Barbet était le libraire trembleur, qui vit de noix et de pain, qui

souscrit peu de billets, qui grappille sur les factures, les réduit,

colporte lui-même ses livres on ne sait où, mais qui les place et se

les fait payer. Il était la terreur des imprimeurs, qui ne savaient

comment le prendre: il les payait sous escompte et rognait leurs

factures en devinant des besoins urgents; puis il ne se servait plus de

ceux qu'il avait étrillés, en craignant quelque piége.

—Hé! bien, continuons-nous nos affaires? dit Lousteau.

—Eh! mon petit, dit familièrement Barbet, j'ai dans ma boutique six

mille volumes à vendre. Or, selon le mot d'un vieux libraire, les

_livres_ ne sont pas des _francs_. La librairie va mal.

—Si vous alliez dans sa boutique, mon cher Lucien, dit Étienne, vous

trouveriez sur un comptoir en bois de chêne, qui vient de la vente

après faillite de quelque marchand de vin, une chandelle non mouchée,

elle se consume alors moins vite. A peine éclairé par cette lueur

anonyme, vous apercevriez des casiers vides. Pour garder ce néant, un

petit garçon en veste bleue souffle dans ses doigts, bat la semelle, ou

se brasse comme un cocher de fiacre sur son siége. Regardez! pas plus

de livres que je n'en ai ici. Personne ne peut deviner le commerce qui

se fait là.

—Voici un billet de cent francs à trois mois, dit Barbet qui ne put

s'empêcher de sourire en sortant un papier timbré de sa poche, et

j'emporterai vos bouquins. Voyez-vous, je ne peux plus donner d'argent

comptant, les ventes sont trop difficiles. J'ai pensé que vous aviez

besoin de moi, j'étais sans le sou, j'ai souscrit un effet pour vous

obliger, car je n'aime pas à donner ma signature.

—Ainsi, vous voulez encore mon estime et des remercîments? dit Lousteau.

—Quoiqu'on ne paye pas ses billets avec des sentiments, je les

accepterai tout de même, répondit Barbet.

—Mais il me faut des gants, et les parfumeurs auront la lâcheté de

refuser votre papier, dit Lousteau. Tenez, voilà une superbe gravure,

là, dans le premier tiroir de la commode, elle vaut quatre-vingts

francs, elle est avant la lettre et après l'article, car j'en ai fait

un assez bouffon. Il y avait à mordre sur Hippocrate refusant les

présents d'Artaxerxès. Hein! cette belle planche convient à tous les

médecins qui refusent les dons exagérés des satrapes parisiens. Vous

trouverez encore sous la gravure une trentaine de romances. Allons,

prenez le tout, et donnez-moi quarante francs.

—Quarante francs! dit le libraire en jetant un cri de poule effrayée,

tout au plus vingt. Encore puis-je les perdre, ajouta Barbet.

—Où sont les vingt francs? dit Lousteau.

—Ma foi, je ne sais pas si je les ai, dit Barbet en se fouillant. Les

voilà. Vous me dépouillez, vous avez sur moi un ascendant...

—Allons, partons, dit Lousteau qui prit le manuscrit de Lucien et fit

un trait à l'encre sous la corde.

—Avez-vous encore quelque chose? demanda Barbet.

—Rien, mon petit Shylock. Je te ferai faire une affaire excellente (où

tu perdras mille écus, pour t'apprendre à me voler ainsi), dit à voix

basse Étienne à Lucien.

—Et vos articles? dit Lucien en roulant vers le Palais-Royal.

—Bah! vous ne savez pas comment cela se bâcle. Quant au voyage en

Égypte, j'ai ouvert le livre et lu des endroits çà et là sans le

couper, j'y ai découvert onze fautes de français. Je ferai une colonne

en disant que si l'auteur a appris le langage des canards gravés sur

les cailloux égyptiens appelés des obélisques, il ne connaît pas sa

langue, et je le lui prouverai. Je dirai qu'au lieu de nous parler

d'histoire naturelle et d'antiquités, il aurait dû ne s'occuper que

de l'avenir de l'Égypte, du progrès de la civilisation, des moyens de

rallier l'Égypte à la France, qui, après l'avoir conquise et perdue,

peut se l'attacher encore par l'ascendant moral. Là-dessus une tartine

patriotique, le tout entrelardé de tirades sur Marseille, sur le

Levant, sur notre commerce.

