donc as-tu volé les boutons de diamants que tu as aux oreilles? As-tu
_fait_ un prince indien?
—Non, mais un marchand de cirage, un Anglais qui est déjà parti! N'a
pas qui veut, comme Florine et Coralie, des négociants millionnaires
ennuyés de leur ménage: sont-elles heureuses?
—Tu vas manquer ton entrée, Florville, s'écria Lousteau, le cirage de
ton amie te monte à la tête.
—Si tu veux avoir du succès, lui dit Nathan, au lieu de crier comme
une furie: _Il est sauvé!_ entre tout uniment, arrive jusqu'à la rampe
et dis d'une voix de poitrine: _Il est sauvé_, comme la Pasta dit: _O!
patria_ dans _Tancrède_. Va donc! ajouta-t-il en la poussant.
—Il n'est plus temps, elle rate son effet! dit Vernou.
—Qu'a-t-elle fait? la salle applaudit à tout rompre, dit Lousteau.
—Elle leur a montré sa gorge en se mettant à genoux, c'est sa grande
ressource, dit l'actrice veuve du cirage.
—Le directeur nous donne sa loge, tu m'y retrouveras, dit Finot à
Étienne.
Lousteau conduisit alors Lucien derrière le théâtre à travers le dédale
des coulisses, des corridors et des escaliers jusqu'au troisième étage,
à une petite chambre où ils arrivèrent suivis de Nathan et de Félicien
Vernou.
—Bonjour ou bonsoir, messieurs, dit Florine. Monsieur, dit-elle en se
tournant vers un homme gros et court qui se tenait dans un coin, ces
messieurs sont les arbitres de mes destinées, mon avenir est entre
leurs mains; mais ils seront, je l'espère, sous notre table demain
matin, si monsieur Lousteau n'a rien oublié...
—Comment! vous aurez Blondet des _Débats_, lui dit Étienne, le vrai
Blondet, Blondet lui-même, enfin Blondet.
—Oh! mon petit Lousteau, tiens, il faut que je t'embrasse, dit-elle en
lui sautant au cou.
A cette démonstration, Matifat, le gros homme, prit un air sérieux. A
seize ans, Florine était maigre. Sa beauté, comme un bouton de fleur
plein de promesses, ne pouvait plaire qu'aux artistes qui préfèrent
les esquisses aux tableaux. Cette charmante actrice avait dans les
traits toute la finesse qui la caractérise, et ressemblait alors à la
Mignon de Gœthe. Matifat, riche droguiste de la rue des Lombards, avait
pensé qu'une petite actrice des boulevards serait peu dispendieuse;
mais, en onze mois, Florine lui coûta cent mille francs. Rien ne parut
plus extraordinaire à Lucien que cet honnête et probe négociant posé
là comme un dieu Terme dans un coin de ce réduit de dix pieds carrés,
tendu d'un joli papier, décoré d'une psyché, d'un divan, de deux
chaises, d'un tapis, d'une cheminée et plein d'armoires. Une femme de
chambre achevait d'habiller l'actrice en Espagnole. La pièce était un
imbroglio où Florine faisait le rôle d'une comtesse.
—Cette créature sera dans cinq ans la plus belle actrice de Paris, dit
Nathan à Félicien.
—Ah! çà, mes amours, dit Florine en se retournant vers les trois
journalistes, soignez-moi demain: d'abord, j'ai fait garder des
voitures cette nuit, car je vous renverrai soûls comme des mardi-gras.
Matifat a eu des vins, oh! mais des vins dignes de Louis XVIII, et il a
pris le cuisinier du ministre de Prusse.
—Nous nous attendons à des choses énormes en voyant monsieur, dit
Nathan.
—Mais il sait qu'il traite les hommes les plus dangereux de Paris,
répondit Florine.
Matifat regardait Lucien d'un air inquiet, car la grande beauté de ce
jeune homme excitait sa jalousie.
—Mais en voilà un que je ne connais pas, dit Florine en avisant Lucien.
Qui de vous a ramené de Florence l'Apollon du Belvédère? Monsieur est
gentil comme une figure de Girodet.
—Mademoiselle, dit Lousteau, monsieur est un poète de province que
j'ai oublié de vous présenter. Vous êtes si belle ce soir qu'il est
impossible de songer à la civilité puérile et honnête...
—Est-il riche, qu'il fait de la poésie? demanda Florine.
—Pauvre comme Job, répondit Lucien.
