—Mais comme toujours... trop! dit le caissier.

En ce moment un jeune homme entra, qui venait de faire paraître un

magnifique roman, vendu rapidement et couronné par le plus beau succès,

un roman dont la seconde édition s'imprimait pour Dauriat. Ce jeune

homme, doué de cette tournure extraordinaire et bizarre qui signale les

natures artistes, frappa vivement Lucien.

—Voilà Nathan, dit Lousteau à l'oreille du poète de province.

Nathan, malgré la sauvage fierté de sa physionomie, alors dans toute

sa jeunesse, aborda les journalistes chapeau bas, et se tint presque

humble devant Blondet qu'il ne connaissait encore que de vue. Blondet

et Finot gardèrent leurs chapeaux sur la tête.

—Monsieur, je suis heureux de l'occasion que me présente le hasard...

—Il est si troublé, qu'il fait un pléonasme, dit Félicien à Lousteau.

—... de vous peindre ma reconnaissance pour le bel article que vous

avez bien voulu me faire au journal des Débats. Vous êtes pour la

moitié dans le succès de mon livre.

—Non, mon cher, non, dit Blondet d'un air où la protection se cachait

sous la bonhomie. Vous avez du talent, le diable m'emporte, et je suis

enchanté de faire votre connaissance.

—Comme votre article a paru, je ne paraîtrai plus être le flatteur du

pouvoir: nous sommes maintenant à l'aise vis-à-vis l'un de l'autre.

Voulez-vous me faire l'honneur et le plaisir de dîner avec moi demain?

Finot en sera. Lousteau, mon vieux, tu ne me refuseras pas? ajouta

Nathan en donnant une poignée de main à Étienne. Ah! vous êtes dans un

beau chemin, monsieur, dit-il à Blondet, vous continuez les Dussault,

les Fiévée, les Geoffroi! Hoffmann a parlé de vous à Claude Vignon, son

élève, un de mes amis, et lui a dit qu'il mourrait tranquille, que le

journal des Débats vivrait éternellement. On doit vous payer énormément?

—Cent francs la colonne, reprit Blondet. Ce prix est peu de chose quand

on est obligé de lire les livres, d'en lire cent pour en trouver un

dont on peut s'occuper, comme le vôtre. Votre œuvre m'a fait plaisir,

parole d'honneur.

—Et il lui a rapporté quinze cents francs, dit Lousteau à Lucien.

—Mais vous faites de la politique? reprit Nathan.

—Oui, par-ci, par là, répondit Blondet.

