L'imprimeur jugea sans doute ces graves paroles nécessaires,

l'influence de madame de Bargeton ne l'épouvantait pas moins que la

funeste mobilité de caractère qui pouvait tout aussi bien jeter Lucien

dans une mauvaise comme dans une bonne voie. Ève eut bientôt fait le

paquet de Lucien. Ce Fernand Cortès littéraire emportait peu de chose.

Il garda sur lui sa meilleure redingote, son meilleur gilet et l'une

de ses deux chemises fines. Tout son linge, son fameux habit, ses

effets et ses manuscrits formèrent un si mince paquet, que, pour le

cacher aux regards de madame de Bargeton, David proposa de l'envoyer

par la diligence à son correspondant, un marchand de papier, auquel il

écrirait de le tenir à la disposition de Lucien.

Malgré les précautions prises par Madame de Bargeton pour cacher

son départ, monsieur du Châtelet l'apprit et voulut savoir si elle

ferait le voyage seule ou accompagné de Lucien; il envoya son valet de

chambre à Ruffec, avec la mission d'examiner toutes les voitures qui

relaieraient à la poste.

—Si elle enlève son poète, pensa-t-il, elle est à moi.

Lucien partit le lendemain au petit jour, accompagné de David qui

s'était procuré un cabriolet et un cheval en annonçant qu'il allait

traiter d'affaires avec son père, petit mensonge qui dans les

circonstances actuelles était probable. Les deux amis se rendirent

à Marsac, où ils passèrent une partie de la journée chez le vieil

Ours; puis le soir ils allèrent au delà de Mansle attendre madame

de Bargeton, qui arriva vers le matin. En voyant la vieille calèche

sexagénaire qu'il avait tant de fois regardée sous la remise, Lucien

éprouva l'une des plus vives émotions de sa vie, il se jeta dans les

bras de David, qui lui dit:—Dieu veuille que ce soit pour ton bien!

L'imprimeur remonta dans son méchant cabriolet, et disparut le cœur

serré: il avait d'horribles pressentiments sur les destinées de Lucien

à Paris.

DEUXIÈME PARTIE.

UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS.

Ni Lucien, ni madame de Bargeton, ni Gentil, ni Albertine, la femme de

chambre, ne parlèrent jamais des événements de ce voyage; mais il est

à croire que la présence continuelle des gens le rendit fort maussade

pour un amoureux qui s'attendait à tous les plaisirs d'un enlèvement.

Lucien, qui allait en poste pour la première fois de sa vie, fut

très-ébahi de voir semer sur la route d'Angoulême à Paris presque toute

la somme qu'il destinait à sa vie d'une année. Comme les hommes qui

unissent les grâces de l'enfance à la force du talent, il eut le tort

d'exprimer ses naïfs étonnements à l'aspect des choses nouvelles pour

lui. Un homme doit bien étudier une femme avant de lui laisser voir

ses émotions et ses pensées comme elles se produisent. Une maîtresse

aussi tendre que grande sourit aux enfantillages et les comprend; mais

pour peu qu'elle ait de la vanité, elle ne pardonne pas à son amant de

s'être montré enfant, vain ou petit. Beaucoup de femmes portent une si

grande exagération dans leur culte, qu'elles veulent toujours trouver

un dieu dans leur idole; tandis que celles qui aiment un homme pour

lui-même avant de l'aimer pour elles, adorent ses petitesses autant

que ses grandeurs. Lucien n'avait pas encore deviné que chez madame

de Bargeton l'amour était greffé sur l'orgueil. Il eut le tort de ne

pas s'expliquer certains sourires qui échappèrent à Louise durant ce

voyage, quand, au lieu de les contenir, il se laissait aller à ses

gentillesses de jeune rat sorti de son trou.

