toujours aperçu dans le même coin un jeune homme d'environ vingt-cinq
ans qui travaillait avec cette application soutenue que rien ne
distrait ni dérange, et à laquelle se reconnaissent les véritables
ouvriers littéraires. Ce jeune homme y venait sans doute depuis
long-temps, les employés et le bibliothécaire lui-même avaient pour lui
des complaisances; le bibliothécaire lui laissait emporter des livres
que Lucien voyait rapporter le lendemain par le studieux inconnu, dans
lequel le poète reconnaissait un frère de misère et d'espérance.
Petit, maigre et pâle, ce travailleur cachait un beau front sous une
épaisse chevelure noire assez mal tenue, il avait de belles mains,
il attirait le regard des indifférents par une vague ressemblance
avec le portrait de Bonaparte gravé d'après Robert Lefebvre. Cette
gravure est tout un poème de mélancolie ardente, d'ambition contenue,
d'activité cachée. Examinez-la bien? Vous y trouverez du génie et
de la discrétion, de la finesse et de la grandeur. Les yeux ont de
l'esprit comme des yeux de femme. Le coup d'œil est avide de l'espace
et désireux de difficultés à vaincre. Le nom de Bonaparte ne serait
pas écrit au-dessous, vous le contempleriez tout aussi longtemps.
Le jeune homme qui réalisait cette gravure avait ordinairement un
pantalon à pied dans des souliers à grosses semelles, une redingote
de drap commun, une cravate noire, un gilet de drap gris, mélangé de
blanc, boutonné jusqu'en haut, et un chapeau à bon marché. Son dédain
pour toute toilette inutile était visible. Ce mystérieux inconnu,
marqué du sceau que le génie imprime au front de ses esclaves, Lucien
le retrouvait chez Flicoteaux le plus régulier de tous les habitués;
il y mangeait pour vivre, sans faire attention à des aliments avec
lesquels il paraissait familiarisé, il buvait de l'eau. Soit à la
bibliothèque, soit chez Flicoteaux, il déployait en tout une sorte
de dignité qui venait sans doute de la conscience d'une vie occupée
par quelque chose de grand, et qui le rendait inabordable. Son regard
était penseur. La méditation habitait sur son beau front noblement
coupé. Ses yeux noirs et vifs, qui voyaient bien et promptement,
annonçaient une habitude d'aller au fond des choses. Simple en ses
gestes, il avait une contenance grave. Lucien éprouvait un respect
involontaire pour lui. Déjà plusieurs fois, l'un et l'autre ils
s'étaient mutuellement regardés comme pour se parler à l'entrée ou à
la sortie de la bibliothèque ou du restaurant, mais ni l'un ni l'autre
ils n'avaient osé. Ce silencieux jeune homme allait au fond de la
salle, dans la partie située en retour sur la place de la Sorbonne,
Lucien n'avait donc pu se lier avec lui, quoiqu'il se sentît porté vers
ce jeune travailleur en qui se trahissaient les indicibles symptômes
de la supériorité. L'un et l'autre, ainsi qu'ils le reconnurent plus
tard, ils étaient deux natures vierges et timides, adonnées à toutes
les peurs dont les émotions plaisent aux hommes solitaires. Sans leur
subite rencontre au moment du désastre qui venait d'arriver à Lucien,
peut-être ne se seraient-ils jamais mis en communication. Mais en
entrant dans la rue des Grès, Lucien aperçut le jeune inconnu qui
revenait de Sainte-Geneviève.
—La bibliothèque est fermée, je ne sais pourquoi, monsieur, lui dit-il.
En ce moment Lucien avait des larmes dans les yeux, il remercia
l'inconnu par un de ces gestes qui sont plus éloquents que le discours,
et qui, de jeune homme à jeune homme, ouvrent aussitôt les cœurs. Tous
deux descendirent la rue des Grès en se dirigeant vers la rue de La
Harpe.
—Je vais alors me promener au Luxembourg, dit Lucien. Quand on est
sorti, il est difficile de revenir travailler.
—On n'est plus dans le courant d'idées nécessaires, reprit l'inconnu.
Vous paraissez chagrin, monsieur?
—Il vient de m'arriver une singulière aventure, dit Lucien.
