qui régnait dans ce billet. Était-il donc un étranger pour le Cénacle?
Après avoir dévoré les fruits délicieux que lui avait tendus l'Ève des
coulisses, il tenait encore plus à l'estime et à l'amitié de ses amis
de la rue des Quatre-Vents. Il resta pendant quelques instants plongé
dans une méditation par laquelle il embrassait son présent dans cette
chambre et son avenir dans celle de Coralie. En proie à des hésitations
alternativement honorables et dépravantes, il s'assit et se mit à
examiner l'état dans lequel ses amis lui rendaient son œuvre. Quel
étonnement fut le sien! De chapitre en chapitre, la plume habile et
dévouée de ces grands hommes encore inconnus avait changé ses pauvretés
en richesses. Un dialogue plein, serré, concis, nerveux remplaçait ses
conversations qu'il comprit alors n'être que des bavardages en les
comparant à des discours où respirait l'esprit du temps. Ses portraits,
un peu mous de dessin, avaient été vigoureusement accusés et colorés;
tous se rattachaient aux phénomènes curieux de la vie humaine par des
observations physiologiques dues sans doute à Bianchon, exprimées avec
finesse, et qui les faisaient vivre. Ses descriptions verbeuses étaient
devenues substantielles et vives. Il avait donné une enfant mal faite
et mal vêtue, et il retrouvait une délicieuse fille en robe blanche, à
ceinture, à écharpe roses, une création ravissante. La nuit le surprit,
les yeux en pleurs, atterré de cette grandeur, sentant le prix d'une
pareille leçon, admirant ces corrections qui lui en apprenaient plus
sur la littérature et sur l'art que ses quatre années de travaux, de
lectures, de comparaisons et d'études. Le redressement d'un carton mal
conçu, un trait magistral sur le vif en disent toujours plus que les
théories et les observations.
—Quels amis! quels cœurs! suis-je heureux! s'écria-t-il en serrant le
manuscrit.
Entraîné par l'emportement naturel aux natures poétiques et mobiles,
il courut chez Daniel. En montant l'escalier, il se crut cependant
moins digne de ces cœurs que rien ne pouvait faire dévier du sentier de
l'honneur. Une voix lui disait que, si Daniel avait aimé Coralie, il ne
l'aurait pas acceptée avec Camusot. Il connaissait aussi la profonde
horreur du Cénacle pour les journalistes, et il se savait déjà quelque
peu journaliste. Il trouva ses amis, moins Meyraux, qui venait de
sortir, en proie à un désespoir peint sur toutes les figures.
—Qu'avez-vous, mes amis? dit Lucien.
—Nous venons d'apprendre une horrible catastrophe: le plus grand esprit
de notre époque, notre ami le plus aimé, celui qui pendant deux ans a
été notre lumière...
—Louis Lambert, dit Lucien.
—Il est dans un état de catalepsie qui ne laisse aucun espoir, dit
Bianchon.
—Il mourra le corps insensible et la tête dans les cieux, ajouta
solennellement Michel Chrestien.
—Il mourra comme il a vécu, dit d'Arthez.
—L'amour, jeté comme un feu dans le vaste empire de son cerveau, l'a
incendié, dit Léon Giraud.
—Oui, dit Joseph Bridau, l'a exalté à un point où nous le perdons de
vue.
—C'est nous qui sommes à plaindre, dit Fulgence Ridal.
—Il se guérira peut-être, s'écria Lucien.
—D'après ce que nous a dit Meyraux, la cure est impossible, répondit
Bianchon. Sa tête est le théâtre de phénomènes sur lesquels la médecine
n'a nul pouvoir.
—Il existe cependant des agents, dit d'Arthez...
—Oui, dit Bianchon, il n'est que cataleptique, nous pouvons le rendre
imbécile.
—Ne pouvoir offrir au génie du mal une tête en remplacement de
celle-là! Moi, je donnerais la mienne! s'écria Michel Chrestien.
—Et que deviendrait la fédération européenne? dit d'Arthez.
—Ah! c'est vrai, reprit Michel Chrestien, avant d'être à un homme on
appartient à l'Humanité.