—Mais s'il avait fait cela, que diriez-vous?

—Hé! bien, je dirais qu'au lieu de nous ennuyer de politique, il aurait

dû s'occuper de l'Art, nous peindre le pays sous son côté pittoresque

et territorial. Le critique se lamente alors. La politique, dit-il,

nous déborde, elle nous ennuie, on la trouve partout. Je regretterais

ces charmants voyages où l'on nous expliquait les difficultés de la

navigation, le charme des débouquements, les délices du passage de la

Ligne, enfin ce qu'ont besoin de savoir ceux qui ne voyageront jamais.

Tout en les approuvant, on se moque des voyageurs qui célèbrent comme

de grands événements un oiseau qui passe, un poisson volant, une pêche,

les points géographiques relevés, les bas-fonds reconnus. On redemande

ces choses scientifiques parfaitement inintelligibles, qui fascinent

comme tout ce qui est profond, mystérieux, incompréhensible. L'abonné

rit, il est servi. Quant aux romans, Florine est la plus grande

liseuse de romans qu'il y ait au monde, elle m'en fait l'analyse, et

je broche mon article d'après son opinion. Quand elle a été ennuyée

par ce qu'elle nomme les _phrases d'auteur_, je prends le livre en

considération, et fais redemander un exemplaire au libraire qui

l'envoie, enchanté d'avoir un article favorable.

—Bon Dieu! mais la critique, la sainte critique! dit Lucien imbu des

doctrines de son Cénacle.

—Mon cher, dit Lousteau, la critique est une brosse qui ne peut

pas s'employer sur les étoffes légères, où elle emporterait tout.

Écoutez, laissons là le métier. Voyez-vous cette marque? lui dit-il

en lui montrant le manuscrit des Marguerites. J'ai uni par un peu

d'encre votre corde au papier. Si Dauriat lit votre manuscrit, il lui

sera certes impossible de remettre la corde exactement. Ainsi votre

manuscrit est comme scellé. Ceci n'est pas inutile pour l'expérience

que vous voulez faire. Encore, remarquez que vous n'arriverez pas, seul

et sans parrain, dans cette boutique, comme ces petits jeunes gens

qui se présentent chez dix libraires avant d'en trouver un qui leur

présente une chaise...

Lucien avait éprouvé déjà la vérité de ce détail. Lousteau paya le

fiacre en lui donnant trois francs, au grand ébahissement de Lucien

surpris de la prodigalité qui succédait à tant de misère. Puis les deux

amis entrèrent dans les Galeries-de-Bois, où trônait alors la Librairie

dite de Nouveautés.

A cette époque, les Galeries-de-Bois constituaient une des curiosités

parisiennes les plus illustres. Il n'est pas inutile de peindre

ce bazar ignoble; car, pendant trente-six ans, il a joué dans la

vie parisienne un si grand rôle, qu'il est peu d'hommes âgés de

quarante ans à qui cette description incroyable pour les jeunes

gens, ne fasse encore plaisir. En place de la froide, haute et large

galerie d'Orléans, espèce de serre sans fleurs, se trouvaient des

baraques, ou, pour être plus exact, des huttes en planches, assez

mal couvertes, petites, mal éclairées sur la cour et sur le jardin

par des jours de souffrance appelés croisées, mais qui ressemblaient

aux plus sales ouvertures des guinguettes hors barrière. Une triple

rangée de boutiques y formait deux galeries, hautes d'environ douze

pieds. Les boutiques sises au milieu donnaient sur les deux galeries

dont l'atmosphère leur livrait un air méphitique, et dont la toiture

laissait passer peu de jour à travers des vitres toujours sales. Ces

alvéoles avaient acquis un tel prix par suite de l'affluence du monde,

que malgré l'étroitesse de certaines, à peine large de six pieds et

longues de huit à dix, leur location coûtait mille écus. Les boutiques

éclairées sur le jardin et sur la cour étaient protégées par de petits

treillages verts, peut-être pour empêcher la foule de démolir, par

son contact, les murs en mauvais plâtras qui formaient le derrière

des magasins. Là donc se trouvait un espace de deux ou trois pieds où

végétaient les produits les plus bizarres d'une botanique inconnue à la

science, mêlés à ceux de diverses industries non moins florissantes.