—C'est bien tentant pour nous autres, dit l'actrice.
Du Bruel, l'auteur de la pièce, un jeune homme en redingote, petit,
délié, tenant à la fois du bureaucrate, du propriétaire et de l'agent
de change, entra soudain.
—Ma petite Florine, vous savez bien votre rôle, hein? pas de défaut de
mémoire. Soignez la scène du second acte, du mordant, de la finesse!
Dites bien: _Je ne vous aime pas_, comme nous en sommes convenus.
—Pourquoi prenez-vous des rôles où il y a de pareilles phrases? dit
Matifat à Florine.
Un rire universel accueillit l'observation du droguiste.
—Qu'est-ce que cela vous fait, lui dit-elle, puisque ce n'est pas
à vous que je parle, animal-bête? Oh! il fait mon bonheur avec ses
niaiseries, ajouta-t-elle en regardant les auteurs. Foi d'honnête
fille, je lui payerais tant par bêtise, si ça ne devait pas me ruiner.
—Oui, mais vous me regardez en disant cela comme quand vous répétez
votre rôle, et ça me fait peur, répondit le droguiste.
—Hé! bien, je regarderai mon petit Lousteau, répondit-elle.
Une cloche retentit dans les corridors.
—Allez-vous-en tous, dit Florine, laissez-moi relire mon rôle et tâcher
de le comprendre.
Lucien et Lousteau partirent les derniers. Lousteau baisa les épaules
de Florine, et Lucien entendit l'actrice disant:—Impossible pour ce
soir. Cette vieille bête a dit à sa femme qu'il allait à la campagne.
—La trouvez-vous gentille? dit Étienne à Lucien.
—Mais, mon cher, ce Matifat... s'écria Lucien.
—Eh! mon enfant, vous ne savez rien encore de la vie parisienne,
répondit Lousteau. Il est des nécessités qu'il faut subir! C'est comme
si vous aimiez une femme mariée, voilà tout. On se fait une raison.
Étienne et Lucien entrèrent dans une loge d'avant-scène, au
rez-de-chaussée, où ils trouvèrent le directeur du théâtre et Finot.
En face, Matifat était dans la loge opposée, avec un de ses amis nommé
Camusot, un marchand de soieries qui protégeait Coralie, et accompagné
d'un honnête petit vieillard, son beau-père. Ces trois bourgeois
nettoyaient le verre de leurs lorgnettes en regardant le parterre dont
les agitations les inquiétaient. Les loges offraient la société bizarre
des premières représentations: des journalistes et leurs maîtresses,
des femmes entretenues et leurs amants, quelques vieux habitués des
théâtres friands de premières représentations, des personnes du beau
monde qui aiment ces sortes d'émotions. Dans une première loge se
trouvait le Directeur-général et sa famille qui avait casé Du Bruel
dans une administration financière où le faiseur de vaudevilles
touchait les appointements d'une sinécure. Lucien, depuis son dîner,
voyageait d'étonnements en étonnements. La vie littéraire, depuis deux
mois si pauvre, si dénuée à ses yeux, si horrible dans la chambre de
Lousteau, si humble et si insolente à la fois aux Galeries-de-Bois, se
déroulait avec d'étranges magnificences et sous des aspects singuliers.
Ce mélange de hauts et de bas, de compromis avec la conscience, de
suprématies et de lâchetés, de trahisons et de plaisirs, de grandeurs
et de servitudes, le rendait hébété comme un homme attentif à un
spectacle inouï.
—Croyez-vous que la pièce de Du Bruel vous fasse de l'argent? dit Finot
au directeur.
—La pièce est une pièce d'intrigue où Du Bruel a voulu faire du
Beaumarchais. Le public des boulevards n'aime pas ce genre, il veut
être bourré d'émotions. L'esprit n'est pas apprécié ici. Tout, ce soir,
dépend de Florine et de Coralie qui sont ravissantes de grâce, de
beauté. Ces deux créatures ont des jupes très-courtes, elles dansent
un pas espagnol, elles peuvent enlever le public. Cette représentation
est un coup de cartes. Si les journaux me font quelques articles
spirituels, en cas de réussite, je puis gagner cent mille écus.
—Allons, je le vois, ce ne sera qu'un succès d'estime, dit Finot.