—Je venais ici le cœur plein de remercîments pour vous tous, dit
Lucien. Vous avez changé mon billon en louis d'or.
—Des remercîments! Pour qui nous prends-tu? dit Bianchon.
—Le plaisir a été pour nous, reprit Fulgence.
—Eh! bien, vous voilà journaliste? lui dit Léon Giraud. Le bruit de
votre début est arrivé jusque dans le quartier latin.
—Pas encore, répondit Lucien.
—Ah! tant mieux! dit Michel Chrestien.
—Je vous le disais bien, reprit d'Arthez. Lucien est un de ces cœurs
qui connaissent le prix d'une conscience pure. N'est-ce pas un viatique
fortifiant que de poser le soir sa tête sur l'oreiller en pouvant se
dire:—Je n'ai pas jugé les œuvres d'autrui, je n'ai causé d'affliction
à personne: mon esprit, comme un poignard, n'a fouillé l'âme d'aucun
innocent; ma plaisanterie n'a immolé aucun bonheur, elle n'a même pas
troublé la sottise heureuse, elle n'a pas injustement fatigué le génie;
j'ai dédaigné les faciles triomphes de l'épigramme; enfin je n'ai
jamais menti à mes convictions?
—Mais, dit Lucien, on peut, je crois, être ainsi tout en travaillant
à un journal. Si je n'avais décidément que ce moyen d'exister, il
faudrait bien y venir.
—Oh! oh! oh! fit Fulgence en montant d'un ton à chaque exclamation,
nous capitulons.
—Il sera journaliste, dit gravement Léon Giraud. Ah! Lucien, si tu
voulais l'être avec nous, qui allons publier un journal où jamais ni
la vérité ni la justice ne seront outragées, où nous répandrons les
doctrines utiles à l'humanité, peut-être...
—Vous n'aurez pas un abonné, répliqua machiavéliquement Lucien en
interrompant Léon.
—Ils en auront cinq cents qui en vaudront cinq cent mille, répondit
Michel Chrestien.
—Il vous faudra bien des capitaux, reprit Lucien.
—Non, dit d'Arthez, mais du dévouement.
—Tu sens comme une vraie boutique de parfumeur, dit Michel Chrestien
en flairant par un geste comique la tête de Lucien. On t'a vu dans une
voiture supérieurement astiquée, traînée par des chevaux de dandy, avec
une maîtresse de prince, Coralie.
—Eh! bien, dit Lucien, y a-t-il du mal à cela?
—Tu dis cela comme s'il y en avait, lui cria Bianchon.
—J'aurais voulu à Lucien, dit d'Arthez, une Béatrix, une noble femme
qui l'aurait soutenu dans la vie...
—Mais, Daniel, est-ce que l'amour n'est pas partout semblable à
lui-même? dit le poète.
—Ah! dit le républicain, ici je suis aristocrate. Je ne pourrais pas
aimer une femme qu'un acteur baise sur la joue en face du public, une
femme tutoyée dans les coulisses, qui s'abaisse devant un parterre et
lui sourit, qui danse des pas en relevant ses jupes et qui se met en
homme pour montrer ce que je veux être seul à voir. Ou, si j'aimais une
pareille femme, elle quitterait le théâtre, et je la purifierais par
mon amour.
—Et si elle ne pouvait pas quitter le théâtre?
—Je mourrais de chagrin, de jalousie, de mille maux. On ne peut pas
arracher son amour de son cœur comme on arrache une dent.
Lucien devint sombre et pensif.—Quand ils apprendront que je subis
Camusot, ils me mépriseront, se disait-il.
—Tiens, lui dit le sauvage républicain avec une affreuse bonhomie, tu
pourras être un grand écrivain, mais tu ne seras jamais qu'un petit
farceur.
Il prit son chapeau et sortit.
—Il est dur, Michel Chrestien, dit le poète.
—Dur et salutaire comme le davier du dentiste, dit Bianchon. Michel
voit ton avenir, et peut-être en ce moment pleure-t-il sur toi dans la
rue.