Lucien, qui se trouvait là comme un embryon, avait admiré le livre de

Nathan, il révérait l'auteur à l'égal d'un Dieu, et il fut stupide

de tant de lâcheté devant ce critique dont le nom et la portée lui

étaient inconnus.—Me conduirais-je jamais ainsi? faut-il donc abdiquer

sa dignité! se dit-il. Mets donc ton chapeau, Nathan? tu as fait un

beau livre et le critique n'a fait qu'un article. Ces pensées lui

fouettaient le sang dans les veines. Il apercevait, de moment en

moment, des jeunes gens timides, des auteurs besogneux qui demandaient

à parler à Dauriat; mais qui, voyant la boutique pleine, désespéraient

d'avoir audience et disaient en sortant:—Je reviendrai. Deux ou

trois hommes politiques causaient de la convocation des Chambres et

des affaires publiques au milieu d'un groupe composé de célébrités

politiques. Le journal hebdomadaire duquel traitait Dauriat avait

le droit de parler politique. Dans ce temps les tribunes de papier

timbré devenaient rares. Un journal était un privilége aussi couru

que celui d'un théâtre. Un des actionnaires les plus influents du

Constitutionnel se trouvait au milieu du groupe politique. Lousteau

s'acquittait à merveille de son office de cicérone. Aussi, de phrase en

phrase, Dauriat grandissait-il dans l'esprit de Lucien, qui voyait la

politique et la littérature convergeant dans cette boutique. A l'aspect

d'un poète éminent y prostituant la muse à un journaliste, y humiliant

l'Art, comme la Femme était humiliée, prostituée sous ces galeries

ignobles, le grand homme de province recevait des enseignements

terribles. L'argent! était le mot de toute énigme. Lucien se sentait

seul, inconnu, rattaché par le fil d'une amitié douteuse au succès et

à la fortune. Il accusait ses tendres, ses vrais amis du Cénacle de

lui avoir peint le monde sous de fausses couleurs, de l'avoir empêché

de se jeter dans cette mêlée, sa plume à la main.—Je serais déjà

Blondet, s'écria-t-il en lui-même. Lousteau, qui venait de crier sur

les sommets du Luxembourg comme un aigle blessé, qui lui avait paru si

grand, n'eut plus alors que des proportions minimes. Là, le libraire

fashionable, le moyen de toutes ces existences, lui parut être l'homme

important. Le poète ressentit, son manuscrit à la main, une trépidation

qui ressemblait à de la peur. Au milieu de cette boutique, sur des

piédestaux de bois peint en marbre, il vit des bustes, celui de Byron,

celui de Gœthe et celui de monsieur de Canalis, de qui Dauriat espérait

obtenir un volume, et qui, le jour où il vint dans cette boutique,

avait pu mesurer la hauteur à laquelle le mettait la Librairie.

Involontairement, Lucien perdait de sa propre valeur, son courage

faiblissait, il entrevoyait quelle était l'influence de ce Dauriat sur

sa destinée et il en attendait impatiemment l'apparition.

—Hé! bien, mes enfants, dit un petit homme gros et gras à figure

assez semblable à celle d'un proconsul romain, mais adoucie par un

air de bonhomie auquel se prenaient les gens superficiels, me voilà

propriétaire du seul journal hebdomadaire qui pût être acheté et qui a

deux mille abonnés.

—Farceur! le Timbre en accuse sept cents, et c'est déjà bien joli, dit

Blondet.

—Ma parole d'honneur la plus sacrée, il y en a douze cents. J'ai

dit deux mille, ajouta-t-il à voix basse, à cause des papetiers et

des imprimeurs qui sont là. Je te croyais plus de tact, mon petit,

reprit-il à haute voix.

—Prenez-vous des associés? demanda Finot.

—C'est selon, dit Dauriat. Veux-tu d'un tiers pour quarante mille

francs?

—Ça va, si vous acceptez pour rédacteurs Émile Blondet que voici,

Claude Vignon, Scribe, Théodore Leclercq, Félicien Vernou, Jay, Jouy,

Lousteau...

—Et pourquoi pas Lucien de Rubempré? dit hardiment le poète de province

en interrompant Finot.

—Et Nathan? dit Finot en terminant.

—Et pourquoi pas les gens qui se promènent? dit le libraire en fronçant

le sourcil et se tournant vers l'auteur des Marguerites. A qui ai-je

l'honneur de parler! dit-il en regardant Lucien d'un air impertinent.

—Un moment, Dauriat, répondit Lousteau. C'est moi qui vous amène

monsieur. Pendant que Finot réfléchit à votre proposition, écoutez-moi.

Lucien eut sa chemise mouillée dans le dos en voyant l'air froid et

mécontent de ce redoutable Visir de la librairie, qui tutoyait Finot

quoique Finot lui dît vous, qui appelait le redouté Blondet _mon

petit_, qui avait tendu royalement sa main à Nathan en lui faisant un

signe de familiarité.

—Une nouvelle affaire, mon petit, s'écria Dauriat. Mais, tu le sais,

j'ai onze cents manuscrits? Oui, messieurs, cria-t-il, on m'a offert

onze cents manuscrits, demandez à Gabusson? Enfin j'aurai bientôt

besoin d'une administration pour régir le dépôt des manuscrits, un

bureau de lecture pour les examiner; il y aura des séances pour

voter sur leur mérite, avec des jetons de présence, et un Secrétaire

Perpétuel pour me présenter les rapports. Ce sera la succursale de

l'Académie française, et les académiciens seront mieux payés aux

Galeries-de-Bois qu'à l'Institut.

—C'est une idée, dit Blondet.

—Une mauvaise idée, reprit Dauriat. Mon affaire n'est pas de procéder

au dépouillement des élucubrations de ceux d'entre vous qui se mettent

littérateurs quand ils ne peuvent être ni capitalistes, ni bottiers, ni

caporaux, ni domestiques, ni administrateurs, ni huissiers! On n'entre

ici qu'avec une réputation faite! Devenez célèbre, et vous y trouverez

des flots d'or. Voilà trois grands hommes de ma façon, j'ai fait trois

ingrats! Nathan parle de six mille francs pour la seconde édition de

son livre qui m'a coûté trois mille francs d'articles et ne m'a pas

rapporté mille francs. Les deux articles de Blondet, je les ai payés

mille francs et un dîner de cinq cents francs...

