Mais les gens qui vivent, comme vivait monsieur de Bargeton, dans un

silence imposé par l'étroitesse de leur esprit et leur peu de portée,

ont, dans les grandes circonstances de la vie, une solennité toute

faite. Parlant peu, il leur échappe naturellement peu de sottises;

puis, réfléchissant beaucoup à ce qu'ils doivent dire, leur extrême

défiance d'eux-mêmes les porte à si bien étudier leurs discours

qu'ils s'expriment à merveille par un phénomène pareil à celui qui

délia la langue à l'ânesse de Balaam. Aussi monsieur de Bargeton se

comporta-t-il comme un homme supérieur. Il justifia l'opinion de ceux

qui le regardaient comme un philosophe de l'école de Pythagore. Il

entra chez Stanislas à onze heures du soir, et y trouva nombreuse

compagnie. Il alla saluer silencieusement Amélie, et offrit à chacun

son niais sourire, qui, dans les circonstances présentes, parut

profondément ironique. Il se fit alors un grand silence, comme dans

la nature à l'approche d'un orage. Châtelet, qui était revenu, regarda

tour à tour d'une façon très-significative monsieur de Bargeton et

Stanislas, que le mari offensé aborda poliment.

Du Châtelet comprit le sens d'une visite faite à une heure où ce

vieillard était toujours couché: Naïs agitait évidemment ce bras

débile; et comme sa position auprès d'Amélie lui donnait le droit de se

mêler des affaires du ménage, il se leva, prit monsieur de Bargeton à

part et lui dit:—Vous voulez parler à Stanislas?

—Oui, dit le bonhomme heureux d'avoir un entremetteur qui peut-être

prendrait la parole pour lui.

—Eh! bien, allez dans la chambre à coucher d'Amélie, lui répondit le

Directeur des Contributions, heureux de ce duel qui pouvait rendre

madame de Bargeton veuve en lui interdisant d'épouser Lucien, la cause

du duel.

—Stanislas, dit du Châtelet à monsieur de Chandour, Bargeton vient sans

doute vous demander raison des propos que vous teniez sur Naïs. Venez

chez votre femme, et conduisez-vous tous deux en gentilshommes. Ne

faites point de bruit, affectez beaucoup de politesse, ayez enfin toute

la froideur d'une dignité britannique.

En un moment Stanislas et du Châtelet vinrent trouver Bargeton.

—Monsieur, dit le mari offensé, vous prétendez avoir trouvé madame de

Bargeton dans une situation équivoque avec monsieur de Rubempré?

—Avec monsieur Chardon, reprit ironiquement Stanislas qui ne croyait

pas Bargeton un homme fort.

—Soit, reprit le mari. Si vous ne démentez pas ce propos en présence

de la société qui est chez vous en ce moment, je vous prie de prendre

un témoin. Mon beau-père, monsieur de Nègrepelisse, viendra vous

chercher à quatre heures du matin. Faisons chacun nos dispositions, car

l'affaire ne peut s'arranger que de la manière que je viens d'indiquer.

Je choisis le pistolet, je suis l'offensé.

Durant le chemin, monsieur de Bargeton avait ruminé ce discours,

le plus long qu'il eût fait en sa vie, il le dit sans passion et

de l'air le plus simple du monde. Stanislas pâlit et se dit en

lui-même:—Qu'ai-je vu, après tout? Mais, entre la honte de démentir ses

propos devant toute la ville, en présence de ce muet qui paraissait

ne pas vouloir entendre raillerie, et la peur, la hideuse peur qui

lui serrait le cou de ses mains brûlantes, il choisit le péril le plus

éloigné.

—C'est bien. A demain, dit-il à monsieur de Bargeton en pensant que

l'affaire pourrait s'arranger.

Les trois hommes rentrèrent, et chacun étudia leur physionomie: du

Châtelet souriait, monsieur de Bargeton était absolument comme s'il

se trouvait chez lui; mais Stanislas se montra blême. A cet aspect

quelques femmes devinèrent l'objet de la conférence. Ces mots:—Ils se

battent! circulèrent d'oreille en oreille. La moitié de l'assemblée

pensa que Stanislas avait tort, sa pâleur et sa contenance accusaient

un mensonge; l'autre moitié admira la tenue de monsieur de Bargeton.

Du Châtelet fit le grave et le mystérieux. Après être resté quelques

instants à examiner les visages, monsieur de Bargeton se retira.