D'Arthez fut doux et consolant, il essaya de relever Lucien. Au bout
d'une heure le poète quitta le Cénacle, maltraité par sa conscience qui
lui criait:—Tu seras journaliste! comme la sorcière crie à Macbeth: Tu
seras roi.
Dans la rue, il regarda les croisées du patient d'Arthez, éclairées
par une faible lumière, et revint chez lui le cœur attristé, l'âme
inquiète. Une sorte de pressentiment lui disait qu'il avait été serré
sur le cœur de ses vrais amis pour la dernière fois. En entrant dans
la rue de Cluny par la place de la Sorbonne, il reconnut l'équipage de
Coralie. Pour venir voir son poète un moment, pour lui dire un simple
bonsoir, l'actrice avait franchi l'espace du boulevard du Temple à la
Sorbonne. Lucien trouva sa maîtresse tout en larmes à l'aspect de sa
mansarde, elle voulait être misérable comme son amant, elle pleurait
en rangeant les chemises, les gants, les cravates et les mouchoirs
dans l'affreuse commode de l'hôtel. Ce désespoir était si vrai, si
grand, il exprimait tant d'amour, que Lucien, à qui l'on avait reproché
d'avoir une actrice, vit dans Coralie une sainte bien près d'endosser
le cilice de la misère. Pour venir, cette adorable créature avait pris
le prétexte d'avertir son ami que la société Camusot, Coralie et Lucien
rendrait à la société Matifat, Florine et Lousteau leur souper, et de
demander à Lucien s'il avait quelque invitation à faire qui lui fût
utile; Lucien lui répondit qu'il en causerait avec Lousteau. L'actrice,
après quelques moments, se sauva en cachant à Lucien que Camusot
l'attendait en bas.
Le lendemain, dès huit heures, Lucien alla chez Étienne, ne le trouva
pas, et courut chez Florine. Le journaliste et l'actrice reçurent
leur ami dans la jolie chambre à coucher où ils étaient maritalement
établis, et tous trois ils y déjeunèrent splendidement.
—Mais mon petit, lui dit Lousteau quand ils furent attablés et que
Lucien lui eut parlé du souper que donnerait Coralie, je te conseille
de venir avec moi voir Félicien Vernou, de l'inviter, et de te lier
avec lui autant qu'on peut se lier avec un pareil drôle. Félicien te
donnera peut-être accès dans le journal politique où il cuisine le
feuilleton, et où tu pourras fleurir à ton aise en grands articles dans
le haut de ce journal. Cette feuille, comme la nôtre, appartient au
parti libéral, tu seras libéral, c'est le parti populaire; d'ailleurs,
si tu voulais passer du côté ministériel, tu y entrerais avec d'autant
plus d'avantages que tu te serais fait redouter. Hector Merlin et sa
madame du Val-Noble, chez qui vont quelques grands seigneurs, les
jeunes dandies et les millionnaires, ne t'ont-ils pas prié, toi et
Coralie, à dîner?
—Oui, répondit Lucien, et tu en es avec Florine.
Lucien et Lousteau, dans leur griserie de vendredi et pendant leur
dîner du dimanche, en étaient arrivés à se tutoyer.
—Eh! bien, nous rencontrerons Merlin au journal, c'est un gars qui
suivra Finot de près; tu feras bien de le soigner, de le mettre de ton
souper avec sa maîtresse: il te sera peut-être utile avant peu, car les
gens haineux ont besoin de tout le monde, et il te rendra service pour
avoir ta plume au besoin.
—Votre début a fait assez de sensation pour que vous n'éprouviez aucun
obstacle, dit Florine à Lucien, hâtez-vous d'en profiter, autrement
vous seriez promptement oublié.
—L'affaire, reprit Lousteau, la grande affaire est consommée! Ce Finot,
un homme sans aucun talent, est directeur et rédacteur en chef du
journal hebdomadaire de Dauriat, propriétaire d'un sixième qui ne lui
coûte rien, et il a six cents francs d'appointements par mois. Je suis,
de ce matin, mon cher, rédacteur en chef de notre petit journal. Tout
s'est passé comme je le présumais l'autre soir: Florine a été superbe,
elle rendrait des points au prince de Talleyrand.
