assez ironiquement sans quitter sa lorgnette.
Lucien ne comprit pas, il était tout entier à l'aspect des loges où
il devinait les jugements qui s'y portaient sur madame de Bargeton
et la curiosité dont il était l'objet. De son côté, Louise était
singulièrement mortifiée du peu d'estime que la marquise faisait de
la beauté de Lucien.—Il n'est donc pas si beau que je le croyais! se
disait-elle. De là à le trouver moins spirituel, il n'y avait qu'un
pas. La toile était baissée. Châtelet, qui était venu faire une visite
à la duchesse de Carigliano, dont la loge avoisinait celle de madame
d'Espard, y salua madame de Bargeton qui répondit par une inclination
de tête. Une femme du monde voit tout, et la marquise remarqua la
tenue supérieure de du Châtelet. En ce moment quatre personnes
entrèrent successivement dans la loge de la marquise, quatre célébrités
parisiennes.
Le premier était monsieur de Marsay, homme fameux par les passions
qu'il inspirait, remarquable surtout par une beauté de jeune fille,
beauté molle, efféminée, mais corrigée par un regard fixe, calme, fauve
et rigide comme celui d'un tigre: on l'aimait, et il effrayait. Lucien
était aussi beau; mais chez lui le regard était si doux, son œil bleu
était si limpide, qu'il ne paraissait pas susceptible d'avoir cette
force et cette puissance à laquelle s'attachent tant les femmes.
D'ailleurs rien ne faisait encore valoir le poète, tandis que de Marsay
avait un entrain d'esprit, une certitude de plaire, une toilette
appropriée à sa nature qui écrasait autour de lui tous ses rivaux.
Jugez de ce que pouvait être dans son voisinage Lucien, gourmé, gommé,
roide et neuf comme ses habits. De Marsay avait conquis le droit de
dire des impertinences par l'esprit qu'il leur donnait et par la grâce
de manière dont il les accompagnait. L'accueil de la marquise indiqua
soudain à madame de Bargeton la puissance de ce personnage. Le second
était l'un des deux Vandenesse, celui qui avait causé l'éclat de lady
Dudley, un jeune homme doux et spirituel, modeste, et qui réussissait
par des qualités tout opposées à celles qui faisaient la gloire de de
Marsay. Le troisième était le général Montriveau, l'auteur de la perte
de la duchesse de Langeais. Le quatrième était monsieur de Canalis,
un des plus illustres poètes de cette époque, un jeune homme qui n'en
était encore qu'à l'aube de sa gloire, et qui se contentait d'être un
gentilhomme aimable et spirituel: il essayait de se faire pardonner son
génie. Mais on devinait dans ses formes un peu sèches, dans sa réserve,
une immense ambition qui devait plus tard faire tort à la poésie et le
lancer au milieu des orages politiques. Sa beauté froide et compassée,
mais pleine de dignité, rappelait Canning.
En voyant ces quatre figures si remarquables, madame de Bargeton
s'expliqua le peu d'attention de la marquise pour Lucien. Puis quand
la conversation commença, quand chacun de ces esprits si fins, si
délicats, se révéla par des traits qui avaient plus de sens, plus
de profondeur que ce qu'Anaïs entendait durant un mois en province;
quand surtout le grand poète fit entendre une parole vibrante où se
retrouvait le positif de cette époque, mais doré de poésie, Louise
comprit ce que du Châtelet lui avait dit la veille: Lucien ne fut
plus rien. Chacun regardait le pauvre inconnu avec une si cruelle
indifférence, il était si bien là comme un étranger qui ne savait pas
la langue, que la marquise en eut pitié.
—Permettez-moi, monsieur, dit-elle à Canalis, de vous présenter
monsieur de Rubempré. Vous occupez une position trop haute dans le
monde littéraire pour ne pas accueillir un débutant. Monsieur de
Rubempré arrive d'Angoulême, il aura sans doute besoin de votre
protection auprès de ceux qui mettent ici le génie en lumière. Il n'a
pas encore d'ennemis qui puissent faire sa fortune en l'attaquant.
N'est-ce pas une entreprise assez originale pour la tenter, que de lui
faire obtenir par l'amitié ce que vous tenez de la haine?
