la rue de la Paix, Lucien, comme tous les nouveaux venus, s'occupa
beaucoup plus des choses que des personnes. A Paris, les masses
s'emparent tout d'abord de l'attention: le luxe des boutiques,
la hauteur des maisons, l'affluence des voitures, les constantes
oppositions que présentent un extrême luxe et une extrême misère
saisissent avant tout. Surpris de cette foule à laquelle il était
étranger, cet homme d'imagination éprouva comme une immense
diminution de lui-même. Les personnes qui jouissent en province
d'une considération quelconque, et qui y rencontrent à chaque pas
une preuve de leur importance, ne s'accoutument point à cette perte
totale et subite de leur valeur. Être quelque chose dans son pays et
n'être rien à Paris, sont deux états qui veulent des transitions; et
ceux qui passent trop brusquement de l'un à l'autre, tombent dans une
espèce d'anéantissement. Pour un jeune poète qui trouvait un écho à
tous ses sentiments, un confident pour toutes ses idées, une âme pour
partager ses moindres sensations, Paris allait être un affreux désert.
Lucien n'était pas allé chercher son bel habit bleu, en sorte qu'il
fut gêné par la mesquinerie, pour ne pas dire le délabrement de son
costume en se rendant chez madame de Bargeton à l'heure où elle devait
être rentrée; il y trouva le baron du Châtelet, qui les emmena tous
deux dîner au Rocher de Cancale. Lucien, étourdi de la rapidité du
tournoiement parisien, ne pouvait rien dire à Louise, ils étaient tous
les trois dans la voiture; mais il lui pressa la main, elle répondit
amicalement à toutes les pensées qu'il exprimait ainsi. Après le dîner,
Châtelet conduisit ses deux convives au Vaudeville. Lucien éprouvait
un secret mécontentement à l'aspect de du Châtelet, il maudissait le
hasard qui l'avait conduit à Paris. Le Directeur des Contributions
mit le sujet de son voyage sur le compte de son ambition: il espérait
être nommé Secrétaire-Général d'une Administration, et entrer au
Conseil-d'État comme Maître des Requêtes; il venait demander raison des
promesses qui lui avaient été faites, car un homme comme lui ne pouvait
pas rester Directeur des Contributions; il aimait mieux ne rien être,
devenir Député, rentrer dans la diplomatie. Il se grandissait; Lucien
reconnaissait vaguement dans ce vieux beau la supériorité de l'homme
du monde au fait de la vie parisienne; il était surtout honteux de lui
devoir ses jouissances. Là où le poète était inquiet et gêné, l'ancien
Secrétaire des Commandements se trouvait comme un poisson dans l'eau.
Du Châtelet souriait aux hésitations, aux étonnements, aux questions,
aux petites fautes que le manque d'usage arrachait à son rival, comme
les vieux loups de mer se moquent des novices qui n'ont pas le pied
marin. Le plaisir qu'éprouvait Lucien, en voyant pour la première fois
le spectacle à Paris, compensa le déplaisir que lui causaient ses
confusions. Cette soirée fut remarquable par la répudiation secrète
d'une grande quantité de ses idées sur la vie de province. Le cercle
s'élargissait, la société prenait d'autres proportions. Le voisinage
de plusieurs jolies Parisiennes si élégamment, si fraîchement mises,
lui fit remarquer la vieillerie de la toilette de madame de Bargeton,
quoiqu'elle fût passablement ambitieuse: ni les étoffes, ni les façons,
ni les couleurs n'étaient de mode. La coiffure qui le séduisait tant à
Angoulême lui parut d'un goût affreux comparée aux délicates inventions
par lesquelles se recommandait chaque femme.—Va-t-elle rester comme ça?