—Nous tenons les hommes par leur plaisir, dit Florine, les diplomates
ne les prennent que par l'amour-propre; les diplomates leur voient
faire des façons et nous leur voyons faire des bêtises, nous sommes
donc les plus fortes.
—En concluant, dit Lousteau, Matifat a commis le seul bon mot qu'il
prononcera dans sa vie de droguiste: L'affaire, a-t-il dit, ne sort pas
de mon commerce!
—Je soupçonne Florine de le lui avoir soufflé, s'écria Lucien.
—Ainsi, mon cher amour, reprit Lousteau, tu as le pied à l'étrier.
—Vous êtes né coiffé, dit Florine. Combien voyons-nous de petits
jeunes gens qui _droguent_ dans Paris pendant des années sans arriver
à pouvoir insérer un article dans un journal! Il en aura été de vous
comme d'Émile Blondet. Dans six mois d'ici, je vous vois _faisant votre
tête_, ajouta-t-elle en se servant d'un mot de son argot et en lui
jetant un sourire moqueur.
—Ne suis-je pas à Paris depuis trois ans, dit Lousteau, et depuis hier
seulement Finot me donne trois cents francs de fixe par mois pour la
rédaction en chef, me paye cent sous la colonne, et cent francs la
feuille à son journal hebdomadaire.
—Hé! bien, vous ne dites rien?... s'écria Florine en regardant Lucien.
—Nous verrons, dit Lucien.
—Mon cher, répondit Lousteau d'un air piqué, j'ai tout arrangé pour
toi comme si tu étais mon frère; mais je ne te réponds pas de Finot.
Finot sera sollicité par soixante drôles qui, d'ici à deux jours, vont
venir lui faire des propositions aux rabais. J'ai promis pour toi, tu
lui diras non, si tu veux. Tu ne te doutes pas de ton bonheur, reprit
le journaliste après une pause. Tu feras partie d'une coterie dont
les camarades attaquent leurs ennemis dans plusieurs journaux, et s'y
servent mutuellement.
—Allons d'abord voir Félicien Vernou, dit Lucien qui avait hâte de se
lier avec ces redoutables oiseaux de proie.
Lousteau envoya chercher un cabriolet, et les deux amis allèrent rue
Mandar, où demeurait Vernou, dans une maison à allée, il y occupait un
appartement au deuxième étage. Lucien fut très-étonné de trouver ce
critique acerbe, dédaigneux et gourmé, dans une salle à manger de la
dernière vulgarité, tendue d'un mauvais petit papier briqueté, chargé
de mousses par intervalles égaux, ornée de gravures à l'aqua-tinta dans
des cadres dorés, attablé avec une femme trop laide pour ne pas être
légitime, et deux enfants en bas âge perchés sur ces chaises à pieds
très-élevés et à barrière, destinées à maintenir ces petits drôles.
Surpris dans une robe de chambre confectionnée avec les restes d'une
robe d'indienne à sa femme, Félicien eut un air assez mécontent.
—As-tu déjeuné, Lousteau? dit-il en offrant une chaise à Lucien
—Nous sortons de chez Florine, dit Étienne, et nous y avons déjeuné.
Lucien ne cessait d'examiner madame Vernou, qui ressemblait à une
bonne, grasse cuisinière, assez blanche, mais superlativement commune.
Madame Vernou portait un foulard par-dessus un bonnet de nuit à
brides que ses joues pressées débordaient. Sa robe de chambre, sans
ceinture, attachée au col par un bouton, descendait à grands plis et
l'enveloppait si mal, qu'il était impossible de ne pas la comparer
à une borne. D'une santé désespérante, elle avait les joues presque
violettes, et des mains à doigts en forme de boudins. Cette femme
expliqua soudain à Lucien l'attitude gênée de Vernou dans le monde.