Les quatre personnages regardèrent alors Lucien pendant le temps que la
marquise parla. Quoiqu'à deux pas du nouveau venu, de Marsay prit son
lorgnon pour le voir; son regard allait de Lucien à madame de Bargeton,
et de madame de Bargeton à Lucien, en les appareillant par une pensée
moqueuse qui les mortifia cruellement l'un et l'autre; il les examinait
comme deux bêtes curieuses, et il souriait. Ce sourire fut un coup de
poignard pour le grand homme de province. Félix de Vandenesse eut un
air charitable. Montriveau jeta sur Lucien un regard pour le sonder
jusqu'au tuf.
—Madame, dit monsieur de Canalis en s'inclinant, je vous obéirai,
malgré l'intérêt personnel qui nous porte à ne pas favoriser nos
rivaux; mais vous nous avez habitués aux miracles.
—Hé! bien, faites-moi le plaisir de venir dîner lundi chez moi avec
monsieur de Rubempré, vous causerez plus à l'aise qu'ici des affaires
littéraires; je tâcherai de racoler quelques-uns des tyrans de la
littérature et les célébrités qui la protègent, l'auteur d'_Ourika_ et
quelques jeunes poètes bien pensants.
—Madame la marquise, dit de Marsay, si vous patronez monsieur pour
son esprit, moi je le protégerai pour sa beauté; je lui donnerai des
conseils qui en feront le plus heureux dandy de Paris. Après cela, il
sera poète s'il veut.
Madame de Bargeton remercia sa cousine par un regard plein de
reconnaissance.
—Je ne vous savais pas jaloux des gens d'esprit, dit Montriveau à de
Marsay. Le bonheur tue les poètes.
—Est-ce pour cela que monsieur cherche à se marier? reprit le dandy en
s'adressant à Canalis.
Lucien, qui se sentait dans ses habits comme une statue égyptienne dans
sa gaîne, était honteux de ne rien répondre. Enfin il dit de sa voix
tendre à la marquise:—Vos bontés, madame, me condamnent à n'avoir que
des succès.
Du Châtelet entra dans ce moment, en saisissant aux cheveux l'occasion
de se faire appuyer auprès de la marquise par Montriveau, un des rois
de Paris. Il salua madame de Bargeton, et pria madame d'Espard de lui
pardonner la liberté qu'il prenait d'envahir sa loge: il était séparé
depuis si long-temps de son compagnon de voyage! Montriveau et lui se
revoyaient pour la première fois après s'être quittés au milieu du
désert.
—Se quitter dans le désert et se retrouver à l'Opéra! dit Lucien.
—C'est une véritable reconnaissance de théâtre, dit Vandenesse.
Montriveau présenta le baron du Châtelet à la marquise, et la marquise
fit à l'ancien Secrétaire des Commandements de l'Altesse impériale un
accueil d'autant plus flatteur, qu'elle l'avait déjà vu bien reçu dans
trois loges, que madame de Sérizy n'admettait que des gens bien posés,
et qu'enfin il était le compagnon de Montriveau. Ce dernier titre
avait une si grande valeur, que madame de Bargeton put remarquer dans
le ton, dans les regards et dans les manières des quatre personnages,
qu'ils reconnaissaient du Châtelet pour un des leurs sans discussion.
La conduite sultanesque tenue par Châtelet en province fut tout à coup
expliquée à Naïs. Enfin du Châtelet vit Lucien, et lui fit un de ces
petits saluts secs et froids par lesquels un homme en déconsidère un
autre, en indiquant aux gens du monde la place infime qu'il occupe dans
la société. Il accompagna son salut d'un air sardonique par lequel
il semblait dire: Par quel hasard se trouve-t-il là? Du Châtelet fut
bien compris, car de Marsay se pencha vers Montriveau pour lui dire à
l'oreille, de manière à se faire entendre du baron:—Demandez-lui donc
quel est ce singulier jeune homme qui a l'air d'un mannequin habillé à
la porte d'un tailleur.
Du Châtelet parla pendant un moment à l'oreille de son compagnon, en
ayant l'air de renouveler connaissance, et sans doute il coupa son
rival en quatre. Surpris par l'esprit d'à-propos, par la finesse avec
laquelle ces hommes formulaient leurs réponses, Lucien était étourdi
par ce qu'on nomme le trait, le mot, surtout par la désinvolture de
la parole et l'aisance des manières. Le luxe qui l'avait épouvanté le
matin dans les choses, il le retrouvait dans les idées. Il se demandait
par quel mystère ces gens trouvaient à brûle-pourpoint des réflexions
piquantes, des reparties qu'il n'aurait imaginées qu'après de longues
méditations. Puis, non-seulement ces cinq hommes du monde étaient
à l'aise par la parole, mais ils l'étaient dans leurs habits: ils
n'avaient rien de neuf ni rien de vieux. En eux, rien ne brillait, et
tout attirait le regard. Leur luxe d'aujourd'hui était celui d'hier, il
devait être celui du lendemain. Lucien devina qu'il avait l'air d'un
homme qui s'était habillé pour la première fois de sa vie.
