faisaient régner la paix entre les idées et les doctrines les plus
opposées. Daniel d'Arthez, gentilhomme picard, tenait pour la Monarchie
avec une conviction égale à celle qui faisait tenir Michel Chrestien
à son fédéralisme européen. Fulgence Ridal se moquait des doctrines
philosophiques de Léon Giraud, qui lui-même prédisait à d'Arthez la
fin du christianisme et de la Famille. Michel Chrestien, qui croyait
à la religion du Christ, le divin législateur de l'Égalité, défendait
l'immortalité de l'âme contre le scalpel de Bianchon, l'analyste par
excellence. Tous discutaient sans disputer. Ils n'avaient point de
vanité, étant eux-mêmes leur auditoire. Ils se communiquaient leurs
travaux, et se consultaient avec l'adorable bonne foi de la jeunesse.
S'agissait-il d'une affaire sérieuse? l'opposant quittait son opinion
pour entrer dans les idées de son ami, d'autant plus apte à l'aider,
qu'il était impartial dans une cause ou dans une œuvre en dehors de ses
idées. Presque tous avaient l'esprit doux et tolérant, deux qualités
qui prouvaient leur supériorité. L'Envie, cet horrible trésor de nos
espérances trompées, de nos talents avortés, de nos succès manqués,
de nos prétentions blessées, leur était inconnue. Tous marchaient
d'ailleurs dans des voies différentes. Aussi, ceux qui furent admis,
comme Lucien, dans leur société, se sentaient-ils à l'aise. Le vrai
talent est toujours bon enfant et candide, ouvert, point gourmé; chez
lui, l'épigramme caresse l'esprit, et ne vise jamais l'amour-propre.
Une fois la première émotion que cause le respect dissipée, on
éprouvait des douceurs infinies auprès de ces jeunes gens d'élite. La
familiarité n'excluait pas la conscience que chacun avait de sa valeur,
chacun sentait une profonde estime pour son voisin; enfin, chacun se
sentant de force à être à son tour le bienfaiteur ou l'obligé, tout
le monde acceptait sans façon. Les conversations pleines de charmes
et sans fatigue, embrassaient les sujets les plus variés. Légers à la
manière des flèches, les mots allaient à fond tout en allant vite. La
grande misère extérieure et la splendeur des richesses intellectuelles
produisaient un singulier contraste. Là, personne ne pensait aux
réalités de la vie que pour en tirer d'amicales plaisanteries. Par
une journée où le froid se fit prématurément sentir, cinq des amis de
d'Arthez arrivèrent ayant eu chacun la même pensée, tous apportaient
du bois sous leur manteau, comme dans ces repas champêtres où, chaque
invité devant fournir son plat, tout le monde donne un pâté. Tous doués
de cette beauté morale qui réagit sur la forme, et qui, non moins
que les travaux et les veilles, dore les jeunes visages d'une teinte
divine, ils offraient ces traits un peu tourmentés que la pureté de la
vie et le feu de la pensée régularisent et purifient. Leurs fronts se
recommandaient par une ampleur poétique. Leurs yeux vifs et brillants
déposaient d'une vie sans souillures. Les souffrances de la misère,
quand elles se faisaient sentir, étaient si gaiement supportées,
épousées avec une telle ardeur par tous, qu'elles n'altéraient point
la sérénité particulière aux visages des jeunes gens encore exempts
de fautes graves, qui ne se sont amoindris dans aucune des lâches
transactions qu'arrachent la misère mal supportée, l'envie de parvenir
sans aucun choix de moyens, et la facile complaisance avec laquelle
les gens de lettres accueillent ou pardonnent les trahisons. Ce qui
rend les amitiés indissolubles et double leur charme, est un sentiment
qui manque à l'amour, la certitude. Ces jeunes gens étaient sûrs
d'eux-mêmes: l'ennemi de l'un devenait l'ennemi de tous, ils eussent
brisé leurs intérêts les plus urgents pour obéir à la sainte solidarité
de leurs cœurs. Incapables tous d'une lâcheté, ils pouvaient opposer un
_non_ formidable à toute accusation, et se défendre les uns les autres
avec sécurité. Également nobles par le cœur et d'égale force dans les
choses de sentiment, ils pouvaient tout penser et se tout dire sur le
terrain de la science et de l'intelligence; de là, l'innocence de leur
commerce, la gaieté de leur parole. Certains de se comprendre, leur
esprit divaguait à l'aise; aussi ne faisaient-ils point de façon entre
eux, ils se confiaient leurs peines et leurs joies, ils pensaient et
souffraient à plein cœur. Les charmantes délicatesses qui font de la
fable DES DEUX AMIS un trésor pour les grandes âmes étaient habituelles
chez eux. Leur sévérité pour admettre dans leur sphère un nouvel
habitant se conçoit. Ils avaient trop la conscience de leur grandeur
et de leur bonheur pour le troubler en y laissant entrer des éléments
nouveaux et inconnus.