Il raconta sa visite sur le quai, puis celle au vieux libraire et les
propositions qu'il venait de recevoir; il se nomma, et dit quelques
mots de sa situation. Depuis un mois environ, il avait dépensé soixante
francs pour vivre, trente francs à l'hôtel, vingt francs au spectacle,
dix francs au cabinet littéraire, en tout cent vingt francs; il ne lui
restait plus que cent vingt francs.
—Monsieur, lui dit l'inconnu, votre histoire est la mienne et celle
de mille à douze cents jeunes gens qui, tous les ans, viennent de
la province à Paris. Nous ne sommes pas encore les plus malheureux.
Voyez-vous ce théâtre? dit-il en lui montrant les cimes de l'Odéon.
Un jour vint se loger, dans une des maisons qui sont sur la place,
un homme de talent qui avait roulé dans des abîmes de misère; marié,
surcroît de malheur qui ne nous afflige encore ni l'un ni l'autre, à
une femme qu'il aimait; pauvre ou riche, comme vous voudrez, de deux
enfants; criblé de dettes, mais confiant dans sa plume. Il présente
à l'Odéon une comédie en cinq actes, elle est reçue, elle obtient un
tour de faveur, les comédiens la répètent, et le directeur active
les répétitions. Ces cinq bonheurs constituent cinq drames encore
plus difficiles à réaliser que cinq actes à écrire. Le pauvre auteur,
logé dans un grenier que vous pouvez voir d'ici, épuise ses dernières
ressources pour vivre pendant la mise en scène de sa pièce, sa femme
met ses vêtements au Mont-de-Piété, la famille ne mange que du pain.
Le jour de la dernière répétition, la veille de la représentation, le
ménage devait cinquante francs dans le quartier, au boulanger, à la
laitière, au portier. Le poète avait conservé le strict nécessaire:
un habit, une chemise, un pantalon, un gilet et des bottes. Sûr du
succès, il vient embrasser sa femme, il lui annonce la fin de leurs
infortunes.—Enfin il n'y a plus rien contre nous! s'écrie-t-il.—Il
y a le feu, dit la femme, regarde, l'Odéon brûle. Monsieur, l'Odéon
brûlait. Ne vous plaignez donc pas. Vous avez des vêtements, vous
n'avez ni femme ni enfants, vous avez pour cent vingt francs de hasard
dans votre poche, et vous ne devez rien à personne. La pièce a eu cent
cinquante représentations au théâtre Louvois. Le roi a fait une pension
à l'auteur. Buffon l'a dit, le génie, c'est la patience. La patience
est en effet ce qui, chez l'homme, ressemble le plus au procédé que la
nature emploie dans ses créations. Qu'est-ce que l'Art, monsieur? c'est
la nature concentrée.
Les deux jeunes gens arpentaient alors le Luxembourg, Lucien apprit
bientôt le nom, devenu depuis célèbre, de l'inconnu qui s'efforçait de
le consoler. Ce jeune homme était Daniel d'Arthez, aujourd'hui l'un des
plus illustres écrivains de notre époque, et l'un des gens rares qui,
selon la belle pensée d'un poète, offrent
L'accord d'un beau talent et d'un beau caractère.
—On ne peut pas être grand homme à bon marché, lui dit Daniel de sa
voix douce. Le génie arrose ses œuvres de ses larmes. Le talent est une
créature morale qui a, comme tous les êtres, une enfance sujette à des
maladies. La Société repousse les talents incomplets comme la Nature
emporte les créatures faibles ou mal conformées. Qui veut s'élever
au-dessus des hommes doit se préparer à une lutte, ne reculer devant
aucune difficulté. Un grand écrivain est un martyr qui ne mourra pas,
voilà tout. Vous avez au front le sceau du génie, dit d'Arthez à Lucien
en lui jetant un regard qui l'enveloppa; si vous n'en avez pas au cœur
la volonté, si vous n'en avez pas la patience angélique, si à quelque
distance du but que vous mettent les bizarreries de la destinée vous
ne reprenez pas, comme les tortues en quelque pays qu'elles soient, le
chemin de votre infini, comme elles prennent celui de leur cher océan,
renoncez dès aujourd'hui.