—Avez-vous des pistolets? dit Châtelet à l'oreille de Stanislas qui

frissonna de la tête aux pieds.

Amélie comprit tout et se trouva mal, les femmes s'empressèrent de la

porter dans sa chambre à coucher. Il y eut une rumeur affreuse, tout

le monde parlait à la fois. Les hommes restèrent dans le salon et

déclarèrent d'une voix unanime que monsieur de Bargeton était dans son

droit.

—Auriez-vous cru le bonhomme capable de se conduire ainsi? dit monsieur

de Saintot.

—Mais, dit l'impitoyable Jacques, dans sa jeunesse, il était un des

plus forts sous les armes. Mon père m'a souvent parlé des exploits de

Bargeton.

—Bah! vous les mettrez à vingt pas, et ils se manqueront si vous prenez

des pistolets de cavalerie, dit Francis à Châtelet.

Quand tout le monde fut parti, Châtelet rassura Stanislas et sa femme

en leur expliquant que tout irait bien, et que dans un duel entre un

homme de soixante ans et un homme de trente-six, celui-ci avait tout

l'avantage.

Le lendemain matin, au moment où Lucien déjeunait avec David, qui était

revenu de Marsac sans son père, madame Chardon entra tout effarée.

—Hé! bien, Lucien, sais-tu la nouvelle dont on parle jusque dans le

marché? Monsieur de Bargeton a presque tué monsieur de Chandour, ce

matin à cinq heures, dans le pré de monsieur Tulloye, un nom qui donne

lieu à des calembours. Il paraît que monsieur de Chandour a dit hier

qu'il t'avait surpris avec madame de Bargeton.

—C'est faux! madame de Bargeton est innocente, s'écria Lucien.

—Un homme de la campagne à qui j'ai entendu raconter les détails avait

tout vu de dessus sa charrette. Monsieur de Nègrepelisse était venu

dès trois heures du matin pour assister monsieur de Bargeton; il a

dit à monsieur de Chandour que s'il arrivait malheur à son gendre,

il se chargeait de le venger. Un officier du régiment de cavalerie

a prêté ses pistolets, ils ont été essayés à plusieurs reprises par

monsieur de Nègrepelisse. Monsieur du Châtelet voulait s'opposer à ce

qu'on exerçât les pistolets, mais l'officier que l'on avait pris pour

arbitre a dit qu'à moins de se conduire comme des enfants, on devait

se servir d'armes en état. Les témoins ont placé les deux adversaires

à vingt-cinq pas l'un de l'autre. Monsieur de Bargeton, qui était là

comme s'il se promenait, a tiré le premier, et logé une balle dans

le cou de monsieur de Chandour, qui est tombé sans pouvoir riposter.

Le chirurgien de l'hôpital a déclaré tout à l'heure que monsieur de

Chandour aura le cou de travers pour le reste de ses jours. Je suis

venue te dire l'issue de ce duel pour que tu n'ailles pas chez madame

de Bargeton, ou que tu ne te montres pas dans Angoulême, car quelques

amis de monsieur de Chandour pourraient te provoquer.

En ce moment, Gentil, le valet de chambre de monsieur de Bargeton,

entra conduit par l'apprenti de l'imprimerie, et remit à Lucien une

lettre de Louise.

«Vous avez sans doute appris, mon ami, l'issue du duel entre Chandour

et mon mari. Nous ne recevrons personne aujourd'hui; soyez prudent, ne

vous montrez pas, je vous le demande au nom de l'affection que vous

avez pour moi. Ne trouvez-vous pas que le meilleur emploi de cette

triste journée est de venir écouter votre Béatrix, dont la vie est

toute changée par cet événement et qui a mille choses à vous dire?

—Heureusement, dit David, mon mariage est arrêté pour après-demain; tu

auras une occasion d'aller moins souvent chez madame de Bargeton.

—Cher David, répondit Lucien, elle me demande de venir la voir

aujourd'hui; je crois qu'il faut lui obéir, elle saura mieux que nous

comment je dois me conduire dans les circonstances actuelles.

—Tout est donc prêt ici? demanda madame Chardon.

—Venez voir, s'écria David heureux de montrer la transformation

qu'avait subie l'appartement du premier étage où tout était frais et

neuf.

Là respirait ce doux esprit qui règne dans les jeunes ménages où les

fleurs d'oranger, le voile de la mariée couronnent encore la vie

intérieure, où le printemps de l'amour se reflète dans les choses, où

tout est blanc, propre et fleuri.