se dit-il, sans savoir que la journée avait été employée à préparer
une transformation. En province il n'y a ni choix ni comparaison à
faire: l'habitude de voir les physionomies leur donne une beauté
conventionnelle. Transportée à Paris, une femme qui passe pour jolie
en province n'obtient pas la moindre attention, car elle n'est belle
que par l'application du proverbe: _Dans le royaume des aveugles, les
borgnes sont rois._ Les yeux de Lucien faisaient la comparaison que
madame de Bargeton avait faite la veille entre lui et Châtelet. De
son côté, madame de Bargeton se permettait d'étranges réflexions sur
son amant. Malgré son étrange beauté, le pauvre poète n'avait point
de tournure. Sa redingote dont les manches étaient trop courtes,
ses méchants gants de province, son gilet étriqué, le rendaient
prodigieusement ridicule auprès des jeunes gens du balcon: madame de
Bargeton lui trouvait un air piteux. Châtelet, occupé d'elle sans
prétention, veillant sur elle avec un soin qui trahissait une passion
profonde; Châtelet, élégant et à son aise comme un acteur qui retrouve
les planches de son théâtre, regagnait en deux jours tout le terrain
qu'il avait perdu en six mois. Quoique le vulgaire n'admette pas que
les sentiments changent brusquement, il est certain que deux amants se
séparent souvent plus vite qu'ils ne se sont liés. Il se préparait chez
madame de Bargeton et chez Lucien un désenchantement sur eux-mêmes
dont la cause était Paris. La vie s'y agrandissait aux yeux du poète,
comme la société prenait une face nouvelle aux yeux de Louise. A l'un
et à l'autre, il ne fallait plus qu'un accident pour trancher les
liens qui les unissaient. Ce coup de hache, terrible pour Lucien, ne
se fit pas long-temps attendre. Madame de Bargeton mit le poète à son
hôtel, et retourna chez elle accompagnée de du Châtelet, ce qui déplut
horriblement au pauvre amoureux.
—Que vont-ils dire de moi? pensait-il en montant dans sa triste chambre.
—Ce pauvre garçon est singulièrement ennuyeux, dit du Châtelet en
souriant quand la portière fut refermée.
—Il en est ainsi de tous ceux qui ont un monde de pensées dans le cœur
et dans le cerveau. Les hommes qui ont tant de choses à exprimer en de
belles œuvres long-temps rêvées professent un certain mépris pour la
conversation, commerce où l'esprit s'amoindrit en se monnayant, dit la
fière Nègrepelisse qui eut encore le courage de défendre Lucien, moins
pour Lucien que pour elle-même.
—Je vous accorde volontiers ceci, reprit le baron, mais nous vivons
avec les personnes et non avec les livres. Tenez, chère Naïs, je
le vois, il n'y a encore rien entre vous et lui, j'en suis ravi.
Si vous vous décidez à mettre dans votre vie un intérêt qui vous a
manqué jusqu'à présent, je vous en supplie, que ce ne soit pas pour
ce prétendu homme de génie. Si vous vous trompiez! si dans quelques
jours, en le comparant aux véritables talents, aux hommes sérieusement
remarquables que vous allez voir, vous reconnaissiez, chère belle
sirène, avoir pris sur votre dos éblouissant et conduit au port, au
lieu d'un homme armé de la lyre, un petit singe, sans manières, sans
portée, sot et avantageux, qui peut avoir de l'esprit à l'Houmeau, mais
qui devient à Paris un garçon extrêmement ordinaire? Après tout, il se
publie ici par semaine des volumes de vers dont le moindre vaut encore
mieux que toute la poésie de monsieur Chardon. De grâce, attendez et
comparez! Demain, vendredi, il y a opéra, dit-il en voyant la voiture
entrant dans la rue Neuve-du-Luxembourg, madame d'Espard dispose de la
loge des Premiers Gentilshommes de la Chambre, et vous y mènera sans
doute. Pour vous voir dans votre gloire, j'irai dans la loge de madame
de Sérizy. On donne les Danaïdes.
—Adieu, dit-elle.
Le lendemain, madame de Bargeton tâcha de se composer une mise du matin
convenable pour aller voir sa cousine, madame d'Espard. Il faisait
légèrement froid, elle ne trouva rien de mieux dans ses vieilleries
d'Angoulême qu'une certaine robe de velours vert, garnie d'une manière
assez extravagante. De son côté, Lucien sentit la nécessité d'aller
chercher son fameux habit bleu, car il avait pris en horreur sa maigre
redingote, et il voulait se montrer toujours bien mis en songeant
qu'il pourrait rencontrer la marquise d'Espard, ou aller chez elle à
l'improviste. Il monta dans un fiacre afin de rapporter immédiatement
son paquet. En deux heures de temps, il dépensa trois ou quatre francs,
ce qui lui donna beaucoup à penser sur les proportions financières de
la vie parisienne. Après être arrivé au superlatif de sa toilette, il
vint rue Neuve-du-Luxembourg, où, sur le pas de la porte, il rencontra
Gentil en compagnie d'un chasseur magnifiquement emplumé.
