Ce jeune homme, le premier avec lequel le poète d'Angoulême put

échanger quelques paroles, au bout d'une semaine de petits soins, de

paroles et d'observations échangées, se nommait Étienne Lousteau. Comme

Lucien, Étienne avait quitté sa province, une ville du Berry, depuis

deux ans. Son geste animé, son regard brillant, sa parole brève par

moments, trahissaient une amère connaissance de la vie littéraire.

Étienne était venu de Sancerre, sa tragédie en poche, attiré par ce qui

poignait Lucien: la gloire, le pouvoir et l'argent. Ce jeune homme,

qui dîna d'abord quelques jours de suite, ne se montra bientôt plus

que de loin en loin. Après cinq ou six jours d'absence, en retrouvant

une fois son poète, Lucien espérait le revoir le lendemain; mais le

lendemain la place était prise par un inconnu. Quand, entre jeunes

gens, on s'est vu la veille, le feu de la conversation d'hier se

reflète sur celle d'aujourd'hui; mais ces intervalles obligeaient

Lucien à rompre chaque fois la glace, et retardaient d'autant une

intimité qui, durant les premières semaines, fit peu de progrès.

Après avoir interrogé la dame du comptoir, Lucien apprit que son ami

futur était rédacteur d'un petit journal, où il faisait des articles

sur les livres nouveaux, et rendait compte des pièces jouées à

l'Ambigu-Comique, à la Gaieté, au Panorama-Dramatique. Ce jeune homme

devint tout à coup un personnage aux yeux de Lucien, qui compta bien

engager la conversation avec lui d'une manière un peu plus intime,

et faire quelques sacrifices pour obtenir une amitié si nécessaire

à un débutant. Le journaliste resta quinze jours absent. Lucien ne

savait pas encore qu'Étienne ne dînait chez Flicoteaux que quand il

était sans argent, ce qui lui donnait cet air sombre et désenchanté,

cette froideur à laquelle Lucien opposait de flatteurs sourires et de

douces paroles. Néanmoins cette liaison exigeait de mûres réflexions,

car ce journaliste obscur paraissait mener une vie coûteuse, mélangée

de petits-verres, de tasses de café, de bols de punch, de spectacles

et de soupers. Or, pendant les premiers jours de son installation

dans le quartier, la conduite de Lucien fut celle d'un pauvre enfant

étourdi par sa première expérience de la vie parisienne. Aussi,

après avoir étudié le prix des consommations et soupesé sa bourse,

Lucien n'osa-t-il pas prendre les allures d'Étienne, en craignant de

recommencer les bévues dont il se repentait encore. Toujours sous le

joug des religions de la province, ses deux anges gardiens, Ève et

David, se dressaient à la moindre pensée mauvaise, et lui rappelaient

les espérances mises en lui, le bonheur dont il était comptable à sa

vieille mère, et toutes les promesses de son génie. Il passait ses

matinées à la bibliothèque Sainte-Geneviève à étudier l'histoire. Ses

premières recherches lui avaient fait apercevoir d'effroyables erreurs

dans son roman de l'Archer de Charles IX. La bibliothèque fermée,

il venait dans sa chambre humide et froide corriger son ouvrage, y

recoudre, y supprimer des chapitres entiers. Après avoir dîné chez

Flicoteaux, il descendait au passage du Commerce, lisait au cabinet

littéraire de Blosse les œuvres de la littérature contemporaine, les

journaux, les recueils périodiques, les livres de poésie pour se mettre

au courant du mouvement de l'intelligence, et regagnait son misérable

hôtel vers minuit sans avoir usé de bois ni de lumière. Ces lectures

changeaient si énormément ses idées, qu'il revit son recueil de

sonnets sur les fleurs, ses chères Marguerites, et les retravailla si

bien qu'il n'y eut pas cent vers de conservés. Ainsi, d'abord, Lucien

mena la vie innocente et pure des pauvres enfants de la province qui

trouvent du luxe chez Flicoteaux en le comparant à l'ordinaire de la

maison paternelle, qui se récréent par de lentes promenades sous les

allées du Luxembourg en y regardant les jolies femmes d'un œil oblique

et le cœur gros de sang, qui ne sortent pas du quartier, et s'adonnent

saintement au travail en songeant à leur avenir. Mais Lucien, né

poète, soumis bientôt à d'immenses désirs, se trouva sans force contre

les séductions des affiches de spectacle. Le Théâtre-Français, le

Vaudeville, les Variétés, l'Opéra-Comique, où il allait au parterre,

lui enlevèrent une soixantaine de francs. Quel étudiant pouvait

résister au bonheur de voir Talma dans les rôles qu'il a illustrés?

