Ainsi, par la bénédiction du hasard, aucun enseignement ne manquait à

Lucien sur la pente du précipice où il devait tomber. D'Arthez avait

mis le poète dans la noble voie du travail en réveillant le sentiment

sous lequel disparaissent les obstacles. Lousteau lui-même avait essayé

de l'éloigner par une pensée égoïste, en lui dépeignant le journalisme

et la littérature sous leur vrai jour. Lucien n'avait pas voulu croire

à tant de corruptions cachées; mais il entendait enfin des journalistes

criant de leur mal, il les voyait à l'œuvre, éventrant leur nourrice

pour prédire l'avenir. Il avait pendant cette soirée vu les choses

comme elles sont. Au lieu d'être saisi d'horreur à l'aspect du cœur

même de cette corruption parisienne si bien qualifiée par Blucher,

il jouissait avec ivresse de cette société spirituelle. Ces hommes

extraordinaires sous l'armure damasquinée de leurs vices et le casque

brillant de leur froide analyse, il les trouvait supérieurs aux hommes

graves et sérieux du Cénacle. Puis il savourait les premières délices

de la richesse, il était sous le charme du luxe, sous l'empire de la

bonne chère; ses instincts capricieux se réveillaient, il buvait pour

la première fois des vins d'élite, il faisait connaissance avec les

mets exquis de la haute cuisine; il voyait un ministre, un duc et sa

danseuse, mêlés aux journalistes, admirant leur atroce pouvoir; il

sentit une horrible démangeaison de dominer ce monde de rois, il se

trouvait la force de les vaincre. Enfin, cette Coralie qu'il venait de

rendre heureuse par quelques phrases, il l'avait examinée à la lueur

des bougies du festin, à travers la fumée des plats et le brouillard de

l'ivresse, elle lui paraissait sublime, l'amour la rendait si belle!

Cette fille était d'ailleurs la plus jolie, la plus belle actrice de

Paris. Le Cénacle, ce ciel de l'intelligence noble, dut succomber sous

une tentation si complète. La vanité particulière aux auteurs venait

d'être caressée chez Lucien par des connaisseurs, il avait été loué

par ses futurs rivaux. Le succès de son article et la conquête de

Coralie étaient deux triomphes à tourner une tête moins jeune que la

sienne. Pendant cette discussion, tout le monde avait remarquablement

bien mangé, supérieurement bu. Lousteau, le voisin de Camusot, lui

versa deux ou trois fois du kirsch dans son vin, sans que personne y

fît attention, et il stimula son amour-propre pour l'engager à boire.

Cette manœuvre fut si bien menée, que le négociant ne s'en aperçut pas,

il se croyait dans son genre aussi malicieux que les journalistes.

Les plaisanteries acerbes commencèrent au moment où les friandises du

dessert et les vins circulèrent. Le diplomate, en homme de beaucoup

d'esprit, fit un signe au duc et à la danseuse dès qu'il entendit

ronfler les bêtises qui annoncèrent chez ces hommes d'esprit les

scènes grotesques par lesquelles finissent les orgies, et tous trois

ils disparurent. Dès que Camusot eut perdu la tête, Coralie et Lucien

qui, durant tout le souper, se comportèrent en amoureux de quinze

ans, s'enfuirent par les escaliers et se jetèrent dans un fiacre.

Comme Camusot était sous la table, Matifat crut qu'il avait disparu de

compagnie avec l'actrice; il laissa ses hôtes fumant, buvant, riant,

disputant, et suivit Florine quand elle alla se coucher. Le jour

surprit les combattants, ou plutôt Blondet, buveur intrépide, le seul

qui pût parler et qui proposait aux dormeurs un toast à l'Aurore aux

doigts de rose.

Lucien n'avait pas l'habitude des orgies parisiennes; il jouissait bien

encore de sa raison quand il descendit les escaliers, mais le grand air

détermina son ivresse qui fut hideuse. Coralie et sa femme de chambre

furent obligées de monter le poète au premier étage de la belle maison

où logeait l'actrice, rue de Vendôme. Dans l'escalier, Lucien faillit

se trouver mal, et fut ignoblement malade.

—Vite, Bérénice, s'écria Coralie, du thé. Fais du thé!

—Ce n'est rien, c'est l'air, disait Lucien. Et puis, je n'ai jamais

tant bu.

—Pauvre enfant! c'est innocent comme un agneau, dit Bérénice.