Les voyageurs débarquèrent à l'hôtel du Gaillard-Bois, rue de

l'Échelle, avant le jour. Les deux amants étaient si fatigués l'un

et l'autre, qu'avant tout Louise voulut se coucher et se coucha, non

sans avoir ordonné à Lucien de demander une chambre au-dessus de

l'appartement qu'elle prit. Lucien dormit jusqu'à quatre heures du

soir. Madame de Bargeton le fit éveiller pour dîner, il s'habilla

précipitamment en apprenant l'heure, et trouva Louise dans une de

ces ignobles chambres qui sont la honte de Paris, où, malgré tant de

prétentions à l'élégance, il n'existe pas encore un seul hôtel où tout

voyageur riche puisse retrouver son chez soi. Quoiqu'il eût sur les

yeux ces nuages que laisse un brusque réveil, Lucien ne reconnut pas

sa Louise dans cette chambre froide, sans soleil, à rideaux passés,

dont le carreau frotté semblait misérable, où le meuble était usé, de

mauvais goût, vieux ou d'occasion. Il est en effet certaines personnes

qui n'ont plus ni le même aspect ni la même valeur, une fois séparées

des figures, des choses, des lieux qui leur servent de cadre. Les

physionomies vivantes ont une sorte d'atmosphère qui leur est propre,

comme le clair-obscur des tableaux flamands est nécessaire à la vie

des figures qu'y a placées le génie des peintres. Les gens de province

sont presque tous ainsi. Puis madame de Bargeton parut plus digne,

plus pensive qu'elle ne devait l'être en un moment où commençait

un bonheur sans entraves. Lucien ne pouvait se plaindre: Gentil et

Albertine les servaient. Le dîner n'avait plus ce caractère d'abondance

et d'essentielle bonté qui distingue la vie en province. Les plats

coupés par la spéculation sortaient d'un restaurant voisin, ils étaient

maigrement servis, ils sentaient la portion congrue. Paris n'est

pas beau dans ces petites choses auxquelles sont condamnés les gens

à fortune médiocre. Lucien attendit la fin du repas pour interroger

Louise dont le changement lui semblait inexplicable. Il ne se trompait

point. Un événement grave, car les réflexions sont les événements de la

vie morale, était survenu pendant son sommeil.

Sur les deux heures après midi, Sixte du Châtelet s'était présenté à

l'hôtel, avait fait éveiller Albertine, avait manifesté le désir de

parler à sa maîtresse, et il était revenu après avoir à peine laissé

le temps à madame de Bargeton de faire sa toilette. Anaïs dont la

curiosité fut excitée par cette singulière apparition de monsieur du

Châtelet, elle qui se croyait si bien cachée, l'avait reçu vers trois

heures.

—Je vous ai suivie en risquant d'avoir une réprimande à

l'Administration, dit-il en la saluant, car je prévoyais ce qui vous

arrive. Mais dussé-je perdre ma place, au moins vous ne serez pas

perdue, vous!

—Que voulez-vous dire? s'écria madame de Bargeton.

