il était monsieur de Rubempré, logé magnifiquement en comparaison de la
misérable mansarde à lucarne où le petit Chardon demeurait à l'Houmeau;
il n'était plus un homme de l'Houmeau, il habitait le haut Angoulême,
et dînait près de quatre fois par semaine chez madame de Bargeton. Pris
en amitié par monseigneur, il était admis à l'Évêché. Ses occupations
le classaient parmi les personnes les plus élevées. Enfin il devait
prendre place un jour parmi les illustrations de la France. Certes,
en parcourant un joli salon, une charmante chambre à coucher et un
cabinet plein de goût, il pouvait se consoler de prélever trente francs
par mois sur les salaires si péniblement gagnés par sa sœur et par
sa mère; car il apercevait le jour où le roman historique auquel il
travaillait depuis deux ans, L'ARCHER DE CHARLES IX, et un volume de
poésies intitulées LES MARGUERITES, répandraient son nom dans le monde
littéraire, en lui donnant assez d'argent pour s'acquitter envers sa
mère, sa sœur et David. Aussi, se trouvant grandi, prêtant l'oreille au
retentissement de son nom dans l'avenir, acceptait-il maintenant ces
sacrifices avec une noble assurance: il souriait de sa détresse, il
jouissait de ses dernières misères. Ève et David avaient fait passer
le bonheur de leur frère avant le leur. Le mariage était retardé par
le temps que demandaient encore les ouvriers pour achever les meubles,
les peintures, les papiers destinés au premier étage: car les affaires
de Lucien avaient eu la primauté. Quiconque connaissait Lucien ne se
serait pas étonné de ce dévouement: il était si séduisant! ses manières
étaient si câlines! son impatience et ses désirs, il les exprimait si
gracieusement! il avait toujours gagné sa cause avant d'avoir parlé. Ce
fatal privilége perd plus de jeunes gens qu'il n'en sauve. Habitués
aux prévenances qu'inspire une jolie jeunesse, heureux de cette égoïste
protection que le Monde accorde à un être qui lui plaît, comme il
fait l'aumône au mendiant qui réveille un sentiment et lui donne une
émotion, beaucoup de ces grands enfants jouissent de cette faveur au
lieu de l'exploiter. Trompés sur le sens et le mobile des relations
sociales, ils croient toujours rencontrer de décevants sourires; mais
ils arrivent nus, chauves, dépouillés, sans valeur ni fortune, au
moment où, comme de vieilles coquettes et de vieux haillons, le Monde
les laisse à la porte d'un salon et au coin d'une borne. Ève avait
d'ailleurs désiré ce retard, elle voulait établir économiquement les
choses nécessaires à un jeune ménage. Que pouvaient refuser deux amants
à un frère qui, voyant travailler sa sœur, disait avec un accent parti
du cœur:—Je voudrais savoir coudre! Puis le grave et observateur David
avait été complice de ce dévouement. Néanmoins, depuis le triomphe
de Lucien chez madame de Bargeton, il eut peur de la transformation
qui s'opérait chez Lucien; il craignit de lui voir mépriser les
mœurs bourgeoises. Dans le désir d'éprouver son frère, David le mit
quelquefois entre les joies patriarcales de la famille et les plaisirs
du grand monde, et, voyant Lucien leur sacrifier ses vaniteuses
jouissances, il s'était écrié:—On ne nous le corrompra point! Plusieurs
fois les trois amis et madame Chardon firent des parties de plaisir,
comme elles se font en province: ils allaient se promener dans les
bois qui avoisinent Angoulême et longent la Charente; ils dînaient sur
l'herbe avec des provisions que l'apprenti de David apportait à un
certain endroit et à une heure convenue; puis ils revenaient le soir,
un peu fatigués, n'ayant pas dépensé trois francs. Dans les grandes
circonstances, quand ils dînaient à ce qui se nomme un _restaurat_,
espèce de restaurant champêtre qui tient le milieu entre le _bouchon_
des provinces et la _guinguette_ de Paris, ils allaient jusqu'à cent
sous partagés entre David et les Chardon. David savait un gré infini à
Lucien d'oublier, dans ces champêtres journées, les satisfactions qu'il
trouvait chez madame de Bargeton et les somptueux dîners du monde.