Le théâtre, ce premier amour de tous les esprits poétiques, fascina

Lucien. Les acteurs et les actrices lui semblaient des personnages

imposants; il ne croyait pas à la possibilité de franchir la rampe et

de les voir familièrement. Ces auteurs de ses plaisirs étaient pour

lui des êtres merveilleux que les journaux traitaient comme les grands

intérêts de l'État. Être auteur dramatique, se faire jouer, quel

rêve caressé! Ce rêve, quelques audacieux, comme Casimir Delavigne,

le réalisaient! Ces fécondes pensées, ces moments de croyance en soi

suivis de désespoir agitèrent Lucien et le maintinrent dans la sainte

voie du travail et de l'économie, malgré les grondements sourds de

plus d'un fanatique désir. Par excès de sagesse, il se défendit de

pénétrer dans le Palais-Royal, ce lieu de perdition où, pendant une

seule journée, il avait dépensé cinquante francs chez Véry, et près

de cinq cents francs en habits. Aussi quand il cédait à la tentation

de voir Fleury, Talma, les deux Baptiste, ou Michot, n'allait-il pas

plus loin que l'obscure galerie où l'on faisait queue dès cinq heures

et demie, et où les retardataires étaient obligés d'acheter pour dix

sous une place auprès du bureau. Souvent, après être resté là pendant

deux heures, ces mots: _il n'y a plus de billets!_ retentissaient à

l'oreille de plus d'un étudiant désappointé. Après le spectacle,

Lucien revenait les yeux baissés, ne regardant point dans les rues

alors meublées de séductions vivantes. Peut-être lui arriva-t-il

quelques-unes de ces aventures d'une excessive simplicité, mais qui

prennent une place immense dans les jeunes imaginations timorées.

Effrayé de la baisse de ses capitaux, un jour où il compta ses écus,

Lucien eut des sueurs froides en songeant à la nécessité de s'enquérir

d'un libraire et de chercher quelques travaux payés. Le jeune

journaliste dont il s'était fait, à lui seul, un ami, ne venait plus

chez Flicoteaux. Lucien attendait un hasard qui ne se présentait pas.

A Paris, il n'y a de hasard que pour les gens extrêmement répandus; le

nombre des relations y augmente les chances du succès en tout genre, et

le hasard aussi est du côté des gros bataillons. En homme chez qui la

prévoyance des gens de la province subsistait encore, Lucien ne voulut

pas arriver au moment où il n'aurait plus que quelques écus: il résolut

d'affronter les libraires.

Par une assez froide matinée du mois de septembre, il descendit la rue

de la Harpe, ses deux manuscrits sous le bras. Il chemina jusqu'au

quai des Augustins, se promena le long du trottoir en regardant

alternativement l'eau de la Seine et les boutiques des libraires, comme

si un bon génie lui conseillait de se jeter à l'eau plutôt que de se

jeter dans la littérature. Après des hésitations poignantes, après

un examen approfondi des figures plus ou moins tendres, récréatives,

refrognées, joyeuses ou tristes qu'il observait à travers les vitres ou

sur le seuil des portes, il avisa une maison devant laquelle des commis

empressés emballaient des livres. Il s'y faisait des expéditions,

les murs étaient couverts d'affiches. _En vente_: LE SOLITAIRE, _par

M. le vicomte d'Arlincourt. Troisième édition._ LÉONIDE, _par Victor

Ducange; cinq volumes in 12 imprimés sur papier fin. Prix, 12 francs._

INDUCTIONS MORALES, _par Kératry_.

—Ils sont heureux ceux-là! se disait Lucien.

L'affiche, création neuve et originale du fameux Ladvocat, florissait

alors pour la première fois sur les murs. Paris fut bientôt bariolé

par les imitateurs de ce procédé d'annonce, la source d'un des revenus

publics. Enfin le cœur gonflé de sang et d'inquiétude, Lucien, si grand

naguère à Angoulême et à Paris si petit, se coula le long des maisons

et rassembla son courage pour entrer dans cette boutique encombrée

de commis, de chalands, de libraires!—Et peut-être d'auteurs, pensa

Lucien.

