et l'on ne trouve rien, tout est en rumeur. L'alcade a perdu sa
fille et retrouve son bonnet; mais le bonnet ne lui va pas, ce doit
être le bonnet d'un voleur. Où est le voleur? On entre, on sort, on
parle, on se promène, on cherche de plus belle. L'alcade finit par
trouver un homme sans sa fille, et sa fille sans un homme, ce qui
est satisfaisant pour le magistrat, et non pour le public. Le calme
renaît, l'alcade veut interroger l'homme. Ce vieil alcade s'assied
dans un grand fauteuil d'alcade en arrangeant ses manches d'alcade.
L'Espagne est le seul pays où il y ait des alcades attachés à de
grandes manches, où se voient autour du cou des alcades, des fraises
qui sur les théâtres de Paris sont la moitié de leur place et de leur
gravité. Cet alcade qui a tant trottiné d'un petit pas de vieillard
poussif, est Bouffé, Bouffé le successeur de Potier, un jeune acteur
qui fait si bien les vieillards qu'il a fait rire les plus vieux
vieillards. Il y a un avenir de cent vieillards dans ce front chauve,
dans cette voix chevrotante, dans ces fuseaux tremblants sous un
corps de Géronte. Il est si vieux, ce jeune acteur, qu'il effraie,
on a peur que sa vieillesse ne se communique comme une maladie
contagieuse. Et quel admirable alcade! Quel charmant sourire inquiet,
quelle bêtise importante! quelle dignité stupide! quelle hésitation
judiciaire! Comme cet homme sait bien que tout peut devenir
alternativement faux et vrai! Comme il est digne d'être le ministre
d'un roi constitutionnel! A chacune des demandes de l'alcade,
l'inconnu l'interroge; Bouffé répond, en sorte que questionné par
la réponse, l'alcade éclaircit tout par ses demandes. Cette scène
éminemment comique où respire un parfum de Molière a mis la salle en
joie. Tout le monde est d'accord; mais je suis hors d'état de vous
dire ce qui est clair et ce qui est obscur: la fille de l'alcade
était là, représentée par une véritable Andalouse, une Espagnole,
aux yeux espagnols, au teint espagnol, à la taille espagnole, à la
démarche espagnole, une Espagnole de pied en cap, avec son poignard
dans sa jarretière, son amour au cœur, sa croix au bout d'un ruban
sur la gorge. A la fin de l'acte, quelqu'un m'a demandé comment
allait la pièce, je lui ai dit: Elle a des bas rouges à coins verts,
un pied grand comme ça, dans des souliers vernis, et la plus belle
jambe de l'Andalousie! Ah! cette fille d'alcade, elle fait venir
l'amour à la bouche, elle vous donne des désirs horribles, on a envie
de sauter dessus la scène et de lui offrir sa chaumière et son cœur,
ou trente mille livres de rente et sa plume. Cette Andalouse est la
plus belle actrice de Paris. Coralie, puisqu'il faut l'appeler par
son nom, est capable d'être comtesse ou grisette, on ne sait sous
quelle forme elle plairait davantage. Elle sera ce qu'elle voudra
être, elle est née pour tout faire, n'est-ce pas ce qu'il y a de
mieux à dire d'une actrice au boulevard?
»Au second acte est arrivée une Espagnole de Paris, avec sa figure
de camée et ses yeux assassins. J'ai demandé à mon tour d'où elle
venait, on m'a répondu qu'elle sortait de la coulisse et se nommait
mademoiselle Florine; mais, ma foi, je n'en ai rien pu croire, tant
elle avait de feu dans les mouvements, de fureur dans son amour.
Cette rivale de la fille de l'Alcade est la femme d'un seigneur
taillé dans le manteau d'Almaviva, où il y a de l'étoffe pour cent
grands seigneurs du boulevard. Si Florine n'avait ni bas rouges à
coins verts, ni souliers vernis, elle avait une mantille, un voile
dont elle se servait admirablement, la grande dame qu'elle est!