—Je vois bien que vous aimez Lucien, reprit-il d'un air tendrement

résigné, car il faut bien aimer un homme pour ne réfléchir à rien,

pour oublier toutes les convenances, vous qui les connaissez si

bien! Croyez-vous donc, chère Naïs adorée, que vous serez reçue chez

madame d'Espard ou dans quelque salon de Paris que ce soit, du moment

où l'on saura que vous vous êtes comme enfuie d'Angoulême avec un

jeune homme, et surtout après le duel de monsieur de Bargeton et de

monsieur Chandour? Le séjour de votre mari à l'Escarbas a l'air d'une

séparation. En un cas semblable, les gens comme il faut commencent

par se battre pour leurs femmes, et les laissent libres après. Aimez

monsieur de Rubempré, protégez-le, faites-en tout ce que vous voudrez,

mais ne demeurez pas ensemble! Si quelqu'un ici savait que vous avez

fait le voyage dans la même voiture, vous seriez mise à l'index par

le monde que vous voulez voir. D'ailleurs, Naïs, ne faites pas encore

de ces sacrifices à un jeune homme que vous n'avez encore comparé à

personne, qui n'a été soumis à aucune épreuve, et qui peut vous oublier

ici pour une Parisienne en la croyant plus nécessaire que vous à ses

ambitions. Je ne veux pas nuire à celui que vous aimez, mais vous

me permettrez de faire passer vos intérêts avant les siens, et de

vous dire: «Étudiez-le! Connaissez bien toute l'importance de votre

démarche.» Si vous trouvez les portes fermées, si les femmes refusent

de vous recevoir, au moins n'ayez aucun regret de tant de sacrifices,

en songeant que celui auquel vous les faites en sera toujours digne,

et les comprendra. Madame d'Espard est d'autant plus prude et sévère

qu'elle-même est séparée de son mari, sans que le monde ait pu pénétrer

la cause de leur désunion; mais les Navarreins, les Blamont-Chauvry,

les Lenoncourt, tous ses parents l'ont entourée, les femmes les plus

collet-monté vont chez elle et l'accueillent avec respect, en sorte

que le marquis d'Espard a tort. Dès la première visite que vous lui

ferez, vous reconnaîtrez la justesse de mes avis. Certes, je puis

vous le prédire, moi qui connais Paris: en entrant chez la marquise

vous seriez au désespoir qu'elle sût que vous êtes à l'hôtel du

Gaillard-Bois avec le fils d'un apothicaire, tout monsieur de Rubempré

qu'il veut être. Vous aurez ici des rivales bien autrement astucieuses

et rusées qu'Amélie, elles ne manqueront pas de savoir qui vous êtes,

où vous êtes, d'où vous venez, et ce que vous faites. Vous avez

compté sur l'incognito, je le vois; mais vous êtes de ces personnes

pour lesquelles l'incognito n'existe point. Ne rencontrerez-vous pas

Angoulême partout? c'est les Députés de la Charente qui viennent pour

l'ouverture des Chambres; c'est le Général qui est à Paris en congé;

mais il suffira d'un seul habitant d'Angoulême qui vous aperçoive pour

que votre vie soit arrêtée d'une étrange manière: vous ne seriez plus

que la maîtresse de Lucien. Si vous avez besoin de moi pour quoi que ce

soit, je suis chez le Receveur-Général, rue du Faubourg-Saint-Honoré,

à deux pas de chez madame d'Espard. Je connais assez la maréchale de

Carigliano, madame de Sérizy et le Président du Conseil pour vous y

présenter; mais vous verrez tant de monde chez madame d'Espard, que

vous n'aurez pas besoin de moi. Loin d'avoir à désirer d'aller dans tel

ou tel salon, vous serez désirée dans tous les salons.

Du Châtelet put parler sans que madame de Bargeton l'interrompît: elle

était saisie par la justesse de ces observations. La reine d'Angoulême

avait en effet compté sur l'incognito.

—Vous avez raison, cher ami, dit-elle; mais comment faire?

—Laissez-moi, répondit Châtelet, vous chercher un appartement tout

meublé, convenable; vous mènerez ainsi une vie moins chère que la vie

des hôtels, et vous serez chez vous; et, si vous m'en croyez, vous y

coucherez ce soir.

—Mais comment avez-vous connu mon adresse? dit-elle.

—Votre voiture était facile à reconnaître, et d'ailleurs je vous

suivais. A Sèvres, le postillon qui vous a menée a dit votre adresse

au mien. Me permettrez-vous d'être votre maréchal-des-logis? je vous

écrirai bientôt pour vous dire où je vous aurai casée.

—Hé! bien, faites, dit-elle.

Ce mot ne semblait rien, et c'était tout. Le baron du Châtelet avait

parlé la langue du monde à une femme du monde. Il s'était montré dans

toute l'élégance d'une mise parisienne; un joli cabriolet bien attelé

l'avait amené. Par hasard, madame de Bargeton se mit à la croisée

pour réfléchir à sa position, et vit partir le vieux dandy. Quelques

instants après, Lucien, brusquement éveillé, brusquement habillé, se

produisit à ses regards dans son pantalon de nankin de l'an dernier,

avec sa méchante petite redingote. Il était beau, mais ridiculement

mis. Habillez l'Apollon du Belvédère ou l'Antinoüs en porteur d'eau,

reconnaîtrez-vous alors la divine création du ciseau grec ou romain?

Les yeux comparent avant que le cœur n'ait rectifié ce rapide jugement

machinal. Le contraste entre Lucien et Châtelet fut trop brusque pour

ne pas frapper les yeux de Louise. Lorsque vers six heures le dîner fut

terminé, madame de Bargeton fit signe à Lucien de venir près d'elle sur

un méchant canapé de calicot rouge à fleurs jaunes, où elle s'était

assise.

—Mon Lucien, dit-elle, n'es-tu pas d'avis que si nous avons fait une

folie qui nous tue également, il y a de la raison à la réparer? Nous

ne devons, cher enfant, ni demeurer ensemble à Paris, ni laisser

soupçonner que nous y soyons venus de compagnie. Ton avenir dépend

beaucoup de ma position, et je ne dois la gâter d'aucune manière.

Ainsi, dès ce soir, je vais aller me loger à quelques pas d'ici; mais

tu demeureras dans cet hôtel, et nous pourrons nous voir tous les jours

sans que personne y trouve à redire.

Louise expliqua les lois du monde à Lucien, qui ouvrit de grands yeux.

Sans savoir que les femmes qui reviennent sur leurs folies reviennent

sur leur amour, il comprit qu'il n'était plus le Lucien d'Angoulême.