—Mon cher, disait de Marsay à Félix de Vandenesse, ce petit Rastignac
se lance comme un cerf-volant! le voilà chez la marquise de Listomère,
il fait des progrès, il nous lorgne! Il connaît sans doute monsieur,
reprit le dandy en s'adressant à Lucien mais sans le regarder.
—Il est difficile, répondit madame de Bargeton, que le nom du grand
homme dont nous sommes fiers ne soit pas venu jusqu'à lui, sa sœur a
entendu dernièrement monsieur de Rubempré nous lire de très-beaux vers.
Félix de Vandenesse et de Marsay saluèrent la marquise et se rendirent
chez madame de Listomère. Le second acte commença, et chacun laissa
madame d'Espard, sa cousine et Lucien seuls: les uns pour aller
expliquer madame de Bargeton aux femmes intriguées de sa présence, les
autres pour raconter l'arrivée du poète et se moquer de sa toilette.
Lucien fut heureux de la diversion que produisait le spectacle. Toutes
les craintes de madame de Bargeton relativement à Lucien furent
augmentées par l'attention que sa cousine avait accordée au baron
du Châtelet, et qui avait un tout autre caractère que sa politesse
protectrice envers Lucien. Pendant le second acte, la loge de madame de
Listomère resta pleine de monde, et parut agitée par une conversation
où il s'agissait de madame de Bargeton et de Lucien. Le jeune Rastignac
était évidemment l'_amuseur_ de cette loge, il donnait le branle à ce
rire parisien qui, se portant chaque jour sur une nouvelle pâture,
s'empresse d'épuiser le sujet présent en en faisant quelque chose de
vieux et d'usé dans un seul moment. Madame d'Espard devint inquiète;
mais elle devinait les mœurs parisiennes, et savait qu'on ne laisse
ignorer aucune médisance à ceux qu'elle blesse: elle attendit la fin
de l'acte. Quand les sentiments se sont retournés sur eux-mêmes comme
chez Lucien et chez madame de Bargeton, il se passe d'étranges choses
en peu de temps: les révolutions morales s'opèrent par des lois d'un
effet rapide. Louise avait présentes à la mémoire les paroles sages
et politiques que du Châtelet lui avait dites sur Lucien en revenant
du Vaudeville; chaque phrase était une prophétie, et Lucien prit à
tâche de les accomplir toutes. En perdant ses illusions sur madame de
Bargeton, comme madame de Bargeton perdait les siennes sur lui, le
pauvre enfant, de qui la destinée ressemblait un peu à celle de J.-J.
Rousseau, l'imita en ce point qu'il fut fasciné par madame d'Espard;
et il s'amouracha d'elle aussitôt. Les jeunes gens ou les hommes qui
se souviennent de leurs émotions de jeunesse comprendront que cette
passion était extrêmement probable et naturelle. Les jolies petites
manières, ce parler délicat, ce son de voix fin, cette femme fluette,
si noble, si haut placée, si enviée, cette reine apparaissait au poète
comme madame de Bargeton lui était apparue à Angoulême. La mobilité de
son caractère le poussa promptement à désirer cette haute protection;
le plus sûr moyen était de posséder la femme, il aurait tout alors!
Il avait réussi à Angoulême, pourquoi ne réussirait-il pas à Paris?
Involontairement et malgré les magies de l'Opéra toutes nouvelles pour
lui, son regard, attiré par cette magnifique Célimène, se coulait à
tout moment vers elle; et plus il la voyait, plus il avait envie de la
voir! Madame de Bargeton surprit un des regards pétillants de Lucien;
elle l'observa et le vit plus occupé de la marquise que du spectacle.