Elle a fait voir à merveille que la tigresse peut devenir chatte.
J'ai compris qu'il y avait là quelque drame de jalousie, aux mots
piquants que ces deux Espagnoles se sont dits. Puis, quand tout
allait s'arranger, la bêtise de l'alcade a tout rebrouillé. Tout ce
monde de flambeaux, de riches, de valets, de Figaros, de seigneurs,
d'alcades, de filles et de femmes, s'est remis à chercher, aller,
venir, tourner. L'intrigue s'est alors renouée et je l'ai laissée
se renouer, car ces deux femmes, Florine la jalouse et l'heureuse
Coralie, m'ont entortillé de nouveau dans les plis de leur basquine,
de leur mantille, et m'ont fourré leurs petits pieds dans l'œil.
»J'ai pu gagner le troisième acte sans avoir fait de malheur,
sans avoir nécessité l'intervention du commissaire de police, ni
scandalisé la salle, et je crois dès lors à la puissance de la morale
publique et religieuse dont on s'occupe à la Chambre des Députés.
J'ai pu comprendre qu'il s'agit d'un homme qui aime deux femmes sans
en être aimé, ou qui en est aimé sans les aimer, qui n'aime pas les
alcades ou que les alcades n'aiment pas; mais qui, à coup sûr, est un
brave seigneur qui aime quelqu'un, lui-même ou Dieu, comme pis-aller,
car il se fait moine. Si vous voulez en savoir davantage, allez au
Panorama-Dramatique. Vous voilà suffisamment prévenu qu'il faut y
aller une première fois pour se faire à ces triomphants bas rouges
à coins verts, à ce petit pied plein de promesses, à ces yeux qui
filtrent le soleil, à ces finesses de femme parisienne déguisée en
Andalouse, et d'Andalouse déguisée en Parisienne; puis une seconde
fois pour jouir de la pièce qui fait mourir de rire sous forme de
vieillard, pleurer sous forme de seigneur amoureux. La pièce a réussi
sous les deux espèces. L'auteur, qui, dit-on, a pour collaborateur
un de nos grands poètes, a visé le succès avec une fille amoureuse
dans chaque main; aussi a-t-il failli tuer de plaisir son parterre en
émoi. Les jambes de ces deux filles semblaient avoir plus d'esprit
que l'auteur. Néanmoins quand les deux rivales s'en allaient, on
trouvait le dialogue spirituel, ce qui prouve assez victorieusement
l'excellence de la pièce. L'auteur a été nommé au milieu
d'applaudissements qui ont donné des inquiétudes à l'architecte de
la salle; mais l'auteur, habitué à ces mouvements du Vésuve aviné
qui bout sous le lustre, ne tremblait pas: c'est M. Du Bruel. Quant
aux deux actrices, elles ont dansé le fameux boléro de Séville qui a
trouvé grâce devant les pères du concile autrefois, et que la censure
a permis, malgré la lasciveté des poses. Ce boléro suffit à attirer
tous les vieillards qui ne savent que faire de leur reste d'amour, et
j'ai la charité de les avertir de tenir le verre de leur lorgnette
très-limpide.»
Pendant que Lucien écrivait cet article, qui fit révolution dans
le journalisme par la révélation d'une manière neuve et originale,
Lousteau écrivait un article, dit de mœurs, intitulé l'_ex-beau_, et
qui commençait ainsi:
«Le beau de l'Empire est toujours un homme long et mince,
bien conservé, qui porte un corset et qui a la croix de la
Légion-d'Honneur. Il s'appelle quelque chose comme Potelet; et,
pour se mettre bien en cour aujourd'hui, le baron de l'Empire s'est
gratifié d'un _du_: il est du Potelet, quitte à redevenir Potelet en
cas de révolution. Homme à deux fins d'ailleurs comme son nom, il
fait la cour au faubourg Saint-Germain après avoir été le glorieux,
l'utile et l'agréable porte-queue d'une sœur de cet homme que la
pudeur m'empêche de nommer. Si du Potelet renie son service auprès de
l'Altesse impériale, il chante encore les romances de sa bienfaitrice
intime...»
