Lousteau sortit laissant Lucien abasourdi, perdu dans un abîme de

pensées, volant au-dessus du monde comme il est. Après avoir vu aux

Galeries-de-Bois les ficelles de la Librairie et la cuisine de la

gloire, après s'être promené dans les coulisses du théâtre, le poète

apercevait l'envers des consciences, le jeu des rouages de la vie

parisienne, le mécanisme de toute chose. Il avait envié le bonheur de

Lousteau en admirant Florine en scène. Déjà, pendant quelques instants,

il avait oublié Matifat. Il demeura là durant un temps inappréciable,

peut-être cinq minutes. Ce fut une éternité. Des pensées ardentes

enflammaient son âme, comme ses sens étaient embrasés par le spectacle

de ces actrices aux yeux lascifs et relevés par le rouge, à gorges

étincelantes, vêtues de basquines voluptueuses à plis licencieux, à

jupes courtes, montrant leurs jambes en bas rouges à coins verts,

chaussées de manière à mettre un parterre en émoi. Deux corruptions

marchaient sur deux lignes parallèles, comme deux nappes qui, dans une

inondation, veulent se rejoindre; elles dévoraient le poète accoudé

dans le coin de la loge, le bras sur le velours rouge de l'appui, la

main pendante, les yeux fixés sur la toile, et d'autant plus accessible

aux enchantements de cette vie mélangée d'éclairs et de nuages qu'elle

brillait comme un feu d'artifice après la nuit profonde de sa vie

travailleuse, obscure, monotone. Tout à coup la lumière amoureuse d'un

œil ruissela sur les yeux inattentifs de Lucien, en trouant le rideau

du théâtre. Le poète, réveillé de son engourdissement, reconnut l'œil

de Coralie qui le brûlait: il baissa la tête, et regarda Camusot qui

rentrait alors dans la loge en face.

[Illustration: IMP. S. RAÇON.

CAMUSOT.

Cet amateur était un bon, gros et gras marchand de soieries de la rue

des Bourdonnais, etc.

(ILLUSIONS PERDUES.)]

Cet amateur était un bon gros et gras marchand de soieries de la rue

des Bourdonnais, Juge au Tribunal de commerce, père de quatre enfants,

marié pour la seconde fois à une épouse légitime, riche de quatre-vingt

mille livres de rente, mais âgé de cinquante-six ans, ayant comme un

bonnet de cheveux gris sur la tête, l'air papelard d'un homme qui

jouissait de son reste, et qui ne voulait pas quitter la vie sans son

compte de bonne joie, après avoir avalé les mille et une couleuvres

du commerce. Il y avait sur ce front couleur beurre frais, sur ces

joues monastiques et fleuries tout l'épanouissement d'une jubilation

superlative: Camusot était sans sa femme, et entendait applaudir

Coralie à tout rompre. Coralie était toutes les vanités réunies de ce

riche bourgeois, il tranchait chez elle du grand seigneur d'autrefois;

il se croyait là de moitié dans son succès, et il le croyait d'autant

mieux qu'il l'avait soldé. Cette conduite était sanctionnée par la

présence du beau-père de Camusot, un petit vieux, à cheveux poudrés,

aux yeux égrillards, et très-digne. Les répugnances de Lucien se

réveillèrent, il se souvint de l'amour pur, exalté, qu'il avait

ressenti pendant un an pour madame de Bargeton. Aussitôt l'amour des

poètes déplia ses ailes blanches: mille souvenirs environnèrent de

leurs horizons bleuâtres le grand homme d'Angoulême qui retomba dans la

rêverie. La toile se leva. Coralie et Florine étaient en scène.

—Ma chère, il pense à toi comme au grand Turc, dit Florine à voix basse

pendant que Coralie débitait une réplique.

Lucien ne put s'empêcher de rire, et regarda Coralie. Cette femme,

une des plus charmantes et des plus délicieuses actrices de Paris,

la rivale de madame Perrin et de mademoiselle Fleuriet, auxquelles

elle ressemblait et dont le sort devait être le sien, était le type

des filles qui exercent à volonté la fascination sur les hommes.