Cette fédération de sentiments et d'intérêts dura sans choc ni
mécomptes pendant vingt années. La mort, qui leur enleva Louis Lambert,
Meyraux et Michel Chrestien, put seule diminuer cette noble Pléiade.
Quand, en 1832, ce dernier succomba, Horace Bianchon, Daniel d'Arthez,
Léon Giraud, Joseph Bridau, Fulgence Ridal allèrent, malgré le péril
de la démarche, retirer son corps à Saint-Merry, pour lui rendre les
derniers devoirs à la face brûlante de la Politique. Ils accompagnèrent
ces restes chéris jusqu'au cimetière du Père-Lachaise pendant la nuit,
Horace Bianchon leva toutes les difficultés à ce sujet, et ne recula
devant aucune; sollicita les ministres en leur confessant sa vieille
amitié pour le fédéraliste expiré. Ce fut une scène touchante gravée
dans la mémoire des amis peu nombreux qui assistèrent les cinq hommes
célèbres. En vous promenant dans cet élégant cimetière, vous verrez un
terrain acheté à perpétuité, où s'élève une tombe de gazon surmontée
d'une croix en bois noir sur laquelle sont gravés en lettres rouges ces
deux noms: MICHEL CHRESTIEN. C'est le seul monument qui soit dans ce
style. Les cinq amis ont pensé qu'il fallait rendre hommage à cet homme
simple par cette simplicité.
Dans cette froide mansarde se réalisaient donc les plus beaux rêves du
sentiment. Là, des frères tous également forts en différentes régions
de la science, s'éclairaient mutuellement avec bonne foi, se disant
tout, même leurs pensées mauvaises, tous d'une instruction immense
et tous éprouvés au creuset de la misère. Une fois admis parmi ces
êtres d'élite et pris pour un égal, Lucien y représenta la Poésie et
la beauté. Il y lut des sonnets qui furent admirés. On lui demandait
un sonnet, comme il priait Michel Chrestien de lui chanter une
chanson. Dans le désert de Paris, Lucien trouva donc une oasis rue des
Quatre-Vents.
Au commencement du mois d'octobre, Lucien, après avoir employé le reste
de son argent pour se procurer un peu de bois, resta sans ressources
au milieu du plus ardent travail, celui du remaniement de son œuvre.
Daniel d'Arthez, lui, brûlait des mottes, et supportait héroïquement
la misère: il ne se plaignait point, il était rangé comme une vieille
fille, et ressemblait à un avare, tant il avait de méthode. Ce courage
excitait celui de Lucien qui, nouveau venu dans le Cénacle, éprouvait
une invincible répugnance à parler de sa détresse. Un matin, il alla
jusqu'à la rue du Coq pour vendre l'Archer de Charles IX à Doguereau,
qu'il ne rencontra pas. Lucien ignorait combien les grands esprits ont
d'indulgence. Chacun de ses amis concevait les faiblesses particulières
aux hommes de poésie, les abattements qui suivent les efforts de l'âme
surexcitée par les contemplations de la nature qu'ils ont mission
de reproduire. Ces hommes si forts contre leurs propres maux étaient
tendres pour les douleurs de Lucien. Ils avaient compris son manque
d'argent. Le Cénacle couronna donc les douces soirées de causeries, de
profondes méditations, de poésies, de confidences, de courses à pleines
ailes dans les champs de l'intelligence, dans l'avenir des nations,
dans les domaines de l'histoire, par un trait qui prouve combien Lucien
avait peu compris ses nouveaux amis.