Elle se serait de bonne grâce résignée à être délaissée pour les
cinquante filles de Danaüs; mais quand un regard plus ambitieux, plus
ardent, plus significatif que les autres lui expliqua ce qui se passait
dans le cœur de Lucien, elle devint jalouse, mais moins pour l'avenir
que pour le passé.—Il ne m'a jamais regardée ainsi, pensa-t-elle. Mon
Dieu, Châtelet avait raison! Elle reconnut alors l'erreur de son amour.
Quand une femme arrive à se repentir de ses faiblesses, elle passe
comme une éponge sur sa vie, afin d'en effacer tout. Quoique chaque
regard de Lucien la courrouçât, elle demeura calme.
De Marsay revint à l'entr'acte en amenant monsieur de Listomère.
L'homme grave et le jeune fat apprirent bientôt à l'altière marquise
que le garçon de noces endimanché qu'elle avait eu le malheur
d'admettre dans sa loge ne se nommait pas plus monsieur de Rubempré
qu'un juif n'a de nom de baptême. Lucien était le fils d'un apothicaire
nommé Chardon. Monsieur de Rastignac, très au fait des affaires
d'Angoulême, avait fait rire déjà deux loges aux dépens de cette espèce
de momie que la marquise nommait sa cousine, et de la précaution que
cette dame prenait d'avoir près d'elle un pharmacien pour pouvoir sans
doute entretenir par des drogues sa vie artificielle. Enfin de Marsay
rapporta quelques-unes des mille plaisanteries auxquelles se livrent
en un instant les Parisiens, et qui sont aussi promptement oubliées
que dites, mais derrière lesquelles était Châtelet, l'artisan de cette
trahison carthaginoise.
—Ma chère, dit sous l'éventail madame d'Espard à madame de Bargeton,
de grâce, dites-moi si votre protégé se nomme réellement monsieur de
Rubempré?
—Il a pris le nom de sa mère, dit Anaïs embarrassée.
—Mais quel est le nom de son père?
—Chardon.
—Et que faisait ce Chardon!
—Il était pharmacien.
—J'étais bien sûre, ma chère amie, que tout Paris ne pouvait se moquer
d'une femme que j'adopte. Je ne me soucie pas de voir venir ici des
plaisants enchantés de me trouver avec le fils d'un apothicaire; si
vous m'en croyez, nous nous en irons ensemble, et à l'instant.
Madame d'Espard prit un air assez impertinent, sans que Lucien pût
deviner en quoi il avait donné lieu à ce changement de visage. Il pensa
que son gilet était de mauvais goût, ce qui était vrai; que la façon
de son habit était d'une mode exagérée, ce qui était encore vrai. Il
reconnut avec une secrète amertume qu'il fallait se faire habiller
par un habile tailleur, et il se promit bien le lendemain d'aller
chez le plus célèbre, afin de pouvoir, lundi prochain, rivaliser avec
les hommes qu'il trouverait chez la marquise. Quoique perdu dans ses
réflexions, ses yeux, attentifs au troisième acte, ne quittaient pas
la scène. Tout en regardant les pompes de ce spectacle unique, il se
livrait à son rêve sur madame d'Espard. Il fut au désespoir de cette
subite froideur qui contrariait étrangement l'ardeur intellectuelle
avec laquelle il attaquait ce nouvel amour, insouciant des difficultés
immenses qu'il apercevait, et qu'il se promettait de vaincre. Il sortit
de sa profonde contemplation pour revoir sa nouvelle idole; mais en
tournant la tête, il se vit seul; il avait entendu quelque léger bruit,
la porte se fermait, madame d'Espard entraînait sa cousine. Lucien fut
surpris au dernier point de ce brusque abandon, mais il n'y pensa pas
long-temps, précisément parce qu'il le trouvait inexplicable.
Quand les deux femmes furent montées dans leur voiture et qu'elle roula
par la rue de Richelieu vers le faubourg Saint-Honoré, la marquise dit
avec un ton de colère déguisée:—Ma chère enfant, à quoi pensez-vous?
mais attendez donc que le fils d'un apothicaire soit réellement célèbre
avant de vous y intéresser. Ce n'est ni votre fils ni votre amant,
n'est-ce pas? dit cette femme hautaine en jetant à sa cousine un regard
inquisitif et clair.
—Quel bonheur pour moi d'avoir tenu ce petit à distance et de ne lui
avoir rien accordé! pensa madame de Bargeton.
—Eh! bien, reprit la marquise qui prit l'expression des yeux de sa
cousine pour une réponse, laissez-le là, je vous en conjure. S'arroger
un nom illustre?... mais c'est une audace que la société punit.