—Mais, monsieur, si tous les libraires disent ce que vous dites,

comment peut-on publier un premier livre? demanda Lucien aux yeux de

qui Blondet perdit énormément de sa valeur quand il apprit le chiffre

auquel Dauriat devait les articles des Débats.

—Cela ne me regarde pas, dit Dauriat en plongeant un regard assassin

sur le beau Lucien qui le regarda d'un air agréable. Moi, je ne

m'amuse pas à publier un livre, à risquer deux mille francs pour en

gagner deux mille; je fais des spéculations en littérature: je publie

quarante volumes à dix mille exemplaires, comme font Panckoucke et les

Beaudouin. Ma puissance et les articles que j'obtiens poussent une

affaire de cent mille écus au lieu de pousser un volume de deux mille

francs. Il faut autant de peine pour faire prendre un nom nouveau, un

auteur et son livre, que pour faire réussir les Théâtres Étrangers,

Victoires et Conquêtes, ou les Mémoires sur la Révolution, qui sont

une fortune. Je ne suis pas ici pour être le marchepied des gloires

à venir, mais pour gagner de l'argent et pour en donner aux hommes

célèbres. Le manuscrit que j'achète cent mille francs est moins cher

que celui dont l'auteur inconnu me demande six cents francs! Si je

ne suis pas tout à fait un Mécène, j'ai droit à la reconnaissance de

la littérature: j'ai déjà fait hausser de plus du double le prix des

manuscrits. Je vous donne ces raisons, parce que vous êtes l'ami de

Lousteau, mon petit, dit Dauriat au poète en le frappant sur l'épaule

par un geste d'une révoltante familiarité. Si je causais avec tous

les auteurs qui veulent que je sois leur éditeur, il faudrait fermer

ma boutique, car je passerais mon temps en conversations extrêmement

agréables, mais beaucoup trop chères. Je ne suis pas encore assez riche

pour écouter les monologues de chaque amour-propre. Ça ne se voit qu'au

théâtre, dans les tragédies classiques.

Le luxe de la toilette de ce terrible Dauriat appuyait aux yeux du

poète de province, ce discours cruellement logique.

—Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il à Lousteau.

—Un magnifique volume de vers.

En entendant ce mot, Dauriat se tourna vers Gabusson par un mouvement

digne de Talma:—Gabusson, mon ami, à compter d'aujourd'hui, quiconque

viendra ici pour me proposer des manuscrits.... Entendez-vous ça, vous

autres? dit-il en s'adressant à trois commis qui sortirent de dessous

les piles de livres à la voix colérique de leur patron qui regardait

ses ongles et sa main qu'il avait belle. A quiconque m'apportera des

manuscrits, vous demanderez si c'est des vers ou de la prose. En cas de

vers, congédiez-le aussitôt. Les vers dévoreront la librairie!

—Bravo! Il a bien dit cela, Dauriat, crièrent les journalistes.

—C'est vrai, s'écria le libraire en arpentant sa boutique le manuscrit

de Lucien à la main; vous ne connaissez pas, messieurs, le mal que

les succès de lord Byron, de Lamartine, de Victor Hugo, de Casimir

Delavigne, de Canalis et de Béranger ont produit. Leur gloire nous

vaut une invasion de Barbares. Je suis sûr qu'il y a dans ce moment

en librairie mille volumes de vers proposés qui commencent par des

histoires interrompues, et sans queue ni tête, à l'imitation du

Corsaire et de Lara. Sous prétexte d'originalité, les jeunes gens se

livrent à des strophes incompréhensibles, à des poèmes descriptifs où

la jeune École se croit nouvelle en inventant Delille! Depuis deux ans,

les poètes ont pullulé comme les hannetons. J'y ai perdu vingt mille

francs l'année dernière! Demandez à Gabusson? Il peut y avoir dans

le monde des poètes immortels, j'en connais de roses et de frais qui

ne se font pas encore la barbe, dit-il à Lucien; mais en librairie,

jeune homme, il n'y a que quatre poètes: Béranger, Casimir Delavigne,

Lamartine et Victor Hugo; car Canalis!... c'est un poète fait à coup

d'articles.

Lucien ne se sentit pas le courage de se redresser et de faire de

la fierté devant ces hommes influents qui riaient de bon cœur.

Il comprit qu'il serait perdu de ridicule, mais il éprouvait une

démangeaison violente de sauter à la gorge du libraire, de lui déranger

l'insultante harmonie de son nœud de cravate, de briser la chaîne d'or

qui brillait sur sa poitrine, de fouler sa montre et de le déchirer.

