pensées, volant au-dessus du monde comme il est. Après avoir vu aux
Galeries-de-Bois les ficelles de la Librairie et la cuisine de la
gloire, après s'être promené dans les coulisses du théâtre, le poète
apercevait l'envers des consciences, le jeu des rouages de la vie
parisienne, le mécanisme de toute chose. Il avait envié le bonheur de
Lousteau en admirant Florine en scène. Déjà, pendant quelques instants,
il avait oublié Matifat. Il demeura là durant un temps inappréciable,
peut-être cinq minutes. Ce fut une éternité. Des pensées ardentes
enflammaient son âme, comme ses sens étaient embrasés par le spectacle
de ces actrices aux yeux lascifs et relevés par le rouge, à gorges
étincelantes, vêtues de basquines voluptueuses à plis licencieux, à
jupes courtes, montrant leurs jambes en bas rouges à coins verts,
chaussées de manière à mettre un parterre en émoi. Deux corruptions
marchaient sur deux lignes parallèles, comme deux nappes qui, dans une
inondation, veulent se rejoindre; elles dévoraient le poète accoudé
dans le coin de la loge, le bras sur le velours rouge de l'appui, la
main pendante, les yeux fixés sur la toile, et d'autant plus accessible
aux enchantements de cette vie mélangée d'éclairs et de nuages qu'elle
brillait comme un feu d'artifice après la nuit profonde de sa vie
travailleuse, obscure, monotone. Tout à coup la lumière amoureuse d'un
œil ruissela sur les yeux inattentifs de Lucien, en trouant le rideau
du théâtre. Le poète, réveillé de son engourdissement, reconnut l'œil
de Coralie qui le brûlait: il baissa la tête, et regarda Camusot qui
rentrait alors dans la loge en face.
[Illustration: IMP. S. RAÇON.
CAMUSOT.
Cet amateur était un bon, gros et gras marchand de soieries de la rue
des Bourdonnais, etc.
(ILLUSIONS PERDUES.)]
Cet amateur était un bon gros et gras marchand de soieries de la rue
des Bourdonnais, Juge au Tribunal de commerce, père de quatre enfants,
marié pour la seconde fois à une épouse légitime, riche de quatre-vingt
mille livres de rente, mais âgé de cinquante-six ans, ayant comme un
bonnet de cheveux gris sur la tête, l'air papelard d'un homme qui
jouissait de son reste, et qui ne voulait pas quitter la vie sans son
compte de bonne joie, après avoir avalé les mille et une couleuvres
du commerce. Il y avait sur ce front couleur beurre frais, sur ces
joues monastiques et fleuries tout l'épanouissement d'une jubilation
superlative: Camusot était sans sa femme, et entendait applaudir
Coralie à tout rompre. Coralie était toutes les vanités réunies de ce
riche bourgeois, il tranchait chez elle du grand seigneur d'autrefois;
il se croyait là de moitié dans son succès, et il le croyait d'autant
mieux qu'il l'avait soldé. Cette conduite était sanctionnée par la
présence du beau-père de Camusot, un petit vieux, à cheveux poudrés,
aux yeux égrillards, et très-digne. Les répugnances de Lucien se
réveillèrent, il se souvint de l'amour pur, exalté, qu'il avait
ressenti pendant un an pour madame de Bargeton. Aussitôt l'amour des
poètes déplia ses ailes blanches: mille souvenirs environnèrent de
leurs horizons bleuâtres le grand homme d'Angoulême qui retomba dans la
rêverie. La toile se leva. Coralie et Florine étaient en scène.
—Ma chère, il pense à toi comme au grand Turc, dit Florine à voix basse
pendant que Coralie débitait une réplique.
Lucien ne put s'empêcher de rire, et regarda Coralie. Cette femme,
une des plus charmantes et des plus délicieuses actrices de Paris,
la rivale de madame Perrin et de mademoiselle Fleuriet, auxquelles
elle ressemblait et dont le sort devait être le sien, était le type
des filles qui exercent à volonté la fascination sur les hommes.