—J'allais chez vous, monsieur; madame m'envoie ce petit mot pour vous,
dit Gentil qui ne connaissait pas les formules du respect parisien,
habitué qu'il était à la bonhomie des mœurs provinciales.
Le chasseur prit le poète pour un domestique. Lucien décacheta le
billet, par lequel il apprit que madame de Bargeton passait la journée
chez la marquise d'Espard et allait le soir à l'Opéra; mais elle disait
à Lucien de s'y trouver, sa cousine lui permettait de donner une place
dans sa loge au jeune poète, à qui la marquise était enchantée de
procurer ce plaisir.
—Elle m'aime donc! mes craintes sont folles, se dit Lucien, elle me
présente à sa cousine dès ce soir.
Il bondit de joie, et voulut passer joyeusement le temps qui le
séparait de cette heureuse soirée. Il s'élança vers les Tuileries en
rêvant de s'y promener jusqu'à l'heure où il irait dîner chez Véry.
Voilà Lucien gabant, sautillant, léger de bonheur qui débouche sur la
terrasse des Feuillants et la parcourt en examinant les promeneurs,
les jolies femmes avec leurs adorateurs, les élégants, deux par deux,
bras dessus bras dessous, se saluant les uns les autres par un coup
d'œil en passant. Quelle différence de cette terrasse avec Beaulieu!
Les oiseaux de ce magnifique perchoir étaient autrement jolis que
ceux d'Angoulême! C'était tout le luxe de couleurs qui brille sur
les familles ornithologiques des Indes ou de l'Amérique, comparé aux
couleurs grises des oiseaux de l'Europe. Lucien passa deux cruelles
heures dans les Tuileries: il y fit un violent retour sur lui-même et
se jugea. D'abord il ne vit pas un seul habit à ces jeunes élégants.
S'il apercevait un homme en habit, c'était un vieillard hors la loi,
quelque pauvre diable, un rentier venu du Marais, ou quelque garçon
de bureau. Après avoir reconnu qu'il y avait une mise du matin et
une mise du soir, le poète aux émotions vives, au regard pénétrant,
reconnut la laideur de sa défroque, les défectuosités qui frappaient
de ridicule son habit dont la coupe était passée de mode, dont le
bleu était faux, dont le collet était outrageusement disgracieux,
dont les basques de devant, trop long-temps portées, penchaient
l'une vers l'autre; les boutons avaient rougi, les plis dessinaient
de fatales lignes blanches. Puis son gilet était trop court et la
façon si grotesquement provinciale que, pour le cacher, il boutonna
brusquement son habit. Enfin il ne voyait de pantalon de nankin qu'aux
gens communs. Les gens comme il faut portaient de délicieuses étoffes
de fantaisie ou le blanc toujours irréprochable! D'ailleurs tous
les pantalons étaient à sous-pieds, et le sien se mariait très-mal
avec les talons de ses bottes, pour lesquels les bords de l'étoffe
recroquevillée manifestaient une violente antipathie. Il avait une
cravate blanche à bouts brodés par sa sœur, qui, après en avoir vu
de semblables à monsieur de Hautoy, à monsieur de Chandour, s'était
empressée d'en faire de pareilles à son frère. Non-seulement personne,
excepté les gens graves, quelques vieux financiers, quelques sévères
administrateurs, ne portaient de cravate blanche le matin; mais encore
le pauvre Lucien vit passer de l'autre côté de la grille, sur le
trottoir de la rue de Rivoli, un garçon épicier tenant un panier sur
sa tête, et sur qui l'homme d'Angoulême surprit deux bouts de cravate
brodés par la main de quelque grisette adorée. A cet aspect, Lucien
reçut un coup à la poitrine, à cet organe encore mal défini où se
réfugie notre sensibilité, où, depuis qu'il existe des sentiments,
les hommes portent la main, dans les joies comme dans les douleurs
excessives. Ne taxez pas ce récit de puérilité? Certes, pour les
riches qui n'ont jamais connu ces sortes de souffrances, il se trouve
ici quelque chose de mesquin et d'incroyable; mais les angoisses
des malheureux ne méritent pas moins d'attention que les crises qui
révolutionnent la vie des puissants et des privilégiés de la terre.
Puis ne se rencontre-t-il pas autant de douleur de part et d'autre?