Bérénice était une grosse Normande aussi laide que Coralie était belle.

Enfin Lucien fut mis à son insu dans le lit de Coralie. Aidée par

Bérénice, l'actrice avait déshabillé avec le soin et l'amour d'une mère

pour un petit enfant son poète qui disait toujours:—C'est rien! c'est

l'air. Merci, maman.

—Comme il dit bien maman! s'écria Coralie en le baisant dans les

cheveux.

—Quel plaisir d'aimer un pareil ange, mademoiselle, et où l'avez-vous

pêché? Je ne croyais pas qu'il pût exister un homme aussi joli que vous

êtes belle, dit Bérénice.

Lucien voulait dormir, il ne savait où il était et ne voyait rien,

Coralie lui fit avaler plusieurs tasses de thé, puis elle le laissa

dormant.

—La portière ni personne ne nous a vus, dit Coralie.

—Non, je vous attendais.

—Victoire ne sait rien.

—Plus souvent, dit Bérénice.

Dix heures après, vers midi, Lucien se réveilla sous les yeux de

Coralie qui l'avait regardé dormant! Il comprit cela, le poète.

L'actrice était encore dans sa belle robe abominablement tachée

et de laquelle elle allait faire une relique. Lucien reconnut

les dévouements, les délicatesses de l'amour vrai qui voulait sa

récompense: il regarda Coralie. Coralie fut déshabillée en un moment,

et se coula comme une couleuvre auprès de Lucien. A cinq heures,

le poète dormait bercé par des voluptés divines, il avait entrevu

la chambre de l'actrice, une ravissante création du luxe, toute

blanche et rose, un monde de merveilles et de coquettes recherches

qui surpassait ce que Lucien avait admiré déjà chez Florine. Coralie

était debout. Pour jouer son rôle d'Andalouse, elle devait être à sept

heures au théâtre. Elle avait encore contemplé son poète endormi dans

le plaisir, elle s'était enivrée sans pouvoir se repaître de ce noble

amour, qui réunissait les sens au cœur, et le cœur aux sens pour les

exalter ensemble. Cette divinisation qui permet d'être deux ici-bas

pour sentir, un seul dans le ciel pour aimer, était son absolution.

A qui d'ailleurs la beauté surhumaine de Lucien n'aurait-elle pas

servi d'excuse? Agenouillée à ce lit, heureuse de l'amour en lui-même,

l'actrice se sentait sanctifiée. Ces délices furent troublées par

Bérénice.

—Voici le Camusot, il vous sait ici, cria-t-elle.

Lucien se dressa, pensant avec une générosité innée à ne pas nuire

à Coralie. Bérénice leva un rideau. Lucien entra dans un délicieux

cabinet de toilette, où Bérénice et sa maîtresse apportèrent avec

une prestesse inouïe les vêtements de Lucien. Quand le négociant

apparut, les bottes du poète frappèrent les regards de Coralie;

Bérénice les avait mises devant le feu pour les chauffer après les

avoir cirées en secret. La servante et la maîtresse avaient oublié ces

bottes accusatrices. Bérénice partit après avoir échangé un regard

d'inquiétude avec sa maîtresse. Coralie se plongea dans sa causeuse, et

dit à Camusot de s'asseoir dans une gondole en face d'elle. Le brave

homme, qui adorait Coralie, regardait les bottes et n'osait lever les

yeux sur sa maîtresse.

—Dois-je prendre la mouche pour cette paire de bottes et quitter

Coralie? La quitter! ce serait se fâcher pour peu de chose. Il y a des

bottes partout. Celles-ci seraient mieux placées dans l'étalage d'un

bottier, ou sur les boulevards à se promener aux jambes d'un homme.

Cependant, ici, sans jambes, elles disent bien des choses contraires

à la fidélité. J'ai cinquante ans, il est vrai: je dois être aveugle

comme l'amour.

Ce lâche monologue était sans excuse. La paire de bottes n'était pas

de ces demi-bottes en usage aujourd'hui, et que jusqu'à un certain

point un homme distrait pourrait ne pas voir; c'était, comme la

mode ordonnait alors de les porter, une paire de bottes entières,

très-élégantes, et à glands, qui reluisaient sur des pantalons collants

presque toujours de couleur claire, et où se reflétaient les objets

comme dans un miroir. Ainsi, les bottes crevaient les yeux de l'honnête

marchand de soierie, et, disons-le, elles lui crevaient le cœur.