—Lucien mon ami, lui dit Daniel, tu n'es pas venu dîner hier chez
Flicoteaux, et nous savons pourquoi.
Lucien ne put retenir des larmes qui coulèrent sur ses joues.
—Tu as manqué de confiance en nous, lui dit Michel Chrestien, nous
ferons une croix à la cheminée et quand nous serons à dix...
—Nous avons tous, dit Bianchon, trouvé quelque travail extraordinaire:
moi j'ai gardé pour le compte de Desplein un riche malade; d'Arthez a
fait un article pour la Revue encyclopédique; Chrestien a voulu aller
chanter un soir dans les Champs-Élysées avec un mouchoir et quatre
chandelles; mais il a trouvé une brochure à faire pour un homme qui
veut devenir un homme politique, et il lui a donné pour six cents
francs de Machiavel; Léon Giraud a emprunté cinquante francs à son
libraire, Joseph a vendu des croquis, et Fulgence a fait donner sa
pièce dimanche, il a eu salle pleine.
—Voilà deux cents francs, dit Daniel, accepte-les et qu'on ne t'y
reprenne plus.
—Allons, ne va-t-il pas nous embrasser, comme si nous avions fait
quelque chose d'extraordinaire? dit Chrestien.
[Illustration: IMP. S. RAÇON.
LUCIEN CHARDON.
Ils avaient compris son manque d'argent.
(UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS.)]
Pour faire comprendre quelles délices ressentait Lucien dans cette
vivante encyclopédie d'esprits angéliques, de jeunes gens empreints
des originalités diverses que chacun d'eux tirait de la science qu'il
cultivait, il suffira de rapporter les réponses que Lucien reçut,
le lendemain, à une lettre écrite à sa famille, chef-d'œuvre de
sensibilité, de bon vouloir, un horrible cri que lui avait arraché sa
détresse.
LETTRE DE DAVID SÉCHARD A LUCIEN.
«Mon cher Lucien, tu trouveras ci-joint un effet à quatre-vingt-dix
jours et à ton ordre de deux cents francs. Tu pourras le négocier
chez monsieur Métivier, marchand de papier, notre correspondant à
Paris, rue Serpente. Mon bon Lucien, nous n'avons absolument rien. Ma
femme s'est mise à diriger l'imprimerie, et s'acquitte de sa tâche
avec un dévouement, une patience, une activité qui me font bénir le
ciel de m'avoir donné pour femme un pareil ange. Elle-même a constaté
l'impossibilité où nous sommes de t'envoyer le plus léger secours.
Mais, mon ami, je te crois dans un si beau chemin, accompagné de
cœurs si grands et si nobles, que tu ne saurais faillir à ta belle
destinée en te trouvant aidé par les intelligences presque divines de
messieurs Daniel d'Arthez, Michel Chrestien et Léon Giraud, conseillé
par messieurs Meyraux, Bianchon et Ridal que ta chère lettre nous a
fait connaître. A l'insu d'Ève, je t'ai donc souscrit cet effet, que
je trouverai moyen d'acquitter à l'échéance. Ne sors pas de ta voie:
elle est rude; mais elle sera glorieuse. Je préférerais souffrir
mille maux à l'idée de te savoir tombé dans quelques bourbiers de
Paris où j'en ai tant vu. Aie le courage d'éviter, comme tu le
fais, les mauvais endroits, les méchantes gens, les étourdis et
certains gens de lettres que j'ai appris à estimer à leur juste
valeur pendant mon séjour à Paris. Enfin, sois le digne émule de ces
esprits célestes que tu m'a rendus chers. Ta conduite sera bientôt
récompensée. Adieu, mon frère bien aimé, tu m'as ravi le cœur, je
n'avais pas attendu de toi tant de courage.
»DAVID.»
LETTRE D'ÈVE SÉCHARD A LUCIEN CHARDON.