L'article était un tissu de personnalités comme on les faisait à cette
époque. Il s'y trouvait entre madame de Bargeton, à qui le baron
Châtelet faisait la cour, et un os de seiche un parallèle bouffon
qui plaisait sans qu'on eût besoin de connaître les deux personnes
desquelles on se moquait. Châtelet était comparé à un héron. Les amours
de ce héron, ne pouvant avaler la seiche, qui se cassait en trois quand
il la laissait tomber, provoquaient irrésistiblement le rire. Cette
plaisanterie, qui se divisa en plusieurs articles, eut, comme on sait,
un retentissement énorme dans le faubourg Saint-Germain, et fut une
des mille et une causes des rigueurs apportées à la législation de la
Presse. Une heure après, Blondet, Lousteau, Lucien revinrent au salon
où causaient les convives, le duc, le ministre et les quatre femmes,
les trois négociants, le directeur du théâtre, Finot et les trois
auteurs. Un apprenti, coiffé de son bonnet de papier, était déjà venu
chercher la copie pour le journal.
—Les ouvriers vont quitter si je ne leur rapporte rien, dit-il.
—Tiens, voilà dix francs, et qu'ils attendent, répondit Finot.
—Si je les leur donne, monsieur, ils feront de la soûlographie, et
adieu le journal.
—Le bon sens de cet enfant m'épouvante, dit Finot.
Ce fut au moment où le ministre prédisait un brillant avenir à ce gamin
que les trois auteurs entrèrent. Blondet lut un article excessivement
spirituel contre les romantiques. L'article de Lousteau fit rire. Le
duc de Rhétoré recommanda, pour ne pas trop indisposer le faubourg
Saint-Germain, d'y glisser un éloge indirect pour madame d'Espard.
—Et vous, lisez-nous ce que vous avez fait, dit Finot à Lucien.
Quand Lucien, qui tremblait de peur, eut fini, le salon retentissait
d'applaudissements, les actrices embrassaient le néophyte, les trois
négociants le serraient à l'étouffer, Du Bruel lui prenait la main et
avait une larme à l'œil, enfin, le directeur l'invitait à dîner.
—Il n'y a plus d'enfants, dit Blondet. Comme monsieur de Chateaubriand
a déjà fait le mot d'_enfant sublime_ pour Victor Hugo, je suis obligé
de vous dire tout simplement que vous êtes un homme d'esprit, de cœur
et de style.
—Monsieur est du journal, dit Finot en remerciant Étienne et lui jetant
le fin regard de l'exploitateur.
—Quels mots avez-vous faits? dit Lousteau à Blondet et à Du Bruel.
—Voilà ceux de Du Bruel, dit Nathan.
⁂ _En voyant combien monsieur le vicomte d'A....... occupe le public,
monsieur le vicomte Démosthène a dit hier:—Ils vont peut-être me
laisser tranquille._
⁂ _Une dame dit à un Ultra qui blâmait le discours de monsieur Pasquier
comme continuant le système de Decazes:—Oui, mais il a des mollets bien
monarchiques._
—Si ça commence ainsi, je ne vous en demande pas davantage; tout va
bien, dit Finot. Cours leur porter cela, dit-il à l'apprenti. Le
journal est un peu plaqué, mais c'est notre meilleur numéro, dit-il en
se tournant vers le groupe des écrivains qui déjà regardaient Lucien
avec une sorte de sournoiserie.
—Il a de l'esprit, ce gars-là, dit Blondet.
—Son article est bien, dit Claude Vignon.
—A table! cria Matifat.
Le duc donna le bras à Florine, Coralie prit celui de Lucien, et la
danseuse eut d'un côté Blondet, de l'autre le ministre allemand.
—Je ne comprends pas pourquoi vous attaquez madame de Bargeton et le
baron Châtelet, qui est, dit-on, nommé préfet de la Charente et maître
des requêtes.