L'amour-propre irrité ouvrit la porte à la vengeance, il jura une haine

mortelle à ce libraire auquel il souriait.

—La poésie est comme le soleil qui fait pousser les forêts éternelles

et qui engendre les cousins, les moucherons, les moustiques, dit

Blondet. Il n'y a pas une vertu qui ne soit doublée d'un vice. La

littérature engendre bien les libraires.

—Et les journalistes! dit Lousteau.

Dauriat partit d'un éclat de rire.

—Qu'est-ce que ça, enfin? dit-il en montrant le manuscrit.

—Un recueil de sonnets à faire honte à Pétrarque, dit Lousteau.

—Comment l'entends-tu? demanda Dauriat.

—Comme tout le monde, dit Lousteau qui vit un sourire fin sur toutes

les lèvres.

Lucien ne pouvait se fâcher, mais il suait dans son harnais.

—Eh! bien, je le lirai, dit Dauriat en faisant un geste royal qui

montrait toute l'étendue de cette concession. Si tes sonnets sont à la

hauteur du dix-neuvième siècle, je ferai de toi, mon petit, un grand

poète.

—S'il a autant d'esprit qu'il est beau, vous ne courrez pas de grands

risques, dit un des plus fameux orateurs de la Chambre qui causait avec

un des rédacteurs du _Constitutionnel_ et le directeur de la _Minerve_.

—Général, dit Dauriat, la gloire c'est douze mille francs d'articles

et mille écus de dîners, demandez à l'auteur du Solitaire? Si monsieur

Benjamin de Constant veut faire un article sur ce jeune poète, je ne

serai pas longtemps à conclure l'affaire.

Au mot de général et en entendant nommer l'illustre Benjamin Constant,

la boutique prit aux yeux du grand homme de province les proportions de

l'Olympe.

—Lousteau, j'ai à te parler, dit Finot; mais je te retrouverai au

théâtre. Dauriat, je fais l'affaire, mais à des conditions. Entrons

dans votre cabinet.

—Viens, mon petit? dit Dauriat en laissant passer Finot devant lui et

faisant un geste d'homme occupé à dix personnes qui attendaient, il

allait disparaître, quand Lucien, impatient, l'arrêta.

—Vous gardez mon manuscrit, à quand la réponse?

—Mais, mon petit poète, reviens ici dans trois ou quatre jours, nous

verrons.

Lucien fut entraîné par Lousteau qui ne lui laissa pas le temps de

saluer Vernou, ni Blondet, ni Raoul Nathan, ni le général Foy, ni

Benjamin Constant dont l'ouvrage sur les Cent-Jours venait de paraître.

Lucien entrevit à peine cette tête blonde et fine, ce visage oblong,

ces yeux spirituels, cette bouche agréable, enfin l'homme qui pendant

vingt ans avait été le Potemkin de madame de Staël, et qui faisait la

guerre aux Bourbons après l'avoir faite à Napoléon, mais qui devait

mourir atterré de sa victoire.

—Quelle boutique! s'écria Lucien quand il fut assis dans un cabriolet

de place à côté de Lousteau.

—Au Panorama-Dramatique, et du train! tu as trente sous pour ta

course, dit Étienne au cocher. Dauriat est un drôle qui vend pour

quinze ou seize cent mille francs de livres par an, il est comme le

ministre de la littérature, répondit Lousteau dont l'amour-propre était

agréablement chatouillé et qui se posait en maître devant Lucien.

Son avidité, tout aussi grande que celle de Barbet, s'exerce sur des

masses. Dauriat a des formes, il est généreux, mais il est vain; quant

à son esprit, ça se compose de tout ce qu'il entend dire autour de lui;

sa boutique est un lieu très-excellent à fréquenter. On peut y causer

avec les gens supérieurs de l'époque. Là, mon cher, un jeune homme en

apprend plus en une heure qu'à pâlir sur des livres pendant dix ans.

On y discute des articles, on y brasse des sujets, on s'y lie avec des

gens célèbres ou influents qui peuvent être utiles. Aujourd'hui, pour

réussir, il est nécessaire d'avoir des relations. Tout est hasard, vous

le voyez. Ce qu'il y a de plus dangereux est d'avoir de l'esprit tout

seul dans son coin.

—Mais quelle impertinence! dit Lucien.

—Bah! nous nous moquons tous de Dauriat, répondit Étienne. Vous avez

besoin de lui, il vous marche sur le ventre; il a besoin du Journal des

Débats, Émile Blondet le fait tourner comme une toupie. Oh! si vous

entrez dans la littérature, vous en verrez bien d'autres! Eh! bien, que

vous disais-je?