La souffrance agrandit tout. Enfin, changez les termes: au lieu d'un
costume plus ou moins beau, mettez un ruban, une distinction, un titre?
Ces apparentes petites choses n'ont-elles pas tourmenté de brillantes
existences? La question du costume est d'ailleurs énorme chez ceux
qui veulent paraître avoir ce qu'ils n'ont pas; car c'est souvent le
meilleur moyen de le posséder plus tard. Lucien eut une sueur froide en
pensant que le soir il allait comparaître ainsi vêtu devant la marquise
d'Espard, la parente d'un Premier Gentilhomme de la chambre du roi,
devant une femme chez laquelle allaient les illustrations de tous les
genres, des illustrations choisies.
—J'ai l'air du fils d'un apothicaire, d'un vrai courtaud de boutique!
se dit-il à lui-même avec rage en voyant passer les gracieux,
les coquets, les élégants jeunes gens des familles du faubourg
Saint-Germain, qui tous avaient une manière à eux qui les rendait tous
semblables par la finesse des contours, par la noblesse de la tenue,
par l'air du visage; et tous différents par le cadre que chacun s'était
choisi pour se faire valoir. Tous faisaient ressortir leurs avantages
par une espèce de mise en scène que les jeunes gens entendent à Paris
aussi bien que les femmes. Lucien tenait de sa mère les précieuses
distinctions physiques dont les priviléges éclataient à ses yeux;
mais cet or était dans sa gangue, et non mis en œuvre. Ses cheveux
étaient mal coupés. Au lieu de maintenir sa figure haute par une
souple baleine, il se sentait enseveli dans un vilain col de chemise;
et sa cravate, n'offrant pas de résistance, lui laissait pencher sa
tête attristée. Quelle femme eût deviné ses jolis pieds dans la botte
ignoble qu'il avait apportée d'Angoulême? Quel jeune homme eût envié sa
jolie taille déguisée par le sac bleu qu'il avait cru jusqu'alors être
un habit? Il voyait de ravissants boutons sur des chemises étincelantes
de blancheur, la sienne était rousse! Tous ces élégants gentilshommes
étaient merveilleusement gantés, et il avait des gants de gendarme!
Celui-ci badinait avec une canne délicieusement montée. Celui-là
portait une chemise à poignets retenus par de mignons boutons d'or. En
parlant à une femme, l'un tordait une charmante cravache, et les plis
abondants de son pantalon tacheté de quelques petites éclaboussures,
ses éperons retentissants, sa petite redingote serrée montraient qu'il
allait remonter sur un des deux chevaux tenus par un tigre gros comme
le poing. Un autre tirait de la poche de son gilet une montre plate
comme une pièce de cent sous, et regardait l'heure en homme qui avait
avancé ou manqué l'heure d'un rendez-vous. En regardant ces jolies
bagatelles que Lucien ne soupçonnait pas, le monde des superfluités
nécessaires lui apparut, et il frissonna en pensant qu'il fallait un
capital énorme pour exercer l'état de joli garçon! Plus il admirait
ces jeunes gens à l'air heureux et dégagé, plus il avait conscience
de son air étrange, l'air d'un homme qui ignore où aboutit le chemin
qu'il suit, qui ne sait où se trouve le Palais-Royal quand il y touche,
et qui demande où est le Louvre à un passant qui répond:—Vous y êtes.
Lucien se voyait séparé de ce monde par un abîme, il se demandait par
quels moyens il pouvait le franchir, car il voulait être semblable
à cette svelte et délicate jeunesse parisienne. Tous ces patriciens
saluaient des femmes divinement mises et divinement belles, des femmes
pour lesquelles Lucien se serait fait hacher pour prix d'un seul
baiser, comme le page de la comtesse de Konismarck. Dans les ténèbres
de sa mémoire, Louise, comparée à ces souveraines, se dessina comme une
vieille femme. Il rencontra plusieurs de ces femmes dont on parlera
dans l'histoire du dix-neuvième siècle, de qui l'esprit, la beauté,
les amours ne seront pas moins célèbres que celles des reines du temps
passé. Il vit passer une fille sublime, mademoiselle des Touches, si
connue sous le nom de Camille Maupin, écrivain éminent, aussi grande
par sa beauté que par un esprit supérieur, et dont le nom fut répété
tout bas par les promeneurs et par les femmes.
—Ha! se dit-il, voilà la poésie.