Louise ne lui parlait que d'elle, de ses intérêts, de sa réputation, du

monde; et pour excuser son égoïsme, elle essayait de lui faire croire

qu'il s'agissait de lui-même. Il n'avait aucun droit sur Louise, si

promptement redevenue madame de Bargeton, et, chose plus grave! il

n'avait aucun pouvoir. Aussi ne put-il retenir de grosses larmes qui

roulèrent dans ses yeux.

—Si je suis votre gloire, vous êtes encore plus pour moi, vous êtes ma

seule espérance et tout mon avenir. J'ai compris que si vous épousiez

mes succès, vous deviez épouser mon infortune, et voilà que déjà nous

nous séparons.

—Vous jugez ma conduite, dit-elle, vous ne m'aimez pas. Lucien la

regarda avec une expression si douloureuse qu'elle ne put s'empêcher

de lui dire:—Cher petit, je resterai si tu veux, nous nous perdrons et

resterons sans appui. Mais quand nous serons également misérables et

tous deux repoussés; quand l'insuccès, car il faut tout prévoir, nous

aura rejetés à l'Escarbas, souviens-toi, mon amour, que j'aurai prévu

cette fin, et que je t'aurai proposé d'abord de parvenir selon les lois

du monde en leur obéissant.

—Louise, répondit-il en l'embrassant, je suis effrayé de te voir si

sage. Songe que je suis un enfant, que je me suis abandonné tout entier

à ta chère volonté. Moi, je voulais triompher des hommes et des choses

de vive force; mais si je puis arriver plus promptement par ton aide

que seul, je serai bien heureux de te devoir toutes mes fortunes.

Pardonne! j'ai trop mis en toi pour ne pas tout craindre. Pour moi, une

séparation est l'avant-coureur de l'abandon; et l'abandon, c'est la

mort.

—Mais, cher enfant, le monde te demande peu de chose, répondit-elle. Il

s'agit seulement de coucher ici, et tu demeureras tout le jour chez moi

sans qu'on y trouve à redire.

Quelques caresses achevèrent de calmer Lucien. Une heure après, Gentil

apporta un mot par lequel Châtelet apprenait à madame de Bargeton qu'il

lui avait trouvé un appartement rue Neuve-du-Luxembourg. Elle se fit

expliquer la situation de cette rue, qui n'était pas très-éloignée de

la rue de l'Échelle, et dit à Lucien:—Nous sommes voisins. Deux heures

après, Louise monta dans une voiture que lui envoyait du Châtelet

pour se rendre chez elle. L'appartement, un de ceux où les tapissiers

mettent des meubles et qu'ils louent à de riches députés ou à de

grands personnages venus pour peu de temps à Paris, était somptueux,

mais incommode. Lucien retourna sur les onze heures à son petit hôtel

du Gaillard-Bois, n'ayant encore vu de Paris que la partie de la rue

Saint-Honoré qui se trouve entre la rue Neuve-du-Luxembourg et la rue

de l'Échelle. Il se coucha dans sa misérable petite chambre, qu'il ne

put s'empêcher de comparer au magnifique appartement de Louise. Au

moment où il sortit de chez madame de Bargeton, le baron Châtelet y

arriva, revenant de chez le Ministre des Affaires Étrangères, dans la

splendeur d'une mise de bal. Il venait rendre compte de toutes les

conventions qu'il avait faites pour madame de Bargeton. Louise était

inquiète, ce luxe l'épouvantait. Les mœurs de la province avaient

fini par réagir sur elle, elle était devenue méticuleuse dans ses

comptes; elle avait tant d'ordre, qu'à Paris, elle allait passer pour

avare. Elle avait emporté près de vingt mille francs en un bon du

Receveur-Général, en destinant cette somme à couvrir l'excédant de ses

dépenses pendant quatre années; elle craignait déjà de ne pas avoir

assez et de faire des dettes. Châtelet lui apprit que son appartement

ne lui coûtait que six cents francs par mois.

—Une misère, dit-il en voyant le haut-le-corps que fit Naïs.—Vous

avez à vos ordres une voiture pour cinq cents francs par mois, ce

qui fait en tout cinquante louis. Vous n'aurez plus qu'à penser

à votre toilette. Une femme qui voit le grand monde ne saurait

s'arranger autrement. Si vous voulez faire de monsieur de Bargeton

un Receveur-Général, ou lui obtenir une place dans la maison du Roi,

vous ne devez pas avoir un air misérable. Ici l'on ne donne qu'aux

riches. Il est fort heureux, dit-il, que vous ayez Gentil pour vous

accompagner, et Albertine pour vous habiller, car les domestiques sont

une ruine à Paris. Vous mangerez rarement chez vous, lancée comme vous

allez l'être.