—Vous vous attendez donc, vous, à des supplices? dit Lucien.
—A des épreuves en tout genre, à la calomnie, à la trahison, à
l'injustice de mes rivaux; aux effronteries, aux ruses, à l'âpreté du
commerce, répondit le jeune homme d'une voix résignée. Si votre œuvre
est belle, qu'importe une première perte...
—Voulez-vous lire et juger la mienne? dit Lucien.
—Soit, dit d'Arthez. Je demeure rue des Quatre-Vents, dans une maison
où l'un des hommes les plus illustres, un des plus beaux génies de
notre temps, un phénomène dans la science, Desplein, le plus grand
chirurgien connu, souffrit son premier martyre en se débattant avec les
premières difficultés de la vie et de la gloire à Paris. Ce souvenir
me donne tous les soirs la dose de courage dont j'ai besoin tous
les matins. Je suis dans cette chambre où il a souvent mangé, comme
Rousseau, du pain et des cerises, mais sans Thérèse. Venez dans une
heure, j'y serai.
Les deux poètes se quittèrent en se serrant la main avec une indicible
effusion de tendresse mélancolique. Lucien alla chercher son manuscrit.
Daniel d'Arthez alla mettre au Mont-de-Piété sa montre pour pouvoir
acheter deux falourdes, afin que son nouvel ami trouvât du feu chez
lui, car il faisait froid. Lucien fut exact et vit d'abord une maison
moins décente que son hôtel et qui avait une allée sombre, au bout
de laquelle se développait un escalier obscur. La chambre de Daniel
d'Arthez, située au cinquième étage, avait deux méchantes croisées
entre lesquelles était une bibliothèque en bois noirci, pleine de
cartons étiquetés. Une maigre couchette en bois peint, semblable aux
couchettes de collége, une table de nuit achetée d'occasion, et deux
fauteuils couverts en crin occupaient le fond de cette pièce tendue
d'un papier écossais verni par la fumée et par le temps. Une longue
table chargée de papiers était placée entre la cheminée et l'une des
croisées. En face de cette cheminée, il y avait une mauvaise commode
en bois d'acajou. Un tapis de hasard couvrait entièrement le carreau.
Ce luxe nécessaire évitait du chauffage. Devant la table, un vulgaire
fauteuil de bureau en basane rouge blanchie par l'usage, puis six
mauvaises chaises complétaient l'ameublement. Sur la cheminée, Lucien
aperçut un vieux flambeau de bouillotte à garde-vue, muni de quatre
bougies. Quand Lucien demanda la raison des bougies, en reconnaissant
en toutes choses les symptômes d'une âpre misère, d'Arthez lui répondit
qu'il lui était impossible de supporter l'odeur de la chandelle. Cette
circonstance indiquait une grande délicatesse de sens, l'indice d'une
exquise sensibilité.
La lecture dura sept heures. Daniel écouta religieusement, sans dire
un mot ni faire une observation, une des plus rares preuves de bon goût
que puissent donner les auteurs.
—Eh! bien, dit Lucien à Daniel en mettant le manuscrit sur la cheminée.
—Vous êtes dans une belle et bonne voie, répondit gravement le jeune
homme; mais votre œuvre est à remanier. Si vous voulez ne pas être
le singe de Walter Scott, il faut vous créer une manière différente,
et vous l'avez imité. Vous commencez, comme lui, par de longues
conversations pour poser vos personnages; quand ils ont causé, vous
faites arriver la description et l'action. Cet antagonisme nécessaire
à toute œuvre dramatique vient en dernier. Renversez-moi les termes du
problème. Remplacez ces diffuses causeries, magnifiques chez Scott,
mais sans couleur chez vous, par des descriptions auxquelles se prête
si bien notre langue. Que chez vous le dialogue soit la conséquence
attendue qui couronne vos préparatifs. Entrez tout d'abord dans
l'action. Prenez-moi votre sujet tantôt en travers, tantôt par la
queue; enfin variez vos plans, pour n'être jamais le même. Vous serez
neuf tout en adaptant à l'histoire de France la forme du drame dialogué
de l'Écossais. Walter Scott est sans passion, il l'ignore, ou peut-être
lui était-elle interdite par les mœurs hypocrites de son pays. Pour
lui, la femme est le devoir incarné. A de rares exceptions près, ses
héroïnes sont absolument les mêmes, il n'a eu pour elles qu'un seul
poncif, selon l'expression des peintres. Elles procèdent toutes de
Clarisse Harlowe; en les ramenant toutes à une idée, il ne pouvait que
tirer des exemplaires d'un même type variés par un coloriage plus ou
moins vif. La femme porte le désordre dans la société par la passion.