Qu'était madame de Bargeton auprès de cet ange brillant de jeunesse,
d'espoir, d'avenir, au doux sourire, et dont l'œil noir était vaste
comme le ciel, ardent comme le soleil! Elle riait en causant avec
madame Firmiani, l'une des plus charmantes femmes de Paris. Une
voix lui cria bien: «L'intelligence est le levier avec lequel on
remue le monde.» Mais une autre voix lui cria que le point d'appui
de l'intelligence était l'argent. Il ne voulut pas rester au milieu
de ses ruines et sur le théâtre de sa défaite, il prit la route du
Palais-Royal, après l'avoir demandée, car il ne connaissait pas encore
la topographie de son quartier. Il entra chez Véry, commanda, pour
s'initier aux plaisirs de Paris, un dîner qui le consolât de son
désespoir. Une bouteille de vin de Bordeaux, des huîtres d'Ostende,
un poisson, une perdrix, un macaroni, des fruits furent le _nec plus
ultra_ de ses désirs. Il savoura cette petite débauche en pensant à
faire preuve d'esprit ce soir auprès de la marquise d'Espard, et à
racheter la mesquinerie de son bizarre accoutrement par le déploiement
de ses richesses intellectuelles. Il fut tiré de ses rêves par le
total de la carte qui lui enleva les cinquante francs avec lesquels il
croyait aller fort loin dans Paris. Ce dîner coûtait un mois de son
existence d'Angoulême. Aussi ferma-t-il respectueusement la porte de ce
palais, en pensant qu'il n'y remettrait jamais les pieds.
—Ève avait raison, se dit-il en s'en allant par la galerie de Pierre
chez lui pour y reprendre de l'argent, les prix de Paris ne sont pas
ceux de l'Houmeau.
Chemin faisant, il admira les boutiques des tailleurs, et songeant aux
toilettes qu'il avait vues le matin:—Non, s'écria-t-il, je ne paraîtrai
pas fagoté comme je le suis devant madame d'Espard. Il courut avec
une vélocité de cerf jusqu'à l'hôtel du Gaillard-Bois, monta dans sa
chambre, y prit cent écus, et redescendit au Palais-Royal pour s'y
habiller de pieds en cap. Il avait vu des bottiers, des lingers, des
giletiers, des coiffeurs au Palais-Royal où sa future élégance était
éparse dans dix boutiques. Le premier tailleur chez lequel il entra lui
fit essayer autant d'habits qu'il voulut en mettre, et lui persuada
qu'ils étaient tous de la dernière mode. Lucien sortit possédant un
habit vert, un pantalon blanc et un gilet de fantaisie pour la somme
de deux cents francs. Il eut bientôt trouvé une paire de bottes fort
élégante et à son pied. Enfin après avoir fait emplette de tout ce
qui lui était nécessaire, il demanda le coiffeur chez lui où chaque
fournisseur apporta sa marchandise. A sept heures du soir, il monta
dans un fiacre et se fit conduire à l'Opéra, frisé comme un saint Jean
de procession, bien gileté, bien cravaté, mais un peu gêné dans cette
espèce d'étui où il se trouvait pour la première fois. Suivant la
recommandation de madame de Bargeton, il demanda la loge des Premiers
Gentilshommes de la Chambre. A l'aspect d'un homme dont l'élégance
empruntée le faisait ressembler à un premier garçon de noces, le
Contrôleur le pria de montrer son coupon.
—Je n'en ai pas.
—Vous ne pouvez pas entrer, lui répondit-on sèchement.
—Mais je suis de la société de madame d'Espard, dit-il.
—Nous ne sommes pas tenus de savoir cela, dit l'employé qui ne put
s'empêcher d'échanger un imperceptible sourire avec ses collègues du
Contrôle.
[Illustration: IMP. E. MARTINET.
MADAME DE BARGETON. LA MARQUISE D'ESPARD.
La loge des _Premiers Gentilshommes_ est celle qui se trouve dans
l'un des deux pans coupés au fond de la salle; on y est vu comme on y
voit de tous côtés.
(UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS.)]
En ce moment une voiture s'arrêta sous le péristyle. Un chasseur, que
Lucien ne reconnut pas, déplia le marchepied d'un coupé d'où sortirent
deux femmes parées. Lucien, qui ne voulut pas recevoir du Contrôleur
quelque impertinent avis pour se ranger, fit place aux deux femmes.