—Madame de Bargeton a mis Lucien à la porte comme un drôle, dit
Lousteau.
—Un si beau jeune homme! fit le ministre.
Le souper, servi dans une argenterie neuve, dans une porcelaine de
Sèvres, sur du linge damassé, respirait une magnificence cossue.
Chevet avait fait le souper, les vins avaient été choisis par le plus
fameux négociant du quai Saint-Bernard, ami de Camusot, de Matifat
et de Cardot. Lucien, qui vit pour la première fois le luxe parisien
fonctionnant, marchait ainsi de surprise en surprise, et cachait son
étonnement en homme d'esprit, de cœur et de style qu'il était, selon le
mot de Blondet.
En traversant le salon, Coralie avait dit à l'oreille de
Florine:—Fais-moi si bien griser Camusot qu'il soit obligé de rester
endormi chez toi.
—Tu as donc _fait_ ton journaliste? répondit Florine.
—Non, ma chère, je l'aime! répliqua Coralie en faisant un admirable
petit mouvement d'épaules.
Ces paroles avaient retenti dans l'oreille de Lucien, apportées par le
cinquième péché capital. Coralie était admirablement bien habillée,
et sa toilette mettait savamment en relief ses beautés spéciales; car
toute femme a des perfections qui lui sont propres. Sa robe, comme
celle de Florine, avait le mérite d'être d'une délicieuse étoffe
inédite nommée _mousseline de soie_, dont la primeur appartenait
pour quelques jours à Camusot, l'une des providences parisiennes des
fabriques de Lyon, en sa qualité de chef du Cocon-d'Or. Ainsi l'amour
et la toilette, ce fard et ce parfum de la femme, rehaussaient les
séductions de l'heureuse Coralie. Un plaisir attendu, et qui ne nous
échappera pas, exerce des séductions immenses sur les jeunes gens.
Peut-être la certitude est-elle à leurs yeux tout l'attrait des mauvais
lieux, peut-être est-elle le secret des longues fidélités? L'amour pur,
sincère, le premier amour enfin, joint à l'une de ces rages fantasques
qui piquent ces pauvres créatures, et aussi l'admiration causée par la
grande beauté de Lucien, donnèrent l'esprit du cœur à Coralie.
—Je t'aimerais laid et malade! dit-elle à l'oreille de Lucien en se
mettant à table.
Quel mot pour un poète! Camusot disparut et Lucien ne le vit plus en
voyant Coralie. Était-ce un homme tout jouissance et tout sensation,
ennuyé de la monotonie de la province, attiré par les abîmes de Paris,
lassé de misère, harcelé par sa continence forcée, fatigué de sa vie
monacale rue de Cluny, de ses travaux sans résultat, qui pouvait se
retirer de ce festin brillant? Lucien avait un pied dans le lit de
Coralie, et l'autre dans la glu du Journal, au-devant duquel il avait
tant couru sans pouvoir le joindre. Après tant de factions montées en
vain rue du Sentier, il trouvait le Journal attablé, buvant frais,
joyeux, bon garçon. Il venait d'être vengé de toutes ses douleurs
par un article qui devait le lendemain même percer deux cœurs où il
avait voulu mais en vain verser la rage et la douleur dont on l'avait
abreuvé. En regardant Lousteau, il se disait:—Voilà un ami! sans se
douter que déjà Lousteau le craignait comme un dangereux rival. Lucien
avait eu le tort de montrer tout son esprit: un article terne l'eût
admirablement servi. Blondet contre-balança l'envie qui dévorait
Lousteau en disant à Finot qu'il fallait capituler avec le talent quand
il était de cette force-là. Cet arrêt dicta la conduite de Lousteau
qui résolut de rester l'ami de Lucien et de s'entendre avec Finot pour
exploiter un nouveau-venu si dangereux en le maintenant dans le besoin.
Ce fut un parti pris rapidement et compris dans toute son étendue entre
ces deux hommes par deux phrases dites d'oreille à oreille.
