—Mon cher, dit gravement Étienne Lousteau en voyant le bout des bottes

que Lucien avait apportées d'Angoulême et qu'il achevait d'user, je

vous engage à noircir vos bottes avec votre encre afin de ménager votre

cirage, à faire des curedents de vos plumes pour vous donner l'air

d'avoir dîné quand vous vous promenez, en sortant de chez Flicoteaux,

dans la belle allée de ce jardin, et à chercher une place quelconque.

Devenez petit-clerc d'huissier si vous avez du cœur, commis si vous

avez du plomb dans les reins, ou soldat si vous aimez la musique

militaire. Vous avez l'étoffe de trois poètes; mais, avant d'avoir

percé, vous avez six fois le temps de mourir de faim, si vous comptez

sur les produits de votre poésie pour vivre. Or, vos intentions sont,

d'après vos trop jeunes discours, de battre monnaie avec votre encrier.

Je ne juge pas votre poésie, elle est de beaucoup supérieure à toutes

les poésies qui encombrent les magasins de la librairie. Ces élégants

rossignols, vendus un peu plus cher que les autres à cause de leur

papier vélin, viennent presque tous s'abattre sur les rives de la

Seine, où vous pouvez aller étudier leurs chants, si vous voulez faire

un jour quelque pèlerinage instructif sur les quais de Paris, depuis

l'étalage du père Jérôme, au pont Notre-Dame, jusqu'au Pont-Royal.

Vous rencontrerez là tous les Essais poétiques, les Inspirations, les

Élévations, les Hymnes, les Chants, les Ballades, les Odes, enfin

toutes les couvées écloses depuis sept années, des muses couvertes de

poussière, éclaboussées par les fiacres, violées par tous les passants

qui veulent voir la vignette du titre. Vous ne connaissez personne,

vous n'avez d'accès dans aucun journal, vos Marguerites resteront

chastement pliées comme vous les tenez: elles n'écloront jamais au

soleil de la publicité dans la prairie des grandes marges, émaillée des

fleurons que prodigue l'illustre Dauriat, le libraire des célébrités,

le roi des Galeries-de-Bois. Mon pauvre enfant, je suis venu comme

vous le cœur plein d'illusions, poussé par l'amour de l'Art, porté

par d'invincibles élans vers la gloire: j'ai trouvé les réalités du

métier, les difficultés de la librairie et le positif de la misère.

Mon exaltation, maintenant concentrée, mon effervescence première me

cachaient le mécanisme du monde; il a fallu le voir, se cogner à tous

les rouages, heurter les pivots, me graisser aux huiles, entendre le

cliquetis des chaînes et des volants. Comme moi, vous allez savoir

que, sous toutes ces belles choses rêvées, s'agitent des hommes, des

passions et des nécessités. Vous vous mêlerez forcément à d'horribles

luttes, d'œuvre à œuvre, d'homme à homme, de parti à parti, où il

faut se battre systématiquement pour ne pas être abandonné par les

siens. Ces combats ignobles désenchantent l'âme, dépravent le cœur

et fatiguent en pure perte; car vos efforts servent souvent à faire

couronner un homme que vous haïssez, un talent secondaire présenté

malgré vous comme un génie. La vie littéraire a ses coulisses. Les

succès surpris ou mérités, voilà ce qu'applaudit le parterre; les

moyens, toujours hideux, les comparses enluminés, les claqueurs et les

garçons de service, voilà ce que recèlent les coulisses. Vous êtes

encore au parterre. Il en est temps, abdiquez avant de mettre un pied

sur la première marche du trône que se disputent tant d'ambitions, et

ne vous déshonorez pas comme je le fais pour vivre. (Une larme mouilla

les yeux d'Étienne Lousteau.) Savez-vous comment je vis? reprit-il

avec un accent de rage. Le peu d'argent que pouvait me donner ma

famille fut bientôt mangé. Je me trouvai sans ressource après avoir

fait recevoir une pièce au Théâtre-Français. Au Théâtre-Français, la

protection d'un prince ou d'un Premier Gentilhomme de la Chambre du

Roi ne suffit pas pour faire obtenir un tour de faveur: les comédiens

ne cèdent qu'à ceux qui menacent leur amour-propre. Si vous aviez

le pouvoir de faire dire que le jeune premier a un asthme, la jeune

première une fistule où vous voudrez, que la soubrette tue les mouches

au vol, vous seriez joué demain. Je ne sais pas si dans deux ans d'ici

je serai, moi qui vous parle, en état d'obtenir un semblable pouvoir:

il faut trop d'amis. Où, comment et par quoi gagner mon pain, fut une

question que je me suis faite en sentant les atteintes de la faim.

Après bien des tentatives, après avoir écrit un roman anonyme payé deux

cents francs par Doguereau, qui n'y a pas gagné grand'chose, il m'a

été prouvé que le journalisme seul pourrait me nourrir. Mais comment

entrer dans ces boutiques? Je ne vous raconterai pas mes démarches et

mes sollicitations inutiles, ni six mois passés à travailler comme

surnuméraire et à m'entendre dire que j'effarouchais l'abonné, quand au

contraire je l'apprivoisais. Passons sur ces avanies. Je rends compte

aujourd'hui des théâtres du boulevard, presque gratis, dans le journal

qui appartient à Finot, ce gros garçon qui déjeune encore deux ou

trois fois par mois au café Voltaire (mais vous n'y allez pas!). Finot

est rédacteur en chef. Je vis en vendant les billets que me donnent

les directeurs de ces théâtres pour solder ma sous-bienveillance au

journal, les livres que m'envoient les libraires et dont je dois

parler. Enfin je trafique, une fois Finot satisfait, des tributs en

nature qu'apportent les industries pour lesquels ou contre lesquels

il me permet de lancer des articles. L'_Eau carminative_, la _Pâte

des Sultanes_, l'_Huile céphalique_, la _Mixture brésilienne_ payent

un article goguenard vingt ou trente francs. Je suis forcé d'aboyer

après le libraire qui donne peu d'exemplaires au journal: le journal

en prend deux que vend Finot, il m'en faut deux à vendre. Publiât-il

un chef-d'œuvre, le libraire avare d'exemplaires est assommé. C'est

ignoble, mais je vis de ce métier, moi comme cent autres! Ne croyez pas

le monde politique beaucoup plus beau que ce monde littéraire: tout

dans ces deux mondes est corruption. Chaque homme y est ou corrupteur

ou corrompu. Quand il s'agit d'une entreprise de librairie un peu

considérable, le libraire me paye, de peur d'être attaqué. Aussi mes

revenus sont-ils en rapport avec les prospectus. Quand le Prospectus

sort en éruptions miliaires, l'argent entre à flots dans mon gousset,

je régale alors mes amis. Pas d'affaires en librairie, je dîne chez

Flicoteaux. Les actrices payent aussi les éloges, mais les plus habiles

payent les critiques, le silence est ce qu'elles redoutent le plus.

Aussi une critique, faite pour être rétorquée ailleurs, vaut-elle

mieux et se paye-t-elle plus cher qu'un éloge tout sec, oublié le

lendemain. La polémique, mon cher, est le piédestal des célébrités.

A ce métier de spadassin des idées et des réputations industrielles,

littéraires et dramatiques, je gagne cinquante écus par mois, je puis

vendre un roman cinq cents francs, et je commence à passer pour un

homme redoutable. Quand, au lieu de vivre chez Florine aux dépens d'un

droguiste qui se donne des airs de milord, je serai dans mes meubles,

que je passerai dans un grand journal où j'aurai un feuilleton, ce

jour-là, mon cher, Florine deviendra une grande actrice; quant à moi,

je ne sais pas alors ce que je puis devenir: ministre ou honnête homme,

tout est encore possible. (Il releva sa tête humiliée, jeta vers le

feuillage un regard de désespoir accusateur et terrible.) Et j'ai une

belle tragédie reçue! Et j'ai dans mes papiers un poème qui mourra! Et

j'étais bon! J'avais le cœur pur: j'ai pour maîtresse une actrice du

Panorama-Dramatique, moi qui rêvais de belles amours parmi les femmes

les plus distinguées du grand monde! Enfin, pour un exemplaire refusé

par le libraire à mon journal, je dis du mal d'un livre que je trouve

beau!