Une maculature coiffait un rosier, en sorte que les fleurs de

rhétorique étaient embaumées par les fleurs avortées de ce jardin mal

soigné, mais fétidement arrosé. Des rubans de toutes les couleurs ou

des prospectus fleurissaient dans les feuillages. Les débris de modes

étouffaient la végétation: vous trouviez un nœud de rubans sur une

touffe de verdure, et vous étiez déçu dans vos idées sur la fleur que

vous veniez admirer en apercevant une coque de satin qui figurait un

dahlia. Du côté de la cour, comme du côté du jardin, l'aspect de ce

palais fantasque offrait tout ce que la saleté parisienne a produit de

plus bizarre: des badigeonnages lavés, des plâtras refaits, de vieilles

peintures, des écriteaux fantastiques. Enfin le public parisien

salissait énormément les treillages verts, soit sur le jardin, soit

sur la cour. Ainsi, des deux côtés, une bordure infâme et nauséabonde

semblait défendre l'approche des Galeries aux gens délicats; mais

les gens délicats ne reculaient pas plus devant ces horribles choses

que les princes des contes de fées ne reculent devant les dragons

et les obstacles interposés par un mauvais génie entre eux et les

princesses. Ces Galeries étaient comme aujourd'hui percées au milieu

par un passage, et comme aujourd'hui l'on y pénétrait encore par les

deux péristyles actuels commencés avant la Révolution et abandonnés

faute d'argent. La belle galerie de pierre qui mène au Théâtre-Français

formait alors un passage étroit d'une hauteur démesurée et si mal

couvert qu'il y pleuvait souvent. On la nommait Galerie-Vitrée, pour

la distinguer des Galeries-de-Bois. Les toitures de ces bouges étaient

toutes d'ailleurs en si mauvais état, que la Maison d'Orléans eut un

procès avec un célèbre marchand de cachemires et d'étoffes qui, pendant

une nuit, trouva des marchandises avariées pour une somme considérable.

Le marchand eut gain de cause. Une double toile goudronnée servait

de couverture en quelques endroits. Le sol de la Galerie-Vitrée, où

Chevet commença sa fortune, et celui des Galeries-de-Bois étaient le

sol naturel de Paris, augmenté du sol factice amené par les bottes et

les souliers des passants. En tout temps, les pieds heurtaient des

montagnes et des vallées de boue durcie, incessamment balayées par les

marchands, et qui demandaient aux nouveaux-venus une certaine habitude

pour y marcher.

Ce sinistre amas de crottes, ces vitrages encrassés par la pluie et par

la poussière, ces huttes plates et couvertes de haillons au dehors,

la saleté des murailles commencées, cet ensemble de choses qui tenait

du camp des Bohémiens, des baraques d'une foire, des constructions

provisoires avec lesquelles on entoure à Paris les monuments qu'on

ne bâtit pas, cette physionomie grimaçante allait admirablement aux

différents commerces qui grouillaient sous ce hangar impudique,

effronté, plein de gazouillements et d'une gaieté folle, où, depuis

la Révolution de 1789 jusqu'à la Révolution de 1830, il s'est fait

d'immenses affaires. Pendant vingt années, la Bourse s'est tenue en

face, au rez-de-chaussée du Palais. Ainsi, l'opinion publique, les

réputations se faisaient et se défaisaient là, aussi bien que les

affaires politiques et financières. On se donnait rendez-vous dans

ces galeries avant et après la Bourse. Le Paris des banquiers et des

commerçants encombrait souvent la cour du Palais-Royal, et refluait

sous ces abris par les temps de pluie. La nature de ce bâtiment, surgi

sur ce point on ne sait comment, le rendait d'une étrange sonorité.