Chacun voulait alors fêter le grand homme d'Angoulême.
Dans ces conjonctures, au moment où il ne manquait presque plus
rien au futur ménage, pendant un voyage que David fit à Marsac pour
obtenir de son père qu'il vînt assister à son mariage, en espérant que
le bonhomme, séduit par sa belle-fille, contribuerait aux énormes
dépenses nécessitées par l'arrangement de la maison, il arriva l'un de
ces événements qui, dans une petite ville, changent entièrement la face
des choses.
Lucien et Louise avaient dans du Châtelet un espion intime qui
guettait avec la persistance d'une haine mêlée de passion et d'avarice
l'occasion d'amener un éclat. Sixte voulait forcer madame de Bargeton à
si bien se prononcer pour Lucien, qu'elle fût ce qu'on nomme _perdue_.
Il s'était posé comme un humble confident de madame de Bargeton; mais
s'il admirait Lucien rue du Minage, il le démolissait partout ailleurs.
Il avait insensiblement conquis les petites entrées chez Naïs, qui ne
se défiait plus de son vieil adorateur; mais il avait trop présumé des
deux amants dont l'amour restait platonique, au grand désespoir de
Louise et de Lucien. Il y a en effet des passions qui s'embarquent mal
ou bien, comme on voudra. Deux personnes se jettent dans la tactique
du sentiment, parlent au lieu d'agir, et se battent en plein champ au
lieu de faire un siége. Elles se blasent ainsi souvent d'elles-mêmes
en fatiguant leurs désirs dans le vide. Deux amants se donnent alors
le temps de réfléchir, de se juger. Souvent des passions qui étaient
entrées en campagne, enseignes déployées, pimpantes, avec une ardeur à
tout renverser, finissent alors par rentrer chez elles, sans victoire,
honteuses, désarmées, sottes de leur vain bruit. Ces fatalités sont
parfois explicables par les timidités de la jeunesse et par les
temporisations auxquelles se plaisent les femmes qui débutent, car ces
sortes de tromperies mutuelles n'arrivent ni aux fats qui connaissent
la pratique, ni aux coquettes habituées aux manéges de la passion.
La vie de province est d'ailleurs singulièrement contraire aux
contentements de l'amour, et favorise les débats intellectuels de la
passion; comme aussi les obstacles qu'elle oppose au doux commerce
qui lie tant les amants, précipite les âmes ardentes en des partis
extrêmes. Cette vie est basée sur un espionnage si méticuleux, sur une
si grande transparence des intérieurs, elle admet si peu l'intimité
qui console sans offenser la vertu, les relations les plus pures y
sont si déraisonnablement incriminées, que beaucoup de femmes sont
flétries malgré leur innocence. Certaines d'entre elles s'en veulent
alors de ne pas goûter toutes les félicités d'une faute dont tous les
malheurs les accablent. La société qui blâme ou critique sans aucun
examen sérieux les faits patents par lesquels se terminent de longues
luttes secrètes, est ainsi primitivement complice de ces éclats; mais
la plupart des gens qui déblatèrent contre les prétendus scandales
offerts par quelques femmes calomniées sans raison n'ont jamais pensé
aux causes qui déterminent chez elles une résolution publique. Madame
de Bargeton allait se trouver dans cette bizarre situation où se sont
trouvées beaucoup de femmes qui ne se sont perdues qu'après avoir été
injustement accusées.