Lucien, ému aux larmes, serra la main d'Étienne.

—En dehors du monde littéraire, dit le journaliste en se levant et se

dirigeant vers la grande allée de l'Observatoire où les deux poètes se

promenèrent comme pour donner plus d'air à leurs poumons, il n'existe

pas une seule personne qui connaisse l'horrible odyssée par laquelle on

arrive à ce qu'il faut nommer, selon les talents, la vogue, la mode,

la réputation, la renommée, la célébrité, la faveur publique, ces

différents échelons qui mènent à la gloire, et qui ne la remplacent

jamais. Ce phénomène moral, si brillant, se compose de mille accidents

qui varient avec tant de rapidité, qu'il n'y a pas exemple de deux

hommes parvenus par une même voie. Canalis et Nathan sont deux faits

dissemblables et qui ne se renouvelleront pas. D'Arthez, qui s'éreinte

à travailler, deviendra célèbre par un autre hasard. Cette réputation

tant désirée est presque toujours une prostituée couronnée. Oui, pour

les basses œuvres de la littérature, elle représente la pauvre fille

qui gèle au coin des bornes; pour la littérature secondaire, c'est la

femme entretenue qui sort des mauvais lieux du journalisme et à qui je

sers de souteneur; pour la littérature heureuse, c'est la brillante

courtisane insolente, qui a des meubles, paye des contributions à

l'État, reçoit les grands seigneurs, les traite et les maltraite, a sa

livrée, sa voiture, et qui peut faire attendre ses créanciers altérés.

Ah! ceux pour qui elle est, pour moi jadis, pour vous aujourd'hui, un

ange aux ailes diaprées, revêtu de sa tunique blanche, montrant une

palme verte dans sa main, une flamboyante épée dans l'autre, tenant à

la fois de l'abstraction mythologique qui vit au fond d'un puits et de

la pauvre fille vertueuse exilée dans un faubourg, ne s'enrichissant

qu'aux clartés de la vertu par les efforts d'un noble courage, et

revolant aux cieux avec un caractère immaculé, quand elle ne décède

pas souillée, fouillée, violée, oubliée, dans le char des pauvres: ces

hommes à cervelle cerclée de bronze, aux cœurs encore chauds sous les

tombées de neige de l'expérience, ils sont rares dans le pays que vous

voyez à nos pieds, dit-il en montrant la grande ville qui fumait au

déclin du jour.

Une vision du Cénacle passa rapidement aux yeux de Lucien et l'émut,

mais il fut entraîné par Lousteau qui continua son effroyable

lamentation.

—Ils sont rares et clair-semés dans cette cuve en fermentation, rares

comme les vrais amants dans le monde amoureux, rares comme les fortunes

honnêtes dans le monde financier, rares comme un homme pur dans le

journalisme. L'expérience du premier qui m'a dit ce que je vous dis a

été perdue, comme la mienne sera sans doute inutile pour vous. Toujours

la même ardeur précipite chaque année, de la province ici, un nombre

égal, pour ne pas dire croissant, d'ambitions imberbes qui s'élancent

la tête haute, le cœur altier, à l'assaut de la Mode, cette espèce

de princesse Tourandocte des Mille et Un jours pour qui chacun veut

être le prince Calaf! Mais aucun ne devine l'énigme. Tous tombent dans

la fosse du malheur, dans la boue du journal, dans les marais de la

librairie. Ils glanent, ces mendiants, des articles biographiques, des

tartines, des faits-Paris aux journaux, ou des livres commandés par

de logiques marchands de papier noirci qui préfèrent une bêtise qui

s'enlève en quinze jours à un chef-d'œuvre qui veut du temps pour se

vendre. Ces chenilles, écrasées avant d'être papillons, vivent de honte

et d'infamie, prêtes à mordre un talent naissant, sur l'ordre d'un

pacha du Constitutionnel, de la Quotidienne, des Débats, au signal des

libraires, à la prière d'un camarade jaloux, souvent pour un dîner.