—Il y a une cabale montée par les trois théâtres voisins, on va siffler
quand même; mais je me suis mis en mesure de déjouer ces mauvaises
intentions. J'ai surpayé les claqueurs envoyés contre moi, ils
siffleront maladroitement. Voilà trois négociants qui, pour procurer
un triomphe à Coralie et à Florine, ont pris chacun cent billets et
les ont donnés à des connaissances capables de faire mettre la cabale
à la porte. La cabale, deux fois payée, se laissera renvoyer, et cette
exécution dispose toujours bien le public.
—Deux cents billets! quels gens précieux! s'écria Finot.
—Oui! avec deux autres jolies actrices aussi richement entretenues que
Florine et Coralie, je me tirerais d'affaire.
Depuis deux heures, aux oreilles de Lucien, tout se résolvait par de
l'argent. Au Théâtre comme en Librairie, en Librairie comme au Journal,
de l'art et de la gloire, il n'en était pas question. Ces coups du
grand balancier de la Monnaie, répétés sur sa tête et sur son cœur, les
lui martelaient. Pendant que l'orchestre jouait l'ouverture, il ne put
s'empêcher d'opposer aux applaudissements et aux sifflets du parterre
en émeute les scènes de poésie calme et pure qu'il avait goûtées dans
l'imprimerie de David, quand tous deux ils voyaient les merveilles de
l'Art, les nobles triomphes du génie, la Gloire aux ailes blanches. En
se rappelant les soirées du Cénacle, une larme brilla dans les yeux du
poète.
—Qu'avez-vous? lui dit Étienne Lousteau.
—Je vois la poésie dans un bourbier, dit-il.
—Eh! mon cher, vous avez encore des illusions.
—Mais faut-il donc ramper et subir ici ces gros Matifat et Camusot,
comme les actrices subissent les journalistes, comme nous subissons les
libraires.
—Mon petit, lui dit à l'oreille Étienne en lui montrant Finot, vous
voyez ce lourd garçon, sans esprit ni talent, mais avide, voulant la
fortune à tout prix et habile en affaires, qui, dans la boutique de
Dauriat, m'a pris quarante pour cent en ayant l'air de m'obliger?...
eh! bien, il a des lettres où plusieurs génies en herbe sont à genoux
devant lui pour cent francs.
Une contraction causée par le dégoût serra le cœur de Lucien qui se
rappela: _Finot, mes cent francs?_ ce dessin laissé sur le tapis vert
de la Rédaction.
—Plutôt mourir, dit-il.
—Plutôt vivre, lui répondit Étienne.
Au moment où la toile se leva, le directeur sortit et alla dans les
coulisses pour donner quelques ordres.
—Mon cher, dit alors Finot à Étienne, j'ai la parole de Dauriat, je
suis pour un tiers dans la propriété du journal hebdomadaire. J'ai
traité pour trente mille francs comptant à condition d'être fait
rédacteur en chef et directeur. C'est une affaire superbe. Blondet
m'a dit qu'il se prépare des lois restrictives contre la Presse, les
journaux existants seront seuls conservés. Dans six mois, il faudra un
million pour entreprendre un nouveau journal. J'ai donc conclu sans
avoir à moi plus de dix mille francs. Écoute-moi. Si tu peux faire
acheter la moitié de ma part, un sixième, à Matifat, pour trente mille
francs, je te donnerai la rédaction en chef de mon petit journal,
avec deux cent cinquante francs par mois. Tu seras mon prête-nom.
Je veux pouvoir toujours diriger la rédaction, y garder tous mes
intérêts et ne pas avoir l'air d'y être pour quelque chose. Tous les
articles te seront payés à raison de cent sous la colonne; ainsi tu
peux te faire un boni de quinze francs par jour en ne les payant que
trois francs, et en profitant de la rédaction gratuite. C'est encore
quatre cent cinquante francs par mois. Mais je veux rester maître de
faire attaquer ou défendre les hommes et les affaires à mon gré dans
le journal, tout en te laissant satisfaire les haines et les amitiés
qui ne gêneront point ma politique. Peut-être serai-je ministériel ou
ultra, je ne sais pas encore; mais je veux conserver, en dessous main,
mes relations libérales. Je te dis tout, à toi qui es un bon enfant.
Peut-être te ferais-je avoir les Chambres dans le journal où je les
fais, je ne pourrai sans doute pas les garder. Ainsi, emploie Florine
à ce petit maquignonnage, et dis-lui de presser vivement le bouton
au droguiste: je n'ai que quarante-huit heures pour me dédire, si je
ne peux pas payer. Dauriat a vendu l'autre tiers trente mille francs
à son imprimeur et à son marchand de papier. Il a, lui, son tiers
_gratis_, et gagne dix mille francs, puisque le tout ne lui en coûte
que cinquante mille. Mais dans un an le recueil vaudra deux cent mille
francs à vendre à la Cour, si elle a, comme on le prétend, le bon sens
d'amortir les journaux.