—Je voudrais parler à monsieur Vidal ou à monsieur Porchon, dit-il à un

commis.

Il avait lu sur l'enseigne en grosses lettres: VIDAL ET PORCHON,

_libraires-commissionnaires pour la France et l'étranger_.

—Ces messieurs sont tous deux en affaires, lui répondit un commis

affairé.

—J'attendrai.

On le laissa dans la boutique où il examina les ballots; il resta deux

heures occupé à regarder les titres, à ouvrir les livres, à lire des

pages çà et là. Lucien finit par s'appuyer l'épaule à un vitrage garni

de petits rideaux verts, derrière lequel il soupçonna que se tenait ou

Vidal ou Porchon, et il entendit la conversation suivante.

—Voulez-vous m'en prendre cinq cents exemplaires? je vous les passe

alors à cinq francs et vous donne double treizième.

—A quel prix ça les mettrait-il?

—A seize sous de moins.

—Quatre francs quatre sous, dit Vidal ou Porchon à celui qui offrait

ses livres.

—Oui, répondit le vendeur.

—En compte? demanda l'acheteur.

—Vieux farceur! et vous me régleriez dans dix-huit mois, en billets à

un an?

—Non, réglés immédiatement, répondit Vidal ou Porchon.

—A quel terme, neuf mois? demanda le libraire ou l'auteur qui offrait

sans doute un livre.

—Non, mon cher, à un an, répondit l'un des deux

libraires-commissionnaires.

Il y eut un moment de silence.

—Vous m'égorgez, s'écria l'inconnu.

—Mais, aurons-nous placé dans un an cinq cents exemplaires de

_Léonide_? répondit le libraire-commissionnaire à l'éditeur de Victor

Ducange. Si les livres allaient au gré des éditeurs, nous serions

millionnaires, mon cher maître; mais ils vont au gré du public. On

donne les romans de Walter Scott à dix-huit sous le volume, trois

livres douze sous l'exemplaire, et vous voulez que je vende vos

bouquins plus cher? Si vous voulez que je vous pousse ce roman-là,

faites moi des avantages.—Vidal!

Un gros homme quitta la caisse et vint, une plume passée entre son

oreille et sa tête.

—Dans ton dernier voyage, combien as-tu placé de Ducange? lui demanda

Porchon.

—J'ai _fait deux cents Petit Vieillard de Calais_; mais il a fallu,

pour les placer, déprécier deux autres ouvrages sur lesquels on ne nous

faisait pas de si fortes remises, et qui sont devenus de fort jolis

_rossignols_.

Plus tard Lucien apprit que ce sobriquet de rossignol était donné par

les libraires aux ouvrages qui restent perchés sur les casiers dans les

profondes solitudes de leurs magasins.

—Tu sais d'ailleurs, reprit Vidal, que Picard prépare des romans.

On nous promet vingt pour cent de remise sur le prix ordinaire de

librairie, afin d'organiser un succès.

—Hé! bien, à un an, répondit piteusement l'éditeur foudroyé par la

dernière observation confidentielle de Vidal à Porchon.

—Est-ce dit? demanda nettement Porchon à l'inconnu.

—Oui.

Le libraire sortit. Lucien entendit Porchon disant à Vidal:—Nous en

avons trois cents exemplaires de demandés, nous lui allongerons son

règlement, nous vendrons les Léonide cent sous à l'unité, nous nous les

ferons régler à six mois, et...

—Et, dit Vidal, voilà quinze cents francs de gagnés.

—Oh! j'ai bien vu qu'il était gêné.

—Il s'enfonce! il paye quatre mille francs à Ducange pour deux mille

exemplaires.

Lucien arrêta Vidal en bouchant la petite porte de cette cage.

—Messieurs, dit-il aux deux associés, j'ai l'honneur de vous saluer.

Les libraires le saluèrent à peine.

—Je suis auteur d'un roman sur l'histoire de France, à la manière

de Walter Scott et qui a pour titre l'Archer de Charles IX; je vous

propose d'en faire l'acquisition.

Porchon jeta sur Lucien un regard sans chaleur en posant sa plume sur

son pupitre.