Au début de la passion, les obstacles effraient les gens
inexpérimentés; et ceux que rencontraient les deux amants,
ressemblaient fort aux liens par lesquels les Lilliputiens avaient
garrotté Gulliver. C'était des riens multipliés qui rendaient tout
mouvement impossible et annulaient les plus violents désirs. Ainsi,
madame de Bargeton devait rester toujours visible. Si elle avait fait
fermer sa porte aux heures où venait Lucien, tout eût été dit, autant
aurait valu s'enfuir avec lui. Elle le recevait à la vérité dans ce
boudoir auquel il s'était si bien accoutumé, qu'il s'en croyait le
maître; mais les portes demeuraient consciencieusement ouvertes. Tout
se passait le plus vertueusement du monde. Monsieur de Bargeton se
promenait chez lui comme un hanneton sans croire que sa femme voulût
être seule avec Lucien. S'il n'y avait eu d'autre obstacle que lui,
Naïs aurait très-bien pu le renvoyer ou l'occuper; mais elle était
accablée de visites, et il y avait d'autant plus de visiteurs que la
curiosité était plus éveillée. Les gens de province sont naturellement
taquins, ils aiment à contrarier les passions naissantes. Les
domestiques allaient et venaient dans la maison sans être appelés ni
sans prévenir de leur arrivée, par suite de vieilles habitudes prises,
et qu'une femme qui n'avait rien à cacher leur avait laissé prendre.
Changer les mœurs intérieures de sa maison, n'était-ce pas avouer
l'amour dont doutait encore tout Angoulême? Madame de Bargeton ne
pouvait pas mettre le pied hors de chez elle sans que la ville sût où
elle allait. Se promener seul avec Lucien hors de la ville était une
démarche décisive: il aurait été moins dangereux de s'enfermer avec lui
chez elle. Si Lucien était resté après minuit chez madame de Bargeton,
sans y être en compagnie, on en aurait glosé le lendemain. Ainsi au
dedans comme au dehors, madame de Bargeton vivait toujours en public.
Ces détails peignent toute la province: les fautes y sont ou avouées ou
impossibles.
Louise, comme toutes les femmes entraînées par une passion sans en
avoir l'expérience, reconnaissait une à une les difficultés de sa
position; elle s'en effrayait. Sa frayeur réagissait alors sur ces
amoureuses discussions qui prennent les plus belles heures où deux
amants se trouvent seuls. Madame de Bargeton n'avait pas de terre
où elle pût emmener son cher poète, comme font quelques femmes qui,
sous un prétexte habilement forgé, vont s'enterrer à la campagne.
Fatiguée de vivre en public, poussée à bout par cette tyrannie dont
le joug était plus dur que ses plaisirs n'étaient doux, elle pensait
à l'Escarbas, et méditait d'y aller voir son vieux père, tant elle
s'irritait de ces misérables obstacles.
Châtelet ne croyait pas à tant d'innocence. Il guettait les heures
auxquelles Lucien venait chez madame de Bargeton, et s'y rendait
quelques instants après, en se faisant toujours accompagner de monsieur
de Chandour, l'homme le plus indiscret de la coterie, et auquel il
cédait le pas pour entrer, espérant toujours une surprise en cherchant
si opiniâtrement un hasard. Son rôle et la réussite de son plan étaient
d'autant plus difficiles, qu'il devait rester neutre, afin de diriger
tous les acteurs du drame qu'il voulait faire jouer. Aussi, pour
endormir Lucien qu'il caressait et madame de Bargeton qui ne manquait
pas de perspicacité, s'était-il attaché par contenance à la jalouse
Amélie. Pour mieux faire espionner Louise et Lucien, il avait réussi
depuis quelques jours à établir entre monsieur de Chandour et lui une
controverse au sujet des deux amoureux. Du Châtelet prétendait que
madame de Bargeton se moquait de Lucien, qu'elle était trop fière,
trop bien née pour descendre jusqu'au fils d'un pharmacien. Ce rôle
d'incrédule allait au plan qu'il s'était tracé, car il désirait passer
pour le défenseur de madame de Bargeton. Stanislas soutenait que Lucien
n'était pas un amant malheureux. Amélie aiguillonnait la discussion
en souhaitant savoir la vérité. Chacun donnait ses raisons. Comme
il arrive dans les petites villes, souvent quelques intimes de la
maison Chandour arrivaient au milieu d'une conversation où du Châtelet
et Stanislas justifiaient à l'envi leur opinion par d'excellentes
observations. Il était bien difficile que chaque adversaire ne cherchât
pas des partisans en demandant à son voisin:—Et vous, quel est votre
avis? Cette controverse tenait madame de Bargeton et Lucien constamment
en vue. Enfin, un jour du Châtelet fit observer que toutes les fois que
monsieur de Chandour et lui se présentaient chez madame de Bargeton
et que Lucien s'y trouvait, aucun indice ne trahissait de relations
suspectes: la porte du boudoir était ouverte, les gens allaient et
venaient, rien de mystérieux n'annonçait les jolis crimes de l'amour,
etc. Stanislas, qui ne manquait pas d'une certaine dose de bêtise,
se promit d'arriver le lendemain sur la pointe du pied, ce à quoi la
perfide Amélie l'engagea fort.