Ceux qui surmontent les obstacles oublient les misères de leur début.

Moi qui vous parle, j'ai fait pendant six mois des articles où j'ai

mis la fleur de mon esprit pour un misérable qui les disait de lui, qui

sur ces échantillons a passé rédacteur d'un feuilleton: il ne m'a pas

pris pour collaborateur, il ne m'a pas même donné cent sous, je suis

forcé de lui tendre la main et de lui serrer la sienne.

—Et pourquoi? dit fièrement Lucien.

—Je puis avoir besoin de mettre dix lignes dans son feuilleton,

répondit froidement Lousteau. Enfin, mon cher, travailler n'est pas le

secret de la fortune en littérature, il s'agit d'exploiter le travail

d'autrui. Les propriétaires de journaux sont des entrepreneurs, nous

sommes des maçons. Aussi plus un homme est médiocre, plus promptement

arrive-t-il; il peut avaler des crapauds vivants, se résigner à tout,

flatter les petites passions basses des sultans littéraires, comme un

nouveau-venu de Limoges, Hector Merlin, qui fait déjà de la politique

dans un journal du centre droit, et qui travaille à notre petit

journal: je lui ai vu ramasser le chapeau tombé d'un rédacteur en chef.

En n'offusquant personne, ce garçon-là passera entre les ambitions

rivales pendant qu'elles se battront. Vous me faites pitié. Je me vois

en vous comme j'étais, et je suis sûr que vous serez, dans un ou deux

ans, comme je suis. Vous croirez à quelque jalousie secrète, à quelque

intérêt personnel dans ces conseils amers; mais ils sont dictés par le

désespoir du damné qui ne peut plus quitter l'Enfer. Personne n'ose

dire ce que je vous crie avec la douleur de l'homme atteint au cœur et

comme un autre Job sur le fumier: Voici mes ulcères!

—Lutter sur ce champ ou ailleurs, je dois lutter, dit Lucien.

—Sachez-le donc! reprit Lousteau, cette lutte sera sans trêve si

vous avez du talent, car votre meilleure chance serait de n'en pas

avoir. L'austérité de votre conscience aujourd'hui pure fléchira

devant ceux à qui vous verrez votre succès entre les mains; qui, d'un

mot, peuvent vous donner la vie et qui ne voudront pas le dire: car,

croyez-moi, l'écrivain à la mode est plus insolent, plus dur envers les

nouveaux-venus que ne l'est le plus brutal libraire. Où le libraire

ne voit qu'une perte, l'auteur redoute un rival: l'un vous éconduit,

l'autre vous écrase. Pour faire de belles œuvres, mon pauvre enfant,

vous puiserez à pleines plumées d'encre dans votre cœur la tendresse,

la séve, l'énergie, et vous l'étalerez en passions, en sentiments, en

phrases! Oui, vous écrirez au lieu d'agir, vous chanterez au lieu de

combattre, vous aimerez, vous haïrez, vous vivrez dans vos livres;

mais quand vous aurez réservé vos richesses pour votre style, votre

or, votre pourpre pour vos personnages, que vous vous promènerez en

guenilles dans les rues de Paris, heureux d'avoir lancé, en rivalisant

avec l'État Civil, un être nommé Adolphe, Corinne, Clarisse, René,

que vous aurez gâté votre vie et votre estomac pour donner la vie à

cette création, vous la verrez calomniée, trahie, vendue, déportée

dans les lagunes de l'oubli par les journalistes, ensevelie par vos

meilleurs amis. Pourrez-vous attendre le jour où votre créature

s'élancera réveillée par qui? quand? comment? Il existe un magnifique

livre, le _pianto_ de l'incrédulité, Obermann, qui se promène solitaire

dans le désert des magasins, et que dès lors les libraires appellent

ironiquement un rossignol: quand Pâques arrivera-t-il pour lui?

personne ne le sait! Avant tout, essayez de trouver un libraire assez

osé pour imprimer les Marguerites? Il ne s'agit pas de vous les faire

payer, mais de les imprimer. Vous verrez alors des scènes curieuses.