—Il a du talent.
—Il sera exigeant.
—Oh!
—Bon!
—Je ne soupe jamais sans effroi avec des journalistes français, dit
le diplomate allemand avec une bonhomie calme et digne en regardant
Blondet qu'il avait vu chez la comtesse de Montcornet. Il y a un mot de
Blucher que vous êtes chargés de réaliser.
—Quel mot? dit Nathan.
—Quand Blucher arriva sur les hauteurs de Montmartre avec Saacken,
en 1814, pardonnez-moi, messieurs, de vous reporter à ce jour fatal
pour vous, Saacken, qui était un brutal, dit: Nous allons donc brûler
Paris!—Gardez-vous en bien, la France ne mourra que de _ça_! répondit
Blucher en montrant ce grand chancre qu'ils voyaient étendu à leurs
pieds, ardent et fumeux, dans la vallée de la Seine. Je bénis Dieu de
ce qu'il n'y a pas de journaux dans mon pays, reprit le ministre après
une pause. Je ne suis pas encore remis de l'effroi que m'a causé ce
petit bonhomme coiffé de papier, qui, à dix ans, possède la raison d'un
vieux diplomate. Aussi, ce soir, me semble-t-il que je soupe avec des
lions et des panthères qui me font l'honneur de velouter leurs pattes.
—Il est clair, dit Blondet, que nous pouvons dire et prouver à
l'Europe que votre excellence a vomi un serpent ce soir, qu'elle
a manqué l'inoculer à mademoiselle Tullia, la plus jolie de nos
danseuses, et là-dessus faire des commentaires sur Ève, la Bible, le
premier et le dernier péché. Mais rassurez-vous, vous êtes notre hôte.
—Ce serait drôle, dit Finot.
—Nous ferions imprimer des dissertations scientifiques sur tous les
serpents trouvés dans le cœur et dans le corps humain pour arriver au
corps diplomatique, dit Lousteau.
—Nous pourrions montrer un serpent quelconque dans ce bocal de cerises
à l'eau-de-vie, dit Vernou.
—Vous finiriez par le croire vous-même, dit Vignon au diplomate.
—Le serpent est assez ami de la danseuse, dit Du Bruel.
—Dites d'un premier sujet, reprit Tullia.
—Messieurs, ne réveillez pas vos griffes qui dorment, s'écria le duc de
Rhétoré.
—L'influence et le pouvoir du journal n'est qu'à son aurore, dit Finot,
le journalisme est dans l'enfance, il grandira. Tout, dans dix ans
d'ici, sera soumis à la publicité. La pensée éclairera tout.
—Elle flétrira tout, dit Blondet en interrompant Finot.
—C'est un mot, dit Claude Vignon.
—Elle fera des rois, dit Lousteau.
—Et défera les monarchies, dit le diplomate.
—Aussi, dit Blondet, si la Presse n'existait point, faudrait-il ne pas
l'inventer; mais la voilà, nous en vivons.
—Vous en mourrez, dit le diplomate. Ne voyez-vous pas que la
supériorité des masses, en supposant que vous les éclairiez, rendra la
grandeur de l'individu plus difficile; qu'en semant le raisonnement au
cœur des basses classes, vous récolterez la révolte, et que vous en
serez les premières victimes. Que casse-t-on à Paris quand il y a une
émeute?
—Les réverbères, dit Nathan; mais nous sommes trop modestes pour avoir
des craintes, nous ne serons que fêlés.
—Vous êtes un peuple trop spirituel pour permettre à un gouvernement de
se développer, dit le ministre. Sans cela vous recommenceriez avec vos
plumes la conquête de l'Europe que votre épée n'a pas su garder.
—Les journaux sont un mal, dit Claude Vignon. On pouvait utiliser ce
mal, mais le gouvernement veut le combattre. Une lutte s'ensuivra. Qui
succombera? voilà la question.
—Le gouvernement, dit Blondet, je me tue à le crier. En France,
l'esprit est plus fort que tout, et les journaux ont de plus que
l'esprit de tous les hommes spirituels, l'hypocrisie de Tartufe.