Ce lendemain fut pour Lucien une de ces journées où les jeunes
gens s'arrachent quelques cheveux en se jurant à eux-mêmes de ne
pas continuer le sot métier de soupirant. Il s'était accoutumé à
sa position. Le poète qui avait si timidement pris une chaise dans
le boudoir sacré de la reine d'Angoulême, s'était métamorphosé en
amoureux exigeant. Six mois avaient suffi pour qu'il se crût l'égal
de Louise, et il voulait alors en être le maître. Il partit de chez
lui se promettant d'être très-déraisonnable, de mettre sa vie en jeu,
d'employer toutes les ressources d'une éloquence enflammée, de dire
qu'il avait la tête perdue, qu'il était incapable d'avoir une pensée
ni d'écrire une ligne. Il existe chez certaines femmes une horreur des
partis pris qui fait honneur à leur délicatesse, elles aiment à céder
à l'entraînement, et non à des conventions. Généralement, personne ne
veut d'un plaisir imposé. Madame de Bargeton remarqua sur le front de
Lucien, dans ses yeux, dans sa physionomie et dans ses manières, cet
_air agité_ qui trahit une résolution arrêtée: elle se proposa de la
déjouer, un peu par esprit de contradiction, mais aussi par une noble
entente de l'amour. En femme exagérée, elle s'exagérait la valeur de
sa personne. A ses yeux, madame de Bargeton était une souveraine; une
Béatrix, une Laure. Elle s'asseyait, comme au Moyen-Age, sous le dais
du tournoi littéraire, et Lucien devait la mériter après plusieurs
victoires, il avait à effacer _l'enfant sublime_, Lamartine, Walter
Scott, Byron. La noble créature considérait son amour comme un principe
généreux: les désirs qu'elle inspirait à Lucien devaient être une cause
de gloire pour lui. Ce _donquichottisme_ féminin est un sentiment qui
donne à l'amour une consécration respectable, elle l'utilise, elle
l'agrandit, elle l'honore. Obstinée à jouer le rôle de Dulcinée dans
la vie de Lucien pendant sept à huit ans, madame de Bargeton voulait,
comme beaucoup de femmes de province, faire acheter sa personne par une
espèce de servage, par un temps de constance qui lui permît de juger
son ami.
Quand Lucien eut engagé la lutte par une de ces fortes bouderies dont
se rient les femmes encore libres d'elles-mêmes, et qui n'attristent
que les femmes aimées, Louise prit un air digne, et commença l'un de
ses longs discours bardés de mots pompeux.
—Est-ce là ce que vous m'aviez promis, Lucien? dit-elle en finissant.