Coralie montrait une sublime figure hébraïque, ce long visage
ovale d'un ton d'ivoire blond, à bouche rouge comme une grenade, à
menton fin comme le bord d'une coupe. Sous des paupières chaudes et
comme brûlées par une prunelle de jais, sous des cils recourbés, on
devinait un regard languissant où scintillaient à propos les ardeurs du
désert. Ces yeux étaient entourés d'un cercle olivâtre, et surmontés
de sourcils arqués et fournis. Sur un front brun, couronné de deux
bandeaux d'ébène où brillaient alors les lumières comme sur du vernis,
siégeait une magnificence de pensée qui aurait pu faire croire à du
génie. Mais Coralie, semblable à beaucoup d'actrices, était sans esprit
malgré son nez ironique et fin, sans instruction malgré son expérience;
elle n'avait que l'esprit des sens et la bonté des femmes amoureuses.
Pouvait-on d'ailleurs s'occuper du moral, quand elle éblouissait le
regard avec ses bras ronds et polis, ses doigts tournés en fuseaux, ses
épaules dorées, avec la gorge chantée par le Cantique des cantiques,
avec un col mobile et recourbé, avec des jambes d'une élégance
adorable, et chaussées en soie rouge? Ces beautés d'une poésie vraiment
orientale étaient encore mises en relief par le costume espagnol
convenu dans nos théâtres. Coralie faisait la joie de la salle où tous
les yeux serraient sa taille bien prise dans sa basquine, et flattaient
sa croupe andalouse qui imprimait des torsions lascives à la jupe. Il
y eut un moment où Lucien, en voyant cette créature jouant pour lui
seul, se souciant de Camusot autant que le gamin du Paradis se soucie
de la pelure d'une pomme, mit l'amour sensuel au-dessus de l'amour pur,
la jouissance au-dessus du désir, et le démon de la luxure lui souffla
d'atroces pensées.
[Illustration: IMP. S. RAÇON.
CORALIE faisait la joie de la salle, où tous les yeux serraient sa
taille bien prise dans sa basquine, et flattaient sa croupe andalouse
qui imprimait des torsions lascives à la jupe.
(UN GRAND HOMME DE PROVINCE.)]
«J'ignore tout de l'amour qui se roule dans la bonne chère, dans le
vin, dans les joies de la matière, se dit-il. J'ai plus encore vécu par
la Pensée que par le Fait. Un homme qui veut tout peindre doit tout
connaître. Voici mon premier souper fastueux, ma première orgie avec
un monde étrange, pourquoi ne goûterais-je pas une fois ces délices si
célèbres où se ruaient les grands seigneurs du dernier siècle en vivant
avec des impures? Quand ce ne serait que pour les transporter dans les
belles régions de l'amour vrai, ne faut-il pas apprendre les joies, les
perfections, les transports, les ressources, les finesses de l'amour
des courtisanes et des actrices? N'est-ce pas, après tout, la poésie
des sens? Il y a deux mois, ces femmes me semblaient des divinités
gardées par des dragons inabordables; en voilà une dont la beauté
surpasse celle de Florine que j'enviais à Lousteau; pourquoi ne pas
profiter de sa fantaisie, quand les plus grands seigneurs achètent de
leurs plus riches trésors une nuit à ces femmes-là? Les ambassadeurs,
quand ils mettent le pied dans ces gouffres, ne se soucient ni de la
veille ni du lendemain. Je serais un niais d'avoir plus de délicatesse
que les princes, surtout quand je n'aime encore personne.
Lucien ne pensait plus à Camusot. Après avoir manifesté à Lousteau le
plus profond dégoût pour le plus odieux partage, il tombait dans cette
fosse, il nageait dans un désir, entraîné par le jésuitisme de la
passion.
—Coralie est folle de vous, lui dit Lousteau en entrant. Votre beauté,
digne des plus illustres marbres de la Grèce, fait un ravage inouï dans
les coulisses. Vous êtes heureux, mon cher. A dix-huit ans, Coralie
pourra dans quelques jours avoir trente mille francs par an pour sa
beauté. Elle est encore très-sage. Vendue par sa mère, il y a trois
ans, soixante mille francs, elle n'a encore eu que des chagrins, et
cherche le bonheur. Elle est entrée au théâtre par désespoir, elle
avait en horreur de Marsay, son premier acquéreur; et, au sortir de
la galère, car elle a été bientôt lâchée par le roi de nos dandies,
elle a trouvé ce bon Camusot qu'elle n'aime guère: mais il est comme
un père pour elle, elle le souffre et se laisse aimer. Elle a refusé
déjà les plus riches propositions, et se tient à Camusot qui ne la
tourmente pas. Vous êtes donc son premier amour. Oh! elle a reçu comme
un coup de pistolet dans le cœur en vous voyant, et Florine est allée
l'arraisonner dans sa loge où elle pleure de votre froideur. La pièce
va tomber, Coralie ne sait plus son rôle, et adieu l'engagement au
Gymnase que Camusot lui préparait!...