Les éclats de rire y foisonnaient. Il n'arrivait pas une querelle à

un bout qu'on ne sût à l'autre de quoi il s'agissait. Il n'y avait là

que des libraires, de la poésie, de la politique et de la prose, des

marchandes de modes, enfin des filles de joie qui venaient seulement

le soir. Là fleurissaient les nouvelles et les livres, les jeunes

et les vieilles gloires, les conspirations de la Tribune et les

mensonges de la Librairie. Là se vendaient les nouveautés au public,

qui s'obstinait à ne les acheter que là. Là, se sont vendus dans une

seule soirée plusieurs milliers de tel ou tel pamphlet de Paul-Louis

Courier, ou des _Aventures de la fille d'un roi_. A l'époque où

Lucien s'y produisait, quelques boutiques avaient des devantures,

des vitrages assez élégants; mais ces boutiques appartenaient aux

rangées donnant sur le jardin ou sur la cour. Jusqu'au jour où périt

cette étrange colonie sous le marteau de l'architecte Fontaine, les

boutiques sises entre les deux galeries furent entièrement ouvertes,

soutenues par des piliers comme les boutiques des foires de province,

et l'œil plongeait sur les deux galeries à travers les marchandises

ou les portes vitrées. Comme il était impossible d'y avoir du feu,

les marchands n'avaient que des chaufferettes et faisaient eux-mêmes

la police du feu, car une imprudence pouvait enflammer en un quart

d'heure cette république de planches desséchées par le soleil et

comme enflammées déjà par la prostitution, encombrées de gaze, de

mousseline, de papiers, quelquefois ventilées par des courants d'airs.

Les boutiques de modistes étaient pleines de chapeaux inconcevables,

qui semblaient être là moins pour la vente que pour l'étalage, tous

accrochés par centaines à des broches de fer terminées en champignon,

et pavoisant les galeries de leurs mille couleurs. Pendant vingt ans,

tous les promeneurs se sont demandé sur quelles têtes ces chapeaux

poudreux achevaient leur carrière. Des ouvrières généralement laides,

mais égrillardes, raccrochaient les femmes par des paroles astucieuses,

suivant la coutume et avec le langage de la Halle. Une grisette dont la

langue était aussi déliée que ses yeux étaient actifs, se tenait sur

un tabouret et harcelait les passants:—Achetez-vous un joli chapeau,

madame?—Laissez-moi donc vous vendre quelque chose, monsieur? Leur

vocabulaire fécond et pittoresque était varié par les inflexions de

voix, par des regards et par des critiques sur les passants. Les

libraires et les marchandes de modes vivaient en bonne intelligence.

Dans le passage nommé si fastueusement la Galerie-Vitrée, se trouvaient

les commerces les plus singuliers. Là s'établissaient les ventriloques,

les charlatans de toute espèce, les spectacles où l'on ne voit rien

et ceux où l'on vous montre le monde entier. Là s'est établi pour la

première fois un homme qui a gagné sept ou huit cent mille francs à

parcourir les foires. Il avait pour enseigne un soleil tournant dans

un cadre noir, autour duquel éclataient ces mots écrits en rouge: _Ici

l'homme voit ce que Dieu ne saurait voir. Prix: deux sous._ L'aboyeur

ne vous admettait jamais seul, ni jamais plus de deux. Une fois entré,

vous vous trouviez nez à nez avec une grande glace. Tout à coup une

voix, qui eût épouvanté Hoffmann le Berlinois, partait comme une

mécanique dont le ressort est poussé. «Vous voyez là, messieurs, ce

que dans toute l'éternité Dieu ne saurait voir, c'est-à-dire votre

semblable. Dieu n'a pas son semblable!» Vous vous en alliez honteux

sans oser avouer votre stupidité. De toutes les petites portes

partaient des voix semblables qui vous vantaient des Cosmoramas, des

vues de Constantinople, des spectacles de marionnettes, des automates

qui jouaient aux échecs, des chiens qui distinguaient la plus belle

femme de la société. Le ventriloque Fitz-James a fleuri là dans le café

Borel avant d'aller mourir à Montmartre, mêlé aux élèves de l'École

Polytechnique. Il y avait des fruitières et des marchandes de bouquets,

un fameux tailleur dont les broderies militaires reluisaient le soir

comme des soleils. Le matin, jusqu'à deux heures après midi, les

Galeries-de-Bois étaient muettes, sombres et désertes. Les marchands

y causaient comme chez eux. Le rendez-vous que s'y est donné la

population parisienne ne commençait que vers trois heures, à l'heure

de la Bourse. Dès que la foule venait, il se pratiquait des lectures

gratuites à l'étalage des libraires par les jeunes gens affamés de

littérature et dénués d'argent. Les commis chargés de veiller sur les

livres exposés laissaient charitablement les pauvres gens tournant les

pages. Quand il s'agissait d'un in-12 de deux cents pages comme Smarra,

Pierre Schlémilh, Jean Sbogar, Jocko, en deux séances il était dévoré.

En ce temps-là les cabinets de lecture n'existaient pas, il fallait

acheter un livre pour le lire; aussi les romans se vendaient-ils alors

à des nombres qui paraîtraient fabuleux aujourd'hui. Il y avait donc

je ne sais quoi de français dans cette aumône faite à l'intelligence

jeune, avide et pauvre. La poésie de ce terrible bazar éclatait à la

tombée du jour. De toutes rues adjacentes allaient et venaient un

grand nombre de filles qui pouvaient s'y promener sans rétribution.