Cette rude tirade, prononcée avec les accents divers des passions

qu'elle exprimait, tomba comme une avalanche de neige dans le cœur

de Lucien et y mit un froid glacial. Il demeura debout et silencieux

pendant un moment. Enfin, son cœur, comme stimulé par l'horrible poésie

des difficultés, éclata. Lucien serra la main de Lousteau, et lui

cria:—Je triompherai!

—Bon! dit le journaliste, encore un chrétien qui descend dans l'arène

pour se livrer aux bêtes. Mon cher, il y a ce soir une première

représentation au Panorama-Dramatique, elle ne commencera qu'à huit

heures, il est six heures, allez mettre votre meilleur habit, enfin

soyez convenable. Venez me prendre. Je demeure rue de La Harpe,

au-dessus du café Servel, au quatrième étage. Nous passerons chez

Dauriat d'abord. Vous persistez, n'est-ce pas? Eh! bien, je vous ferai

connaître ce soir un des rois de la librairie et quelques journalistes.

Après le spectacle, nous souperons chez ma maîtresse avec des amis, car

notre dîner ne peut pas compter pour un repas. Vous y trouverez Finot,

le rédacteur en chef et le propriétaire de mon journal. Vous savez le

mot de Minette du Vaudeville: _Le temps est un grand maigre_? eh! bien,

pour nous le hasard est aussi un grand maigre, il faut le tenter.

—Je n'oublierai jamais cette journée, dit Lucien.

—Munissez-vous de votre manuscrit, et soyez en tenue, moins à cause de

Florine que du libraire.

La bonhomie de camarade, qui succédait au cri violent du poète peignant

la guerre littéraire, toucha Lucien tout aussi vivement qu'il l'avait

été naguère à la même place par la parole grave et religieuse de

d'Arthez. Animé par la perspective d'une lutte immédiate entre les

hommes et lui, l'inexpérimenté jeune homme ne soupçonna point la

réalité des malheurs moraux que lui dénonçait le journaliste. Il ne

se savait pas placé entre deux voies distinctes, entre deux systèmes

représentés par le Cénacle et par le Journalisme, dont l'un était long,

honorable, sûr; l'autre semé d'écueils et périlleux, plein de ruisseaux

fangeux où devait se crotter sa conscience. Son caractère le portait

à prendre le chemin le plus court, en apparence le plus agréable, à

saisir les moyens décisifs et rapides. Il ne vit en ce moment aucune

différence entre la noble amitié de d'Arthez et la facile camaraderie

de Lousteau. Cet esprit mobile aperçut dans le Journal une arme à sa

portée, il se sentait habile à la manier, il la voulut prendre. Ébloui

par les offres de son nouvel ami dont la main frappa la sienne avec

un laisser-aller qui lui parut gracieux, pouvait-il savoir que, dans

l'armée de la Presse, chacun a besoin d'amis, comme les généraux ont

besoin de soldats! Lousteau, lui voyant de la résolution, le racolait

en espérant se l'attacher. Le journaliste en était à son premier ami,

comme Lucien à son premier protecteur: l'un voulait passer caporal,

l'autre voulait être soldat.

Lucien revint joyeusement à son hôtel, où il fit une toilette aussi

soignée que le jour néfaste où il avait voulu se produire dans la loge

de la marquise d'Espard à l'Opéra. Mais déjà ses habits lui allaient

mieux, il se les était appropriés. Il mit son beau pantalon collant

de couleur claire, de jolies bottes à glands qui lui avaient coûté

quarante francs, et son habit de bal. Ses abondants et fins cheveux

blonds, il les fit friser, parfumer, ruisseler en boucles brillantes.