«Mon ami, ta lettre nous a fait pleurer tous. Que ces nobles cœurs
vers lesquels ton bon ange te guide le sachent: une mère, une pauvre
jeune femme prieront Dieu soir et matin pour eux; et si les prières
les plus ferventes montent jusqu'à son trône, elles obtiendront
quelques faveurs pour vous tous. Oui, mon frère, leurs noms sont
gravés dans mon cœur. Ah! je les verrai quelque jour. J'irai,
dussé-je faire la route à pied, les remercier de leur amitié pour
toi, car elle a répandu comme un baume sur mes plaies vives. Ici,
mon ami, nous travaillons comme de pauvres ouvriers. Mon mari, ce
grand homme inconnu que j'aime chaque jour davantage en découvrant
de moments en moments de nouvelles richesses dans son cœur, délaisse
son imprimerie, et je devine pourquoi: ta misère, la nôtre, celle
de notre mère l'assassinent. Notre adoré David est comme Prométhée
dévoré par un vautour, un chagrin jaune à bec aigu. Quant à lui, le
noble homme, il n'y pense guère, il a l'espoir d'une fortune. Il
passe toutes ses journées à faire des expériences sur la fabrication
du papier; il m'a priée de m'occuper à sa place des affaires, dans
lesquelles il m'aide autant que lui permet sa préoccupation. Hélas!
je suis grosse. Cet événement, qui m'eût comblée de joie, m'attriste
dans la situation où nous sommes tous. Ma pauvre mère est redevenue
jeune, elle a retrouvé des forces pour son fatigant métier de
garde-malade. Aux soucis de fortune près, nous serions heureux. Le
vieux père Séchard ne veut pas donner un liard à son fils; David est
allé le voir pour lui emprunter quelques deniers afin de te secourir,
car ta lettre l'avait mis au désespoir. «Je connais Lucien, il perdra
la tête, et fera des sottises,» disait-il. Je l'ai bien grondé. Mon
frère, manquer à quoi que ce soit?... lui ai-je répondu, Lucien sait
que j'en mourrais de douleur. Ma mère et moi, sans que David s'en
doute, nous avons engagé quelques objets; ma mère les retirera dès
qu'elle rentrera dans quelque argent. Nous avons pu faire ainsi cent
francs que je t'envoie par les messageries. Si je n'ai pas répondu à
ta première lettre, ne m'en veux pas, mon ami. Nous étions dans une
situation à passer les nuits, je travaillais comme un homme. Ah! je
ne me savais pas autant de force. Madame de Bargeton est une femme
sans âme ni cœur; elle se devait, même en ne t'aimant plus, de te
protéger et de t'aider après t'avoir arraché de nos bras pour te
jeter dans cette affreuse mer parisienne où il faut une bénédiction
de Dieu pour rencontrer des amitiés vraies parmi ces flots d'hommes
et d'intérêts. Elle n'est pas à regretter. Je te voulais auprès de
toi quelque femme dévouée, une seconde moi-même; mais maintenant
que je te sais des amis qui continuent nos sentiments, me voilà
tranquille. Déploie tes ailes, mon beau génie aimé! Tu seras notre
gloire, comme tu es déjà notre amour.
»ÈVE.»
«Mon enfant chéri, je ne puis que te bénir après ce que te dit ta
sœur, et t'assurer que mes prières et mes pensées ne sont, hélas!
pleines que de toi, au détriment de ceux que je vois; car il est des
cœurs où les absents ont raison, et il en est ainsi dans le cœur de
»TA MÈRE.»
Ainsi, deux jours après, Lucien put rendre à ses amis leur prêt si
gracieusement offert. Jamais peut-être la vie ne lui sembla plus belle,
mais le mouvement de son amour-propre n'échappa point aux regards
profonds de ses amis et à leur délicate sensibilité.
—On dirait que tu as peur de nous devoir quelque chose, s'écria
Fulgence.
—Oh! le plaisir qu'il manifeste est bien grave à mes yeux, dit Michel
Chrestien, il confirme les observations que j'ai faites: Lucien a de la
vanité.
—Il est poète, dit d'Arthez.
—M'en voulez-vous d'un sentiment aussi naturel que le mien?