Malade de son mariage, sans force pour abandonner femme et enfants,
mais assez poète pour en toujours souffrir, cet auteur ne devait
pardonner à personne un succès, il devait être mécontent de tout,
en se sentant toujours mécontent de lui-même. Lucien comprit l'air
aigre qui glaçait cette figure envieuse, l'âcreté des reparties que
ce journaliste semait dans sa conversation, l'acerbité de sa phrase,
toujours pointue et travaillée comme un stylet.
—Passons dans mon cabinet, dit Félicien en se levant, il s'agit sans
doute d'affaires littéraires.
—Oui et non, lui répondit Lousteau. Mon vieux, il s'agit d'un souper.
—Je venais, dit Lucien, vous prier de la part de Coralie....
A ce nom, madame Vernou leva la tête.
—... A souper d'aujourd'hui en huit, dit Lucien en continuant. Vous
trouverez chez elle la société que vous avez eue chez Florine, et
augmentée de madame du Val-Noble, de Merlin et de quelques autres. Nous
jouerons.
—Mais, mon ami, ce jour-là nous devons aller chez madame Mahoudeau, dit
la femme.
—Eh! qu'est-ce que cela fait? dit Vernou.
—Si nous n'y allions pas, elle se choquerait, et tu es bien aise de la
trouver pour escompter tes effets de librairie.
—Mon cher, voilà une femme qui ne comprend pas qu'un souper qui
commence à minuit n'empêche pas d'aller à une soirée qui finit à onze
heures. Je travaille à côté d'elle, ajouta-t-il.
—Vous avez tant d'imagination! répondit Lucien qui se fit un ennemi
mortel de Vernou par ce seul mot.
—Eh! bien, reprit Lousteau, tu viens, mais ce n'est pas tout. Monsieur
de Rubempré devient un des nôtres, ainsi pousse-le à ton journal;
présente-le comme un gars capable de faire la haute littérature, afin
qu'il puisse mettre au moins deux articles par mois.
—Oui, s'il veut être des nôtres, attaquer nos ennemis comme nous
attaquerons les siens, et défendre nos amis, je parlerai de lui ce soir
à l'Opéra, répondit Vernou.
—Eh! bien, à demain, mon petit, dit Lousteau en serrant la main de
Vernou avec les signes de la plus vive amitié. Quand paraît ton livre?
—Mais, dit le père de famille, cela dépend de Dauriat, j'ai fini.
—Es-tu content!...
—Mais oui et non...
—Nous chaufferons le succès, dit Lousteau en se levant et saluant la
femme de son confrère.
Cette brusque sortie fut nécessitée par les criailleries des deux
enfants qui se disputaient et se donnaient des coups de cuiller en
s'envoyant de la panade par la figure.
—Tu viens de voir, mon enfant, dit Étienne à Lucien, une femme qui,
sans le savoir, fera bien des ravages en littérature. Ce pauvre Vernou
ne nous pardonne pas sa femme. On devrait l'en débarrasser, dans
l'intérêt public bien entendu. Nous éviterions un déluge d'articles
atroces, d'épigrammes contre tous les succès et contre toutes les
fortunes. Que devenir avec une pareille femme accompagnée de ces deux
horribles moutards? Vous avez vu le Rigaudin de la Maison en loterie,
la pièce de Picard... eh! bien, comme Rigaudin, Vernou ne se battra
pas, mais il fera battre les autres; il est capable de se crever un
œil pour en crever deux à son meilleur ami; vous le verrez posant le
pied sur tous les cadavres, souriant à tous les malheurs, attaquant
les princes, les ducs, les marquis, les nobles, parce qu'il est
roturier; attaquant les renommées célibataires à cause de sa femme, et
parlant toujours morale, plaidant pour les joies domestiques et pour
les devoirs de citoyen. Enfin ce critique si moral ne sera doux pour
personne, pas même pour les enfants. Il vit dans la rue Mandar entre
une femme qui pourrait faire le mamamouchi du Bourgeois gentilhomme
et deux petits Vernou laids comme des teignes; il veut se moquer du
faubourg Saint-Germain, où il ne mettra jamais le pied, et fera parler
les duchesses comme parle sa femme. Voilà l'homme qui va hurler après
les jésuites, insulter la cour, lui prêter l'intention de rétablir les
droits féodaux, le droit d'aînesse, et qui prêchera quelque croisade en
faveur de l'égalité, lui qui ne se croit l'égal de personne. S'il était
garçon, s'il allait dans le monde, s'il avait les allures des poètes
royalistes pensionnés, ornés de croix de la Légion-d'Honneur, ce serait
un optimiste. Le journalisme a mille points de départ semblables. C'est
une grande catapulte mise en mouvement par de petites haines. As-tu
maintenant envie de te marier? Vernou n'a plus de cœur, le fiel a tout
envahi. Aussi est-ce le journaliste par excellence, un tigre à deux
mains qui déchire tout, comme si ses plumes avaient la rage.