Son front se para d'une audace puisée dans le sentiment de sa valeur

et de son avenir. Ses mains de femme furent soignées, leurs ongles en

amande devinrent nets et rosés. Sur son col de satin noir, les blanches

rondeurs de son menton étincelèrent. Jamais un plus joli jeune homme ne

descendit la montagne du pays latin. Lucien était beau comme un dieu

grec. Il prit un fiacre, et fut à sept heures moins un quart à la porte

de la maison du café Servel. La portière l'invita à grimper quatre

étages en lui donnant des notions topographiques assez compliquées.

Armé de ces renseignements, il trouva, non sans peine, une porte

ouverte au bout d'un long corridor obscur, et reconnut la chambre

classique du quartier latin. La misère des jeunes gens le poursuivait

là comme rue de Cluny, chez d'Arthez, chez Chrestien, partout! Mais,

partout, elle se recommande par l'empreinte que lui donne le caractère

du patient. Là cette misère était sinistre. Un lit en noyer, sans

rideaux, au bas duquel grimaçait un méchant tapis d'occasion; aux

fenêtres, des rideaux jaunis par la fumée d'une cheminée qui n'allait

pas et par celle du cigare; sur la cheminée, une lampe Carcel donnée

par Florine et encore échappée au Mont-de-Piété; puis, une commode

d'acajou terni, une table chargée de papiers, deux ou trois plumes

ébouriffées là-dessus, pas d'autres livres que ceux apportés la veille

ou pendant la journée: tel était le mobilier de cette chambre dénuée

d'objets de valeur, mais qui offrait un ignoble assemblage de mauvaises

bottes bâillant dans un coin, de vieilles chaussettes à l'état de

dentelle; dans un autre, des cigares écrasés, des mouchoirs sales, des

chemises en deux volumes, des cravates à trois éditions. C'était enfin

un bivouac littéraire meublé de choses négatives et de la plus étrange

nudité qui se puisse imaginer. Sur la table de nuit, chargée des livres

lus pendant la matinée, brillait le rouleau rouge de Fumade. Sur le

manteau de la cheminée erraient un rasoir, une paire de pistolets,

une boîte à cigares. Dans un panneau, Lucien vit des fleurets croisés

sous un masque. Trois chaises et deux fauteuils, à peine dignes du

plus méchant hôtel garni de cette rue, complétaient cet ameublement.

Cette chambre, à la fois sale et triste, annonçait une vie sans repos

et sans dignité: on y dormait, on y travaillait à la hâte, elle était

habitée par force, on éprouvait le besoin de la quitter. Quelle

différence entre ce désordre cynique et la propre, la décente misère de

d'Arthez?... Ce conseil enveloppé dans un souvenir, Lucien ne l'écouta

pas, car Étienne lui fit une plaisanterie pour masquer le nu du Vice.

—Voilà mon chenil, ma grande représentation est rue de Bondy, dans le

nouvel appartement que notre droguiste a meublé pour Florine, et que

nous inaugurons ce soir.

Étienne Lousteau avait un pantalon noir, des bottes bien cirées, un

habit boutonné jusqu'au cou; sa chemise, que Florine devait sans doute

lui changer, était cachée par un col de velours, et il brossait son

chapeau pour lui donner l'apparence du neuf.

—Partons, dit Lucien.

—Pas encore, j'attends un libraire pour avoir de la monnaie, on jouera

peut-être. Je n'ai pas un liard; et, d'ailleurs, il me faut des gants.

En ce moment les deux nouveaux amis entendirent les pas d'un homme dans

le corridor.

—C'est lui, dit Lousteau. Vous allez voir, mon cher, la tournure

que prend la Providence quand elle se manifeste aux poètes. Avant

de contempler dans sa gloire Dauriat le libraire fashionable, vous

aurez vu le libraire du quai des Augustins, le libraire escompteur,

le marchand de ferraille littéraire, le Normand ex-vendeur de salade.

Arrivez donc, vieux Tartare? cria Lousteau.

—Me voilà, dit une voix fêlée comme celle d'une cloche cassée.