Ne mettez pas dans un présent si doux des remords qui plus tard
empoisonneraient ma vie. Ne gâtez pas l'avenir! Et je le dis avec
orgueil, ne gâtez pas le présent! N'avez-vous pas tout mon cœur? Que
vous faut-il donc? votre amour se laisserait-il influencer par les
sens, tandis que le plus beau privilége d'une femme aimée est de leur
imposer silence? Pour qui me prenez-vous donc? ne suis-je donc plus
votre Béatrix? Si je ne suis pas pour vous quelque chose de plus qu'une
femme, je suis moins qu'une femme.
—Vous ne diriez pas autre chose à un homme que vous n'aimeriez pas,
s'écria Lucien furieux.
—Si vous ne sentez pas tout ce qu'il y a de véritable amour dans mes
idées, vous ne serez jamais digne de moi.
—Vous mettez mon amour en doute pour vous dispenser d'y répondre, dit
Lucien en se jetant à ses pieds et pleurant.
Le pauvre garçon pleura sérieusement en se voyant pour si longtemps à
la porte du paradis. Ce fut des larmes de poète qui se croyait humilié
dans sa puissance, des larmes d'enfant au désespoir de se voir refuser
le jouet qu'il demande.
—Vous ne m'avez jamais aimé, s'écria-t-il.
—Vous ne croyez pas ce que vous dites, répondit-elle flattée de cette
violence.
—Prouvez-moi donc que vous êtes à moi, dit Lucien échevelé.
En ce moment, Stanislas arriva sans être entendu, vit Lucien à demi
renversé, les larmes aux yeux et la tête appuyée sur les genoux de
Louise. Satisfait de ce tableau suffisamment suspect, Stanislas se
replia brusquement sur du Châtelet, qui se tenait à la porte du salon.
Madame de Bargeton s'élança vivement, mais elle n'atteignit pas les
deux espions, qui s'étaient précipitamment retirés comme des gens
importuns.
—Qui donc est venu? demanda-t-elle à ses gens.
—Messieurs de Chandour et du Châtelet, répondit Gentil, son vieux valet
de Chambre.
Elle rentra dans son boudoir pâle et tremblant.
—S'ils vous ont vu ainsi, je suis perdue, dit-elle à Lucien.
—Tant mieux! s'écria le poète.
Elle sourit à ce cri d'égoïsme plein d'amour. En province, une
semblable aventure s'aggrave par la manière dont elle se raconte.
En un moment, chacun sut que Lucien avait été surpris aux genoux de
Naïs. Monsieur de Chandour, heureux de l'importance que lui donnait
cette affaire, alla d'abord raconter le grand événement au Cercle,
puis de maison en maison. Du Châtelet s'empressa de dire partout
qu'il n'avait rien vu; mais en se mettant ainsi en dehors du fait, il
excitait Stanislas à parler, il lui faisait enchérir sur les détails;
et Stanislas, se trouvant spirituel, en ajoutait de nouveaux à chaque
récit. Le soir, la société afflua chez Amélie; car le soir les versions
les plus exagérées circulaient dans l'Angoulême noble, où chaque
narrateur avait imité Stanislas. Femmes et hommes étaient impatients
de connaître la vérité. Les femmes qui se voilaient la face en criant
le plus au scandale, à la perversité, étaient précisément Amélie,
Zéphirine, Fifine, Lolotte, qui toutes étaient plus ou moins grevées de
bonheurs illicites. Le cruel thème se variait sur tous les tons.
—Eh! bien, disait l'une, cette pauvre Naïs, vous savez? Moi, je ne
le crois pas, elle a devant elle toute une vie irréprochable; elle
est beaucoup trop fière pour être autre chose que la protectrice de
monsieur Chardon. Mais si cela est, je la plains de tout mon cœur.
—Elle est d'autant plus à plaindre, qu'elle se donne un ridicule
affreux; car elle pourrait être la mère de monsieur Lulu, comme
l'appelait Jacques. Ce poétriau a tout au plus vingt-deux ans, et Naïs,
entre nous soit dit, a bien quarante ans.