—Ève sera comme une princesse, dit la mère; mais vous avez dépensé trop

d'argent, vous avez fait des folies!

David sourit sans rien répondre, car madame Chardon avait mis le doigt

dans le vif d'une plaie secrète qui faisait cruellement souffrir le

pauvre amant: ses prévisions avaient été si grandement dépassées

par l'exécution qu'il lui était impossible de bâtir au-dessus de

l'appentis. Sa belle-mère ne pouvait avoir de long-temps l'appartement

qu'il voulait lui donner. Les esprits généreux éprouvent les plus vives

douleurs de manquer à ces sortes de promesses qui sont en quelque

sorte les petites vanités de la tendresse. David cachait soigneusement

sa gêne, afin de ménager le cœur de Lucien qui aurait pu se trouver

accablé des sacrifices faits pour lui.

Ève et ses amis ont bien travaillé de leur côté, disait madame Chardon.

Le trousseau, le linge de ménage, tout est prêt. Ces demoiselles

l'aiment tant qu'elles lui ont, sans qu'elle en sût rien, couvert les

matelas en futaine blanche, bordée de liserés roses. C'est joli! ça

donne envie de se marier.

La mère et la fille avaient employé toutes leurs économies à fournir

la maison de David des choses auxquelles ne pensent jamais les jeunes

gens. En sachant combien il déployait de luxe, car il était question

d'un service de porcelaine demandé à Limoges, elles avaient tâché de

mettre de l'harmonie entre les choses qu'elles apportaient et celles

que s'achetait David. Cette petite lutte d'amour et de générosité

devait amener les deux époux à se trouver gênés dès le commencement de

leur mariage, au milieu de tous les symptômes d'une aisance bourgeoise

qui pouvait passer pour du luxe dans une ville arriérée comme l'était

alors Angoulême.

Au moment où Lucien vit sa mère et David passant dans la chambre

à coucher dont la tenture bleue et blanche, dont le joli mobilier

lui était connu, il s'esquiva chez madame de Bargeton. Il trouva

Naïs déjeunant avec son mari, qui, mis en appétit par sa promenade

matinale, mangeait sans aucun souci de ce qui s'était passé. Le vieux

gentilhomme campagnard, monsieur de Nègrepelisse, cette imposante

figure, reste de la vieille noblesse française, était auprès de sa

fille. Quand Gentil eut annoncé monsieur de Rubempré, le vieillard

à tête blanche lui jeta le regard inquisitif d'un père empressé de

juger l'homme que sa fille a distingué. L'excessive beauté de Lucien

le frappa si vivement, qu'il ne put retenir un regard d'approbation;

mais il semblait voir dans la liaison de sa fille une amourette plutôt

qu'une passion, un caprice plutôt qu'une passion durable. Le déjeuner

finissait, Louise put se lever, laisser son père et monsieur de

Bargeton, en faisant signe à Lucien de la suivre.

—Mon ami, dit-elle d'un son de voix triste et joyeux en même temps,

je vais à Paris, et mon père emmène Bargeton à l'Escarbas, où il

restera pendant mon absence. Madame d'Espard, une demoiselle de

Blamont-Chauvry, à qui nous sommes alliés par les d'Espard, les aînés

de la famille des Nègrepelisse, est en ce moment très-influente par

elle-même et par ses parents. Si elle daigne nous reconnaître, je

veux la cultiver beaucoup: elle peut nous obtenir par son crédit une

place pour Bargeton. Mes sollicitations pourront le faire désirer par

la Cour pour député de la Charente, ce qui aidera sa nomination ici.

La députation pourra plus tard favoriser mes démarches à Paris. C'est

toi, mon enfant chéri, qui m'as inspiré ce changement d'existence.

Le duel de ce matin me force à fermer ma maison pour quelque temps,

car il y aura des gens qui prendront parti pour les Chandour contre

nous. Dans la situation où nous sommes, et dans une petite ville, une

absence est toujours nécessaire pour laisser aux haines le temps de

s'assoupir. Mais ou je réussirai et ne reverrai plus Angoulême, ou

je ne réussirai pas et veux attendre à Paris le moment où je pourrai

passer tous les étés à l'Escarbas et les hivers à Paris. C'est la seule

vie d'une femme comme il faut, j'ai trop tardé à la prendre. La journée

suffira pour tous nos préparatifs, je partirai demain dans la nuit et

vous m'accompagnerez, n'est-ce pas? Vous irez en avant. Entre Mansle

et Ruffec, je vous prendrai dans ma voiture, et nous serons bientôt

à Paris. Là, cher, est la vie de gens supérieurs. On ne se trouve à

l'aise qu'avec ses pairs, partout ailleurs on souffre. D'ailleurs

Paris, capitale du monde intellectuel, est le théâtre de vos succès!

