sans croire avoir marché. Le don de seconde vue que possèdent les gens
de talent lui fit soupçonner la catastrophe annoncée par ce froid
billet. Il allait, perdu dans ses pensées, il allait devant lui,
regardant les monuments de la place Louis XV. Il faisait beau. De
belles voitures passaient incessamment sous ses yeux en se dirigeant
vers la grande avenue des Champs-Élysées. Il suivit la foule des
promeneurs et vit alors les trois ou quatre mille voitures qui, par
une belle journée, affluent en cet endroit le dimanche, et improvisent
un Longchamp. Étourdi par le luxe des chevaux, des toilettes et des
livrées, il allait toujours, et arriva devant l'Arc-de-Triomphe
commencé. Que devint-il quand, en revenant, il vit venir à lui madame
d'Espard et madame de Bargeton dans une calèche admirablement attelée,
et derrière laquelle ondulaient les plumes du chasseur dont l'habit
vert brodé d'or les lui fit reconnaître. La file s'arrêta par suite
d'un encombrement, Lucien put voir Louise dans sa transformation,
elle n'était pas reconnaissable: les couleurs de sa toilette étaient
choisies de manière à faire valoir son teint; sa robe était délicieuse;
ses cheveux arrangés gracieusement lui seyaient bien, et son chapeau
d'un goût exquis était remarquable à côté de celui de madame d'Espard,
qui commandait à la mode. Il y a une indéfinissable façon de porter
un chapeau: mettez le chapeau un peu trop en arrière, vous avez l'air
effronté; mettez-le trop en avant, vous avez l'air sournois; de côté,
l'air devient cavalier; les femmes comme il faut posent leurs chapeaux
comme elles veulent et ont toujours bon air. Madame de Bargeton avait
sur-le-champ résolu cet étrange problème. Une jolie ceinture dessinait
sa taille svelte. Elle avait pris les gestes et les façons de sa
cousine; assise comme elle, elle jouait avec une élégante cassolette
attachée à l'un des doigts de sa main droite par une petite chaîne, et
montrait ainsi sa main fine et bien gantée sans avoir l'air de vouloir
la montrer. Enfin elle s'était faite semblable à madame d'Espard sans
la singer; elle était la digne cousine de la marquise, qui paraissait
être fière de son élève. Les femmes et les hommes qui se promenaient
sur la chaussée regardaient la brillante voiture aux armes des d'Espard
et des Blamont-Chauvry, dont les deux écussons étaient adossés.
Lucien fut étonné du grand nombre de personnes qui saluaient les deux
cousines; il ignorait que tout ce Paris, qui consiste en vingt salons,
savait déjà la parenté de madame de Bargeton et de madame d'Espard.
Des jeunes gens à cheval, parmi lesquels Lucien remarqua de Marsay et
Rastignac, se joignirent à la calèche pour conduire les deux cousines
au bois. Il fut facile à Lucien de voir, au geste des deux fats,
qu'ils complimentaient madame de Bargeton sur sa métamorphose. Madame
d'Espard petillait de grâce et de santé: ainsi son indisposition était
un prétexte pour ne pas recevoir Lucien, puisqu'elle ne remettait
pas son dîner à un autre jour. Le poète furieux s'approcha de la
calèche, alla lentement, et, quand il fut en vue des deux femmes, il
les salua: madame de Bargeton ne voulut pas le voir, la marquise le
lorgna et ne répondit pas à son salut. La réprobation de l'aristocratie
parisienne n'était pas comme celle des souverains d'Angoulême: en
s'efforçant de blesser Lucien, les hobereaux admettaient son pouvoir
et le tenaient pour un homme; tandis que, pour madame d'Espard, il
n'existait même pas. Ce n'était pas un arrêt, mais un déni de justice.
Un froid mortel saisit le pauvre poète quand de Marsay le lorgna; le
lion parisien laissa retomber son lorgnon si singulièrement qu'il
semblait à Lucien que ce fût le couteau de la guillotine. La calèche
passa. La rage, le désir de la vengeance s'emparèrent de cet homme
dédaigné: s'il avait tenu madame de Bargeton, il l'aurait égorgée; il
se fit Fouquier-Tinville pour se donner la jouissance d'envoyer madame
d'Espard à l'échafaud; il aurait voulu pouvoir faire subir à de Marsay
un de ces supplices raffinés qu'ont inventés les sauvages. Il vit
passer Canalis à cheval, élégant comme s'il n'était pas sublime, et qui
saluait les femmes les plus jolies.