—Il faut lui tenir compte de ce qu'il ne nous l'a pas caché, dit Léon
Giraud, il est encore franc; mais j'ai peur que plus tard il ne nous
redoute.
—Eh pourquoi? demanda Lucien.
—Nous lisons dans ton cœur, répondit Joseph Bridau.
—Il y a chez toi, lui dit Michel Chrestien, un esprit diabolique avec
lequel tu justifieras à tes propres yeux les choses les plus contraires
à nos principes: au lieu d'être un sophiste d'idées, tu seras un
sophiste d'action.
—Ah! j'en ai peur, dit d'Arthez. Lucien, tu feras en toi-même des
discussions admirables où tu seras grand, et qui aboutiront à des faits
blâmables... Tu ne seras jamais d'accord avec toi-même.
—Sur quoi donc appuyez-vous votre réquisitoire? demanda Lucien.
—Ta vanité, mon cher poète, est si grande, que tu en mets jusque dans
ton amitié! s'écria Fulgence. Toute vanité de ce genre accuse un
effroyable égoïsme, et l'égoïsme est le poison de l'amitié.
—Oh! mon Dieu, s'écria Lucien, vous ne savez donc pas combien je vous
aime.
—Si tu nous aimais comme nous nous aimons, aurais-tu mis tant
d'empressement et tant d'emphase à nous rendre ce que nous avions tant
de plaisir à te donner?
—On ne se prête rien ici, on se donne, lui dit brutalement Joseph
Bridau.
—Ne nous crois pas rudes, mon cher enfant, lui dit Michel Chrestien,
nous sommes prévoyants. Nous avons peur de te voir un jour préférant
les joies d'une petite vengeance aux joies de notre pure amitié. Lis
le Tasse de Gœthe, la plus grande œuvre de ce beau génie, et tu y
verras que le poète aime les brillantes étoffes, les festins, les
triomphes, l'éclat: eh! bien, sois le Tasse sans sa folie. Le monde et
ses plaisirs t'appelleront? reste ici... Transporte dans la région des
idées tout ce que tu demandes à tes vanités. Folie pour folie, mets la
vertu dans tes actions et le vice dans tes idées; au lieu, comme te le
disait d'Arthez, de bien penser et de te mal conduire.
Lucien baissa la tête: ses amis avaient raison.
—J'avoue que je ne suis pas aussi fort que vous l'êtes, dit-il en
leur jetant un adorable regard. Je n'ai pas des reins et des épaules
à soutenir Paris, à lutter avec courage. La nature nous a donné des
tempéraments et des facultés différents, et vous connaissez mieux que
personne l'envers des vices et des vertus. Je suis déjà fatigué, je
vous le confie.
—Nous te soutiendrons, dit d'Arthez, voilà précisément à quoi servent
les amitiés fidèles.
—Le secours que je viens de recevoir est précaire, et nous sommes
tous aussi pauvres les uns que les autres; le besoin me poursuivra
bientôt. Chrestien, aux gages du premier venu, ne peut rien en
librairie. Bianchon est en dehors de ce cercle d'affaires. D'Arthez
ne connaît que les libraires de science ou de spécialités, qui n'ont
aucune prise sur les éditeurs de nouveautés. Horace, Fulgence Ridal et
Bridau travaillent dans un ordre d'idées qui les met à cent lieues des
libraires. Je dois prendre un parti.
—Tiens-toi donc au nôtre, souffrir! dit Bianchon, souffrir
courageusement et se fier au Travail!
—Mais ce qui n'est que souffrance pour vous est la mort pour moi, dit
vivement Lucien.
—Avant que le coq ait chanté trois fois, dit Léon Giraud en souriant,
cet homme aura trahi la cause du Travail pour celle de la Paresse et
des vices de Paris.
—Où le travail vous a-t-il menés? dit Lucien en riant.
—Quand on part de Paris pour l'Italie, on ne trouve pas Rome à moitié
chemin, dit Joseph Bridau. Pour toi, les petits pois devraient pousser
tout accommodés au beurre.
—Ils ne poussent ainsi que pour les fils aînés des pairs de France, dit
Michel Chrestien. Mais, nous autres, nous les semons, les arrosons et
les trouvons meilleurs.