—Bah?... pauvre fille! dit Lucien dont toutes les vanités furent
caressées par ces paroles et qui se sentit le cœur gonflé
d'amour-propre. Il m'arrive, mon cher, dans une soirée, plus
d'événements que dans les dix-huit premières années de ma vie.
Et Lucien raconta ses amours avec madame de Bargeton, et sa haine
contre le baron Châtelet.
—Tiens, le journal manque de bête noire, nous allons l'empoigner. Ce
baron est un beau de l'empire, il est ministériel, il nous va, je l'ai
vu souvent à l'Opéra. J'aperçois d'ici votre grande dame, elle est
souvent dans la loge de la marquise d'Espard. Le baron fait la cour à
votre ex-maîtresse, un os de seiche. Attendez! Finot vient de m'envoyer
un exprès me dire que le journal est sans copie, un tour que lui joue
un de nos rédacteurs, un drôle, le petit Hector Merlin, à qui l'on a
retranché ses blancs. Finot au désespoir broche un article contre les
danseuses et l'Opéra. Eh! bien, mon cher, faites l'article sur cette
pièce, écoutez-la, pensez-y. Moi, je vais aller dans le cabinet du
directeur méditer trois colonnes sur votre homme et sur votre belle
dédaigneuse qui ne seront pas à la noce demain....
—Voilà donc où et comment se fait le journal? dit Lucien.
—Toujours comme ça, répondit Lousteau. Depuis dix mois que j'y suis, le
journal est toujours sans _copie_ à huit heures du soir.
On nomme, en argot typographique, _copie_, le manuscrit à composer,
sans doute parce que les auteurs sont censés n'envoyer que la copie de
leur œuvre. Peut-être aussi est-ce une ironique traduction du mot latin
_copia_ (abondance), car la copie manque toujours!...
—Le grand projet qui ne se réalisera jamais est d'avoir quelques
numéros d'avance, reprit Lousteau. Voilà dix heures, et il n'y a pas
une ligne. Je vais dire à Vernou et à Nathan, pour finir brillamment le
numéro, de nous prêter une vingtaine d'épigrammes sur les députés, sur
le chancelier _Cruzoé_, sur les ministres, et sur nos amis au besoin.
Dans ce cas-là, on massacrerait son père, on est comme un corsaire qui
charge ses canons avec les écus de sa prise pour ne pas mourir. Soyez
spirituel dans votre article, et vous aurez fait un grand pas dans
l'esprit de Finot: il est reconnaissant par calcul. C'est la meilleure
et la plus solide des reconnaissances, après toutefois celles du
Mont-de-Piété!
—Quels hommes sont donc les journalistes?... s'écria Lucien. Comment,
il faut se mettre à une table et avoir de l'esprit...
—Absolument comme on allume un quinquet... jusqu'à ce que l'huile
manque.
Au moment où Lousteau ouvrait la porte de la loge, le directeur et Du
Bruel entrèrent.
—Monsieur, dit l'auteur de la pièce, laissez-moi dire de votre part à
Coralie que vous vous en irez avec elle après souper, ou ma pièce va
tomber. La pauvre fille ne sait plus ce qu'elle dit ni ce qu'elle fait,
elle va pleurer quand il faudra rire, et rira quand il faudra pleurer.
On a déjà sifflé. Vous pouvez encore sauver la pièce. Ce n'est
pourtant pas un malheur que le plaisir qui vous attend.
—Monsieur, je n'ai pas l'habitude d'avoir des rivaux, dit Lucien.
—Ne lui dites pas cela, s'écria le directeur en regardant l'auteur,
Coralie est fille à jeter Camusot par la fenêtre, à le mettre à la
porte, et se ruinerait très-bien. Ce digne propriétaire du Cocon-d'Or
donne à Coralie deux mille francs par mois, paye tous ses costumes et
ses claqueurs.