—Mon Dieu! de l'or à tout prix! se disait Lucien, l'or est la seule
puissance devant laquelle ce monde s'agenouille. Non! lui cria
sa conscience, mais la gloire, et la gloire c'est le travail! Du
travail! c'est le mot de David. Mon Dieu! pourquoi suis-je ici? mais
je triompherai! Je passerai dans cette avenue en calèche à chasseur!
j'aurai des marquises d'Espard!
Au moment où il se disait ces paroles enragées, il était chez Hurbain
et y dînait à quarante sous. Le lendemain, à neuf heures, il alla chez
Louise dans l'intention de lui reprocher sa barbarie: non-seulement
madame de Bargeton n'y était pas pour lui, mais encore le portier ne le
laissa pas monter, il resta dans la rue, faisant le guet, jusqu'à midi.
A midi, du Châtelet sortit de chez madame de Bargeton, vit le poète du
coin de l'œil et l'évita. Lucien, piqué au vif, poursuivit son rival;
du Châtelet se sentant serré, se retourna et le salua dans l'intention
évidente d'aller au large après cette politesse.
—De grâce, monsieur, dit Lucien, accordez-moi une seconde, j'ai deux
mots à vous dire. Vous m'avez témoigné de l'amitié, je l'invoque pour
vous demander le plus léger des services. Vous sortez de chez madame
de Bargeton, expliquez-moi la cause de ma disgrâce auprès d'elle et de
madame d'Espard?
—Monsieur Chardon, répondit du Châtelet avec une fausse bonhomie,
savez-vous pourquoi ces dames vous ont quitté à l'Opéra?
—Non, dit le pauvre poète.
—Hé! bien, vous avez été desservi dès votre début par monsieur
de Rastignac. Le jeune dandy, questionné sur vous, a purement et
simplement dit que vous vous nommiez monsieur Chardon et non monsieur
de Rubempré; que votre mère gardait les femmes en couches, que votre
père était en son vivant apothicaire à l'Houmeau, faubourg d'Angoulême;
que votre sœur était une charmante jeune fille qui repassait
admirablement les chemises, et qu'elle allait épouser un imprimeur
d'Angoulême nommé Séchard. Voilà le monde. Mettez-vous en vue? il
vous discute. Monsieur de Marsay est venu rire de vous avec madame
d'Espard, et aussitôt ces deux dames se sont enfuies en se croyant
compromises auprès de vous. N'essayez pas d'aller chez l'une ou chez
l'autre. Madame de Bargeton ne serait pas reçue par sa cousine si elle
continuait à vous voir. Vous avez du génie, tâchez de prendre votre
revanche. Le monde vous dédaigne, dédaignez le monde. Réfugiez-vous
dans une mansarde, faites-y des chefs-d'œuvre, saisissez un pouvoir
quelconque, et vous verrez le monde à vos pieds; vous lui rendrez
alors les meurtrissures qu'il vous aura faites là où il vous les aura
faites. Plus madame de Bargeton vous a marqué d'amitié, plus elle aura
d'éloignement pour vous. Ainsi vont les sentiments féminins. Mais il ne
s'agit pas en ce moment de reconquérir l'amitié d'Anaïs, il s'agit de
ne pas l'avoir pour ennemie, et je vais vous en donner le moyen. Elle
vous a écrit, renvoyez-lui toutes ses lettres, elle sera sensible à ce
procédé de gentilhomme; plus tard, si vous avez besoin d'elle, elle ne
vous sera pas hostile. Quant à moi, j'ai une si haute opinion de votre
avenir, que je vous ai partout défendu, et que dès à présent, si je
puis ici faire quelque chose pour vous, vous me trouverez toujours prêt
à vous rendre service.
Lucien était si morne, si pâle, si défait, qu'il ne rendit pas au
vieux beau rajeuni par l'atmosphère parisienne le salut sèchement
poli qu'il reçut de lui. Il revint à son hôtel, où il trouva Staub
lui-même, venu moins pour lui essayer ses habits, qu'il lui essaya, que
pour savoir de l'hôtesse du Gaillard-Bois ce qu'était sous le rapport
financier sa pratique inconnue. Lucien était arrivé en poste, madame
de Bargeton l'avait ramené du Vaudeville jeudi dernier en voiture. Ces
renseignements étaient bons. Staub nomma Lucien monsieur le comte, et
lui fit voir avec quel talent il avait mis ses charmantes formes en
lumière.