Vidal, lui, regarda l'auteur d'un air brutal, et lui

répondit:—Monsieur, nous ne sommes pas libraires-éditeurs, nous sommes

libraires-commissionnaires. Quand nous faisons des livres pour notre

compte, ils constituent des opérations que nous entreprenons alors avec

des _noms faits_, nous n'achetons d'ailleurs que des livres sérieux,

des histoires, des résumés.

—Mais mon livre est très-sérieux, il s'agit de peindre sous son vrai

jour la lutte des catholiques qui tenaient pour le gouvernement absolu,

et des protestants qui voulaient établir la république.

—Monsieur Vidal! cria un commis.

Vidal s'esquiva.

—Je ne vous dis pas, monsieur, que votre livre ne soit pas un

chef-d'œuvre, reprit Porchon en faisant un geste assez impoli, mais

nous ne nous occupons que des livres fabriqués. Allez voir ceux qui

achètent des manuscrits, le père Doguereau, rue du Coq, auprès du

Louvre, il est un de ceux qui font le roman. Si vous aviez parlé plus

tôt, vous venez de voir Pollet, le concurrent de Doguereau, et des

libraires des Galeries-de-Bois.

—Monsieur, j'ai un recueil de poésie...

—Monsieur Porchon! cria-t-on.

—De la poésie, s'écria Porchon en colère. Et pour qui me prenez-vous?

ajouta-t-il en lui riant au nez et disparaissant dans son

arrière-boutique.

Lucien traversa le Pont-Neuf en proie à mille réflexions. Ce qu'il

avait compris de cet argot commercial lui fit deviner que, pour ces

libraires, les livres étaient comme des bonnets de coton pour des

bonnetiers, une marchandise à vendre cher, à acheter bon marché.

—Je me suis trompé, se dit-il frappé néanmoins du brutal et matériel

aspect que prenait la littérature.

Il avisa rue du Coq une boutique modeste devant laquelle il avait déjà

passé, sur laquelle étaient peints en lettres jaunes, sur un fond

vert, ces mots: DOGUEREAU, LIBRAIRE. Il se souvint d'avoir vu ces mots

répétés au bas du frontispice de plusieurs des romans qu'il avait lus

au cabinet littéraire de Blosse. Il entra non sans cette trépidation

intérieure que cause à tous les hommes d'imagination la certitude d'une

lutte. Il trouva dans la boutique un singulier vieillard, l'une des

figures originales de la librairie sous l'Empire. Doguereau portait un

habit noir à grandes basques carrées, et la mode taillait alors les

fracs en queue de morue. Il avait un gilet d'étoffe commune à carreaux

de diverses couleurs d'où pendaient, à l'endroit du gousset, une chaîne

d'acier et une clef de cuivre qui jouaient sur une vaste culotte noire.

La montre devait avoir la grosseur d'un oignon. Ce costume était

complété par des bas drapés, couleur gris de fer, et par des souliers

ornés de boucles en argent. Le vieillard avait la tête nue, décorée de

cheveux grisonnants, et assez poétiquement épars. Le père Doguereau,

comme l'avait surnommé Porchon, tenait par l'habit, par la culotte

et par les souliers au professeur de belles-lettres, et au marchand

par le gilet, la montre et les bas. Sa physionomie ne démentait point

cette singulière alliance: il avait l'air magistral, dogmatique, la

figure creusée du maître de rhétorique, et les yeux vifs, la bouche

soupçonneuse, l'inquiétude vague du libraire.

—Monsieur Doguereau? dit Lucien.

—C'est moi, monsieur...

—Je suis auteur d'un roman, dit Lucien.

—Vous êtes bien jeune, dit le libraire.

—Mais, monsieur, mon âge ne fait rien à l'affaire.

—C'est juste, dit le vieux libraire en prenant le manuscrit. Ah,

diantre! L'Archer de Charles IX, un bon titre. Voyons, jeune homme,

dites-moi votre sujet en deux mots.

—Monsieur, c'est une œuvre historique dans le genre de Walter Scott, où

le caractère de la lutte entre les protestants et les catholiques est

présenté comme un combat entre deux systèmes de gouvernement, et où le

trône était sérieusement menacé. J'ai pris parti pour les catholiques.