—Oui, vous avez raison, répondit Lucien. J'ai souffert dans cette

boutique encore plus cruellement que je ne m'y attendais, d'après votre

programme.

—Et pourquoi vous livrer à la souffrance? Ce qui nous coûte notre

vie, le sujet qui, durant des nuits studieuses, a ravagé notre

cerveau; toutes ces courses à travers les champs de la pensée, notre

monument construit avec notre sang devient pour les éditeurs une

affaire bonne ou mauvaise. Les libraires vendront ou ne vendront pas

votre manuscrit. Voilà pour eux tout le problème. Un livre, pour eux,

représente des capitaux à risquer. Plus le livre est beau, moins il a

de chances d'être vendu. Tout homme supérieur s'élève au-dessus des

masses, son succès est donc en raison directe avec le temps nécessaire

pour apprécier l'œuvre. Aucun libraire ne veut attendre. Le livre

d'aujourd'hui doit être vendu demain. Dans ce système-là, les libraires

refusent les livres substantiels auxquels il faut de hautes, de lentes

approbations.

—D'Arthez a raison, s'écria Lucien.

—Vous connaissez d'Arthez? dit Lousteau. Je ne sais rien de plus

dangereux que les esprits solitaires qui pensent, comme ce garçon-là,

pouvoir attirer le monde à eux. En fanatisant les jeunes imaginations

par une croyance qui flatte la force immense que nous sentons d'abord

en nous-mêmes, ces gens à gloire posthume les empêchent de se remuer

à l'âge où le mouvement est possible et profitable. Je suis pour le

système de Mahomet, qui, après avoir commandé à la montagne de venir à

lui, s'est écrié:—Si tu ne viens pas à moi, j'irai donc vers toi!

Cette saillie, où la raison prenait une forme incisive, était de

nature à faire hésiter Lucien entre le système de pauvreté soumise

que prêchait le Cénacle, et la doctrine militante que Lousteau lui

exposait. Aussi le poète d'Angoulême garda-t-il le silence jusqu'au

boulevard du Temple.

Le Panorama-Dramatique, aujourd'hui remplacé par une maison, était

une charmante salle de spectacle située vis-à-vis la rue Charlot, sur

le boulevard du Temple, et où deux administrations succombèrent sans

obtenir un seul succès, quoique Bouffé, l'un des acteurs qui se sont

partagé la succession de Potier, y ait débuté, ainsi que Florine,

actrice qui, cinq ans plus tard, devint si célèbre. Les théâtres,

comme les hommes, sont soumis à des fatalités. Le Panorama-Dramatique

avait à rivaliser avec l'Ambigu, la Gaîté, la Porte-Saint-Martin et

les théâtres de vaudeville; il ne put résister à leurs manœuvres,

aux restrictions de son privilége et au manque de bonnes pièces. Les

auteurs ne voulurent pas se brouiller avec les théâtres existants

pour un théâtre dont la vie semblait problématique. Cependant

l'administration comptait sur la pièce nouvelle, espèce de mélodrame

comique d'un jeune auteur, collaborateur de quelques célébrités, nommé

Du Bruel qui disait l'avoir faite à lui seul. Cette pièce avait été

composée pour le début de Florine, jusqu'alors comparse à la Gaîté, où

depuis un an elle jouait des petits rôles dans lesquels elle s'était

fait remarquer, sans pouvoir obtenir d'engagement, en sorte que le

Panorama l'avait enlevée à son voisin. Coralie, une autre actrice,

devait y débuter aussi. Quand les deux amis arrivèrent, Lucien fut

stupéfait par l'exercice du pouvoir de la Presse.

—Monsieur est avec moi, dit Étienne au Contrôle qui s'inclina tout

entier.

—Vous trouverez bien difficilement à vous placer, dit le contrôleur en

chef. Il n'y a plus de disponible que la loge du directeur.

Étienne et Lucien perdirent un certain temps à errer dans les corridors

et à parlementer avec les ouvreuses.

—Allons dans la salle, nous parlerons au directeur qui nous prendra

dans sa loge. D'ailleurs je vous présenterai à l'héroïne de la soirée,

à Florine.