—Il est gunophobe, dit Lucien. A-t-il du talent?
—Il a de l'esprit, c'est un _Articlier_. Vernou porte des articles,
fera toujours des articles, et rien que des articles. Le travail le
plus obstiné ne pourra jamais greffer un livre sur sa prose. Félicien
est incapable de concevoir une œuvre, d'en disposer les masses, d'en
réunir harmonieusement les personnages dans un plan qui commence,
se noue et marche vers un fait capital; il a des idées, mais il ne
connaît pas les faits; ses héros seront des utopies philosophiques ou
libérales; enfin, son style est d'une originalité cherchée, sa phrase
ballonnée tomberait si la critique lui donnait un coup d'épingle. Aussi
craint-il énormément les journaux, comme tous ceux qui ont besoin des
gourdes et des bourdes de l'éloge pour se soutenir au-dessus de l'eau.
—Quel article tu fais, s'écria Lucien.
—Ceux-là, mon enfant, il faut se les dire et jamais les écrire.
—Tu deviens rédacteur en chef, dit Lucien.
—Où veux-tu que je te jette? lui demanda Lousteau.
—Chez Coralie.
—Ah! nous sommes amoureux, dit Lousteau. Quelle faute! Fais de Coralie
ce que je fais de Florine, une ménagère, mais la liberté sur la
montagne!
—Tu ferais damner les saints! lui dit Lucien en riant.
—On ne damne pas les démons, répondit Lousteau.
Le ton léger, brillant de son nouvel ami, la manière dont il traitait
la vie, ses paradoxes mêlés aux maximes vraies du machiavélisme
parisien agissaient sur Lucien à son insu. En théorie, le poète
reconnaissait le danger de ces pensées, et les trouvait utiles à
l'application. En arrivant sur le boulevard du Temple, les deux amis
convinrent de se retrouver, entre quatre et cinq heures, au bureau du
journal, où sans doute Hector Merlin viendrait. Lucien était, en effet,
saisi par les voluptés de l'amour vrai des courtisanes qui attachent
leurs grappins aux endroits les plus tendres de l'âme en se pliant avec
une incroyable souplesse à tous les désirs, en favorisant les molles
habitudes d'où elles tirent leur force. Il avait déjà soif des plaisirs
parisiens, il aimait la vie facile, abondante et magnifique que lui
faisait l'actrice chez elle. Il trouva Coralie et Camusot ivres de
joie. Le Gymnase proposait pour Pâques prochain un engagement dont les
conditions nettement formulées, surpassaient les espérances de Coralie.
—Nous vous devons ce triomphe, dit Camusot.
—Oh! certes, sans lui l'Alcade tombait, s'écria Coralie, il n'y avait
pas d'article, et j'étais encore au boulevard pour six ans.
Elle lui sauta au cou devant Camusot. L'effusion de l'actrice avait
je ne sais quoi de moelleux dans sa rapidité, de suave dans son
entraînement: elle aimait! Comme tous les hommes dans leurs grandes
douleurs, Camusot abaissa ses yeux à terre, et reconnut, le long de
la couture des bottes de Lucien, le fil de couleur employé par les
bottiers célèbres et qui se dessinait en jaune foncé sur le noir
luisant de la tige. La couleur originale de ce fil l'avait préoccupé
pendant son monologue sur la présence inexplicable d'une paire de
bottes devant la cheminée de Coralie. Il avait lu en lettres noires
imprimées sur le cuir blanc et doux de la doublure l'adresse d'un
bottier fameux à cette époque: Gay, rue de La Michodière.