Coralie montrait une sublime figure hébraïque, ce long visage

ovale d'un ton d'ivoire blond, à bouche rouge comme une grenade, à

menton fin comme le bord d'une coupe. Sous des paupières chaudes et

comme brûlées par une prunelle de jais, sous des cils recourbés, on

devinait un regard languissant où scintillaient à propos les ardeurs du

désert. Ces yeux étaient entourés d'un cercle olivâtre, et surmontés

de sourcils arqués et fournis. Sur un front brun, couronné de deux

bandeaux d'ébène où brillaient alors les lumières comme sur du vernis,

siégeait une magnificence de pensée qui aurait pu faire croire à du

génie. Mais Coralie, semblable à beaucoup d'actrices, était sans esprit

malgré son nez ironique et fin, sans instruction malgré son expérience;

elle n'avait que l'esprit des sens et la bonté des femmes amoureuses.

Pouvait-on d'ailleurs s'occuper du moral, quand elle éblouissait le

regard avec ses bras ronds et polis, ses doigts tournés en fuseaux, ses

épaules dorées, avec la gorge chantée par le Cantique des cantiques,

avec un col mobile et recourbé, avec des jambes d'une élégance

adorable, et chaussées en soie rouge? Ces beautés d'une poésie vraiment

orientale étaient encore mises en relief par le costume espagnol

convenu dans nos théâtres. Coralie faisait la joie de la salle où tous

les yeux serraient sa taille bien prise dans sa basquine, et flattaient

sa croupe andalouse qui imprimait des torsions lascives à la jupe. Il

y eut un moment où Lucien, en voyant cette créature jouant pour lui

seul, se souciant de Camusot autant que le gamin du Paradis se soucie

de la pelure d'une pomme, mit l'amour sensuel au-dessus de l'amour pur,

la jouissance au-dessus du désir, et le démon de la luxure lui souffla

d'atroces pensées.

[Illustration: IMP. S. RAÇON.

CORALIE faisait la joie de la salle, où tous les yeux serraient sa

taille bien prise dans sa basquine, et flattaient sa croupe andalouse

qui imprimait des torsions lascives à la jupe.

(UN GRAND HOMME DE PROVINCE.)]

«J'ignore tout de l'amour qui se roule dans la bonne chère, dans le

vin, dans les joies de la matière, se dit-il. J'ai plus encore vécu par

la Pensée que par le Fait. Un homme qui veut tout peindre doit tout

connaître. Voici mon premier souper fastueux, ma première orgie avec

un monde étrange, pourquoi ne goûterais-je pas une fois ces délices si

célèbres où se ruaient les grands seigneurs du dernier siècle en vivant

avec des impures? Quand ce ne serait que pour les transporter dans les

belles régions de l'amour vrai, ne faut-il pas apprendre les joies, les

perfections, les transports, les ressources, les finesses de l'amour

des courtisanes et des actrices? N'est-ce pas, après tout, la poésie

des sens? Il y a deux mois, ces femmes me semblaient des divinités

gardées par des dragons inabordables; en voilà une dont la beauté

surpasse celle de Florine que j'enviais à Lousteau; pourquoi ne pas

profiter de sa fantaisie, quand les plus grands seigneurs achètent de

leurs plus riches trésors une nuit à ces femmes-là? Les ambassadeurs,

quand ils mettent le pied dans ces gouffres, ne se soucient ni de la

veille ni du lendemain. Je serais un niais d'avoir plus de délicatesse

que les princes, surtout quand je n'aime encore personne.

Lucien ne pensait plus à Camusot. Après avoir manifesté à Lousteau le

plus profond dégoût pour le plus odieux partage, il tombait dans cette

fosse, il nageait dans un désir, entraîné par le jésuitisme de la

passion.

—Coralie est folle de vous, lui dit Lousteau en entrant. Votre beauté,

digne des plus illustres marbres de la Grèce, fait un ravage inouï dans

les coulisses. Vous êtes heureux, mon cher. A dix-huit ans, Coralie

pourra dans quelques jours avoir trente mille francs par an pour sa

beauté. Elle est encore très-sage. Vendue par sa mère, il y a trois

ans, soixante mille francs, elle n'a encore eu que des chagrins, et

cherche le bonheur. Elle est entrée au théâtre par désespoir, elle

avait en horreur de Marsay, son premier acquéreur; et, au sortir de

la galère, car elle a été bientôt lâchée par le roi de nos dandies,

elle a trouvé ce bon Camusot qu'elle n'aime guère: mais il est comme

un père pour elle, elle le souffre et se laisse aimer. Elle a refusé

déjà les plus riches propositions, et se tient à Camusot qui ne la

tourmente pas. Vous êtes donc son premier amour. Oh! elle a reçu comme

un coup de pistolet dans le cœur en vous voyant, et Florine est allée

l'arraisonner dans sa loge où elle pleure de votre froideur. La pièce

va tomber, Coralie ne sait plus son rôle, et adieu l'engagement au

Gymnase que Camusot lui préparait!...