Sur un signe de Lousteau, le portier de l'orchestre prit une petite

clef et ouvrit une porte perdue dans un gros mur. Lucien suivit son

ami, et passa soudain du corridor illuminé au trou noir qui, dans

presque tous les théâtres, sert de communication entre la salle et

les coulisses. Puis, en montant quelques marches humides, le poète

de province aborda la coulisse, où l'attendait le spectacle le plus

étrange. L'étroitesse des _portants_, la hauteur du théâtre, les

échelles à quinquets, les décorations si horribles vues de près, les

acteurs plâtrés, leurs costumes si bizarres et faits d'étoffes si

grossières, les garçons à vestes huileuses, les cordes qui pendent,

le régisseur qui se promène son chapeau sur la tête, les comparses

assises, les toiles de fond suspendues, les pompiers, cet ensemble de

choses bouffonnes, tristes, sales, affreuses, éclatantes ressemblait si

peu à ce que Lucien avait vu de sa place au théâtre que son étonnement

fut sans bornes. On achevait un gros bon mélodrame intitulé Bertram,

pièce imitée d'une tragédie de Maturin qu'estimaient infiniment Nodier,

lord Byron et Walter Scott, mais qui n'obtint aucun succès à Paris.

—Ne quittez pas mon bras si vous ne voulez pas tomber dans une trappe,

recevoir une forêt sur la tête, renverser un palais ou accrocher une

chaumière, dit Étienne à Lucien. Florine est-elle dans sa loge, mon

bijou? dit-il à une actrice qui se préparait à son entrée en scène en

écoutant les acteurs.

—Oui, mon amour. Je te remercie de ce que tu as dit de moi. Tu es

d'autant plus gentil que Florine entrait ici.

—Allons, ne manque pas ton effet, ma petite, lui dit Lousteau.

Précipite-toi, haut la patte! dis-moi bien: _Arrête, malheureux!_ car

il y a deux mille francs de recette.

Lucien stupéfait vit l'actrice se composant et s'écriant: _Arrête,

malheureux!_ de manière à le glacer d'effroi. Ce n'était plus la même

femme.

—Voilà donc le théâtre, se dit-il.

—C'est comme la boutique des Galeries-de-Bois et comme un journal pour

la littérature, une vraie cuisine.

Nathan parut.

—Pour qui venez-vous donc ici? lui dit Lousteau.

—Mais je fais les petits théâtres à la Gazette, en attendant mieux,

répondit Nathan.

—Eh! soupez donc avec nous ce soir, et traitez bien Florine, à charge

de revanche, lui dit Lousteau.

—Tout à votre service, répondit Nathan.

—Vous savez, elle demeure maintenant rue de Bondy.

—Qui donc est ce beau jeune homme avec qui tu es, mon petit Lousteau?

dit l'actrice en rentrant de la Scène dans la coulisse.

—Ah! ma chère, un grand poète, un homme qui sera célèbre. Comme vous

devez souper ensemble, monsieur Nathan, je vous présente monsieur

Lucien de Rubempré.

—Vous portez un beau nom, monsieur, dit Raoul à Lucien.

—Lucien? monsieur Raoul Nathan, fit Étienne à son nouvel ami.

—Ma foi, monsieur, je vous lisais il y a deux jours, et je n'ai pas

conçu, quand on a fait votre livre et votre recueil de poésies, que

vous soyez si humble devant un journaliste.

—Je vous attends à votre premier livre, répondit Nathan en laissant

échapper un fin sourire.

—Tiens, tiens, les Ultras et les Libéraux se donnent donc des poignées

de main, s'écria Vernou en voyant ce trio.

—Le matin je suis des opinions de mon journal, dit Nathan, mais le soir

je pense ce que je veux, _la nuit tous les rédacteurs sont gris_.

—Étienne, dit Félicien en s'adressant à Lousteau, Finot est venu avec

moi, il te cherche. Et.... le voilà.

—Ah! çà, il n'y a donc pas une place? dit Finot.

—Vous en avez toujours une dans nos cœurs, lui dit l'actrice qui lui

adressa le plus agréable sourire.

—Tiens, ma petite Florville, te voilà déjà guérie de ton amour. On te

disait enlevée par un prince russe.

—Est-ce qu'on enlève les femmes aujourd'hui? dit la Florville qui

était l'actrice d'_Arrête, malheureux_. Nous sommes restés dix jours

à Saint-Mandé, mon prince en a été quitte pour une indemnité payée à

l'Administration. Le directeur, reprit Florville en riant, va prier

Dieu qu'il vienne beaucoup de princes russes, leurs indemnités lui

feraient des recettes sans frais.

La Comédie humaine - Volume 08. Scènes de la vie de Province - Tome 04 · 第 22 / 56 段