—Qu'avez-vous? lui dit Coralie.

—Rien, dit-il.

—Sonnez, dit Coralie en souriant de la lâcheté de Camusot.—Bérénice,

dit-elle à la Normande dès qu'elle arriva, ayez-moi donc des crochets

pour que je mette encore ces damnées bottes. Vous n'oublierez pas de

les apporter ce soir dans ma loge.

—Comment?... vos bottes?... dit Camusot qui respira plus à l'aise.

—Eh! que croyez-vous donc? demanda-t-elle d'un air hautain. Grosse

bête, n'allez-vous pas croire... Oh! il le croirait! dit-elle à

Bérénice. J'ai un rôle d'homme dans la pièce de Chose, et je ne me suis

jamais mise en homme. Le bottier du théâtre m'a apporté ces bottes-là

pour essayer à marcher, en attendant la paire de laquelle il m'a pris

mesure; il me les a mises, mais j'ai tant souffert que je les ai ôtées,

et je dois cependant les remettre.

—Ne les remettez pas si elles vous gênent, dit Camusot que les bottes

avaient tant gêné.

—Mademoiselle, dit Bérénice, ferait mieux, au lieu de se martyriser,

comme tout à l'heure; elle en pleurait, monsieur! et si j'étais homme,

jamais une femme que j'aimerais ne pleurerait! elle ferait mieux de

les porter en maroquin bien mince. Mais l'administration est si ladre!

Monsieur, vous devriez aller lui en commander.....

—Oui, oui, dit le négociant. Vous vous levez, dit-il à Coralie.

—A l'instant, je ne suis rentrée qu'à six heures, après vous avoir

cherché partout, vous m'avez fait garder mon fiacre pendant sept

heures. Voilà de vos soins! m'oublier pour des bouteilles. J'ai dû

me soigner, moi qui vais jouer maintenant tous les soirs, tant que

l'_Alcade_ fera de l'argent. Je n'ai pas envie de mentir à l'article de

ce jeune homme!

—Il est beau, cet enfant-là, dit Camusot.

—Vous trouvez? je n'aime pas ces hommes-là, ils ressemblent trop à une

femme; et puis ça ne sait pas aimer comme vous autres, vieilles bêtes

du commerce. Vous vous ennuyez tant!

—Monsieur, dîne-t-il avec madame, demanda Bérénice.

—Non, j'ai la bouche empâtée.

—Vous avez été joliment paf, hier. Ah! papa Camusot, d'abord, moi je

n'aime pas les hommes qui boivent...

—Tu feras un cadeau à ce jeune homme, dit le négociant.

—Ah! oui, j'aime mieux les payer ainsi, que de faire ce que fait

Florine. Allons, mauvaise race qu'on aime, allez-vous-en, ou donnez-moi

ma voiture pour que je file au théâtre.

—Vous l'aurez demain pour dîner avec votre directeur, au Rocher de

Cancale; il ne donnera pas la pièce nouvelle dimanche.

—Venez, je vais dîner, dit Coralie en emmenant Camusot.

Une heure après, Lucien fut délivré par Bérénice, la compagne d'enfance

de Coralie, une créature aussi fine, aussi déliée d'esprit qu'elle

était corpulente.

—Restez ici, Coralie reviendra seule, elle veut même congédier Camusot

s'il vous ennuie, dit Bérénice à Lucien; mais, cher enfant de son cœur,

vous êtes trop ange pour la ruiner. Elle me l'a dit, elle est décidée

à tout planter là, à sortir de ce paradis pour aller vivre dans votre

mansarde. Oh! les jaloux, les envieux ne lui ont-ils pas expliqué que

vous n'aviez ni sou, ni maille, que vous viviez au quartier latin. Je

vous suivrais, voyez-vous, je vous ferais votre ménage. Mais je viens

de consoler la pauvre enfant. Pas vrai, monsieur, que vous avez trop

d'esprit pour donner dans de pareilles bêtises? Ah! vous verrez bien

que l'autre gros n'a rien que le cadavre et que vous êtes le chéri, le

bien-aimé, la divinité à laquelle on abandonne l'âme. Si vous saviez

comme ma Coralie est gentille quand je lui fais répéter ses rôles! un

amour d'enfant, quoi! Elle méritait bien que Dieu lui envoyât un de ses

anges, elle avait le dégoût de la vie. Elle a été si malheureuse avec

sa mère, qui la battait, qui l'a vendue! Oui, monsieur, une mère, sa

propre enfant! Si j'avais une fille, je la servirais comme ma petite

Coralie, de qui je me suis fait un enfant. Voilà le premier bon temps

que je lui ai vu, la première fois qu'elle a été bien applaudie. Il

paraît que, vu ce que vous avez écrit, on a monté une fameuse claque

pour la seconde représentation. Pendant que vous dormiez, Braulard est

venu travailler avec elle.