—Moi, disait Châtelet, je trouve que la situation même dans laquelle
était monsieur de Rubempré prouve l'innocence de Naïs. On ne se met pas
à genoux pour redemander ce qu'on a déjà eu.
—C'est selon! dit Francis d'un air égrillard qui lui valut de Zéphirine
une œillade improbative.
—Mais dites-nous donc bien ce qui en est? demandait-on à Stanislas en
se formant en comité secret dans un coin du salon.
Stanislas avait fini par composer un petit conte plein de gravelures,
et l'accompagnait de gestes et de poses qui incriminaient
prodigieusement la chose.
—C'est incroyable, répétait-on.
—A midi, disait l'une.
—Naïs aurait été la dernière que j'eusse soupçonnée.
—Que va-t-elle faire?
Puis des commentaires, des suppositions infinies!... Du Châtelet
défendait madame de Bargeton; mais il la défendait si maladroitement
qu'il attisait le feu du commérage au lieu de l'éteindre. Lili, désolée
de la chute du plus bel ange de l'olympe angoumoisin, alla tout en
pleurs colporter la nouvelle à l'Évêché. Quand la ville entière fut
bien certainement en rumeur, l'heureux du Châtelet alla chez madame
de Bargeton, où il n'y avait, hélas! qu'une seule table de whist; il
demanda diplomatiquement à Naïs d'aller causer avec elle dans son
boudoir. Tous deux s'assirent sur le petit canapé.
—Vous savez sans doute, dit du Châtelet à voix basse, ce dont tout
Angoulême s'occupe?...
—Non, dit-elle.
—Eh! bien, reprit-il, je suis trop votre ami pour vous le laisser
ignorer. Je dois vous mettre à même de faire cesser des calomnies sans
doute inventées par Amélie, qui a l'outrecuidance de se croire votre
rivale. Je venais ce matin vous voir avec ce singe de Stanislas, qui me
précédait de quelques pas, lorsqu'en arrivant là, dit-il en montrant la
porte du boudoir, il prétend vous avoir vue avec monsieur de Rubempré
dans une situation qui ne lui permettait pas d'entrer; il est revenu
sur moi tout effaré en m'entraînant, sans me laisser le temps de me
reconnaître; et nous étions à Beaulieu, quand il me dit la raison de
sa retraite. Si je l'avais connue, je n'aurais pas bougé de chez vous,
afin d'éclaircir cette affaire à votre avantage; mais revenir chez vous
après en être sorti ne prouvait plus rien. Maintenant, que Stanislas
ait vu de travers, ou qu'il ait raison, _il doit avoir tort_. Chère
Naïs, ne laissez pas jouer votre vie, votre honneur, votre avenir par
un sot; imposez-lui silence à l'instant. Vous connaissez ma situation
ici? Quoique j'y aie besoin de tout le monde, je vous suis entièrement
dévoué. Disposez d'une vie qui vous appartient. Quoique vous ayez
repoussé mes vœux, mon cœur sera toujours à vous, et en toute occasion
je vous prouverai combien je vous aime. Oui, je veillerai sur vous
comme un fidèle serviteur, sans espoir de récompense, uniquement pour
le plaisir que je trouve à vous servir, même à votre insu. Ce matin,
j'ai partout dit que j'étais à la porte du salon, et que je n'avais
rien vu. Si l'on vous demande qui vous a instruite des propos tenus
sur vous, servez-vous de moi. Je serais bien glorieux d'être votre
défenseur avoué; mais, entre nous, monsieur de Bargeton est le seul qui
puisse demander raison à Stanislas... Quand ce petit Rubempré aurait
fait quelque folie, l'honneur d'une femme ne saurait être à la merci
du premier étourdi qui se met à ses pieds. Voilà ce que j'ai dit.
Naïs remercia du Châtelet par une inclination de tête, et demeura
pensive. Elle était fatiguée, jusqu'au dégoût, de la vie de province.