—Un jeune homme mis ainsi, lui dit-il, peut s'aller promener aux
Tuileries; il épousera une riche Anglaise au bout de quinze jours.
Cette plaisanterie de tailleur allemand et la perfection de ses
habits, la finesse du drap, la grâce qu'il se trouvait à lui-même en
se regardant dans la glace, ces petites choses rendirent Lucien moins
triste. Il se dit vaguement que Paris était la capitale du hasard, et
il crut au hasard pour un moment. N'avait-il pas un volume de poésies
et un magnifique roman, l'Archer de Charles IX, en manuscrit? il
espéra dans sa destinée. Staub promit la redingote et le reste des
habillements pour le lendemain.
Le lendemain, le bottier, la lingère et le tailleur revinrent tous
munis de leurs factures. Lucien ignorant la manière de les congédier,
Lucien encore sous le charme des coutumes de province, les solda; mais
après les avoir payés, il ne lui resta plus que trois cent soixante
francs sur les deux mille francs qu'il avait apportés à Paris: il y
était depuis une semaine! Néanmoins il s'habilla et alla faire un tour
sur la terrasse des Feuillants. Il y prit une revanche. Il était si
bien mis, si gracieux, si beau, que plusieurs femmes le regardèrent,
et deux ou trois furent assez saisies par sa beauté pour se retourner.
Lucien étudia la démarche et les manières des jeunes gens, et fit son
cours de belles manières tout en pensant à ses trois cent soixante
francs.
[Illustration: LUCIEN CHARDON.
Il se courrouça, il devint fier, et se mit à écrire la lettre
suivante dans le paroxysme de la colère.
(UN GRAND HOMME DE PROVINCE.)]
Le soir, seul dans sa chambre, il lui vint à l'idée d'éclaircir le
problème de sa vie à l'hôtel du Gaillard-Bois, où il déjeunait des
mets les plus simples, en croyant économiser. Il demanda son mémoire
en homme qui voulait déménager, il se vit débiteur d'une centaine de
francs. Le lendemain, il courut au pays latin, que David lui avait
recommandé pour le bon marché. Après avoir cherché pendant longtemps,
il finit par rencontrer rue de Cluny, près de la Sorbonne, un misérable
hôtel garni, où il eut une chambre pour le prix qu'il voulait y mettre.
Aussitôt il paya son hôtesse du Gaillard-Bois et vint s'installer
rue de Cluny dans la journée. Son déménagement ne lui coûta qu'une
course de fiacre. Après avoir pris possession de sa pauvre chambre, il
rassembla toutes les lettres de madame de Bargeton, en fit un paquet,
le posa sur sa table, et avant de lui écrire, il se mit à penser à
cette fatale semaine. Il ne se dit pas qu'il avait, lui le premier,
étourdiment renié son amour, sans savoir ce que deviendrait sa Louise à
Paris; il ne vit pas ses torts, il vit sa situation actuelle; il accusa
madame de Bargeton: au lieu de l'éclairer, elle l'avait perdu. Il se
courrouça, il devint fier, et se mit à écrire la lettre suivante dans
le paroxysme de sa colère.
MADAME,
«Que diriez-vous d'une femme à qui aurait plu quelque pauvre enfant
timide, plein de ces croyances nobles que plus tard l'homme appelle
des illusions, et qui aurait employé les grâces de la coquetterie,
les finesses de son esprit, et les plus beaux semblants de l'amour
maternel pour détourner cet enfant? Ni les promesses les plus
caressantes, ni les châteaux de cartes dont il s'émerveille ne lui
coûtent; elle l'emmène, elle s'en empare, elle le gronde de son peu
de confiance, elle le flatte tour à tour; quand l'enfant abandonne
sa famille, et la suit aveuglément, elle le conduit au bord d'une
mer immense, le fait entrer par un sourire dans un frêle esquif, et
le lance seul, sans secours, à travers les orages; puis, du rocher
où elle reste, elle se met à rire et lui souhaite bonne chance.