La conversation devint plaisante, et changea de sujet. Ces esprits
perspicaces, ces cœurs délicats cherchèrent à faire oublier cette
petite querelle à Lucien, qui comprit dès lors combien il était
difficile de les tromper. Il arriva bientôt à un désespoir intérieur
qu'il cacha soigneusement à ses amis, en les croyant des mentors
implacables. Son esprit méridional, qui parcourait si facilement le
clavier des sentiments, lui faisait prendre les résolutions les plus
contraires.
A plusieurs reprises il parla de se jeter dans les journaux, et
toujours ses amis lui dirent:—Gardez-vous-en bien.
—Là serait la tombe du beau, du suave Lucien que nous aimons et
connaissons, dit d'Arthez.
—Tu ne résisterais pas à la constante opposition de plaisir et de
travail qui se trouve dans la vie des journalistes; et, résister,
c'est le fond de la vertu. Tu serais si enchanté d'exercer le pouvoir,
d'avoir droit de vie et de mort sur les œuvres de la pensée, que
tu serais journaliste en deux mois. Être journaliste, c'est passer
proconsul dans la république des lettres. Qui peut tout dire, arrive à
tout faire! Cette maxime est de Napoléon et se comprend.
—Ne serez-vous pas près de moi? dit Lucien.
—Nous n'y serons plus, s'écria Fulgence. Journaliste, tu ne penserais
pas plus à nous que la fille d'Opéra brillante, adorée, ne pense,
dans sa voiture doublée de soie, à son village, à ses vaches, à ses
sabots. Tu n'as que trop les qualités du journaliste: le brillant et
la soudaineté de la pensée. Tu ne te refuserais jamais à un trait
d'esprit, dût-il faire pleurer ton ami. Je vois les journalistes aux
foyers de théâtre, ils me font horreur. Le journalisme est un enfer,
un abîme d'iniquités, de mensonges, de trahisons, que l'on ne peut
traverser et d'où l'on ne peut sortir pur, que protégé comme Dante par
le divin laurier de Virgile.
Plus le Cénacle défendait cette voie à Lucien, plus son désir de
connaître le péril l'invitait à s'y risquer, et il commençait à
discuter en lui-même: n'était-il pas ridicule de se laisser encore
une fois surprendre par la détresse sans avoir rien fait contre elle?
En voyant l'insuccès de ses démarches à propos de son premier roman,
Lucien était peu tenté d'en composer un second. D'ailleurs, de quoi
vivrait-il pendant le temps de l'écrire? Il avait épuisé sa dose de
patience durant un mois de privations. Ne pourrait-il faire noblement
ce que les journalistes faisaient sans conscience ni dignité? Ses amis
l'insultaient avec leurs défiances, il voulait leur prouver sa force
d'esprit. Il les aiderait peut-être un jour, il serait le héraut de
leurs gloires!
—D'ailleurs, qu'est donc une amitié qui recule devant la complicité?
demanda-t-il un soir à Michel Chrestien qu'il avait reconduit jusque
chez lui, en compagnie de Léon Giraud.
—Nous ne reculons devant rien, répondit Michel Chrestien. Si tu avais
le malheur de tuer ta maîtresse, je t'aiderais à cacher ton crime et
pourrais t'estimer encore; mais, si tu devenais espion, je te fuirais
avec horreur, car tu serais lâche et infâme par système. Voilà le
journalisme en deux mots. L'amitié pardonne l'erreur, le mouvement
irréfléchi de la passion; elle doit être implacable pour le parti pris
de trafiquer de son âme, de son esprit et de sa pensée.
—Ne puis-je me faire journaliste pour vendre mon recueil de poésies et
mon roman, puis abandonner aussitôt le journal?
—Machiavel se conduirait ainsi, mais non Lucien de Rubempré, dit Léon
Giraud.
—Eh! bien, s'écria Lucien, je vous prouverai que je vaux Machiavel.
—Ah! s'écria Michel en serrant la main de Léon, tu viens de le perdre.