—Tu as du bonheur, s'écria Lousteau.
—Si tu avais passé par les jours de misère que j'ai connus, tu ne
dirais pas ce mot-là. Mais dans ce temps-ci, vois-tu, je jouis d'un
malheur sans remède: je suis fils d'un chapelier qui vend encore des
chapeaux rue du Coq. Il n'y a qu'une révolution qui puisse me faire
arriver; et, faute d'un bouleversement social, je dois avoir des
millions. Je ne sais pas si, de ces deux choses, la révolution n'est
pas la plus facile. Si je portais le nom de ton ami, je serais dans
une belle passe. Silence, voici le directeur. Adieu, dit Finot en se
levant. Je vais à l'Opéra, j'aurai peut-être un duel demain: je fais et
signe d'un F un article foudroyant contre deux danseuses qui ont des
généraux pour amis. J'attaque, et raide, l'Opéra.
—Ah! bah? dit le directeur.
—Oui, chacun lésine avec moi, répondit Finot. Celui-ci me retranche mes
loges, celui-là refuse de me prendre cinquante abonnements. J'ai donné
mon ultimatum à l'Opéra: je veux maintenant cent abonnements et quatre
loges par mois. S'ils acceptent, mon journal aura huit cents abonnés
servis et mille payants. Je sais les moyens d'avoir encore deux cents
autres abonnements: nous serons à douze cents en janvier...
—Vous finirez par nous ruiner, dit le directeur.
—Vous êtes bien malade, vous, avec vos dix abonnements. Je vous ai fait
faire deux bons articles au _Constitutionnel_.
—Oh! je ne me plains pas de vous, s'écria le directeur.
—A demain soir, Lousteau, reprit Finot. Tu me donneras réponse aux
Français, où il y a une première représentation; et comme je ne pourrai
pas faire l'article, tu prendras ma loge au journal. Je te donne la
préférence: tu t'es échiné pour moi, je suis reconnaissant. Félicien
Vernou m'offre de me faire remise des appointements pendant un an et me
propose vingt mille francs pour un tiers dans la propriété du journal;
mais j'y veux rester maître absolu. Adieu.
—Il ne se nomme pas Finot pour rien, celui-là, dit Lucien à Lousteau.
—Oh! c'est un pendu qui fera son chemin, lui répondit Étienne sans se
soucier d'être ou non entendu par l'homme habile qui fermait la porte
de la loge.
—Lui?... dit le directeur, il sera millionnaire, il jouira de la
considération générale, et peut-être aura-t-il des amis...
—Bon Dieu! dit Lucien, quelle caverne! Et vous allez faire entamer par
cette délicieuse fille une pareille négociation? dit-il en montrant
Florine qui leur lançait des œillades.
—Et elle réussira. Vous ne connaissez pas le dévouement et la finesse
de ces chères créatures, répondit Lousteau.
—Elles rachètent tous leurs défauts, elles effacent toutes leurs
fautes par l'étendue, par l'infini de leur amour quand elles aiment,
dit le directeur en continuant. La passion d'une actrice est une chose
d'autant plus belle qu'elle produit un plus violent contraste avec son
entourage.
—C'est trouver dans la boue un diamant digne d'orner la couronne la
plus orgueilleuse, répliqua Lousteau.
—Mais, reprit le directeur, Coralie est distraite. Notre ami _fait_
Coralie sans s'en douter, et va lui faire manquer tous ses effets;
elle n'est plus à ses répliques, voilà deux fois qu'elle n'entend pas
le souffleur. Monsieur, je vous en prie, mettez-vous dans ce coin,
dit-il à Lucien. Si Coralie est amoureuse de vous, je vais aller lui
dire que vous êtes parti.
—Eh! non, s'écria Lousteau, dites-lui que monsieur est du souper,
qu'elle en fera ce qu'elle voudra, et elle jouera comme mademoiselle
Mars.
Le directeur partit.
—Mon ami, dit Lucien à Étienne, comment! vous n'avez aucun scrupule
de faire demander par mademoiselle Florine trente mille francs à ce
droguiste pour la moitié d'une chose que Finot vient d'acheter à ce
prix-là?