Cette femme c'est vous, cet enfant c'est moi. Aux mains de cet
enfant se trouve un souvenir qui pourrait trahir les crimes de votre
bienfaisance et les faveurs de votre abandon. Vous pourriez avoir
à rougir en rencontrant l'enfant aux prises avec les vagues, si
vous songiez que vous l'avez tenu sur votre sein. Quand vous lirez
cette lettre, vous aurez le souvenir en votre pouvoir. Libre à vous
de tout oublier. Après les belles espérances que votre doigt m'a
montrées dans le ciel, j'aperçois les réalités de la misère dans la
boue de Paris. Pendant que vous irez, brillante et adorée, à travers
les grandeurs de ce monde, sur le seuil duquel vous m'avez amené,
je grelotterai dans le misérable grenier où vous m'avez jeté. Mais
peut-être un remords viendra-t-il vous saisir au sein des fêtes et
des plaisirs, peut-être penserez-vous à l'enfant que vous avez plongé
dans un abîme. Eh! bien, madame, pensez-y sans remords! Du fond de
sa misère, cet enfant vous offre la seule chose qui lui reste, son
pardon dans un dernier regard. Oui, madame, grâce à vous, il ne me
reste rien. Rien? n'est-ce pas ce qui a servi à faire le monde? le
génie doit imiter Dieu: je commence par avoir sa clémence sans
savoir si j'aurai sa force. Vous n'aurez à trembler que si j'allais
à mal; vous seriez complice de mes fautes. Hélas! je vous plains de
ne pouvoir plus rien être à la gloire vers laquelle je vais tendre
conduit par le travail.
«LUCIEN.»
Après avoir écrit cette lettre emphatique, mais pleine de cette sombre
dignité que l'artiste de vingt et un ans exagère souvent, Lucien
se reporta par la pensée au milieu de sa famille: il revit le joli
appartement que David lui avait décoré en y sacrifiant une partie de sa
fortune, il eut une vision des joies tranquilles, modestes, bourgeoises
qu'il avait goûtées; les ombres de sa mère, de sa sœur, de David
vinrent autour de lui, il entendit de nouveau les larmes qu'ils avaient
versées au moment de son départ, et il pleura lui-même, car il était
seul dans Paris, sans amis, sans protecteurs.
Quelques jours après, voici ce que Lucien écrivit à sa sœur:
«Ma chère Ève, les sœurs ont le triste privilége d'épouser plus de
chagrins que de joies en partageant l'existence de frères voués à
l'Art, et je commence à craindre de te devenir bien à charge. N'ai-je
pas abusé déjà de vous tous, qui vous êtes sacrifiés pour moi? Ce
souvenir de mon passé, si rempli par les joies de la famille, m'a
soutenu contre la solitude de mon présent. Avec quelle rapidité
d'aigle, revenant à son nid, n'ai-je pas traversé la distance qui
nous sépare pour me trouver dans une sphère d'affections vraies,
après avoir éprouvé les premières misères et les premières déceptions
du monde parisien! Vos lumières ont-elles pétillé? Les tisons de
votre foyer ont-ils roulé? Avez-vous entendu des bruissements dans
vos oreilles! Ma mère a-t-elle dit: «Lucien pense à nous?» David
a-t-il répondu: «Il se débat avec les hommes et les choses?» Mon Ève,
je n'écris cette lettre qu'à toi seule. A toi seule j'oserai confier
le bien et le mal qui m'adviendront, en rougissant de l'un et de
l'autre, car ici le bien est aussi rare que devrait l'être le mal. Tu
vas apprendre beaucoup de choses en peu de mots: madame de Bargeton
a eu honte de moi, m'a renié, congédié, répudié le neuvième jour de
mon arrivée. En me voyant, elle a détourné la tête, et moi, pour
la suivre dans le monde où elle voulait me lancer, j'avais dépensé
dix-sept cent soixante francs sur les deux mille emportés d'Angoulême
et si péniblement trouvés. A quoi? diras-tu. Ma pauvre sœur, Paris
est un étrange gouffre: on y trouve à dîner pour dix-huit sous, et
le plus simple dîner d'un _restaurat_ élégant coûte cinquante francs;
il y a des gilets et des pantalons à quatre francs et quarante sous,
les tailleurs à la mode ne vous les font pas à moins de cent francs.