—Qui! Braulard? demanda Lucien qui crut avoir entendu déjà ce nom.

—Le chef des claqueurs, qui, de concert avec elle, est convenu des

endroits du rôle où elle serait soignée. Quoiqu'elle se dise son amie,

Florine pourrait vouloir lui jouer un mauvais tour et prendre tout pour

elle. Tout le boulevard est en rumeur à cause de votre article. Quel

lit arrangé pour les amours d'une fée et d'un prince?... dit-elle en

mettant sur le lit un couvre-pied en dentelle.

Elle alluma les bougies. Aux lumières, Lucien étourdi se crut en

effet dans un conte du Cabinet des fées. Les plus riches étoffes du

Cocon-d'Or avaient été choisies par Camusot pour servir aux tentures et

aux draperies des fenêtres. Le poète marchait sur un tapis royal. Les

meubles en palissandre sculpté arrêtaient dans les tailles du bois des

frissons de lumière qui y papillotaient. La cheminée en marbre blanc

resplendissait des plus coûteuses bagatelles. La descente du lit était

en cygne bordé de martre. Des pantoufles en velours noir, doublées de

soie pourpre, y parlaient des plaisirs qui attendaient le poète des

Marguerites. Une délicieuse lampe pendait du plafond tendu de soie.

Partout des jardinières merveilleuses montraient des fleurs choisies,

de jolies bruyères blanches, des camélias sans parfum. Partout vivaient

les images de l'innocence. Il était impossible d'imaginer là une

actrice et les mœurs du théâtre. Bérénice remarqua l'ébahissement de

Lucien.

—Est-ce gentil? lui dit-elle d'une voix câline. Ne serez-vous pas

mieux là pour aimer que dans un grenier? Empêchez son coup de tête,

reprit-elle en amenant devant Lucien un magnifique guéridon chargé de

mets dérobés au dîner de sa maîtresse, afin que la cuisinière ne pût

soupçonner la présence d'un amant.

Lucien dîna très-bien, servi par Bérénice dans une argenterie sculptée,

dans des assiettes peintes à un louis la pièce. Ce luxe agissait sur

son âme comme une fille des rues agit avec ses chairs nues et ses bas

blancs bien tirés sur un lycéen.

—Est-il heureux, ce Camusot! s'écria-t-il.

—Heureux? reprit Bérénice. Ah! il donnerait bien sa fortune pour être à

votre place, et pour troquer ses vieux cheveux gris contre votre jeune

chevelure blonde.

Elle engagea Lucien, à qui elle donna le plus délicieux vin que

Bordeaux ait soigné pour le plus riche Anglais, à se recoucher en

attendant Coralie, à faire un petit somme provisoire, et Lucien avait

en effet envie de se coucher dans ce lit qu'il admirait. Bérénice,

qui avait lu ce désir dans les yeux du poète, en était heureuse pour

sa maîtresse. A dix heures et demie, Lucien s'éveilla sous un regard

trempé d'amour. Coralie était là dans la plus voluptueuse toilette

de nuit. Lucien avait dormi, Lucien n'était plus ivre que d'amour.

Bérénice se retira demandant:—A quelle heure demain?

—Onze heures, tu nous apporteras notre déjeuner au lit. Je n'y serai

pour personne avant deux heures.

A deux heures le lendemain, l'actrice et son amant étaient habillés et

en présence, comme si le poète fût venu faire une visite à sa protégée.

Coralie avait baigné, peigné, coiffé, habillé Lucien; elle lui avait

envoyé chercher douze belles chemises, douze cravates, douze mouchoirs

chez Colliau, une douzaine de gants dans une boîte de cèdre. Quand elle

entendit le bruit d'une voiture à sa porte, elle se précipita vers la

fenêtre avec Lucien. Tous deux virent Camusot descendant d'un coupé

magnifique.