La passion a des accidents infinis. Peignez donc les passions, vous
aurez les ressources immenses dont s'est privé ce grand génie pour être
lu dans toutes les familles de la prude Angleterre. En France, vous
trouverez les fautes charmantes et les mœurs brillantes du catholicisme
à opposer aux sombres figures du calvinisme pendant la période la plus
passionnée de notre histoire. Chaque règne authentique, à partir de
Charlemagne, demandera tout au moins un ouvrage, et quelquefois quatre
ou cinq, comme pour Louis XIV, Henri IV, François Ier. Vous ferez ainsi
une histoire de France pittoresque où vous peindrez les costumes, les
meubles, les maisons, les intérieurs, la vie privée, tout en donnant
l'esprit du temps, au lieu de narrer péniblement des faits connus. Vous
avez un moyen d'être original en relevant les erreurs populaires qui
défigurent la plupart de nos rois. Osez, dans votre première œuvre,
rétablir la grande et magnifique figure de Catherine que vous avez
sacrifiée aux préjugés qui planent encore sur elle. Enfin peignez
Charles IX comme il était, et non comme l'ont fait les écrivains
protestants. Au bout de dix ans de persistance, vous aurez gloire et
fortune.
Il était alors neuf heures. Lucien imita l'action secrète de son futur
ami en lui offrant à dîner chez Édon, où il dépensa douze francs.
Pendant ce dîner Daniel livra le secret de ses espérances et de ses
études à Lucien. D'Arthez n'admettait pas de talent hors ligne sans de
profondes connaissances métaphysiques. Il procédait en ce moment au
dépouillement de toutes les richesses philosophiques des temps anciens
et modernes pour se les assimiler. Il voulait, comme Molière, être un
profond philosophe avant de faire des comédies. Il étudiait le monde
écrit et le monde vivant, la pensée et le fait. Il avait pour amis de
savants naturalistes, de jeunes médecins, des écrivains politiques et
des artistes, société de gens studieux, sérieux, pleins d'avenir. Il
vivait d'articles consciencieux et peu payés mis dans des dictionnaires
biographiques, encyclopédiques ou de sciences naturelles; il n'en
écrivait ni plus ni moins que ce qu'il en fallait pour vivre et pouvoir
suivre sa pensée. D'Arthez avait une œuvre d'imagination, entreprise
uniquement pour étudier les ressources de la langue. Ce livre, encore
inachevé, pris et repris par caprice, il le gardait pour les jours de
grande détresse. C'était une œuvre psychologique et de haute portée
sous la forme du roman. Quoique Daniel se découvrît modestement, il
parut gigantesque à Lucien. En sortant du restaurant, à onze heures,
Lucien s'était pris d'une vive amitié pour cette vertu sans emphase,
pour cette nature, sublime sans le savoir. Le poète ne discuta pas les
conseils de Daniel, il les suivit à la lettre. Ce beau talent déjà
mûri par la pensée et par une critique solitaire, inédite, faite pour
lui non pour autrui, lui avait tout à coup poussé la porte des plus
magnifiques palais de la fantaisie. Les lèvres du provincial avaient
été touchées d'un charbon ardent, et la parole du travailleur parisien
trouva dans le cerveau du poète d'Angoulême une terre préparée. Lucien
se mit à refondre son œuvre.