Lousteau ne laissa pas à Lucien le temps de finir son raisonnement.
—Mais, de quel pays êtes-vous donc, mon cher enfant? ce droguiste n'est
pas un homme, c'est un coffre-fort donné par l'amour.
—Mais votre conscience?
—La conscience, mon cher, est un de ces bâtons que chacun prend pour
battre son voisin, et dont il ne se sert jamais pour lui. Ah! çà, à qui
diable en avez-vous? Le hasard fait pour vous en un jour un miracle
que j'ai attendu pendant deux ans, et vous vous amusez à en discuter
les moyens? Comment! vous qui me paraissez avoir de l'esprit, qui
arriverez à l'indépendance d'idées que doivent avoir les aventuriers
intellectuels dans le monde où nous sommes, vous barbotez dans des
scrupules de religieuse qui s'accuse d'avoir mangé son œuf avec
concupiscence?... Si Florine réussit, je deviens rédacteur en chef,
je gagne deux cent cinquante francs de fixe, je prends les grands
théâtres, je laisse à Vernou les théâtres de vaudeville, vous mettez le
pied à l'étrier en me succédant dans tous les théâtres des boulevards.
Vous aurez alors trois francs par colonne, et vous en écrirez une par
jour, trente par mois qui vous produiront quatre-vingt-dix francs;
vous aurez pour soixante francs de livres à vendre à Barbet; puis
vous pouvez demander mensuellement à vos théâtres dix billets, en
tout quarante billets, que vous vendrez quarante francs au Barbet des
théâtres, un homme avec qui je vous mettrai en relation. Ainsi je vous
vois deux cents francs par mois. Vous pourriez, en vous rendant utile
à Finot, placer un article de cent francs dans son nouveau journal
hebdomadaire, au cas où vous déploieriez un talent transcendant; car
là on signe, et il ne faut plus rien _lâcher_ comme dans le petit
journal. Vous auriez alors cent écus par mois. Mon cher, il y a des
gens de talent, comme ce pauvre d'Arthez qui dîne tous les jours chez
Flicoteaux, ils sont dix ans avant de gagner cent écus. Vous vous ferez
avec votre plume quatre mille francs par an, sans compter les revenus
de la Librairie, si vous écrivez pour elle. Or, un Sous-Préfet n'a
que mille écus d'appointements, et s'amuse comme un bâton de chaise
dans son Arrondissement. Je ne vous parle pas du plaisir d'aller au
Spectacle sans payer, car ce plaisir deviendra bientôt une fatigue;
mais vous aurez vos entrées dans les coulisses de quatre théâtres.
Soyez dur et spirituel pendant un ou deux mois, vous serez accablé
d'invitations, de parties avec les actrices; vous serez courtisé par
leurs amants; vous ne dînerez chez Flicoteaux qu'aux jours où vous
n'aurez pas trente sous dans votre poche, ni pas un dîner en ville.
Vous ne saviez où donner de la tête à cinq heures dans le Luxembourg,
vous êtes à la veille de devenir une des cent personnes privilégiées
qui imposent des opinions à la France. Dans trois jours, si nous
réussissons, vous pouvez, avec trente bons mots imprimés à raison de
trois par jour, faire maudire la vie à un homme; vous pouvez vous
créer des rentes de plaisir chez toutes les actrices de vos théâtres,
vous pouvez faire tomber une bonne pièce et faire courir tout Paris à
une mauvaise. Si Dauriat refuse d'imprimer les Marguerites sans vous
en rien donner, vous pouvez le faire venir, humble et soumis, chez
vous, vous les acheter deux mille francs. Ayez du talent, et flanquez
dans trois journaux différents trois articles qui menacent de tuer
quelques-unes des spéculations de Dauriat ou un livre sur lequel il
compte, vous le verrez grimpant à votre mansarde et y séjournant comme
une clématite. Enfin votre roman, les libraires, qui dans ce moment
vous mettraient tous à la porte plus ou moins poliment, feront queue
chez vous, et le manuscrit, que le père Doguereau vous estimerait
quatre cents francs, sera surenchéri jusqu'à quatre mille francs!
Voilà les bénéfices du métier de journaliste. Aussi défendons-nous
l'approche des journaux à tous les nouveaux venus; non-seulement il
faut un immense talent, mais encore bien du bonheur pour y pénétrer.