—Avec de l'argent?

—De l'argent? il n'y en a plus en librairie, répondit un jeune homme

qui entra en regardant Lucien d'un air curieux.

—Vous me devez cinquante francs d'abord, reprit Lousteau. Puis voici

deux exemplaires d'un Voyage en Égypte qu'on dit une merveille, il

y foisonne des gravures, il se vendra: Finot a été payé pour deux

articles que je dois faire. _Item_, deux des derniers romans de Victor

Ducange, un auteur illustre au Marais. _Item_, deux exemplaires du

second ouvrage d'un commençant, Paul de Kock, qui travaille dans le

même genre. _Item_, deux d'Yseult de Dôle, un joli ouvrage de province.

En tout cent francs, au prix fort. Ainsi vous me devez cent francs, mon

petit Barbet.

Barbet regarda les livres en en examinant les tranches et les

couvertures avec soin.

—Oh! ils sont dans un état parfait de conservation, s'écria Lousteau.

Le Voyage n'est pas coupé, ni le Paul de Kock, ni le Ducange, ni

celui-là sur la cheminée, _Considérations sur la symbolique_, je vous

l'abandonne, le mythe est si ennuyeux, que je le donne pour ne pas en

voir sortir des milliers de mites.

—Eh! bien, dit Lucien, comment ferez-vous vos articles?

Barbet jeta sur Lucien un regard de profond étonnement, et reporta ses

yeux sur Étienne en ricanant:—On voit que monsieur n'a pas le malheur

d'être homme de lettres.

—Non, Barbet, non. Monsieur est un poète, un grand poète qui enfoncera

Canalis, Béranger et Delavigne. Il ira loin, à moins qu'il ne se jette

à l'eau, encore irait-il jusqu'à Saint-Cloud.

—Si j'avais un conseil à donner à monsieur, dit Barbet, ce serait de

laisser les vers et de se mettre à la prose. On ne veut plus de vers

sur le quai.

Barbet avait une méchante redingote boutonnée par un seul bouton,

son col était gras, il gardait son chapeau sur la tête, il portait

des souliers, son gilet entr'ouvert laissait voir une bonne grosse

chemise de toile forte. Sa figure ronde, percée de deux yeux avides,

ne manquait pas de bonhomie; mais il avait dans le regard l'inquiétude

vague des gens habitués à s'entendre demander de l'argent et qui en

ont. Il paraissait rond et facile, tant sa finesse était cotonnée

d'embonpoint. Après avoir été commis, il avait pris depuis deux ans

une misérable petite boutique sur le quai, d'où il s'élançait chez

les journalistes, chez les auteurs, chez les imprimeurs, y achetant à

bas pris les livres qui leur étaient donnés, et gagnant ainsi quelque

dix ou vingt francs par jour. Riche de ses économies, il flairait les

besoins de chacun, il espionnait quelque bonne affaire, il escomptait

au taux de quinze ou vingt pour cent, chez les auteurs gênés, les

effets des libraires auxquels il allait le lendemain acheter, à prix

débattus au comptant, quelques bons livres demandés; puis il leur

rendait leurs propres effets au lieu d'argent. Il avait fait ses

études, et son instruction lui servait à éviter soigneusement la poésie

et les romans modernes. Il affectionnait les petites entreprises,

les livres d'utilité dont l'entière propriété coûtait mille francs

et qu'il pouvait exploiter à son gré, tels que l'_Histoire de France

mise à la portée des enfants_, la _Tenue des livres en vingt leçons_,

la _Botanique des jeunes filles_. Il avait laissé échapper déjà deux

ou trois bons livres, après avoir fait revenir vingt fois les auteurs

chez lui, sans se décider à leur acheter leur manuscrit. Quand on lui

reprochait sa couardise, il montrait la relation d'un fameux procès

dont le manuscrit, pris dans les journaux, ne lui coûtait rien, et lui

avait rapporté deux ou trois mille francs.

La Comédie humaine - Volume 08. Scènes de la vie de Province - Tome 04 · 第 20 / 56 段