—Mais cette dame est la marquise d'Espard que vous prétendez connaître,
monsieur, dit ironiquement le Contrôleur à Lucien.
Lucien fut d'autant plus abasourdi que madame de Bargeton n'avait
pas l'air de le reconnaître dans son nouveau plumage; mais quand il
l'aborda, elle lui sourit et lui dit:—Cela se trouve à merveille, venez!
Les gens du Contrôle étaient redevenus sérieux. Lucien suivit madame de
Bargeton, qui, tout en montant le vaste escalier de l'Opéra, présenta
son Rubempré à sa cousine. La loge des Premiers Gentilshommes est celle
qui se trouve dans l'un des deux pans coupés au fond de la salle: on
y est vu comme on y voit de tous côtés. Lucien se mit derrière sa
cousine, sur une chaise, heureux d'être dans l'ombre.
—Monsieur de Rubempré, dit la marquise d'un ton de voix flatteur, vous
venez pour la première fois à l'Opéra, ayez-en tout le coup d'œil,
prenez ce siége, mettez-vous sur le devant, nous vous le permettons.
Lucien obéit, le premier acte de l'opéra finissait.
—Vous avez bien employé votre temps, lui dit Louise à l'oreille dans le
premier moment de surprise que lui causa le changement de Lucien.
Louise était restée la même. Le voisinage d'une femme à la mode, de la
marquise d'Espard, cette madame de Bargeton de Paris, lui nuisait tant;
la brillante Parisienne faisait si bien ressortir les imperfections de
la femme de province, que Lucien, doublement éclairé par le beau monde
de cette pompeuse salle et par cette femme éminente, vit enfin dans la
pauvre Anaïs de Nègrepelisse la femme réelle, la femme que les gens de
Paris voyaient: une femme grande, sèche, couperosée, fanée, plus que
rousse, anguleuse, guindée, précieuse, prétentieuse, provinciale dans
son parler, mal arrangée surtout! En effet, les plis d'une vieille
robe de Paris attestent encore du goût, on se l'explique, on devine ce
qu'elle fut, mais une vieille robe de province est inexplicable, elle
est risible. La robe et la femme étaient sans grâce ni fraîcheur, le
velours était miroité comme le teint. Lucien, honteux d'avoir aimé cet
os de seiche, se promit de profiter du premier accès de vertu de sa
Louise pour la quitter. Son excellente vue lui permettait de voir les
lorgnettes braquées sur la loge aristocratique par excellence. Les
femmes les plus élégantes examinaient certainement madame de Bargeton,
car elles souriaient toutes en se parlant. Si madame d'Espard reconnut,
aux gestes et aux sourires féminins, la cause des sarcasmes, elle y
fut tout à fait insensible. D'abord chacun devait reconnaître dans sa
compagne la pauvre parente venue de province, de laquelle peut être
affligée toute famille parisienne. Puis sa cousine lui avait parlé
toilette en lui manifestant quelque crainte; elle l'avait rassurée
en s'apercevant qu'Anaïs, une fois habillée, aurait bientôt pris les
manières parisiennes. Si madame de Bargeton manquait d'usage, elle
avait la hauteur native d'une femme noble et ce _je ne sais quoi_ que
l'on peut nommer la _race_. Le lundi suivant elle prendrait donc sa
revanche. D'ailleurs, une fois que le public aurait appris que cette
femme était sa cousine, la marquise savait qu'il suspendrait le cours
de ses railleries et attendrait un nouvel examen avant de la juger.
Lucien ne devinait pas le changement que feraient dans la personne de
Louise une écharpe roulée autour du cou, une jolie robe, une élégante
coiffure et les conseils de madame d'Espard. En montant l'escalier,
la marquise avait déjà dit à sa cousine de ne pas tenir son mouchoir
déplié à la main. Le bon ou le mauvais goût tiennent à mille petites
nuances de ce genre, qu'une femme d'esprit saisit promptement, et que
certaines femmes ne comprendront jamais. Madame de Bargeton, déjà
pleine de bon vouloir, était plus spirituelle qu'il ne le fallait
pour reconnaître en quoi elle péchait. Madame d'Espard, sûre que son
élève lui ferait honneur, ne s'était pas refusée à la former. Enfin
il s'était fait entre ces deux femmes un pacte cimenté par leur
mutuel intérêt. Madame de Bargeton avait soudain voué un culte à
l'idole du jour, dont les manières, l'esprit et l'entourage l'avaient
séduite, éblouie, fascinée. Elle avait reconnu chez madame d'Espard
l'occulte pouvoir de la grande dame ambitieuse, et s'était dit qu'elle
parviendrait en se faisant le satellite de cet astre: elle l'avait
donc franchement admirée. La marquise avait été sensible à cette naïve
conquête, elle s'était intéressée à sa cousine en la trouvant faible
et pauvre; puis elle s'était assez bien arrangée d'avoir une élève
pour faire école, et ne demandait pas mieux que d'acquérir en madame
de Bargeton une espèce de dame d'atour, une esclave qui chanterait
ses louanges, trésor encore plus rare parmi les femmes de Paris qu'un
critique dévoué dans la gent littéraire. Cependant le mouvement de
curiosité devenait trop visible pour que la nouvelle débarquée ne s'en
aperçût pas, et madame d'Espard voulut poliment lui faire prendre le
change sur cet émoi.