franchissez promptement l'espace qui vous en sépare! Ne laissez pas vos

idées se rancir en province, communiquez promptement avec les grands

hommes qui représenteront le dix-neuvième siècle. Rapprochez-vous de la

cour et du pouvoir. Ni les distinctions ni les dignités ne viennent

trouver le talent qui s'étiole dans une petite ville. Nommez-moi

d'ailleurs les belles œuvres exécutées en province! Voyez au contraire

le sublime et pauvre Jean-Jacques invinciblement attiré par ce soleil

moral, qui crée les gloires en échauffant les esprits par le frottement

des rivalités. Ne devez-vous pas vous hâter de prendre votre place

dans la pléiade qui se produit à chaque époque? Vous ne sauriez croire

combien il est utile à un jeune talent d'être mis en lumière par la

haute société. Je vous ferai recevoir chez madame d'Espard; personne

n'a facilement l'entrée de son salon, où vous trouverez tous les grands

personnages, les ministres, les ambassadeurs, les orateurs de la

chambre, les pairs les plus influents, des gens riches ou célèbres. Il

faudrait être bien maladroit pour ne pas exciter leur intérêt, quand

on est beau, jeune et plein de génie. Les grands talents n'ont pas de

petitesse, ils vous prêteront leur appui. Quand on vous saura haut

placé, vos œuvres acquerront une immense valeur. Pour les artistes, le

grand problème à résoudre est de se mettre en vue. Il se rencontrera

donc là pour vous mille occasions de fortune, des sinécures, une

pension sur la cassette. Les Bourbons aiment tant à favoriser les

lettres et les arts! aussi soyez à la fois poète religieux et poète

royaliste. Non seulement ce sera bien, mais vous ferez fortune.

Est-ce l'Opposition, est-ce le libéralisme qui donne les places, les

récompenses, et qui fait la fortune des écrivains? Ainsi prenez la

bonne route et venez là où vont tous les hommes de génie. Vous avez mon

secret, gardez le plus profond silence, et disposez-vous à me suivre.

Ne le voulez-vous pas? ajouta-t-elle étonnée de la silencieuse attitude

de son amant.

Lucien, hébété par le rapide coup d'œil qu'il jeta sur Paris, en

entendant ces séduisantes paroles, crut n'avoir jusqu'alors joui que

de la moitié de son cerveau; il lui sembla que l'autre moitié se

découvrait, tant ses idées s'agrandirent: il se vit, dans Angoulême,

comme une grenouille sous sa pierre au fond d'un marécage. Paris et

ses splendeurs, Paris, qui se produit dans toutes les imaginations de

province comme un Eldorado, lui apparut avec sa robe d'or, la tête

ceinte de pierreries royales, les bras ouverts aux talents. Les gens

illustres allaient lui donner l'accolade fraternelle. Là tout souriait

au génie. Là ni gentillâtres jaloux qui lançassent des mots piquants

pour humilier l'écrivain, ni sotte indifférence pour la poésie. De

là jaillissaient les œuvres des poètes, là elles étaient payées et

mises en lumière. Après avoir lu les premières pages de _l'Archer de

Charles IX_, les libraires ouvriraient leurs caisses et lui diraient:

Combien voulez-vous? Il comprenait d'ailleurs qu'après un voyage où ils

seraient mariés par les circonstances, madame de Bargeton serait à lui

tout entière, qu'ils vivraient ensemble.

A ces mots:—Ne le voulez-vous pas? il répondit par une larme, saisit

Louise par la taille, la serra sur son cœur et lui marbra le cou par

de violents baisers. Puis il s'arrêta tout à coup comme frappé par un

souvenir, et s'écria:—Mon Dieu, ma sœur se marie après-demain!

Ce cri fut le dernier soupir de l'enfant noble et pur. Les liens si

puissants qui attachent les jeunes cœurs à leur famille, à leur premier

ami, à tous les sentiments primitifs, allaient recevoir un terrible

coup de hache.