—Comme votre promesse ne m'engage à rien, sauvez votre pièce, dit
sultanesquement Lucien.
—Mais n'ayez pas l'air de la rebuter, cette charmante fille, dit le
suppliant Du Bruel.
—Allons, il faut que j'écrive l'article sur votre pièce, et que je
sourie à votre jeune première, soit! s'écria le poète.
L'auteur disparut après avoir fait un signe à Coralie qui joua dès
lors merveilleusement et fit réussir la pièce. Bouffé, qui remplissait
le rôle d'un vieil alcade dans lequel il révéla pour la première fois
son talent pour se grimer en vieillard, vint au milieu d'un tonnerre
d'applaudissements dire: _Messieurs, la pièce que nous avons eu
l'honneur de représenter est de messieurs Raoul et Du Bruel_.
—Tiens, Nathan est de la pièce, dit Lousteau, je ne m'étonne plus de
l'intérêt qu'il y prend, ni de sa présence.
—Coralie! Coralie! s'écria le parterre soulevé.
De la loge où étaient les deux négociants, il partit une voix de
tonnerre qui cria:—Et Florine!
—Florine et Coralie! répétèrent alors quelques voix.
Le rideau se releva, Bouffé reparut avec les deux actrices à qui
Matifat et Camusot jetèrent chacun une couronne; Coralie ramassa
la sienne et la tendit à Lucien. Pour Lucien, ces deux heures
passées au théâtre furent comme un rêve. Les coulisses, malgré leurs
horreurs, avaient commencé l'œuvre de cette fascination. Le poète,
encore innocent, y avait respiré le vent du désordre et l'air de la
volupté. Dans ces sales couloirs encombrés de machines et où fument
des quinquets huileux, il règne comme une peste qui dévore l'âme. La
vie n'y est plus ni sainte ni réelle. On y rit de toutes les choses
sérieuses, et les choses impossibles paraissent vraies. Ce fut comme
un narcotique pour Lucien, et Coralie acheva de le plonger dans une
ivresse joyeuse. Le lustre s'éteignit. Il n'y avait plus alors dans la
salle que des ouvreuses qui faisaient un singulier bruit en ôtant les
petits bancs et fermant les loges. La rampe, soufflée comme une seule
chandelle, répandit une odeur infecte. Le rideau se leva. Une lanterne
descendit du cintre. Les pompiers commencèrent leur ronde avec les
garçons de service. A la féerie de la scène, au spectacle des loges
pleines de jolies femmes, aux étourdissantes lumières, à la splendide
magie des décorations et des costumes neufs succédaient le froid,
l'horreur, l'obscurité, le vide. Ce fut hideux.
—Eh! bien, viens-tu, mon petit? dit Lousteau sur le théâtre.
Lucien était dans une surprise indicible.
—Saute de la loge ici, lui cria le journaliste.
D'un bond, Lucien se trouva sur la scène. A peine reconnut-il Florine
et Coralie déshabillées, enveloppées dans leurs manteaux et dans des
douillettes communes, la tête couverte de chapeaux à voiles noirs,
semblables enfin à des papillons rentrés dans leurs larves.
—Me ferez-vous l'honneur de me donner le bras? lui dit Coralie en
tremblant.
—Volontiers, dit Lucien qui sentit le cœur de l'actrice palpitant sur
le sien comme celui d'un oiseau quand il l'eut prise.
L'actrice, en se serrant contre le poète, eut la volupté d'une chatte
qui se frotte à la jambe de son maître avec une moelleuse ardeur.
—Nous allons donc souper ensemble! lui dit-elle.
Tous quatre sortirent et trouvèrent deux fiacres à la porte des acteurs
qui donnait sur la rue des Fossés-du-Temple. Coralie fit monter Lucien
dans la voiture où était déjà Camusot et son beau-père, le bonhomme
Cardot. Elle offrit la quatrième place à Du Bruel. Le directeur partit
avec Florine, Matifat et Lousteau.
—Ces fiacres sont infâmes! dit Coralie.
—Pourquoi n'avez-vous pas un équipage? répliqua Du Bruel.