—Blondet! Blondet, dit Finot, tu vas trop loin: il y a des abonnés ici.
—Tu es propriétaire d'un de ces entrepôts de venin, tu dois avoir peur;
mais moi je me moque de toutes vos boutiques, quoique j'en vive!
—Blondet a raison, dit Claude Vignon. Le Journal au lieu d'être un
sacerdoce est devenu un moyen pour les partis; de moyen, il s'est
fait commerce; et comme tous les commerces, il est sans foi ni loi.
Tout journal est, comme le dit Blondet, une boutique où l'on vend au
public des paroles de la couleur dont il les veut. S'il existait un
journal des bossus, il prouverait soir et matin la beauté, la bonté,
la nécessité des bossus. Un journal n'est plus fait pour éclairer,
mais pour flatter les opinions. Ainsi, tous les journaux seront dans
un temps donné, lâches, hypocrites, infâmes, menteurs, assassins; ils
tueront les idées, les systèmes, les hommes, et fleuriront par cela
même. Ils auront le bénéfice de tous les êtres de raison: le mal sera
fait sans que personne en soit coupable. Je serai moi Vignon, vous
serez toi Lousteau, toi Blondet, toi Finot, des Aristide, des Platon,
des Caton, des hommes de Plutarque; nous serons tous innocents, nous
pourrons nous laver les mains de toute infamie. Napoléon a donné la
raison de ce phénomène moral ou immoral, comme il vous plaira, dans
un mot sublime que lui ont dicté ses études sur la Convention: _Les
crimes collectifs n'engagent personne_. Le journal peut se permettre la
conduite la plus atroce, personne ne s'en croit sali personnellement.
—Mais le pouvoir fera des lois répressives, dit Du Bruel, il en prépare.
—Bah! que peut la loi contre l'esprit français, dit Nathan, le plus
subtil de tous les dissolvants.
—Les idées ne peuvent être neutralisées que par des idées, reprit
Vignon. La terreur, le despotisme peuvent seuls étouffer le génie
français dont la langue se prête admirablement à l'allusion, à la
double entente. Plus la loi sera répressive, plus l'esprit éclatera,
comme la vapeur dans une machine à soupape. Ainsi, le roi fait du
bien, si le journal est contre lui, ce sera le ministre qui aura tout
fait, et réciproquement. Si le journal invente une infâme calomnie,
on la lui a dite. A l'individu qui se plaint, il sera quitte pour
demander pardon de la liberté grande. S'il est traîné devant les
tribunaux, il se plaint qu'on ne soit pas venu lui demander une
rectification; mais demandez-la-lui? il la refuse en riant, il traite
son crime de bagatelle. Enfin il bafoue sa victime quand elle triomphe.
S'il est puni, s'il a trop d'amende à payer, il vous signalera le
plaignant comme un ennemi des libertés, du pays et des lumières. Il
dira que monsieur Un Tel est un voleur en expliquant comment il est
le plus honnête homme du royaume. Ainsi, ses crimes, bagatelles! ses
agresseurs, des monstres! et il peut en un temps donné faire croire ce
qu'il veut à des gens qui le lisent tous les jours. Puis rien de ce
qui lui déplaît ne sera patriotique, et jamais il n'aura tort. Il se
servira de la religion contre la religion, de la charte contre le roi;
il bafouera la magistrature quand la magistrature le froissera; il la
louera quand elle aura servi les passions populaires. Pour gagner des
abonnés, il inventera les fables les plus émouvantes, il fera la parade
comme Bobèche. Le journal servirait son père tout cru à la croque au
sel de ses plaisanteries, plutôt que de ne pas intéresser ou amuser son
public. Ce sera l'acteur mettant les cendres de son fils dans l'urne
pour pleurer véritablement, la maîtresse sacrifiant tout à son ami.
—C'est enfin le peuple in-folio, s'écria Blondet en interrompant Vignon.