—Monsieur, dit-il à Lucien, vous avez de bien belles bottes.
—Il a tout beau, répondit Coralie.
—Je voudrais bien me fournir chez votre bottier.
—Oh! dit Coralie, comme c'est rue des Bourdonnais de demander les
adresses des fournisseurs! Allez-vous porter des bottes de jeune
homme? vous seriez joli garçon. Gardez donc vos bottes à revers, qui
conviennent à un homme établi, qui a femme, enfants et maîtresse.
—Enfin, si monsieur voulait tirer une de ses bottes, il me rendrait un
service signalé, dit l'obstiné Camusot.
—Je ne pourrais la remettre sans crochets, dit Lucien en rougissant.
—Bérénice en ira chercher, ils ne seront pas de trop ici, dit le
marchand d'un air horriblement goguenard.
—Papa Camusot, dit Coralie en lui jetant un regard empreint d'un
atroce mépris, ayez le courage de votre lâcheté! Allons, dites toute
votre pensée. Vous trouvez que les bottes de monsieur ressemblent aux
miennes? Je vous défends d'ôter vos bottes, dit-elle à Lucien. Oui,
monsieur Camusot, oui, ces bottes sont absolument les mêmes que celles
qui se croisaient les bras devant mon foyer l'autre jour, et monsieur
caché dans mon cabinet de toilette les attendait, il avait passé la
nuit ici. Voilà ce que vous pensez, hein? Pensez-le, je le veux. C'est
la vérité pure. Je vous trompe. Après? Cela me plaît, à moi!
Elle s'assit sans colère et de l'air le plus dégagé du monde en
regardant Camusot et Lucien, qui n'osaient se regarder.
—Je ne croirai que ce que vous voudrez que je croie, dit Camusot. Ne
plaisantez pas, j'ai tort.
—Ou je suis une infâme dévergondée qui dans un moment s'est amourachée
de monsieur, ou je suis une pauvre misérable créature qui a senti pour
la première fois le véritable amour après lequel courent toutes les
femmes. Dans les deux cas, il faut me quitter ou me prendre comme je
suis, dit-elle en faisant un geste de souveraine par lequel elle écrasa
le négociant.
—Serait-ce vrai? dit Camusot qui vit à la contenance de Lucien que
Coralie ne riait pas et qui mendiait une tromperie.
—J'aime mademoiselle, dit Lucien.
En entendant ce mot dit d'une voix émue, Coralie sauta au cou de son
poète, le pressa dans ses bras et tourna la tête vers le marchand de
soieries en lui montrant l'admirable groupe d'amour qu'elle faisait
avec Lucien.
—Pauvre Musot, reprends tout ce que tu m'as donné, je ne veux rien de
toi, j'aime comme une folle cet enfant-là, non pour son esprit, mais
pour sa beauté. Je préfère la misère avec lui, à des millions avec toi.
Camusot tomba sur un fauteuil, se mit la tête dans les mains, et
demeura silencieux.
—Voulez-vous que nous nous en allions? lui dit-elle avec une incroyable
férocité.
Lucien eut froid dans le dos en se voyant chargé d'une femme, d'une
actrice et d'un ménage.
—Reste ici, garde tout, Coralie, dit le marchand d'une voix faible
et douloureuse qui partait de l'âme, je ne veux rien reprendre. Il y
a pourtant là soixante mille francs de mobilier, mais je ne saurais
me faire à l'idée de ma Coralie dans la misère. Et tu seras cependant
avant peu dans la misère. Quelque grands que soient les talents de
monsieur, ils ne peuvent pas te donner une existence. Voilà ce qui nous
attend tous, nous autres vieillards! Laisse-moi, Coralie, le droit
de venir te voir quelquefois: je puis t'être utile. D'ailleurs, je
l'avoue, il me serait impossible de vivre sans toi.