—Hé! mais, jeune homme, voilà des idées. Eh! bien, je lirai votre

ouvrage, je vous le promets. J'aurais mieux aimé un roman dans le genre

de madame Radcliffe; mais si vous êtes travailleur, si vous avez un peu

de style, de la conception, des idées, l'art de la mise en scène, je ne

demande pas mieux que de vous être utile. Que nous faut-il?.... de bons

manuscrits.

—Quand pourrai-je venir?

—Je vais ce soir à la campagne, je serai de retour après-demain,

j'aurai lu votre ouvrage, et s'il me va, nous pourrons traiter le jour

même.

Lucien, le voyant si bonhomme, eut la fatale idée de sortir le

manuscrit des Marguerites.

—Monsieur, j'ai fait aussi un recueil de vers...

—Ah! vous êtes poète, je ne veux plus de votre roman, dit le vieillard

en lui tendant le manuscrit. Les rimailleurs échouent quand ils veulent

faire de la prose. En prose, il n'y a pas de chevilles, il faut

absolument dire quelque chose.

—Mais, monsieur, Walter Scott a fait des vers aussi.....

—C'est vrai, dit Doguereau qui se radoucit, devina la pénurie du jeune

homme, et garda le manuscrit. Où demeurez-vous? j'irai vous voir.

Lucien donna son adresse, sans soupçonner chez ce vieillard la moindre

arrière-pensée, il ne reconnaissait pas en lui le libraire de la

vieille école, un homme du temps où les libraires souhaitaient tenir

dans un grenier et sous clef Voltaire et Montesquieu mourant de faim.

—Je reviens précisément par le quartier latin, lui dit le vieux

libraire après avoir lu l'adresse.

—Le brave homme! pensa Lucien en saluant le libraire. J'ai donc

rencontré un ami de la jeunesse, un connaisseur qui sait quelque chose.

Parlez-moi de celui-là? Je le disais bien à David: le talent parvient

facilement à Paris.

Lucien revint heureux et léger, il rêvait la gloire. Sans plus songer

aux sinistres paroles qui venaient de frapper son oreille dans le

comptoir de Vidal et Porchon, il se voyait riche d'au moins douze cents

francs. Douze cents francs représentaient une année de séjour à Paris,

une année pendant laquelle il préparerait de nouveaux ouvrages. Combien

de projets bâtis sur cette espérance? Combien de douces rêveries en

voyant sa vie assise sur le travail? Il se casa, s'arrangea, peu s'en

fallut qu'il ne fît quelques acquisitions. Il ne trompa son impatience

que par des lectures constantes au cabinet de Blosse. Deux jours après,

le vieux Doguereau, surpris du style que Lucien avait dépensé dans sa

première œuvre, enchanté de l'exagération des caractères qu'admettait

l'époque où se développait le drame, frappé de la fougue d'imagination

avec laquelle un jeune auteur dessine toujours son premier plan, il

n'était pas gâté, le père Doguereau! vint à l'hôtel où demeurait

son Walter Scott en herbe. Il était décidé à payer mille francs la

propriété entière de l'Archer de Charles IX, et à lier Lucien par un

traité pour plusieurs ouvrages. En voyant l'hôtel, le vieux renard se

ravisa.—Un jeune homme logé là n'a que des goûts modestes, il aime

l'étude, le travail; je peux ne lui donner que huit cents francs.

L'hôtesse, à laquelle il demanda monsieur Lucien de Rubempré, lui

répondit:—Au quatrième! Le libraire leva le nez, et n'aperçut que le

ciel au-dessus du quatrième.—Ce jeune homme, pensa-t-il, est joli

garçon, il est même très-beau; s'il gagnait trop d'argent, il se

dissiperait, il ne travaillerait plus. Dans notre intérêt commun, je

lui offrirai six cents francs; mais en argent, pas de billets. Il

monta l'escalier, frappa trois coups à la porte de Lucien, qui vint

ouvrir. La chambre était d'une nudité désespérante. Il y avait sur la

table un bol de lait et une flûte de deux sous. Ce dénûment du génie

frappa le bonhomme Doguereau.

—Qu'il conserve, pensa-t-il, ces mœurs simples, cette frugalité, ces

modestes besoins. J'éprouve du plaisir à vous voir, dit-il à Lucien.