—Le peuple hypocrite et sans générosité, reprit Vignon, il bannira de
son sein le talent comme Athènes a banni Aristide. Nous verrons les
journaux, dirigés d'abord par des hommes d'honneur, tomber plus tard
sous le gouvernement des plus médiocres qui auront la patience et la
lâcheté de gomme élastique qui manquent aux beaux génies, ou à des
épiciers qui auront de l'argent pour acheter des plumes. Nous voyons
déjà ces choses-là! Mais dans dix ans le premier gamin sorti du collége
se croira un grand homme, il montera sur la colonne d'un journal pour
souffleter ses devanciers, il les tirera par les pieds pour avoir leur
place. Napoléon avait bien raison de museler la Presse. Je gagerais
que, sous un gouvernement élevé par elles, les feuilles de l'Opposition
battraient en brèche par les mêmes raisons et par les mêmes articles
qui se font aujourd'hui contre celui du roi, ce même gouvernement
au moment où il leur refuserait quoi que ce fût. Plus on fera de
concessions aux journalistes, plus les journaux seront exigeants. Les
journalistes parvenus seront remplacés par des journalistes affamés et
pauvres. La plaie est incurable, elle sera de plus en plus maligne, de
plus en plus insolente; et plus le mal sera grand, plus il sera toléré,
jusqu'au jour où la confusion se mettra dans les journaux par leur
abondance, comme à Babylone. Nous savons, tous tant que nous sommes,
que les journaux iront plus loin que les rois en ingratitude, plus
loin que le plus sale commerce en spéculations et en calculs, qu'ils
dévoreront nos intelligences à vendre tous les matins leur trois-six
cérébral; mais nous y écrirons tous, comme ces gens qui exploitent une
mine de vif-argent en sachant qu'ils y mourront. Voilà là-bas, à côté
de Coralie, un jeune homme... comment se nomme-t-il? Lucien! il est
beau, il est poète, et, ce qui vaut mieux pour lui, homme d'esprit; eh!
bien, il entrera dans quelques-uns de ces mauvais lieux de la pensée
appelés journaux, il y jettera ses plus belles idées, il y desséchera
son cerveau, il y corrompra son âme, il y commettra ces lâchetés
anonymes qui, dans la guerre des idées, remplacent les stratagèmes, les
pillages, les incendies, les revirements de bord dans la guerre des
_condottieri_. Quand il aura, lui, comme mille autres, dépensé quelque
beau génie au profit des actionnaires, ces marchands de poison le
laisseront mourir de faim s'il a soif, et de soif s'il a faim.
—Merci, dit Finot.
—Mais, mon Dieu, dit Claude Vignon, je savais cela, je suis dans le
bagne, et l'arrivée d'un nouveau forçat me fait plaisir. Blondet et
moi, nous sommes plus forts que messieurs tels et tels qui spéculent
sur nos talents, et nous serons néanmoins toujours exploités par eux.
Nous avons du cœur sous notre intelligence, il nous manque les féroces
qualités de l'exploitant. Nous sommes paresseux, contemplateurs,
méditatifs, jugeurs: on boira notre cervelle et l'on nous accusera
d'inconduite!
—J'ai cru que vous seriez plus drôles, s'écria Florine.
—Florine a raison, dit Blondet, laissons la cure des maladies publiques
à ces charlatans d'hommes d'État. Comme dit Charlet: Cracher sur la
vendange? jamais!
—Savez-vous de quoi Vignon me fait l'effet? dit Lousteau en montrant
Lucien, d'une de ces grosses femmes de la rue du Pélican, qui dirait à
un collégien: Mon petit, tu es trop jeune pour venir ici.....
Cette saillie fit rire, mais elle plut à Coralie. Les négociants
buvaient et mangeaient en écoutant.
—Quelle nation que celle où il se rencontre tant de bien et tant de
mal! dit le ministre au duc de Rhétoré. Messieurs, vous êtes des
prodigues qui ne pouvez pas vous ruiner.