—Bah?... pauvre fille! dit Lucien dont toutes les vanités furent

caressées par ces paroles et qui se sentit le cœur gonflé

d'amour-propre. Il m'arrive, mon cher, dans une soirée, plus

d'événements que dans les dix-huit premières années de ma vie.

Et Lucien raconta ses amours avec madame de Bargeton, et sa haine

contre le baron Châtelet.

—Tiens, le journal manque de bête noire, nous allons l'empoigner. Ce

baron est un beau de l'empire, il est ministériel, il nous va, je l'ai

vu souvent à l'Opéra. J'aperçois d'ici votre grande dame, elle est

souvent dans la loge de la marquise d'Espard. Le baron fait la cour à

votre ex-maîtresse, un os de seiche. Attendez! Finot vient de m'envoyer

un exprès me dire que le journal est sans copie, un tour que lui joue

un de nos rédacteurs, un drôle, le petit Hector Merlin, à qui l'on a

retranché ses blancs. Finot au désespoir broche un article contre les

danseuses et l'Opéra. Eh! bien, mon cher, faites l'article sur cette

pièce, écoutez-la, pensez-y. Moi, je vais aller dans le cabinet du

directeur méditer trois colonnes sur votre homme et sur votre belle

dédaigneuse qui ne seront pas à la noce demain....

—Voilà donc où et comment se fait le journal? dit Lucien.

—Toujours comme ça, répondit Lousteau. Depuis dix mois que j'y suis, le

journal est toujours sans _copie_ à huit heures du soir.

On nomme, en argot typographique, _copie_, le manuscrit à composer,

sans doute parce que les auteurs sont censés n'envoyer que la copie de

leur œuvre. Peut-être aussi est-ce une ironique traduction du mot latin

_copia_ (abondance), car la copie manque toujours!...

—Le grand projet qui ne se réalisera jamais est d'avoir quelques

numéros d'avance, reprit Lousteau. Voilà dix heures, et il n'y a pas

une ligne. Je vais dire à Vernou et à Nathan, pour finir brillamment le

numéro, de nous prêter une vingtaine d'épigrammes sur les députés, sur

le chancelier _Cruzoé_, sur les ministres, et sur nos amis au besoin.

Dans ce cas-là, on massacrerait son père, on est comme un corsaire qui

charge ses canons avec les écus de sa prise pour ne pas mourir. Soyez

spirituel dans votre article, et vous aurez fait un grand pas dans

l'esprit de Finot: il est reconnaissant par calcul. C'est la meilleure

et la plus solide des reconnaissances, après toutefois celles du

Mont-de-Piété!

—Quels hommes sont donc les journalistes?... s'écria Lucien. Comment,

il faut se mettre à une table et avoir de l'esprit...

—Absolument comme on allume un quinquet... jusqu'à ce que l'huile

manque.

Au moment où Lousteau ouvrait la porte de la loge, le directeur et Du

Bruel entrèrent.

—Monsieur, dit l'auteur de la pièce, laissez-moi dire de votre part à

Coralie que vous vous en irez avec elle après souper, ou ma pièce va

tomber. La pauvre fille ne sait plus ce qu'elle dit ni ce qu'elle fait,

elle va pleurer quand il faudra rire, et rira quand il faudra pleurer.

On a déjà sifflé. Vous pouvez encore sauver la pièce. Ce n'est

pourtant pas un malheur que le plaisir qui vous attend.

—Monsieur, je n'ai pas l'habitude d'avoir des rivaux, dit Lucien.

—Ne lui dites pas cela, s'écria le directeur en regardant l'auteur,

Coralie est fille à jeter Camusot par la fenêtre, à le mettre à la

porte, et se ruinerait très-bien. Ce digne propriétaire du Cocon-d'Or

donne à Coralie deux mille francs par mois, paye tous ses costumes et

ses claqueurs.