Voilà, monsieur, comment vivait Jean-Jacques, avec lequel vous aurez

plus d'un rapport. Dans ces logements-ci brille le feu du génie et

se composent les bons ouvrages. Voilà comment devraient vivre les

gens de lettres, au lieu de faire ripaille dans les cafés, dans les

restaurants, d'y perdre leur temps, leur talent et notre argent. Il

s'assit. Jeune homme, votre roman n'est pas mal. J'ai été professeur

de rhétorique, je connais l'histoire de France; il y a d'excellentes

choses. Enfin vous avez de l'avenir.

—Ah! monsieur.

—Non, je vous le dis, nous pouvons faire des affaires ensemble. Je vous

achète votre roman...

Le cœur de Lucien s'épanouit, il palpitait d'aise, il allait entrer

dans le monde littéraire, il serait enfin imprimé.

—Je vous l'achète quatre cents francs, dit Doguereau d'un ton mielleux

et en regardant Lucien d'un air qui semblait annoncer un effort de

générosité.

—Le volume? dit Lucien.

—Le roman, dit Doguereau sans s'étonner de la surprise de Lucien. Mais,

ajouta-t-il, ce sera comptant. Vous vous engagerez à m'en faire deux

par an pendant six ans. Si le premier s'épuise en six mois, je vous

payerai les suivants six cents francs. Ainsi, à deux par an, vous aurez

cent francs par mois, vous aurez votre vie assurée, vous serez heureux.

J'ai des auteurs que je ne paye que trois cents francs par roman. Je

donne deux cents francs pour une traduction de l'anglais. Autrefois, ce

prix eût été exorbitant.

—Monsieur, nous ne pourrons pas nous entendre, je vous prie de me

rendre mon manuscrit, dit Lucien glacé.

—Le voilà, dit le vieux libraire. Vous ne connaissez pas les affaires,

monsieur. En publiant le premier roman d'un auteur, un éditeur doit

risquer seize cents francs d'impression et de papier. Il est plus

facile de faire un roman que de trouver une pareille somme. J'ai cent

manuscrits de romans chez moi, et n'ai pas cent soixante mille francs

dans ma caisse. Hélas! je n'ai pas gagné cette somme depuis vingt ans

que je suis libraire. On ne fait donc pas fortune au métier d'imprimer

des romans. Vidal et Porchon ne nous les prennent qu'à des conditions

qui deviennent de jour en jour plus onéreuses pour nous. Là où vous

risquez votre temps, je dois, moi, débourser deux mille francs. Si

nous sommes trompés, car _habent sua fata libelli_, je perds deux

mille francs; quant à vous, vous n'avez qu'à lancer une ode contre la

stupidité publique. Après avoir médité sur ce que j'ai l'honneur de

vous dire, vous viendrez me revoir.—Vous reviendrez à moi, répéta le

libraire avec autorité pour répondre à un geste plein de superbe que

Lucien laissa échapper. Loin de trouver un libraire qui veuille risquer

deux mille francs pour un jeune inconnu, vous ne trouverez pas un

commis qui se donne la peine de lire votre griffonnage. Moi, qui l'ai

lu, je puis vous y signaler plusieurs fautes de français. Vous avez

mis _observer_ pour _faire observer_, et _malgré que_. Malgré veut un

régime direct. Lucien parut humilié.—Quand je vous reverrai, vous aurez

perdu cent francs, ajouta-t-il, je ne vous donnerai plus alors que

cent écus. Il se leva, salua, mais sur le pas de la porte il dit:—Si

vous n'aviez pas du talent, de l'avenir, si je ne m'intéressais pas

aux jeunes gens studieux, je ne vous aurais pas proposé de si belles

conditions. Cent francs par mois! Songez-y. Après tout, un roman dans

un tiroir, ce n'est pas comme un cheval à l'écurie, ça ne mange pas de

pain. A la vérité, ça n'en donne pas non plus!

Lucien prit son manuscrit, le jeta par terre en s'écriant:—J'aime mieux

le brûler, monsieur!

—Vous avez une tête de poète, dit le vieillard.

Lucien dévora sa flûte, lappa son lait et descendit. Sa chambre n'était

pas assez vaste, il y aurait tourné sur lui-même comme un lion dans sa

cage au Jardin-des-Plantes.

La Comédie humaine - Volume 08. Scènes de la vie de Province - Tome 04 · 第 16 / 56 段