—Je ne croyais pas, dit-elle, qu'on pût haïr tant un homme et le luxe...

—Je suis trop pauvre pour consentir à ce que vous vous ruiniez, dit

Lucien en passant ainsi sous les Fourches-Caudines.

—Pauvre petit chat, dit-elle en pressant Lucien sur son cœur, tu

m'aimes donc bien?—J'ai engagé monsieur, dit-elle en montrant Lucien

à Camusot, à venir me voir ce matin, en pensant que nous irions nous

promener aux Champs-Élysées pour essayer la voiture.

—Allez-y seuls, dit tristement Camusot, je ne dîne pas avec vous, c'est

la fête de ma femme, je l'avais oublié.

—Pauvre Musot! comme tu t'ennuieras, dit-elle en sautant au cou du

marchand.

Elle était ivre de bonheur en pensant qu'elle étrennerait seule avec

Lucien ce beau coupé, qu'elle irait seule avec lui au Bois; et, dans

son accès de joie, elle eut l'air d'aimer Camusot, à qui elle fit mille

caresses.

—Je voudrais pouvoir vous donner une voiture tous les jours, dit le

pauvre homme.

—Allons, monsieur, il est deux heures, dit l'actrice à Lucien qu'elle

vit honteux et qu'elle consola par un geste adorable.

Coralie dégringola les escaliers en entraînant Lucien qui entendit

le négociant se traînant comme un phoque après eux, sans pouvoir

les rejoindre. Le poète éprouva la plus enivrante des jouissances:

Coralie, que le bonheur rendait sublime, offrit à tous les yeux ravis

une toilette pleine de goût et d'élégance. Le Paris des Champs-Élysées

admira ces deux amants. Dans une allée du bois de Boulogne, leur

coupé rencontra la calèche de mesdames d'Espard et de Bargeton qui

regardèrent Lucien d'un air étonné, mais auxquelles il lança le coup

d'œil méprisant du poète qui pressent sa gloire et va user de son

pouvoir. Le moment où il put échanger par un coup d'œil avec ces deux

femmes quelques-unes des pensées de vengeance qu'elles lui avaient

mises au cœur pour le ronger, fut un des plus doux de sa vie et

décida peut-être de sa destinée. Lucien fut repris par les Furies de

l'orgueil: il voulut reparaître dans le monde, y prendre une éclatante

revanche, et toutes les petitesses sociales, naguère foulées aux pieds

du travailleur, de l'ami du Cénacle, rentrèrent dans son âme. Il

comprit alors toute la portée de l'attaque faite pour lui par Lousteau:

Lousteau venait de servir ses passions; tandis que le Cénacle, ce

Mentor collectif, avait l'air de les mater au profit des vertus

ennuyeuses et de travaux que Lucien commençait à trouver inutiles.

Travailler! n'est-ce pas la mort pour les âmes avides de jouissances?

Aussi avec quelle facilité les écrivains ne glissent-ils pas dans le

_far niente_, dans la bonne chère et les délices de la vie luxueuse des

actrices et des femmes faciles! Lucien sentit une irrésistible envie de

continuer la vie de ces deux folles journées.

Le dîner au Rocher de Cancale fut exquis. Lucien trouva les convives

de Florine, moins le ministre, moins le duc et la danseuse, moins

Camusot, remplacés par deux acteurs célèbres et par Hector Merlin

accompagné de sa maîtresse, une délicieuse femme qui se faisait appeler

madame du Val-Noble, la plus belle et la plus élégante des femmes

qui composaient alors à Paris le monde exceptionnel, de ces femmes

qu'aujourd'hui l'on a décemment nommées des _Lorettes_. Lucien, qui

vivait depuis quarante-huit heures dans un paradis, apprit le succès de

son article. En se voyant fêté, envié, le poète trouva son aplomb: son

esprit scintilla, il fut le Lucien de Rubempré qui pendant plusieurs

mois brilla dans la littérature et dans le monde artiste. Finot, cet

homme d'une incontestable adresse à deviner le talent, dont il devait

faire une grande consommation et qui le flairait comme un ogre sent la

chair fraîche, cajola Lucien en essayant de l'embaucher dans l'escouade

de journalistes qu'il commandait, et Lucien mordit à ses flatteries.

Coralie observa le manége de ce consommateur d'esprit, et voulut mettre

Lucien en garde contre lui.