—S'il nous vient des visites, lui dit-elle, nous saurons peut-être à
quoi nous devons l'honneur d'occuper ces dames...
—Je soupçonne fort ma vieille robe de velours et ma figure angoumoisine
d'amuser les Parisiennes, dit en riant madame de Bargeton.
—Non, ce n'est pas vous, il y a quelque chose que je ne m'explique pas,
ajouta-t-elle en regardant le poète qu'elle regarda pour la première
fois et qu'elle parut trouver singulièrement mis.
—Voici monsieur du Châtelet, dit en ce moment Lucien en levant le doigt
pour montrer la loge de madame de Sérizy où le vieux beau remis à neuf
venait d'entrer.
A ce signe madame de Bargeton se mordit les lèvres de dépit, car la
marquise ne put retenir un regard et un sourire d'étonnement, qui
disait si dédaigneusement:—D'où sort ce jeune homme? que Louise se
sentit humiliée dans son amour, la sensation la plus piquante pour une
Française, et qu'elle ne pardonne pas à son amant de lui causer. Dans
ce monde où les petites choses deviennent grandes, un geste, un mot
perdent un débutant. Le principal mérite des belles manières et du ton
de la haute compagnie est d'offrir un ensemble harmonieux où tout est
si bien fondu que rien ne choque. Ceux mêmes qui, soit par ignorance,
soit par un emportement quelconque de la pensée, n'observent pas les
lois de cette science, comprendront tous qu'en cette matière une seule
dissonance est, comme en musique, une négation complète de l'Art
lui-même, dont toutes les conditions doivent être exécutées dans la
moindre chose sous peine de ne pas être.
—Qui est ce monsieur? demanda la marquise en montrant Châtelet.
Connaissez-vous donc déjà madame de Sérizy?
—Ah! cette personne est la fameuse madame de Sérizy qui a eu tant
d'aventures, et qui néanmoins est reçue partout!
—Une chose inouïe, ma chère, répondit la marquise, une chose
explicable, mais inexpliquée! Les hommes les plus redoutables sont ses
amis, et pourquoi? Personne n'ose sonder ce mystère. Ce monsieur est-il
donc le lion d'Angoulême?
—Mais monsieur le baron du Châtelet, dit Anaïs qui par vanité rendit
à Paris le titre qu'elle contestait à son adorateur, est un homme
qui a fait beaucoup parler de lui. C'est le compagnon de monsieur de
Montriveau.
—Ah! fit la marquise, je n'entends jamais ce nom sans penser à la
pauvre duchesse de Langeais, qui a disparu comme une étoile filante.
Voici, reprit-elle en montrant une loge, monsieur de Rastignac et
madame de Nucingen, la femme d'un fournisseur, banquier, homme
d'affaires, brocanteur en grand, un homme qui s'impose au monde de
Paris par sa fortune, et qu'on dit peu scrupuleux sur les moyens
de l'augmenter; il se donne mille peines pour faire croire à son
dévouement pour les Bourbons, il a déjà tenté de venir chez moi. En
prenant la loge de madame de Langeais, sa femme a cru qu'elle en aurait
les grâces, l'esprit et le succès! Toujours la fable du geai qui prend
les plumes du paon!
—Comment font monsieur et madame de Rastignac, à qui nous ne
connaissons pas mille écus de rente, pour soutenir leur fils à Paris?
dit Lucien à madame de Bargeton en s'étonnant de l'élégance et du luxe
que révélait la mise de ce jeune homme.