Madame de Bargeton et le baron causèrent de Paris. Du Châtelet raconta

les nouvelles du jour, les mille riens qu'on doit savoir sous peine

de ne pas être de Paris. Il donna bientôt à Naïs des conseils sur

les magasins où elle devait se fournir: il lui indiqua Herbault pour

les toques, Juliette pour les chapeaux et les bonnets; il lui donna

l'adresse de la couturière qui pouvait remplacer Victorine; enfin il

lui fit sentir la nécessité de se _désangoulêmer_. Puis il partit sur

le dernier trait d'esprit qu'il eut le bonheur de trouver.

—Demain, dit-il négligemment, j'aurai sans doute une loge à quelque

spectacle, je viendrai vous prendre vous et monsieur de Rubempré, car

vous me permettrez de vous faire à vous deux les honneurs de Paris.

—Il a dans le caractère plus de générosité que je ne le pensais, se dit

madame de Bargeton en lui voyant inviter Lucien.

Au mois de juin, les Ministres ne savent que faire de leurs loges aux

théâtres: les Députés ministériels et leurs commettants font leurs

vendanges ou veillent à leurs moissons, leurs connaissances les plus

exigeantes sont à la campagne ou en voyage; aussi, vers cette époque,

les plus belles loges des théâtres de Paris reçoivent-elles des hôtes

hétéroclites que les habitués ne revoient plus et qui donnent au public

l'air d'une tapisserie usée. Du Châtelet avait déjà pensé que, grâce

à cette circonstance, il pourrait, sans dépenser beaucoup d'argent,

procurer à Naïs les amusements qui affriandent le plus les provinciaux.

Le lendemain, pour la première fois qu'il venait, Lucien ne trouva

pas Louise. Madame de Bargeton était sortie pour quelques emplettes

indispensables. Elle était allée tenir conseil avec les graves et

illustres autorités en matière de toilette féminine que Châtelet lui

avait citées, car elle avait écrit son arrivée à la marquise d'Espard.

Quoique madame de Bargeton eût en elle-même cette confiance que donne

une longue domination, elle avait singulièrement peur de paraître

provinciale. Elle avait assez de tact pour savoir combien les relations

entre femmes dépendent des premières impressions; et, quoiqu'elle se

sût de force à se mettre promptement au niveau des femmes supérieures

comme madame d'Espard, elle sentait avoir besoin de bienveillance à son

début, et voulait surtout ne manquer d'aucun élément de succès. Aussi

sut-elle à Châtelet un gré infini de lui avoir indiqué les moyens de

se mettre à l'unisson du beau monde parisien. Par un singulier hasard,

la marquise se trouvait dans une situation à être enchantée de rendre

service à une personne de la famille de son mari. Sans cause apparente,

le marquis d'Espard s'était retiré du monde; il ne s'occupait ni de ses

affaires, ni des affaires politiques, ni de sa famille, ni de sa femme.

Devenue ainsi maîtresse d'elle-même, la marquise sentait le besoin

d'être approuvée par le monde; elle était donc heureuse de remplacer

le marquis en cette circonstance en se faisant la protectrice de sa

famille. Elle allait mettre de l'ostentation à son patronage afin de

rendre les torts de son mari plus évidents. Dans la journée même, elle

écrivit à _madame de Bargeton, née Nègrepelisse_, un de ces charmants

billets où la forme est si jolie, qu'il faut bien du temps avant d'y

reconnaître le manque de fond:

«Elle était heureuse d'une circonstance qui rapprochait de la famille

une personne de qui elle avait entendu parler, et qu'elle souhaitait

connaître, car les amitiés de Paris n'étaient pas si solides qu'elle

ne désirât avoir quelqu'un de plus à aimer sur la terre; et si cela

ne devait pas avoir lieu, ce ne serait qu'une illusion à ensevelir

avec les autres. Elle se mettait tout entière à la disposition de

sa cousine, qu'elle serait allée voir sans une indisposition qui la

retenait chez elle; mais elle se regardait déjà comme son obligée de

ce qu'elle eût songé à elle.»

La Comédie humaine - Volume 08. Scènes de la vie de Province - Tome 04 · 第 12 / 56 段