—Comme votre promesse ne m'engage à rien, sauvez votre pièce, dit

sultanesquement Lucien.

—Mais n'ayez pas l'air de la rebuter, cette charmante fille, dit le

suppliant Du Bruel.

—Allons, il faut que j'écrive l'article sur votre pièce, et que je

sourie à votre jeune première, soit! s'écria le poète.

L'auteur disparut après avoir fait un signe à Coralie qui joua dès

lors merveilleusement et fit réussir la pièce. Bouffé, qui remplissait

le rôle d'un vieil alcade dans lequel il révéla pour la première fois

son talent pour se grimer en vieillard, vint au milieu d'un tonnerre

d'applaudissements dire: _Messieurs, la pièce que nous avons eu

l'honneur de représenter est de messieurs Raoul et Du Bruel_.

—Tiens, Nathan est de la pièce, dit Lousteau, je ne m'étonne plus de

l'intérêt qu'il y prend, ni de sa présence.

—Coralie! Coralie! s'écria le parterre soulevé.

De la loge où étaient les deux négociants, il partit une voix de

tonnerre qui cria:—Et Florine!

—Florine et Coralie! répétèrent alors quelques voix.

Le rideau se releva, Bouffé reparut avec les deux actrices à qui

Matifat et Camusot jetèrent chacun une couronne; Coralie ramassa

la sienne et la tendit à Lucien. Pour Lucien, ces deux heures

passées au théâtre furent comme un rêve. Les coulisses, malgré leurs

horreurs, avaient commencé l'œuvre de cette fascination. Le poète,

encore innocent, y avait respiré le vent du désordre et l'air de la

volupté. Dans ces sales couloirs encombrés de machines et où fument

des quinquets huileux, il règne comme une peste qui dévore l'âme. La

vie n'y est plus ni sainte ni réelle. On y rit de toutes les choses

sérieuses, et les choses impossibles paraissent vraies. Ce fut comme

un narcotique pour Lucien, et Coralie acheva de le plonger dans une

ivresse joyeuse. Le lustre s'éteignit. Il n'y avait plus alors dans la

salle que des ouvreuses qui faisaient un singulier bruit en ôtant les

petits bancs et fermant les loges. La rampe, soufflée comme une seule

chandelle, répandit une odeur infecte. Le rideau se leva. Une lanterne

descendit du cintre. Les pompiers commencèrent leur ronde avec les

garçons de service. A la féerie de la scène, au spectacle des loges

pleines de jolies femmes, aux étourdissantes lumières, à la splendide

magie des décorations et des costumes neufs succédaient le froid,

l'horreur, l'obscurité, le vide. Ce fut hideux.

—Eh! bien, viens-tu, mon petit? dit Lousteau sur le théâtre.

Lucien était dans une surprise indicible.

—Saute de la loge ici, lui cria le journaliste.

D'un bond, Lucien se trouva sur la scène. A peine reconnut-il Florine

et Coralie déshabillées, enveloppées dans leurs manteaux et dans des

douillettes communes, la tête couverte de chapeaux à voiles noirs,

semblables enfin à des papillons rentrés dans leurs larves.

—Me ferez-vous l'honneur de me donner le bras? lui dit Coralie en

tremblant.

—Volontiers, dit Lucien qui sentit le cœur de l'actrice palpitant sur

le sien comme celui d'un oiseau quand il l'eut prise.

L'actrice, en se serrant contre le poète, eut la volupté d'une chatte

qui se frotte à la jambe de son maître avec une moelleuse ardeur.

—Nous allons donc souper ensemble! lui dit-elle.

Tous quatre sortirent et trouvèrent deux fiacres à la porte des acteurs

qui donnait sur la rue des Fossés-du-Temple. Coralie fit monter Lucien

dans la voiture où était déjà Camusot et son beau-père, le bonhomme

Cardot. Elle offrit la quatrième place à Du Bruel. Le directeur partit

avec Florine, Matifat et Lousteau.

—Ces fiacres sont infâmes! dit Coralie.

—Pourquoi n'avez-vous pas un équipage? répliqua Du Bruel.

—Pourquoi? s'écria-t-elle avec humeur, je ne veux pas le dire devant

monsieur Cardot qui sans doute a formé son gendre. Croiriez-vous que,

petit et vieux comme il est, monsieur Cardot ne donne que trois cents

francs par mois à Florentine, juste de quoi payer son loyer, sa pâtée

et ses socques. Le vieux marquis de Rochegude, qui a six cent mille

livres de rente, m'offre un coupé depuis deux mois. Mais je suis une

artiste, et non une fille.