Heureux d'avoir rencontré dans le désert de Paris un cœur où abondaient
des sentiments généreux en harmonie avec les siens, le grand homme de
province fit ce que font tous les jeunes gens affamés d'affection:
il s'attacha comme une maladie chronique à d'Arthez, il alla le
chercher pour se rendre à la bibliothèque, il se promena près de lui
au Luxembourg par les belles journées, il l'accompagna tous les soirs
jusque dans sa pauvre chambre, après avoir dîné près de lui chez
Flicoteaux, enfin il se serra contre lui comme un soldat se pressait
sur son voisin dans les plaines glacées de la Russie. Pendant les
premiers jours de sa connaissance avec Daniel, Lucien ne remarqua pas
sans chagrin une certaine gêne causée par sa présence dès que les
intimes étaient réunis. Les discours de ces êtres supérieurs, dont lui
parlait d'Arthez avec un enthousiasme concentré, se tenaient dans les
bornes d'une réserve en désaccord avec les témoignages visibles de
leur vive amitié. Lucien sortait alors discrètement en ressentant une
sorte de peine causée par l'ostracisme dont il était l'objet et par
la curiosité qu'excitaient en lui ces personnages inconnus; car tous
s'appelaient par leurs noms de baptême. Tous portaient au front, comme
d'Arthez, le sceau d'un génie spécial. Après de secrètes oppositions
combattues à son insu par Daniel, Lucien fut enfin jugé digne d'entrer
dans ce Cénacle de grands esprits. Lucien put dès lors connaître ces
personnes unies par les plus vives sympathies, par le sérieux de leur
existence intellectuelle, et qui se réunissaient presque tous les
soirs chez d'Arthez. Tous pressentaient en lui le grand écrivain:
ils le regardaient comme leur chef depuis qu'ils avaient perdu l'un
des esprits les plus extraordinaires de ce temps, un génie mystique,
leur premier chef, qui, pour des raisons inutiles à rapporter, était
retourné dans sa province, et dont Lucien entendait souvent parler
sous le nom de Louis. On comprendra facilement combien ces personnages
avaient dû réveiller l'intérêt et la curiosité d'un poète, à
l'indication de ceux qui depuis ont conquis, comme d'Arthez, toute leur
gloire; car plusieurs succombèrent.
Parmi ceux qui vivent encore était Horace Bianchon, alors interne à
l'Hôtel-Dieu, devenu depuis l'un des flambeaux de l'École de Paris,
et trop connu maintenant pour qu'il soit nécessaire de peindre sa
personne ou d'expliquer son caractère et la nature de son esprit. Puis
venait Léon Giraud, ce profond philosophe, ce hardi théoricien qui
remue tous les systèmes, les juge, les exprime, les formule et les
traîne aux pieds de son idole, l'HUMANITÉ; toujours grand, même dans
ses erreurs, ennoblies par sa bonne foi. Ce travailleur intrépide,
ce savant consciencieux, est devenu chef d'une école morale et
politique sur le mérite de laquelle le temps seul pourra prononcer. Si
ses convictions lui ont fait une destinée en des régions étrangères
à celles où ses camarades se sont élancés, il n'en est pas moins
resté leur fidèle ami. L'Art était représenté par Joseph Bridau, l'un
des meilleurs peintres de la jeune École. Sans les malheurs secrets
auxquels le condamne une nature trop impressionnable, Joseph, dont le
dernier mot n'est d'ailleurs pas dit, aurait pu continuer les grands
maîtres de l'école italienne: il a le dessin de Rome et la couleur de
Venise; mais l'amour le tue et ne traverse pas que son cœur: l'amour
lui lance ses flèches dans le cerveau, lui dérange sa vie et lui fait
faire les plus étranges zigzags. Si sa maîtresse éphémère le rend ou
trop heureux ou trop misérable, Joseph enverra pour l'exposition tantôt
des esquisses où la couleur empâte le dessin, tantôt des tableaux qu'il
a voulu finir sous le poids de chagrins imaginaires, et où le dessin
l'a si bien préoccupé que la couleur, dont il dispose à son gré, ne
s'y retrouve pas. Il trompe incessamment et le public et ses amis.