—Pourquoi? s'écria-t-elle avec humeur, je ne veux pas le dire devant
monsieur Cardot qui sans doute a formé son gendre. Croiriez-vous que,
petit et vieux comme il est, monsieur Cardot ne donne que trois cents
francs par mois à Florentine, juste de quoi payer son loyer, sa pâtée
et ses socques. Le vieux marquis de Rochegude, qui a six cent mille
livres de rente, m'offre un coupé depuis deux mois. Mais je suis une
artiste, et non une fille.
—Vous aurez une voiture après-demain, mademoiselle, dit gravement
Camusot; mais vous ne me l'aviez jamais demandée.
—Est-ce que ça se demande? Comment, quand on aime une femme la
laisse-t-on patauger dans la crotte et risquer de se casser les jambes
en allant à pied. Il n'y a que ces chevaliers de l'Aune pour aimer la
boue au bas d'une robe.
En disant ces paroles avec une aigreur qui brisa le cœur de Camusot,
Coralie trouvait la jambe de Lucien et la pressait entre les siennes,
elle lui prit la main et la lui serra. Elle se tut alors et parut
concentrée dans une de ces jouissances infinies qui récompensent ces
pauvres créatures de tous leurs chagrins passés, de leurs malheurs, et
qui développent dans leur âme une poésie inconnue aux autres femmes à
qui ces violents contrastes manquent, heureusement.
—Vous avez fini par jouer aussi bien que mademoiselle Mars, dit Du
Bruel à Coralie.
—Oui, dit Camusot, mademoiselle a eu quelque chose au commencement
qui la chiffonnait; mais dès le milieu du second acte, elle a été
délirante. Elle est pour la moitié dans votre succès.
—Et moi pour la moitié dans le sien, dit Du Bruel.
—Vous vous battez de la chape de l'évêque, dit-elle d'une voix altérée.
L'actrice profita d'un moment d'obscurité pour porter à ses lèvres
la main de Lucien, et la baisa en la mouillant de pleurs. Lucien fut
alors ému jusque dans la moelle de ses os. L'humilité de la courtisane
amoureuse comporte des magnificences morales qui en remontrent aux
anges.
—Monsieur va faire l'article, dit Du Bruel en parlant à Lucien, il peut
écrire un charmant paragraphe sur notre chère Coralie.
—Oh! rendez-nous ce petit service, dit Camusot avec la voix d'un homme
à genoux devant Lucien, vous trouverez en moi un serviteur bien disposé
pour vous, en tout temps.
—Mais laissez donc à monsieur son indépendance, cria l'actrice enragée,
il écrira ce qu'il voudra, achetez-moi des voitures et non pas des
éloges.
—Vous les aurez à très-bon marché, répondit poliment Lucien. Je n'ai
jamais rien écrit dans les journaux, je ne suis pas au fait de leurs
mœurs, vous aurez la virginité de ma plume...
—Ce sera drôle, dit Du Bruel.
—Nous voilà rue de Bondy, dit le petit père Cardot que la sortie de
Coralie avait atterré.
—Si j'ai les prémices de ta plume, tu auras celles de mon cœur, dit
Coralie pendant le rapide instant où elle resta seule avec Lucien dans
la voiture.
Coralie alla rejoindre Florine dans sa chambre à coucher pour y
prendre la toilette qu'elle y avait envoyée. Lucien ne connaissait
pas le luxe que déploient chez les actrices ou chez leurs maîtresses
les négociants enrichis qui veulent jouir de la vie. Quoique Matifat,
qui n'avait pas une fortune aussi considérable que celle de son ami
Camusot, eût fait les choses assez mesquinement, Lucien fut surpris
en voyant une salle à manger artistement décorée, tapissée en drap
vert garni de clous à têtes dorées, éclairée par de belles lampes,
meublée de jardinières pleines de fleurs, et un salon tendu de soie
jaune relevée par des agréments bruns, où resplendissaient les meubles
alors à la mode, un lustre de Thomire, un tapis à dessins perses. La
pendule, les candélabres, le feu, tout était de bon goût. Matifat avait
laissé tout ordonner par Grindot, un jeune architecte qui lui bâtissait
une maison, et qui, sachant la destination de cet appartement, y mit
un soin particulier. Aussi Matifat, toujours négociant, prenait-il
des précautions pour toucher aux moindres choses, il semblait avoir
sans cesse devant lui le chiffre des mémoires, et regardait ces
magnificences comme des bijoux imprudemment sortis d'un écrin.