—Vous aurez une voiture après-demain, mademoiselle, dit gravement

Camusot; mais vous ne me l'aviez jamais demandée.

—Est-ce que ça se demande? Comment, quand on aime une femme la

laisse-t-on patauger dans la crotte et risquer de se casser les jambes

en allant à pied. Il n'y a que ces chevaliers de l'Aune pour aimer la

boue au bas d'une robe.

En disant ces paroles avec une aigreur qui brisa le cœur de Camusot,

Coralie trouvait la jambe de Lucien et la pressait entre les siennes,

elle lui prit la main et la lui serra. Elle se tut alors et parut

concentrée dans une de ces jouissances infinies qui récompensent ces

pauvres créatures de tous leurs chagrins passés, de leurs malheurs, et

qui développent dans leur âme une poésie inconnue aux autres femmes à

qui ces violents contrastes manquent, heureusement.

—Vous avez fini par jouer aussi bien que mademoiselle Mars, dit Du

Bruel à Coralie.

—Oui, dit Camusot, mademoiselle a eu quelque chose au commencement

qui la chiffonnait; mais dès le milieu du second acte, elle a été

délirante. Elle est pour la moitié dans votre succès.

—Et moi pour la moitié dans le sien, dit Du Bruel.

—Vous vous battez de la chape de l'évêque, dit-elle d'une voix altérée.

L'actrice profita d'un moment d'obscurité pour porter à ses lèvres

la main de Lucien, et la baisa en la mouillant de pleurs. Lucien fut

alors ému jusque dans la moelle de ses os. L'humilité de la courtisane

amoureuse comporte des magnificences morales qui en remontrent aux

anges.

—Monsieur va faire l'article, dit Du Bruel en parlant à Lucien, il peut

écrire un charmant paragraphe sur notre chère Coralie.

—Oh! rendez-nous ce petit service, dit Camusot avec la voix d'un homme

à genoux devant Lucien, vous trouverez en moi un serviteur bien disposé

pour vous, en tout temps.

—Mais laissez donc à monsieur son indépendance, cria l'actrice enragée,

il écrira ce qu'il voudra, achetez-moi des voitures et non pas des

éloges.

—Vous les aurez à très-bon marché, répondit poliment Lucien. Je n'ai

jamais rien écrit dans les journaux, je ne suis pas au fait de leurs

mœurs, vous aurez la virginité de ma plume...

—Ce sera drôle, dit Du Bruel.

—Nous voilà rue de Bondy, dit le petit père Cardot que la sortie de

Coralie avait atterré.

—Si j'ai les prémices de ta plume, tu auras celles de mon cœur, dit

Coralie pendant le rapide instant où elle resta seule avec Lucien dans

la voiture.

Coralie alla rejoindre Florine dans sa chambre à coucher pour y

prendre la toilette qu'elle y avait envoyée. Lucien ne connaissait

pas le luxe que déploient chez les actrices ou chez leurs maîtresses

les négociants enrichis qui veulent jouir de la vie. Quoique Matifat,

qui n'avait pas une fortune aussi considérable que celle de son ami

Camusot, eût fait les choses assez mesquinement, Lucien fut surpris

en voyant une salle à manger artistement décorée, tapissée en drap

vert garni de clous à têtes dorées, éclairée par de belles lampes,

meublée de jardinières pleines de fleurs, et un salon tendu de soie

jaune relevée par des agréments bruns, où resplendissaient les meubles

alors à la mode, un lustre de Thomire, un tapis à dessins perses. La

pendule, les candélabres, le feu, tout était de bon goût. Matifat avait

laissé tout ordonner par Grindot, un jeune architecte qui lui bâtissait

une maison, et qui, sachant la destination de cet appartement, y mit

un soin particulier. Aussi Matifat, toujours négociant, prenait-il

des précautions pour toucher aux moindres choses, il semblait avoir

sans cesse devant lui le chiffre des mémoires, et regardait ces

magnificences comme des bijoux imprudemment sortis d'un écrin.

—Voilà pourtant ce que je serai forcé de faire pour Florentine, était

une pensée qui se lisait dans les yeux du père Cardot.

