

rencontrèrent encore la marquise d'Espard, madame de Bargeton et le

baron Châtelet. Madame de Bargeton regarda Lucien d'un air séduisant

qui pouvait passer pour un salut. Camusot avait commandé le meilleur

dîner du monde. Coralie, en se sachant débarrassée de lui, fut si

charmante pour le pauvre marchand de soieries qu'il ne se souvint pas,

durant les quatorze mois de leur liaison, de l'avoir vue si gracieuse

ni si attrayante.

—Allons, se dit-il, restons avec elle, _quand même_!

Camusot proposa secrètement à Coralie une inscription de six mille

livres de rente sur le Grand-Livre, que ne connaissait pas sa femme, si

elle voulait rester sa maîtresse, en consentant à fermer les yeux sur

ses amours avec Lucien.

—Trahir un pareil ange?... mais regarde-le donc, pauvre magot, et

regarde-toi! dit-elle en lui montrant le poète que Camusot avait

légèrement étourdi en le faisant boire.

Camusot résolut d'attendre que la misère lui rendît la femme que la

misère lui avait déjà livrée.

—Je ne serai donc que ton ami, dit-il en la baisant au front.

Lucien laissa Coralie et Camusot pour aller aux Galeries-de-Bois. Quel

changement son initiation aux mystères du journal avait produit dans

son esprit! Il se mêla sans peur à la foule qui ondoyait dans les

Galeries, il eut l'air impertinent parce qu'il avait une maîtresse,

il entra chez Dauriat d'un air dégagé parce qu'il était journaliste.

Il y trouva grande société, il y donna la main à Blondet, à Nathan, à

Finot, à toute la littérature avec laquelle il avait fraternisé depuis

une semaine; il se crut un personnage, et se flatta de surpasser ses

camarades; la petite pointe de vin qui l'animait le servit à merveille,

il fut spirituel, et montra qu'il savait hurler avec les loups.

Néanmoins, Lucien ne recueillit pas les approbations tacites, muettes

ou parlées sur lesquelles il comptait, il aperçut un premier mouvement

de jalousie parmi ce monde, moins inquiet que curieux peut-être de

savoir quelle place prendrait une supériorité nouvelle, et ce qu'elle

avalerait dans le partage général des produits de la Presse. Finot,

qui trouvait en Lucien une mine à exploiter; Lousteau, qui croyait

avoir des droits sur lui, furent les seuls que le poète vit souriant.

Lousteau, qui avait déjà pris les allures d'un rédacteur en chef,

frappa vivement aux carreaux du cabinet de Dauriat.

—Dans un moment, mon ami, lui répondit le libraire en levant la tête

au-dessus des rideaux verts et en le reconnaissant.

Le moment dura une heure, après laquelle Lucien et son ami entrèrent

dans le sanctuaire.

—Eh! bien, avez-vous pensé à l'affaire de notre ami? dit le nouveau

rédacteur en chef.

—Certes, dit Dauriat en se penchant sultanesquement dans son fauteuil.

J'ai parcouru le recueil, je l'ai fait lire à un homme de goût, à un

bon juge, car je n'ai pas la prétention de m'y connaître. Moi, mon ami,

j'achète la gloire toute faite comme cet Anglais achetait l'amour.

Vous êtes aussi grand poète que vous êtes joli garçon, mon petit, dit

Dauriat. Foi d'honnête homme, je ne dis pas de libraire, remarquez? vos

sonnets sont magnifiques, on n'y sent pas le travail, ce qui est rare

quand on a l'inspiration et de la verve. Enfin, vous savez rimer, une

des qualités de la nouvelle école. Vos Marguerites sont un beau livre,

mais ce n'est pas une affaire, et je ne peux m'occuper que de vastes

entreprises. Par conscience, je ne veux pas prendre vos sonnets, il

me serait impossible de les pousser, il n'y a pas assez à gagner pour

faire les dépenses d'un succès. D'ailleurs vous ne continuerez pas la

poésie, votre livre est un livre isolé. Vous êtes jeune, jeune homme!

vous m'apportez l'éternel recueil des premiers vers que font au sortir

du collége tous les gens de lettres, auquel ils tiennent tout d'abord,

et dont ils se moquent plus tard. Lousteau, votre ami, doit avoir

un poème caché dans ses vieilles chaussettes. N'as-tu pas un poème,

Lousteau? dit Dauriat en jetant sur Étienne un fin regard de compère.

—Eh! comment pourrais-je écrire en prose? dit Lousteau.

—Eh! bien, vous le voyez, il ne m'en a jamais parlé; mais notre ami

connaît la librairie et les affaires, reprit Dauriat. Pour moi, la

question, dit-il en câlinant Lucien, n'est pas de savoir si vous êtes

un grand poète; vous avez beaucoup, mais beaucoup de mérite; si je

commençais la librairie, je commettrais la faute de vous éditer. Mais

d'abord, aujourd'hui, mes commanditaires et mes bailleurs de fonds

me couperaient les vivres; il suffit que j'y aie perdu vingt mille

francs l'année dernière pour qu'ils ne veuillent entendre à aucune

poésie, et ils sont mes maîtres. Néanmoins la question n'est pas là.

J'admets que vous soyez un grand poète, serez-vous fécond? Pondrez-vous

régulièrement des sonnets? Deviendrez-vous dix volumes? Serez-vous

une affaire? Eh! bien, non, vous serez un délicieux prosateur; vous

avez trop d'esprit pour le gâter par des chevilles, vous avez à gagner

trente mille francs par an dans les journaux, et vous ne les troquerez

pas contre trois mille francs que vous donneront très-difficilement vos

hémistiches, vos strophes et autres ficharades!

—Vous savez, Dauriat, que monsieur est du journal, dit Lousteau.

—Oui, répondit Dauriat, j'ai lu son article; et, dans son intérêt bien

entendu, je lui refuse les Marguerites! Oui, monsieur, je vous aurai

donné plus d'argent dans six mois d'ici pour les articles que j'irai

vous demander que pour votre poésie invendable!

—Et la gloire? s'écria Lucien.

Dauriat et Lousteau se mirent à rire.

—Dame! dit Lousteau, ça conserve des illusions.

—La gloire, répondit Dauriat, c'est dix ans de persistance et une

alternative de cent mille francs de perte ou de gain pour le libraire.

Si vous trouvez des fous qui impriment vos poésies, dans un an d'ici

vous aurez de l'estime pour moi en apprenant le résultat de leur

opération.

—Vous avez là le manuscrit? dit Lucien froidement.

—Le voici, mon ami, répondit Dauriat dont les façons avec Lucien

s'étaient déjà singulièrement édulcorées.

Lucien prit le rouleau sans regarder l'état dans lequel était la

ficelle, tant Dauriat avait l'air d'avoir lu les Marguerites. Il

sortit avec Lousteau sans paraître ni consterné ni mécontent. Dauriat

accompagna les deux amis dans la boutique en parlant de son journal et

de celui de Lousteau. Lucien jouait négligemment avec le manuscrit des

Marguerites.

—Tu crois que Dauriat a lu ou fait lire tes sonnets? lui dit Étienne à

l'oreille.

—Oui, dit Lucien,

—Regarde les scellés.

Lucien aperçut l'encre et la ficelle dans un état de conjonction

parfaite.

—Quel sonnet avez-vous le plus particulièrement remarqué? dit Lucien au

libraire en pâlissant de colère et de rage.

La Comédie humaine - Volume 08. Scènes de la vie de Province - Tome 04 · 第 28 / 56 段