—Hé! bien, s'écria l'altière Nègrepelisse, qu'a de commun le mariage

de votre sœur et la marche de notre amour? tenez-vous tant à être le

coryphée de cette noce de bourgeois et d'ouvriers que vous ne puissiez

m'en sacrifier les nobles joies? Le beau sacrifice! dit-elle avec

mépris. J'ai envoyé ce matin mon mari se battre à cause de vous! Allez,

monsieur, quittez-moi! je me suis trompée.

Elle tomba pâmée sur son canapé. Lucien l'y suivit en demandant pardon,

en maudissant sa famille, David et sa sœur.

—Je croyais tant en vous! dit-elle. Monsieur de Cante-Croix avait une

mère qu'il idolâtrait, mais pour obtenir une lettre où je lui disais:

_Je suis contente!_ il est mort au milieu du feu. Et vous, quand il

s'agit de voyager avec moi, vous ne savez point renoncer à un repas de

noces!

Lucien voulut se tuer, et son désespoir fut si vrai, si profond,

que Louise pardonna, mais en faisant sentir à Lucien qu'il aurait à

racheter cette faute.

—Allez donc, dit-elle enfin, soyez discret, et trouvez-vous demain soir

à minuit à une centaine de pas après Mansle.

Lucien sentit la terre petite sous ses pieds, il revint chez David

suivi de ses espérances comme Oreste l'était par ses furies, car il

entrevoyait mille difficultés qui se comprenaient toutes dans ce mot

terrible:—Et de l'argent? La perspicacité de David l'épouvantait

si fort, qu'il s'enferma dans son joli cabinet pour se remettre de

l'étourdissement que lui causait sa nouvelle position. Il fallait

donc quitter cet appartement si chèrement établi, rendre inutiles

tant de sacrifices. Lucien pensa que sa mère pourrait loger là, David

économiserait ainsi la coûteuse bâtisse qu'il avait projeté de faire

au fond de la cour. Ce départ devait arranger sa famille, il trouva

mille raisons péremptoires à sa fuite, car il n'y a rien de jésuite

comme un désir. Aussitôt il courut à l'Houmeau chez sa sœur, pour lui

apprendre sa nouvelle destinée et se concerter avec elle. En arrivant

devant la boutique de Postel, il pensa que, s'il n'y avait pas d'autres

moyens, il emprunterait au successeur de son père la somme nécessaire à

son séjour durant un an.

—Si je vis avec Louise, un écu par jour sera pour moi comme une

fortune, et cela ne fait que mille francs pour un an, se dit-il. Or,

dans six mois, je serai riche!

Ève et sa mère entendirent, sous la promesse d'un profond secret, les

confidences de Lucien. Toutes deux pleurèrent en écoutant l'ambitieux;

et, quand il voulut savoir la cause de ce chagrin, elles lui apprirent

que tout ce qu'elles possédaient avait été absorbé par le linge

de table et de maison, par le trousseau d'Ève, par une multitude

d'acquisitions auxquelles n'avait pas pensé David, et qu'elles étaient

heureuses d'avoir faites, car l'imprimeur reconnaissait à Ève une dot

de dix mille francs. Lucien leur fit part alors de son idée d'emprunt,

et madame Chardon se chargea d'aller demander à monsieur Postel mille

francs pour un an.

—Mais, Lucien, dit Ève avec un serrement de cœur, tu n'assisteras donc

pas à mon mariage? Oh! reviens, j'attendrai quelques jours! Elle te

laissera bien revenir ici dans une quinzaine, une fois que tu l'auras

accompagnée! Elle nous accordera bien huit jours, à nous qui t'avons

élevé pour elle! Notre union tournera mal si tu n'y es pas... Mais

auras-tu assez de mille francs? dit-elle en s'interrompant tout à coup.

Quoique ton habit t'aille divinement, tu n'en as qu'un! Tu n'as que

deux chemises fines, et les six autres sont en grosse toile. Tu n'as

que trois cravates de batiste, les trois autres sont en jaconas commun;

et puis tes mouchoirs ne sont pas beaux. Trouveras-tu dans Paris une

sœur pour te blanchir ton linge dans la journée où tu en auras besoin?

il t'en faut bien davantage. Tu n'as qu'un pantalon de nankin fait

cette année, ceux de l'année dernière te sont justes, il faudra donc te

faire habiller à Paris, les prix de Paris ne sont pas ceux d'Angoulême.

Tu n'as que deux gilets blancs de mettables, j'ai déjà raccommodé les

autres. Tiens, je te conseille d'emporter deux mille francs.

En ce moment David, qui entrait, parut avoir entendu ces deux derniers

mots, car il examina le frère et la sœur en gardant le silence.