Lucien, dit-il, tu as trois cents francs, c'est de quoi vivre pendant
trois mois à ton aise; eh! bien, travaille, fais un second roman,
d'Arthez et Fulgence t'aideront pour le plan, tu grandiras, tu seras un
romancier. Moi, je pénétrerai dans un de ces _lupanar_ de la pensée,
je serai journaliste pendant trois mois, je te vendrai tes livres à
quelque libraire de qui j'attaquerai les publications, j'écrirai les
articles, j'en obtiendrai pour toi; nous organiserons un succès, tu
seras un grand homme, et tu resteras notre Lucien.
—Tu me méprises donc bien en croyant que je périrais là où tu te
sauveras! dit le poète.
—Pardonnez-lui, mon Dieu, c'est un enfant! s'écria Michel Chrestien.
Après s'être dégourdi l'esprit pendant les soirées passées chez
d'Arthez, Lucien avait étudié les plaisanteries et les articles des
petits journaux. Sûr d'être au moins l'égal des plus spirituels
rédacteurs, il s'essaya secrètement à cette gymnastique de la pensée,
et sortit un matin avec la triomphante idée d'aller demander du service
à quelque colonel de ces troupes légères de la Presse. Il se mit dans
sa tenue la plus distinguée et passa les ponts en pensant que des
auteurs, des journalistes, des écrivains, enfin ses frères futurs
auraient un peu plus de tendresse et de désintéressement que les deux
genres de libraires contre lesquels s'étaient heurtées ses espérances.
Il rencontrerait des sympathies, quelque bonne et douce affection
comme celle qu'il trouvait au Cénacle de la rue des Quatre-Vents.
En proie aux émotions du pressentiment écouté, combattu, qu'aiment
tant les hommes d'imagination, il arriva rue Saint-Fiacre auprès du
boulevard Montmartre, devant la maison où se trouvaient les bureaux du
petit journal et dont l'aspect lui fit éprouver les palpitations du
jeune homme entrant dans un mauvais lieu. Néanmoins il monta dans les
bureaux situés à l'entresol. Dans la première pièce, que divisait en
deux parties égales une cloison moitié en planches et moitié grillagée
jusqu'au plafond, il trouva un invalide manchot qui de son unique main
tenait plusieurs rames de papier sur la tête et avait entre ses dents
le livret voulu par l'administration du Timbre. Ce pauvre homme, dont
la figure était d'un ton jaune et semée de bulbes rouges, ce qui lui
valait le surnom de _Coloquinte_, lui montra derrière le grillage le
Cerbère du journal. Ce personnage était un vieil officier décoré, le
nez enveloppé de moustaches grises, un bonnet de soie noire sur la
tête, et enseveli dans une ample redingote bleue comme une tortue sous
sa carapace.
—De quel jour monsieur veut-il que parte son abonnement? lui demanda
l'officier de l'Empire.
—Je ne viens pas pour un abonnement, répondit Lucien. Le poète regarda
sur la porte qui correspondait à celle par laquelle il était entré, la
pancarte où se lisaient ces mots: BUREAU DE RÉDACTION, et au-dessous:
_Le public n'entre pas ici_.
—Une réclamation sans doute, reprit le soldat de Napoléon. Ah! oui:
nous avons été durs pour Mariette. Que voulez-vous, je ne sais
pas encore pourquoi. Mais si vous demandez raison, je suis prêt,
ajouta-t-il en regardant des fleurets et des pistolets, la panoplie
moderne groupée en faisceau dans un coin.
—Encore moins, monsieur. Je viens pour parler au rédacteur en chef.
—Il n'y a jamais personne ici avant quatre heures.
—Voyez-vous, mon vieux Giroudeau, je trouve onze colonnes, lesquelles à
cent sous pièce font cinquante-cinq francs; j'en ai reçu quarante, donc
vous me devez encore quinze francs, comme je vous le disais...
Ces paroles partaient d'une petite figure chafouine, claire comme
un blanc d'œuf mal cuit, percée de deux yeux d'un bleu tendre, mais
effrayants de malice, et qui appartenait à un jeune homme mince,
caché derrière le corps opaque de l'ancien militaire. Cette voix
glaça Lucien, elle tenait du miaulement des chats et de l'étouffement
asthmatique de l'hyène.