Et vous chicanez votre bonheur!.... Voyez? si nous ne nous étions pas
rencontrés aujourd'hui chez Flicoteaux, vous pouviez faire le pied de
grue encore pendant trois ans ou mourir de faim, comme d'Arthez, dans
un grenier. Quand d'Arthez sera devenu aussi instruit que Bayle et
aussi grand écrivain que Rousseau, nous aurons fait notre fortune,
nous serons maîtres de la sienne et de sa gloire. Finot sera député,
propriétaire d'un grand journal; et nous serons, nous, ce que nous
aurons voulu être: pairs de France ou détenus à Sainte-Pélagie pour
dettes.
—Et Finot vendra son grand journal aux ministres qui lui donneront le
plus d'argent, comme il vend ses éloges à madame Bastienne en dénigrant
mademoiselle Virginie, et prouvant que les chapeaux de la première sont
supérieurs à ceux que le journal vantait d'abord! s'écria Lucien en se
rappelant la scène dont il avait été témoin.
—Vous êtes un niais, mon cher, répondit Lousteau d'un ton sec. Finot,
il y a trois ans, marchait sur les tiges de ses bottes, dînait chez
Tabar à dix-huit sous, brochait un prospectus pour dix francs, et son
habit lui tenait sur le corps par un mystère aussi impénétrable que
celui de l'immaculée conception: Finot a maintenant à lui seul son
journal estimé cent mille francs; avec les abonnements payés et non
servis, avec les abonnements réels et les contributions indirectes
perçues par son oncle, il gagne vingt mille francs par an; il a tous
les jours les plus somptueux dîners du monde, il a cabriolet depuis
un mois; enfin le voilà demain à la tête d'un journal hebdomadaire,
avec un sixième de la propriété pour rien, cinq cents francs par
mois de traitement auxquels il ajoutera mille francs de rédaction
obtenue gratis et qu'il fera payer à ses associés. Vous, le premier,
si Finot consent à vous payer cinquante francs la feuille, serez trop
heureux de lui apporter trois articles pour rien. Quand vous aurez
gagné cent mille francs, vous pourrez juger Finot: on ne peut être
jugé que par ses pairs. N'avez-vous pas un immense avenir, si vous
obéissez aveuglément aux haines de position, si vous attaquez quand
Finot vous dira: Attaque! si vous louez quand il vous dira: Loue!
Lorsque vous aurez une vengeance à exercer contre quelqu'un, vous
pourrez rouer votre ami ou votre ennemi par une phrase insérée tous
les matins à notre journal en me disant: Lousteau, tuons cet homme-là!
Vous réassassinerez votre victime par un grand article dans le journal
hebdomadaire. Enfin, si l'affaire est capitale pour vous, Finot, à qui
vous vous serez rendu nécessaire, vous laissera porter un dernier coup
d'assommoir dans un grand journal qui aura dix ou douze mille abonnés.
—Ainsi vous croyez que Florine pourra décider son droguiste à faire le
marché? dit Lucien ébloui.
—Je le crois bien, voici l'entr'acte, je vais déjà lui en aller dire
deux mots, cela se conclura cette nuit. Une fois sa leçon faite,
Florine aura tout mon esprit et le sien.
—Et cet honnête négociant qui est là, bouche béante, admirant Florine,
sans se douter qu'on va lui extirper trente mille francs!...
—Encore une autre sottise! Ne dirait-on pas qu'on le vole? s'écria
Lousteau. Mais, mon cher, si le Ministère achète le journal, dans six
mois le droguiste aura peut-être cinquante mille francs de ses trente
mille. Puis, Matifat ne verra pas le journal, mais les intérêts de
Florine. Quand on saura que Matifat et Camusot (car ils se partageront
l'affaire) sont propriétaires d'une Revue, il y aura dans tous les
journaux des articles bienveillants pour Florine et Coralie. Florine
va devenir célèbre, elle aura peut-être un engagement de douze mille
francs dans un autre théâtre. Enfin, Matifat économisera les mille
francs par mois que lui coûteraient les cadeaux et les dîners aux
journalistes. Vous ne connaissez ni les hommes, ni les affaires.
—Pauvre homme! dit Lucien, il compte avoir une nuit agréable.
—Et, reprit Lousteau, il sera scié en deux par mille raisonnements
jusqu'à ce qu'il ait montré à Florine l'acquisition du sixième acheté à
Finot. Et moi le lendemain je serai rédacteur en chef, et je gagnerai
mille francs par mois. Voici donc la fin de mes misères! s'écria
l'amant de Florine.