Au premier mot de du Châtelet, elle avait jeté les yeux sur Paris. Le
silence de madame de Bargeton mettait son savant adorateur dans une
situation gênante.
—Disposez de moi, dit-il, je vous le répète.
—Merci, répondit-elle.
—Que comptez-vous faire?
—Je verrai.
Long silence.
—Aimez-vous donc tant ce petit Rubempré?
Elle laissa échapper un superbe sourire, et se croisa les bras en
regardant les rideaux de son boudoir. Du Châtelet sortit sans avoir pu
déchiffrer ce cœur de femme altière. Quand Lucien et les quatre fidèles
vieillards qui étaient venus faire leur partie sans s'émouvoir de ces
cancans problématiques furent partis, madame de Bargeton arrêta son
mari, qui se disposait à s'aller coucher, en ouvrant la bouche pour
souhaiter une bonne nuit à sa femme.
—Venez par ici, mon cher, j'ai à vous parler, dit-elle avec une sorte
de solennité.
Monsieur de Bargeton suivit sa femme dans le boudoir.
—Monsieur, lui dit-elle, j'ai peut-être eu tort de mettre dans mes
soins protecteurs envers monsieur de Rubempré une chaleur aussi mal
comprise par les sottes gens de cette ville que par lui-même. Ce matin,
Lucien s'est jeté à mes pieds, là, en me faisant une déclaration
d'amour. Stanislas est entré dans le moment où je relevais cet enfant.
Au mépris des devoirs que la courtoisie impose à un gentilhomme
envers une femme en toute espèce de circonstance, il a prétendu
m'avoir surprise dans une situation équivoque avec ce garçon, que je
traitais alors comme il le mérite. Si ce jeune écervelé savait les
calomnies auxquelles sa folie donne lieu, je le connais, il irait
insulter Stanislas et le forcerait à se battre. Cette action serait
comme un aveu public de son amour. Je n'ai pas besoin de vous dire que
votre femme est pure; mais vous penserez qu'il y a quelque chose de
déshonorant pour vous et pour moi à ce que ce soit monsieur de Rubempré
qui la défende. Allez à l'instant chez Stanislas, et demandez-lui
sérieusement raison des insultants propos qu'il a tenus sur moi; songez
que vous ne devez pas souffrir que l'affaire s'arrange, à moins
qu'il ne se rétracte en présence de témoins nombreux et importants.
Vous conquerrez ainsi l'estime de tous les honnêtes gens; vous vous
conduirez en homme d'esprit, en galant homme, et vous aurez des droits
à mon estime. Je vais faire partir Gentil à cheval pour l'Escarbas, mon
père doit être votre témoin; malgré son âge, je le sais homme à fouler
aux pieds cette poupée qui noircit la réputation d'une Nègrepelisse.
Vous avez le choix des armes, battez-vous au pistolet, vous tirez à
merveille.
—J'y vais, reprit monsieur de Bargeton qui prit sa canne et son chapeau.
—Bien, mon ami, dit sa femme émue; voilà comme j'aime les hommes. Vous
êtes un gentilhomme.
Elle lui présenta son front à baiser, que le vieillard baisa tout
heureux et fier. Cette femme, qui portait une espèce de sentiment
maternel à ce grand enfant, ne put réprimer une larme en entendant
retentir la porte cochère quand elle se referma sur lui.
—Comme il m'aime! se dit-elle. Le pauvre homme tient à la vie, et
cependant il la perdrait sans regret pour moi.
Monsieur de Bargeton ne s'inquiétait pas d'avoir à s'aligner le
lendemain devant un homme, à regarder froidement la bouche d'un
pistolet dirigé sur lui; non, il n'était embarrassé que d'une
seule chose, et il en frémissait tout en allant chez monsieur de
Chandour.—Que vais-je dire? pensait-il. Naïs aurait bien dû me faire un
thème! Et il se creusait la cervelle afin de formuler quelques phrases
qui ne fussent point ridicules.