J'admets que ce soit celui de sa mère; mais songez donc, ma chère,
qu'au roi seul appartient le droit de conférer, par une ordonnance,
le nom des Rubempré au fils d'une demoiselle de cette maison; et, si
elle s'est mésalliée, la faveur est énorme. Pour l'obtenir, il faut
une immense fortune, des services rendus, de très-hautes protections.
Cette mise de boutiquier endimanché prouve que ce garçon n'est ni riche
ni gentilhomme; sa figure est belle, mais il me paraît fort sot, il ne
sait ni se tenir ni parler; enfin il n'est pas _élevé_. Par quel hasard
le protégez-vous?
Madame de Bargeton renia Lucien, comme Lucien l'avait reniée en
lui-même; elle eut une effroyable peur que sa cousine n'apprît la
vérité sur son voyage.
—Mais, chère cousine, je suis au désespoir de vous avoir compromise.
—On ne me compromet pas, dit en souriant madame d'Espard. Je ne songe
qu'à vous.
—Mais vous l'avez invité à venir dîner lundi.
—Je serai malade, répondit vivement la marquise, vous l'en préviendrez,
et je le consignerai sous son double nom à ma porte.
Lucien imagina de se promener pendant l'entracte dans le foyer en
voyant que tout le monde y allait. D'abord aucune des personnes qui
étaient venues dans la loge de madame d'Espard ne le salua ni ne
parut faire attention à lui, ce qui sembla fort extraordinaire au
poète de province. Puis du Châtelet, auquel il essaya de s'accrocher,
le guettait du coin de l'œil, et l'évita constamment. Après s'être
convaincu, en voyant les hommes qui vaguaient dans le foyer, que sa
mise était assez ridicule, Lucien vint se replacer au coin de sa loge
et demeura, pendant le reste de la représentation, absorbé tour à tour
par le pompeux spectacle du ballet du cinquième acte, si célèbre par
son _Enfer_, par l'aspect de la salle dans laquelle son regard alla de
loge en loge, et par ses propres réflexions qui furent profondes en
présence de la société parisienne,
—Voilà donc mon royaume! se dit-il, voilà le monde que je dois dompter.
Il retourna chez lui à pied en pensant à tout ce qu'avaient dit les
personnages qui étaient venus faire leur cour à madame d'Espard; leurs
manières, leurs gestes, la façon d'entrer et de sortir, tout revint à
sa mémoire avec une étonnante fidélité. Le lendemain, vers midi, sa
première occupation fut de se rendre chez Staub, le tailleur le plus
célèbre de cette époque. Il obtint, à force de prières et par la vertu
de l'argent comptant, que ses habits fussent faits pour le fameux
lundi. Staub alla jusqu'à lui promettre une délicieuse redingote, un
gilet et un pantalon pour le jour décisif. Lucien se commanda des
chemises, des mouchoirs, enfin tout un petit trousseau, chez une
lingère, et se fit prendre mesure de souliers et de bottes par un
cordonnier célèbre. Il acheta une jolie canne chez Verdier, des gants
et des boutons de chemise chez madame Irlande; enfin il tâcha de se
mettre à la hauteur des dandies. Quand il eut satisfait ses fantaisies,
il alla rue Neuve-du-Luxembourg, et trouva Louise sortie.
—Elle dîne chez madame la marquise d'Espard, et reviendra tard, lui dit
Albertine.
Lucien alla dîner dans un restaurant à quarante sous au Palais-Royal,
et se coucha de bonne heure. Le dimanche, il alla dès onze heures chez
Louise; elle n'était pas levée. A deux heures il revint.
—Madame ne reçoit pas encore, lui dit Albertine, mais elle m'a donné un
petit mot pour vous.
—Elle ne reçoit pas encore, répéta Lucien; mais je ne suis pas
quelqu'un...
—Je ne sais pas, dit Albertine d'un air fort impertinent.
Lucien, moins surpris de la réponse d'Albertine que de recevoir une
lettre de madame de Bargeton, prit le billet et lut dans la rue ces
lignes désespérantes:
«Madame d'Espard est indisposée, elle ne pourra pas vous recevoir
lundi; moi-même je ne suis pas bien, et cependant je vais m'habiller
pour aller lui tenir compagnie. Je suis désespérée de cette petite
contrariété; mais vos talents me rassurent, et vous percerez sans
charlatanisme.»