—Ne me cachez rien, dit-il.

—Eh! bien, s'écria Ève, il part avec elle.

—Postel, dit madame Chardon en entrant sans voir David, consent à

prêter les mille francs, mais pour six mois seulement, et il veut une

lettre de change de toi acceptée par ton beau-frère, car il dit que tu

n'offres aucune garantie.

La mère se retourna, vit son gendre, et ces quatre personnes gardèrent

un profond silence. La famille Chardon sentait combien elle avait

abusé de David. Tous étaient honteux. Une larme roula dans les yeux de

l'imprimeur.

—Tu ne seras donc pas à mon mariage? dit-il, tu ne resteras donc pas

avec nous? Et moi qui ai dissipé tout ce que j'avais! Ah, Lucien, moi

qui apportais à Ève ses pauvres petits bijoux de mariée, je ne savais

pas, dit-il en essuyant ses yeux et tirant des écrins de sa poche,

avoir à regretter de les avoir achetés.

Il posa plusieurs boîtes couvertes en maroquin sur la table, devant sa

belle-mère.

—Pourquoi pensez-vous tant à moi? dit Ève avec un sourire d'ange qui

corrigeait sa parole.

—Chère maman, dit l'imprimeur, allez dire à monsieur Postel que je

consens à donner ma signature, car je vois sur ta figure, Lucien, que

tu es bien décidé à partir.

Lucien inclina mollement et tristement la tête en ajoutant un moment

après:—Ne me jugez pas mal, mes anges aimés. Il prit Ève et David,

les embrassa, les rapprocha de lui, les serra en disant:—Attendez

les résultats, et vous saurez combien je vous aime. David, à quoi

servirait notre hauteur de pensée, si elle ne nous permettait pas de

faire abstraction des petites cérémonies dans lesquelles les lois

entortillent les sentiments? Malgré la distance, mon âme ne sera-t-elle

pas ici? la pensée ne nous réunira-t-elle pas? N'ai-je pas une destinée

à accomplir? Les libraires viendront-ils chercher ici mon Archer de

Charles IX, et les Marguerites? Un peu plus tôt, un peu plus tard, ne

faut-il pas toujours faire ce que je fais aujourd'hui, puis-je jamais

rencontrer des circonstances plus favorables? N'est-ce pas toute

ma fortune que d'entrer pour mon début à Paris dans le salon de la

marquise d'Espard?

—Il a raison, dit Ève. Vous-même ne me disiez-vous pas qu'il devait

aller promptement à Paris?

David prit Ève par la main, l'emmena dans cet étroit cabinet où elle

dormait depuis sept années, et lui dit à l'oreille:—Il a besoin de deux

mille francs, disais-tu, mon amour? Postel n'en prête que mille.

Ève regarda son prétendu par un regard affreux qui disait toutes ses

souffrances.

—Écoute, mon Ève adorée, nous allons mal commencer la vie. Oui, mes

dépenses ont absorbé tout ce que je possédais. Il ne me reste que

deux mille francs, et la moitié est indispensable pour faire aller

l'imprimerie. Donner mille francs à ton frère, c'est donner notre pain,

compromettre notre tranquillité. Si j'étais seul, je sais ce que je

ferais; mais nous sommes deux. Décide.

Ève éperdue se jeta dans les bras de son amant, le baisa tendrement et

lui dit à l'oreille, tout en pleurs:—Fais comme si tu étais seul, je

travaillerai pour regagner cette somme!

Malgré le plus ardent baiser que deux fiancés aient jamais échangé,

David laissa Ève abattue, et revint trouver Lucien.

—Ne te chagrine pas, lui dit-il, tu auras tes deux mille francs.

—Allez voir Postel, dit madame Chardon, car vous devez signer tous deux

le papier.

Quand les deux amis remontèrent, ils surprirent Ève et sa mère à

genoux, qui priaient Dieu. Si elles savaient combien d'espérances le

retour devait réaliser, elles sentaient en ce moment tout ce qu'elles

perdaient dans cet adieu; car elles trouvaient le bonheur à venir payé

trop cher par une absence qui allait briser leur vie, et les jeter dans

mille craintes sur les destinées de Lucien.

—Si jamais tu oubliais cette scène, dit David à l'oreille de Lucien, tu

serais le dernier des hommes.

La Comédie humaine - Volume 08. Scènes de la vie de Province - Tome 04 · 第 11 / 56 段