On donne un sou pour passer les ruisseaux des rues quand il pleut.
Enfin la moindre course en voiture vaut trente-deux sous. Après avoir
habité le beau quartier, je suis aujourd'hui hôtel de Cluny, rue
de Cluny, dans l'une des plus pauvres et des plus sombres petites
rues de Paris, serrée entre trois églises et les vieux bâtiments
de la Sorbonne. J'occupe une chambre garnie au quatrième étage
de cet hôtel, et, quoique bien sale et dénuée, je la paye encore
quinze francs par mois. Je déjeune d'un petit pain de deux sous et
d'un sou de lait, mais je dîne très-bien pour vingt-deux sous au
restaurat d'un nommé Flicoteaux, lequel est situé sur la place même
de la Sorbonne. Jusqu'à l'hiver ma dépense n'excédera pas soixante
francs par mois, tout compris, du moins je l'espère. Ainsi mes deux
cent quarante francs suffiront aux quatre premiers mois. D'ici là,
j'aurai sans doute vendu l'Archer de Charles IX et les Marguerites.
N'ayez donc aucune inquiétude à mon sujet. Si le présent est froid,
nu, mesquin, l'avenir est bleu, riche et splendide. La plupart des
grands hommes ont éprouvé les vicissitudes qui m'affectent sans
m'accabler. Plaute, un grand poète comique, a été garçon de moulin.
Machiavel écrivait _le Prince_ le soir, après avoir été confondu
parmi des ouvriers pendant la journée. Enfin le grand Cervantès,
qui avait perdu le bras à la bataille de Lépante en contribuant au
gain de cette fameuse journée, appelé _vieux et ignoble manchot_
par les écrivailleurs de son temps, mit, faute de libraire, dix ans
d'intervalle entre la première et la seconde partie de son sublime
Don Quichotte. Nous n'en sommes pas là aujourd'hui. Les chagrins
et la misère ne peuvent atteindre que les talents inconnus; mais
quand ils se sont fait jour, les écrivains deviennent riches, et je
serai riche. Je vis d'ailleurs par la pensée, je passe la moitié
de la journée à la bibliothèque Sainte-Geneviève, où j'acquiers
l'instruction qui me manque, et sans laquelle je n'irai pas loin.
Aujourd'hui je me trouve donc presque heureux. En quelques jours
je me suis conformé joyeusement à ma position. Je me livre dès le
jour à un travail que j'aime; la vie matérielle est assurée; je
médite beaucoup, j'étudie, je ne vois pas où je puis être maintenant
blessé, après avoir renoncé au monde où ma vanité pouvait souffrir
à tout moment. Les hommes illustres d'une époque sont tenus de vivre
à l'écart. Ne sont-ils pas les oiseaux de la forêt? ils chantent,
ils charment la nature, et nul ne doit les apercevoir. Ainsi
ferai-je, si tant est que je puisse réaliser les plans ambitieux
de mon esprit. Je ne regrette pas madame de Bargeton. Une femme
qui se conduit ainsi ne mérite pas un souvenir. Je ne regrette pas
non plus d'avoir quitté Angoulême. Cette femme avait raison de me
jeter dans Paris en m'y abandonnant à mes propres forces. Ce pays
est celui des écrivains, des penseurs, des poètes. Là seulement se
cultive la gloire, et je connais les belles récoltes qu'elle produit
aujourd'hui. Là seulement les écrivains peuvent trouver, dans les
musées et dans les collections, les vivantes œuvres des génies du
temps passé qui réchauffent les imaginations et les stimulent. Là
seulement d'immenses bibliothèques sans cesse ouvertes offrent à
l'esprit des renseignements et une pâture. Enfin, à Paris, il y a
dans l'air et dans les moindres détails un esprit qui se respire
et s'empreint dans les créations littéraires. On apprend plus de
choses en conversant au café, au théâtre pendant une demi-heure qu'en
province en dix ans. Ici, vraiment, tout est spectacle, comparaison
et instruction. Un excessif bon marché, une cherté excessive, voilà
Paris, où toute abeille rencontre son alvéole, où tout âme s'assimile
ce qui lui est propre. Si donc je souffre en ce moment, je ne me
repens de rien. Au contraire, un bel avenir se déploie et réjouit mon
cœur un moment endolori. Adieu, ma chère sœur, ne t'attends pas à
recevoir régulièrement mes lettres: une des particularités de Paris
est qu'on ne sait réellement pas comment le temps passe. La vie y est
d'une effrayante rapidité. J'embrasse ma mère, David, et toi plus
tendrement que jamais. Adieu donc, ton frère qui t'aime.