Hoffmann l'eût adoré pour ses pointes poussées avec hardiesse dans le
champ des Arts, pour ses caprices, pour sa fantaisie. Quand il est
complet, il excite l'admiration, il la savoure, et s'effarouche alors
de ne plus recevoir d'éloges pour les œuvres manquées où les yeux de
son âme voient tout ce qui est absent pour l'œil du public. Fantasque
au suprême degré, ses amis lui ont vu détruire un tableau achevé auquel
il trouvait l'air trop peigné.—C'est trop fait, disait-il, c'est
trop écolier. Original et sublime parfois, il a tous les malheurs et
toutes les félicités des organisations nerveuses, chez lesquelles la
perfection tourne en maladie. Son esprit est frère de celui de Sterne,
mais sans le travail littéraire. Ses mots, ses jets de pensée ont une
saveur inouïe. Il est éloquent et sait aimer, mais avec ses caprices,
qu'il porte dans les sentiments comme dans son _faire_. Il était
cher au Cénacle précisément à cause de ce que le monde bourgeois eût
appelé ses défauts. Enfin Fulgence Ridal, l'un des auteurs de notre
temps qui ont le plus de verve comique, un poète insouciant de gloire,
ne jetant sur le théâtre que ses productions les plus vulgaires, et
gardant dans le sérail de son cerveau, pour lui, pour ses amis, les
plus jolies scènes; ne demandant au public que l'argent nécessaire
à son indépendance, et ne voulant plus rien faire dès qu'il l'aura
obtenu. Paresseux et fécond comme Rossini, obligé, comme les grands
poètes comiques, comme Molière et Rabelais, de considérer toute chose,
à l'endroit du pour et à l'envers du contre, il était sceptique, il
pouvait rire et riait de tout. Fulgence Ridal est un grand philosophe
pratique. Sa science du monde, son génie d'observation, son dédain de
la gloire, qu'il appelle la parade, ne lui ont point desséché le cœur.
Aussi actif pour autrui qu'il est indifférent à ses intérêts, s'il
marche, c'est pour un ami. Pour ne pas mentir à son masque vraiment
rabelaisien, il ne hait pas la bonne chère et ne la recherche point,
il est à la fois mélancolique et gai. Ses amis le nomment le _chien du
régiment_, rien ne le peint mieux que ce sobriquet. Trois autres, au
moins aussi supérieurs que ces quatre amis peints de profil, devaient
succomber par intervalles: Meyraux d'abord, qui mourut après avoir
ému la célèbre dispute entre Cuvier et Geoffroy-Saint-Hilaire, grande
question qui devait partager le monde scientifique entre ces deux
génies égaux, quelques mois avant la mort de celui qui tenait pour
une science étroite et analyste contre le panthéiste qui vit encore
et que l'Allemagne révère. Meyraux était l'ami de ce Louis qu'une
mort anticipée allait bientôt ravir au monde intellectuel. A ces deux
hommes, tous deux marqués par la mort, tous deux obscurs aujourd'hui
malgré l'immense portée de leur savoir et de leur génie, il faut
joindre Michel Chrestien, républicain d'une haute portée qui rêvait
la fédération de l'Europe et qui fut en 1830 pour beaucoup dans le
mouvement moral des Saint-Simoniens. Homme politique de la force de
Saint-Just et de Danton, mais simple et doux comme une jeune fille,
plein d'illusions et d'amour, doué d'une voix mélodieuse qui aurait
ravi Mozart, Weber ou Rossini, et chantant certaines chansons de
Béranger à enivrer le cœur de poésie, d'amour ou d'espérance, Michel
Chrestien, pauvre comme Lucien, comme Daniel, comme tous ses amis,
gagnait sa vie avec une insouciance diogénique. Il faisait des tables
de matières pour de grands ouvrages, des prospectus pour les libraires,
muet d'ailleurs sur ses doctrines comme est muette une tombe sur les
secrets de la mort. Ce gai bohémien de l'intelligence, ce grand homme
d'État, qui peut-être eût changé la face du monde, mourut au cloître
Saint-Méry comme un simple soldat. La balle de quelque négociant tua là
l'une des plus nobles créatures qui foulassent le sol français. Michel
Chrestien périt pour d'autres doctrines que les siennes. Sa fédération
menaçait beaucoup plus que la propagande républicaine l'aristocratie
européenne; elle était plus rationnelle et moins folle que les
affreuses idées de liberté indéfinie proclamées par les jeunes insensés
qui se portent héritiers de la Convention. Ce noble plébéien fut pleuré
de tous ceux qui le connaissaient; il n'est aucun d'eux qui ne songe,
et souvent, à ce grand homme politique inconnu.