—Ne t'engage pas, mon petit, dit-elle à son poète, attends, ils veulent

t'exploiter, nous causerons de cela ce soir.

—Bah! lui répondit Lucien, je me sens assez fort pour être aussi

méchant et aussi fin qu'ils peuvent l'être.

Finot, qui ne s'était sans doute pas brouillé pour les blancs avec

Hector Merlin, présenta Merlin à Lucien et Lucien à Merlin. Coralie et

madame du Val-Noble fraternisèrent, se comblèrent de caresses et de

prévenances. Madame du Val-Noble invita Lucien et Coralie à dîner.

Hector Merlin, le plus dangereux de tous les journalistes présents à ce

dîner, était un petit homme sec, à lèvres pincées, couvant une ambition

démesurée, d'une jalousie sans bornes, heureux de tous les maux qui

se faisaient autour de lui, profitant des divisions qu'il fomentait,

ayant beaucoup d'esprit, peu de vouloir, mais remplaçant la volonté par

l'instinct qui mène les parvenus vers les endroits éclairés par l'or

et par le pouvoir. Lucien et lui se déplurent mutuellement. Il n'est

pas difficile d'expliquer pourquoi. Merlin eut le malheur de parler

à Lucien à haute voix comme Lucien pensait tout bas. Au dessert, les

liens de la plus touchante amitié semblaient unir ces hommes, qui tous

se croyaient supérieurs l'un à l'autre. Lucien, le nouveau venu, était

l'objet de leurs coquetteries. On causait à cœur ouvert. Hector Merlin

seul ne riait pas. Lucien lui demanda la raison de sa raison.

—Mais je vous vois entrant dans le monde littéraire et journaliste

avec des illusions. Vous croyez aux amis. Nous sommes tous amis ou

ennemis selon les circonstances. Nous nous frappons les premiers

avec l'arme qui devrait ne nous servir qu'à frapper les autres. Vous

vous apercevrez avant peu que vous n'obtiendrez rien par les beaux

sentiments. Si vous êtes bon, faites-vous méchant. Soyez hargneux par

calcul. Si personne ne vous a dit cette loi suprême, je vous la confie

et je ne vous aurai pas fait une médiocre confidence. Pour être aimé,

ne quittez jamais votre maîtresse sans l'avoir fait pleurer un peu;

pour faire fortune en littérature, blessez toujours tout le monde,

même vos amis, faites pleurer les amours-propres: tout le monde vous

caressera.

Hector Merlin fut heureux en voyant à l'air de Lucien que sa parole

entrait chez le néophyte comme la lame d'un poignard dans un cœur.

On joua. Lucien perdit tout son argent. Il fut emmené par Coralie,

et les délices de l'amour lui firent oublier les terribles émotions

du Jeu qui, plus tard, devait trouver en lui une de ses victimes. Le

lendemain, en sortant de chez elle et revenant au quartier latin, il

trouva dans sa bourse l'argent qu'il avait perdu. Cette attention

l'attrista d'abord, il voulut revenir chez l'actrice et lui rendre un

don qui l'humiliait; mais il était déjà rue de La Harpe, il continua

son chemin vers l'hôtel Cluny. Tout en marchant, il s'occupa de ce soin

de Coralie, il y vit une preuve de cet amour maternel que ces sortes

de femmes mêlent à leurs passions. Chez elles, la passion comporte

tous les sentiments. De pensée en pensée, Lucien finit par trouver

une raison d'accepter en se disant:—Je l'aime, nous vivrons ensemble

comme mari et femme, et je ne la quitterai jamais! A moins d'être

Diogène, qui ne comprendrait alors les sensations de Lucien en montant

l'escalier boueux et puant de son hôtel, en faisant grincer la serrure

de sa porte, en revoyant le carreau sale et la piteuse cheminée de sa

chambre horrible de misère et de nudité? Il trouva sur sa table le

manuscrit de son roman et ce mot de Daniel d'Arthez:

«Nos amis sont presque contents de votre œuvre, cher poète. Vous

pourrez la présenter avec plus de confiance, disent-ils, à vos

amis et à vos ennemis. Nous avons lu votre charmant article sur le

Panorama-Dramatique, et vous devez exciter autant d'envie dans la

littérature que de regrets chez nous.

»DANIEL.»

La Comédie humaine - Volume 08. Scènes de la vie de Province - Tome 04 · 第 26 / 56 段