De tous les points de Paris, une fille de joie accourait _faire

son Palais_. Les Galeries-de-Pierre appartenaient à des maisons

privilégiées qui payaient le droit d'exposer des créatures habillées

comme des princesses, entre telle ou telle arcade, et à la place

correspondante dans le jardin; tandis que les Galeries-de-Bois étaient

pour la prostitution un terrain public, le Palais par excellence, mot

qui signifiait alors le temple de la prostitution. Une femme pouvait

y venir, en sortir accompagnée de sa proie, et l'emmener où bon lui

semblait. Ces femmes attiraient donc le soir aux Galeries-de-Bois une

foule si considérable qu'on y marchait au pas, comme à la procession

ou au bal masqué. Cette lenteur, qui ne gênait personne, servait à

l'examen. Ces femmes avaient une mise qui n'existe plus; la manière

dont elles se tenaient décolletées jusqu'au milieu du dos, et très-bas

aussi par devant; leurs bizarres coiffures inventées pour attirer les

regards: celle-ci en Cauchoise, celle-là en Espagnole; l'une bouclée

comme un caniche, l'autre en bandeaux lisses; leurs jambes serrées par

des bas blancs et montrées on ne sait comment mais toujours à propos,

toute cette infâme poésie est perdue. La licence des interrogations et

des réponses, ce cynisme public en harmonie avec le lieu ne se retrouve

plus, ni au bal masqué, ni dans les bals si célèbres qui se donnent

aujourd'hui. C'était horrible et gai. La chair éclatante des épaules et

des gorges étincelait au milieu des vêtements d'hommes presque toujours

sombres, et produisait les plus magnifiques oppositions. Le brouhaha

des voix et le bruit de la promenade formait un murmure qui s'entendait

dès le milieu du jardin, comme une basse continue brodée des éclats

de rire des filles ou des cris de quelque rare dispute. Les personnes

comme il faut, les hommes les plus marquants y étaient coudoyés par

des gens à figure patibulaire. Ces monstrueux assemblages avaient je

ne sais quoi de piquant, les hommes les plus insensibles étaient émus.

Aussi tout Paris est-il venu là jusqu'au dernier moment; il s'y est

promené sur le plancher de bois que l'architecte a fait au-dessus des

caves pendant qu'il les bâtissait. Des regrets immenses et unanimes ont

accompagné la chute de ces ignobles morceaux de bois.

Le libraire Ladvocat s'était établi depuis quelques jours à l'angle

du passage qui partageait ces galeries par le milieu, devant Dauriat,

jeune homme maintenant oublié, mais audacieux, et qui défricha la route

où brilla depuis son concurrent. La boutique de Dauriat se trouvait

sur une des rangées donnant sur le jardin, et celle de Ladvocat était

sur la cour. Divisée en deux parties, la boutique de Dauriat offrait

un vaste magasin à sa librairie, et l'autre portion lui servait de

cabinet. Lucien, qui venait là pour la première fois le soir, fut

étourdi de cet aspect, auquel ne résistaient pas les provinciaux ni les

jeunes gens. Il perdit bientôt son introducteur.

—Si tu étais beau comme ce garçon-là, je te donnerais du retour, dit

une créature à un vieillard en lui montrant Lucien.

Lucien devint honteux comme le chien d'un aveugle, il suivit le torrent

dans un état d'hébétement et d'excitation difficile à décrire. Harcelé

par les regards des femmes, sollicité par des rondeurs blanches, par

des gorges audacieuses qui l'éblouissaient, il se raccrochait à son

manuscrit qu'il serrait pour qu'on ne le lui volât point, l'innocent!

—Hé! bien, monsieur, cria-t-il en se sentant pris par un bras et

croyant que sa poésie avait alléché quelque auteur.

Il reconnut son ami Lousteau qui lui dit:—Je savais bien que vous

finiriez par passer là!

Le poète était sur la porte du magasin où Lousteau le fit entrer, et

qui était plein de gens attendant le moment de parler au Sultan de la

librairie. Les imprimeurs, les papetiers et les dessinateurs, groupés

autour des commis, les questionnaient sur des affaires en train ou qui

se méditaient.