LUCIEN.»
Flicoteaux est un nom inscrit dans bien des mémoires. Il est peu
d'étudiants logés au quartier latin pendant les douze premières
années de la Restauration qui n'aient fréquenté ce temple de la faim
et de la misère. Le dîner, composé de trois plats, coûtait dix-huit
sous, avec un carafon de vin ou une bouteille de bière, et vingt-deux
sous avec une bouteille de vin. Ce qui, sans doute, a empêché cet
ami de la jeunesse de faire une fortune colossale, est un article
de son programme imprimé en grosses lettres dans les affiches de
ses concurrents et ainsi conçu: PAIN A DISCRÉTION, c'est-à-dire
jusqu'à l'indiscrétion. Bien des gloires ont eu Flicoteaux pour
père-nourricier. Certes le cœur de plus d'un homme célèbre doit
éprouver les jouissances de mille souvenirs indicibles à l'aspect de
la devanture à petits carreaux donnant sur la place de la Sorbonne et
sur la rue Neuve-de-Richelieu, que Flicoteaux II ou III avait encore
respectée, avant les journées de Juillet, en leur laissant ces teintes
brunes, cet air ancien et respectable qui annonçait un profond dédain
pour le charlatanisme des dehors, espèce d'annonce faite pour les yeux
aux dépens du ventre par presque tous les restaurateurs d'aujourd'hui.
Au lieu de ces tas de gibier empaillé destinés à ne pas cuire, au lieu
de ces poissons fantastiques qui justifient le mot du saltimbanque:
«J'ai vu une belle carpe, je compte l'acheter dans huit jours;» au
lieu de ces primeurs, qu'il faudrait appeler postmeurs, exposées
en de fallacieux étalages pour le plaisir des caporaux et de leurs
_payses_, l'honnête Flicoteaux exposait des saladiers ornés de maint
raccommodage, où des tas de pruneaux cuits réjouissaient le regard du
consommateur, sûr que ce mot, trop prodigué sur d'autres affiches,
_dessert_, n'était pas une charte. Les pains de six livres, coupés en
quatre tronçons, rassuraient sur la promesse du pain à discrétion.
Tel était le luxe d'un établissement que, de son temps, Molière eût
célébré, tant était drôlatique l'épigramme du nom. Flicoteaux subsiste,
il vivra tant que les étudiants voudront vivre. On y mange, rien de
moins, rien de plus; mais on y mange comme on travaille, avec une
activité sombre ou joyeuse, selon les caractères ou les circonstances.
Cet établissement célèbre consistait alors en deux salles disposées
en équerre, longues, étroites et basses, éclairées l'une sur la
place de la Sorbonne, l'autre sur la rue Neuve-de-Richelieu; toutes
deux meublées de tables venues de quelque réfectoire abbatial, car
leur longueur a quelque chose de monastique, et les couverts y sont
préparés avec les serviettes des abonnés passées dans des coulants de
moiré métallique numérotés. Flicoteaux Ier ne changeait ses nappes
que tous les dimanches; mais Flicoteaux II les a changées, dit-on,
deux fois par semaine dès que la concurrence a menacé sa dynastie.
Ce restaurant est un atelier avec ses ustensiles, et non la salle de
festin avec son élégance et ses plaisirs: chacun en sort promptement.