—Voilà pourtant ce que je serai forcé de faire pour Florentine, était
une pensée qui se lisait dans les yeux du père Cardot.
Lucien comprit soudain que l'état de la chambre où demeurait Lousteau
n'inquiétait guère le journaliste aimé. Roi secret de ces fêtes,
Étienne jouissait de toutes ces belles choses. Aussi se carrait-il en
maître de maison, devant la cheminée, en causant avec le directeur qui
félicitait Du Bruel.
—La copie! la copie! cria Finot en entrant. Rien dans la boîte du
journal. Les compositeurs tiennent mon article, et l'auront bientôt
fini.
—Nous arrivons, dit Étienne. Nous trouverons une table et du feu dans
le boudoir de Florine. Si monsieur Matifat veut nous procurer du
papier et de l'encre, nous brocherons le journal pendant que Florine et
Coralie s'habillent.
Cardot, Camusot et Matifat disparurent, empressés de chercher les
plumes, les canifs et tout ce qu'il fallait aux deux écrivains. En ce
moment une des plus jolies danseuses de ce temps, Tullia se précipita
dans le salon.
—Mon cher enfant, dit-elle à Finot, on t'accorde tes cent abonnements,
ils ne coûteront rien à la direction, ils sont déjà placés, imposés
au Chant, à l'Orchestre et au Corps de ballet. Ton journal est si
spirituel que personne ne se plaindra. Tu auras tes loges. Enfin voici
le prix du premier trimestre, dit-elle en présentant deux billets de
banque. Ainsi, ne m'échine pas!
—Je suis perdu, s'écria Finot. Je n'ai plus d'article de tête pour mon
numéro, car il faut aller supprimer ma diatribe...
—Quel beau mouvement! ma divine Laïs, s'écria Blondet qui suivait
la danseuse avec Nathan, Vernou et Claude Vignon amené par lui. Tu
resteras à souper avec nous, cher amour, ou je te fais écraser comme
un papillon que tu es. En ta qualité de danseuse, tu n'exciteras ici
aucune rivalité de talent. Quant à la beauté, vous avez toutes trop
d'esprit pour être jalouses en public.
—Mon Dieu! mes amis, Du Bruel, Nathan, Blondet, sauvez-moi, cria Finot.
J'ai besoin de cinq colonnes.
—J'en ferai deux avec la pièce, dit Lucien.
—Mon sujet en donnera bien deux, dit Lousteau.
—Eh! bien, Nathan, Vernou, Du Bruel, faites-moi les plaisanteries de la
fin. Ce brave Blondet pourra bien m'octroyer les deux petites colonnes
de la première page. Je cours à l'imprimerie. Heureusement, Tullia, tu
es venue avec ta voiture.
—Oui, mais le duc y est avec un ministre allemand, dit-elle.
—Invitons le duc et le ministre, dit Nathan.
—Un Allemand, ça boit bien, ça écoute, nous le fusillerons à coups de
hardiesses, il en écrira à sa cour, s'écria Blondet.
—Quel est, de nous tous, le personnage assez sérieux pour descendre lui
parler, dit Finot. Allons, Du Bruel, tu es un bureaucrate, amène le duc
de Rhétoré, le ministre, et donne le bras à Tullia. Mon Dieu! Tullia
est-elle belle ce soir?...
—Nous allons être treize! dit Matifat en pâlissant.
—Non, quatorze, s'écria Florentine en arrivant, je veux surveiller
milord Cardot!
—D'ailleurs, dit Lousteau, Blondet est accompagné de Claude Vignon.
—Je l'ai mené boire, répondit Blondet en prenant un encrier. Ah! çà,
vous autres, ayez de l'esprit pour les cinquante-six bouteilles de
vin que nous boirons, dit-il à Nathan et à Vernou. Surtout stimulez
Du Bruel, c'est un vaudevilliste, il est capable de faire quelques
méchantes pointes, élevez-le jusqu'au bon mot.
Lucien animé par le désir de faire ses preuves devant des personnages
si remarquables, écrivit son premier article sur la table ronde du
boudoir de Florine, à la lueur des bougies roses allumées par Matifat.
PANORAMA DRAMATIQUE.
_Première représentation de_ l'Alcade dans l'embarras, _imbroglio
en trois actes.—Début de mademoiselle Florine.—Mademoiselle
Coralie.—Bouffé._