Lucien comprit soudain que l'état de la chambre où demeurait Lousteau

n'inquiétait guère le journaliste aimé. Roi secret de ces fêtes,

Étienne jouissait de toutes ces belles choses. Aussi se carrait-il en

maître de maison, devant la cheminée, en causant avec le directeur qui

félicitait Du Bruel.

—La copie! la copie! cria Finot en entrant. Rien dans la boîte du

journal. Les compositeurs tiennent mon article, et l'auront bientôt

fini.

—Nous arrivons, dit Étienne. Nous trouverons une table et du feu dans

le boudoir de Florine. Si monsieur Matifat veut nous procurer du

papier et de l'encre, nous brocherons le journal pendant que Florine et

Coralie s'habillent.

Cardot, Camusot et Matifat disparurent, empressés de chercher les

plumes, les canifs et tout ce qu'il fallait aux deux écrivains. En ce

moment une des plus jolies danseuses de ce temps, Tullia se précipita

dans le salon.

—Mon cher enfant, dit-elle à Finot, on t'accorde tes cent abonnements,

ils ne coûteront rien à la direction, ils sont déjà placés, imposés

au Chant, à l'Orchestre et au Corps de ballet. Ton journal est si

spirituel que personne ne se plaindra. Tu auras tes loges. Enfin voici

le prix du premier trimestre, dit-elle en présentant deux billets de

banque. Ainsi, ne m'échine pas!

—Je suis perdu, s'écria Finot. Je n'ai plus d'article de tête pour mon

numéro, car il faut aller supprimer ma diatribe...

—Quel beau mouvement! ma divine Laïs, s'écria Blondet qui suivait

la danseuse avec Nathan, Vernou et Claude Vignon amené par lui. Tu

resteras à souper avec nous, cher amour, ou je te fais écraser comme

un papillon que tu es. En ta qualité de danseuse, tu n'exciteras ici

aucune rivalité de talent. Quant à la beauté, vous avez toutes trop

d'esprit pour être jalouses en public.

—Mon Dieu! mes amis, Du Bruel, Nathan, Blondet, sauvez-moi, cria Finot.

J'ai besoin de cinq colonnes.

—J'en ferai deux avec la pièce, dit Lucien.

—Mon sujet en donnera bien deux, dit Lousteau.

—Eh! bien, Nathan, Vernou, Du Bruel, faites-moi les plaisanteries de la

fin. Ce brave Blondet pourra bien m'octroyer les deux petites colonnes

de la première page. Je cours à l'imprimerie. Heureusement, Tullia, tu

es venue avec ta voiture.

—Oui, mais le duc y est avec un ministre allemand, dit-elle.

—Invitons le duc et le ministre, dit Nathan.

—Un Allemand, ça boit bien, ça écoute, nous le fusillerons à coups de

hardiesses, il en écrira à sa cour, s'écria Blondet.

—Quel est, de nous tous, le personnage assez sérieux pour descendre lui

parler, dit Finot. Allons, Du Bruel, tu es un bureaucrate, amène le duc

de Rhétoré, le ministre, et donne le bras à Tullia. Mon Dieu! Tullia

est-elle belle ce soir?...

—Nous allons être treize! dit Matifat en pâlissant.

—Non, quatorze, s'écria Florentine en arrivant, je veux surveiller

milord Cardot!

—D'ailleurs, dit Lousteau, Blondet est accompagné de Claude Vignon.

—Je l'ai mené boire, répondit Blondet en prenant un encrier. Ah! çà,

vous autres, ayez de l'esprit pour les cinquante-six bouteilles de

vin que nous boirons, dit-il à Nathan et à Vernou. Surtout stimulez

Du Bruel, c'est un vaudevilliste, il est capable de faire quelques

méchantes pointes, élevez-le jusqu'au bon mot.

Lucien animé par le désir de faire ses preuves devant des personnages

si remarquables, écrivit son premier article sur la table ronde du

boudoir de Florine, à la lueur des bougies roses allumées par Matifat.

PANORAMA DRAMATIQUE.

_Première représentation de_ l'Alcade dans l'embarras, _imbroglio

en trois actes.—Début de mademoiselle Florine.—Mademoiselle

Coralie.—Bouffé._

La Comédie humaine - Volume 08. Scènes de la vie de Province - Tome 04 · 第 24 / 56 段