Au dedans, les mouvements intérieurs sont rapides. Les garçons y vont
et viennent sans flâner, ils sont tous occupés, tous nécessaires. Les
mets sont peu variés. La pomme de terre y est éternelle, il n'y aurait
pas une pomme de terre en Irlande, elle manquerait partout, qu'il
s'en trouverait chez Flicoteaux. Elle s'y produit depuis trente ans
sous cette couleur blonde affectionnée par Titien, semée de verdure
hachée, et jouit d'un privilége envié par les femmes: telle vous
l'avez vue en 1814, telle vous la trouverez en 1840. Les côtelettes de
mouton, le filet de bœuf sont à la carte de cet établissement ce que
les coqs de bruyère, les filets d'esturgeon sont à celle de Véry, des
mets extraordinaires qui exigent la commande dès le matin. La femelle
du bœuf y domine, et son fils y foisonne sous les aspects les plus
ingénieux. Quand le merlan, les maquereaux donnent sur les côtes de
l'Océan, ils rebondissent chez Flicoteaux. Là, tout est en rapport
avec les vicissitudes de l'agriculture et les caprices des saisons
françaises. On y apprend des choses dont ne se doutent pas les riches,
les oisifs, les indifférents aux phases de la nature. L'étudiant parqué
dans le quartier latin y a la connaissance la plus exacte des Temps:
il sait quand les haricots et les petits pois réussissent, quand la
Halle regorge de choux, quelle salade y abonde, et si la betterave a
manqué. Une vieille calomnie, répétée au moment où Lucien y venait,
consistait à attribuer l'apparition des beafteaks à quelque mortalité
sur les chevaux. Peu de restaurants parisiens offrent un si beau
spectacle. Là vous ne trouvez que jeunesse et foi, que misère gaiement
supportée, quoique cependant les visages ardents et graves, sombres et
inquiets n'y manquent pas. Les costumes sont généralement négligés.
Aussi remarque-t-on les habitués qui viennent bien mis. Chacun sait
que cette tenue extraordinaire signifie: maîtresse attendue, partie de
spectacle ou visite dans les sphères supérieures. Il s'y est, dit-on,
formé quelques amitiés entre plusieurs étudiants devenus plus tard
célèbres, comme on le verra dans cette histoire. Néanmoins, excepté les
jeunes gens du même pays réunis au même bout de table, généralement les
dîneurs ont une gravité qui se déride difficilement, peut-être à cause
de la catholicité du vin qui s'oppose à toute expansion. Ceux qui ont
cultivé Flicoteaux peuvent se rappeler plusieurs personnages sombres
et mystérieux, enveloppés dans les brumes de la plus froide misère,
qui ont pu dîner là pendant deux ans, et disparaître sans qu'aucune
lumière ait éclairé ces farfadets parisiens aux yeux des plus curieux
habitués. Les amitiés ébauchées chez Flicoteaux se scellaient dans les
cafés voisins aux flammes d'un punch liquoreux, ou à la chaleur d'une
demi-tasse de café bénie par un _gloria_ quelconque.
Pendant les premiers jours de son installation à l'hôtel de Cluny,
Lucien, comme tout néophyte, eut des allures timides et régulières.
Après la triste épreuve de la vie élégante qui venait d'absorber ses
capitaux, il se jeta dans le travail avec cette première ardeur que
dissipent si vite les difficultés et les amusements que Paris offre à
toutes les existences, aux plus luxueuses comme aux plus pauvres, et
qui, pour être domptés, exigent la sauvage énergie du vrai talent ou
le sombre vouloir de l'ambition. Lucien tombait chez Flicoteaux vers
quatre heures et demie, après avoir remarqué l'avantage d'y arriver des
premiers; les mets étaient alors plus variés, celui qu'on préférait s'y
trouvait encore. Comme tous les esprits poétiques, il avait affectionné
une place, et son choix annonçait assez de discernement. Dès le premier
jour de son entrée chez Flicoteaux, il avait distingué, près du
comptoir, une table où les physionomies des dîneurs, autant que leurs
discours saisis à la volée, lui dénoncèrent des compagnons littéraires.
D'ailleurs, une sorte d'instinct lui fit deviner qu'en se plaçant près
du comptoir il pourrait parlementer avec les maîtres du restaurant.
A la longue la connaissance s'établirait, et au jour des détresses
financières il obtiendrait sans doute un crédit nécessaire. Il s'était
donc assis à une petite table carrée à côté du comptoir, où il ne vit
que deux couverts ornés de deux serviettes blanches sans coulant, et
destinées probablement aux allants et venants. Le vis-à-vis de Lucien
était un maigre et pâle jeune homme, vraisemblablement aussi pauvre
que lui, dont le beau visage déjà flétri annonçait que des espérances
envolées avaient fatigué son front et laissé dans son âme des sillons
où les graines ensemencées ne germaient point. Lucien se sentit poussé
vers l'inconnu par ces vestiges de poésie et par un irrésistible élan
de sympathie.