—Tenez, voilà Finot, le directeur de mon journal; il cause avec un

jeune homme qui a du talent, Félicien Vernou, un petit drôle méchant

comme une maladie secrète.

—Hé! bien, tu as une première représentation, mon vieux, dit Finot en

venant avec Vernou à Lousteau. J'ai disposé de la loge.

—Tu l'as vendue à Braulard?

—Eh! bien, après? tu te feras placer. Que viens-tu demander à Dauriat?

Ah! il est convenu que nous pousserons Paul de Kock, Dauriat en a pris

deux cents exemplaires et Victor Ducange lui refuse un roman. Dauriat

veut, dit-il, faire un nouvel auteur dans le même genre. Tu mettras

Paul de Kock au dessus de Ducange.

—Mais j'ai une pièce avec Ducange à la Gaieté, dit Lousteau.

—Hé! bien, tu lui diras que l'article est de moi, je serai censé

l'avoir fait atroce, tu l'auras adouci, il te devra des remercîments.

—Ne pourrais-tu me faire escompter ce petit bon de cent francs par

le caissier de Dauriat? dit Étienne à Finot. Tu sais! nous soupons

ensemble pour inaugurer le nouvel appartement de Florine.

—Ah! oui, tu nous traites, dit Finot en ayant l'air de faire un effort

de mémoire. Hé! bien, Gabusson, dit Finot en prenant le billet de

Barbet et le présentant au caissier, donnez quatre-vingt-dix francs

pour moi à cet homme-là. Endosse le billet, mon vieux?

Lousteau prit la plume du caissier pendant que le caissier comptait

l'argent, et signa. Lucien, tout yeux et tout oreilles, ne perdit pas

une syllabe de cette conversation.

—Ce n'est pas tout, mon cher ami, reprit Étienne, je ne te dis pas

merci, c'est entre nous à la vie à la mort. Je dois présenter monsieur

à Dauriat, et tu devrais le disposer à nous écouter.

—De quoi s'agit-il? demanda Finot.

—D'un recueil de poésies, répondit Lucien.

—Ah! dit Finot en faisant un haut-le-corps.

—Monsieur, dit Vernou en regardant Lucien, ne pratique pas depuis

longtemps la librairie, il aurait déjà serré son manuscrit dans les

coins les plus sauvages de son domicile.

En ce moment un beau jeune homme, Émile Blondet, qui venait de débuter

au journal des Débats par des articles de la plus grande portée, entra,

donna la main à Finot, à Lousteau, et salua légèrement Vernou.

—Viens souper avec nous, à minuit, chez Florine, lui dit Lousteau.

—J'en suis, dit le jeune homme. Mais qu'y a-t-il?

—Ah! il y a, dit Lousteau, Florine et Matifat le droguiste; Du Bruel,

l'auteur qui a donné un rôle à Florine pour son début; un petit vieux,

le père Cardot et son gendre Camusot; puis Finot...

—Fait-il les choses convenablement, ton droguiste?

—Il ne nous donnera pas de drogues, dit Lucien.

—Monsieur a beaucoup d'esprit, dit sérieusement Blondet en regardant

Lucien. Il est du souper, Lousteau?

—Oui.

—Nous rirons bien.

Lucien avait rougi jusqu'aux oreilles.

—En as-tu pour long-temps, Dauriat? dit Blondet en frappant à la vitre

qui donnait au-dessus du bureau de Dauriat.

—Mon ami, je suis à toi.

—Bon, dit Lousteau à son protégé. Ce jeune homme, presque aussi jeune

que vous, est aux Débats. Il est un des princes de la critique: il est

redouté, Dauriat viendra le cajoler, et nous pourrons alors dire notre

affaire au Pacha des vignettes et de l'imprimerie. Autrement, à onze

heures notre tour ne serait pas venu. L'audience se grossira de moment

en moment.

Lucien et Lousteau s'approchèrent alors de Blondet, de Finot, de

Vernou, et allèrent former un groupe à l'extrémité de la boutique.

—Que fait-il? dit Blondet à Gabusson, le premier commis qui se leva

pour venir le saluer.

—Il achète un journal hebdomadaire qu'il veut restaurer afin de

l'opposer à l'influence de la Minerve qui sert trop exclusivement

Eymery, et au Conservateur qui est trop aveuglément romantique.

—Payera-t-il bien?

La Comédie humaine - Volume 08. Scènes de la vie de Province - Tome 04 · 第 21 / 56 段