une pièce sur un rôle et un auteur sur un décor, et comme cette
superficielle condamnation d’une ville, sans même l’avoir parcourue,
sur la foi de trois églises et de trois ou quatre vieux hôtels visités,
dénote dans toute sa naïveté l’âme puérile et complexe des cabots!
D’ailleurs, combien de Toulousains, en vous parlant de leur cité, s’en
tiennent-ils fièrement à cette nomenclature: Saint-Sernin, le Capitole
et les Allées! Pedro Gailhard, il est vrai, ajoute Saint-Etienne avec
le juste orgueil d’avoir introduit dans la cathédrale du «Prophète»
le large vaisseau de sa nef si curieusement ouvert sur les ogives
hardies de son chœur; les poètes mentionnent l’hôtel d’Assézat en
souvenir de Clémence Isaure; les architectes, toutes les constructions
de Bachelier. Mais dans toutes les auberges de la ville, pas plus que
dans les guides, quand jamais vous conseille-t-on les délicieuses et
fraîches promenades des bords du canal, ce canal du Midi avec le beau
bas-relief du cardinal de Loménie de Brienne, où viennent se relier,
soleilleuses et mélancoliques et hantées de tant de pêcheurs, les
vertes allées d’eau de quatre autres canaux?
_Samedi, 8 septembre._--Toulouse. Cinq heures du soir, place du
Ravelin. Une aubaine: la rencontre d’une noce gitane, les gitanes
tant chantés par Armand Silvestre, aujourd’hui un peu disséminés aux
environs de la ville, depuis les troubles d’il y a cinq ans, la fameuse
descente de tous les ouvriers des faubourgs contre les Bohémiens de
Saint-Cyprien, à la suite de la sanglante bagarre de la place du
Capitole (un maçon aveuglé à coups de ciseaux, les deux yeux sortis
de leurs orbites, par un Gitane tondeur de chien, les longs ciseaux
cliquetants que promènent dans tout le Midi, de Bayonne à Marseille,
les gars musclés de la tribu).
La tribu prophétique aux ardentes prunelles!
Le siège du quartier gitane par les ouvriers toulousains, les
inondations de 1875, quand le maréchal de Mac-Mahon, accouru sur
le lieu du sinistre, ne trouva à dire, devant tant de ruines, que
la phrase demeurée légendaire: «Mon Dieu, que d’eau, que d’eau, que
d’eau!» voilà les deux grands événements que vous ressassent, sans
variante aucune, tous les cochers de Toulouse.
_Mardi, 11 septembre._--Une lettre de Paris. --«Et vous avez manqué les
luttes au «Village suisse,» la fin du championnat du tournoi de Paris.
Les Pyrénées et le Languedoc vous retiennent et pourtant cet Appenzel
de carton pâte avait son charme, animé par des gros bergers suisses
aux prises avec nos gymnastes: c’était très Guillaume Tell, Chillon,
Fuelen et Gessler. Je vais tâcher de vous narrer cela. D’abord le décor
que vous savez, des rocs, des chalets et des chapelles. Au milieu, de
bons gros gars balourds aux yeux de lait mouillé d’azur, tout frais,
épris seulement de nourritures lourdes et de bolées de vin, des blonds
rudes caleçonnés de toile s’agrippent aux gymnastes plus sveltes et
plus fins, mais qui n’en ont pas moins le dessous; tombés d’abord, nos
lutteurs le sont tout le temps, car les bergers sont têtus, obstinés
et féroces quand ils ont la prise. Ah! on y va avec entrain, pas de
«chiqué», c’est vite fait, on se bourre constamment et l’on va taper du
crâne contre la balustrade et parfois contre l’estrade, où siègent les
autres lutteurs. Dans les chalets, dans les allées, il y a un monde!
L’eau tombe de la cascade, on s’égaie, on se sent devenu soi-même
quelque chose de suisse, on a une âme de l’Oberland ou du Valais, et
tout à l’heure on regagnera aussi sa petite case en bois aux fenêtres
ornées de pots de géraniums à la forte odeur cuivrée qui, par ce temps
doux, enchante.
Mais le tournoi est fini, les vainqueurs (on le prévoyait), sont les
bergers. On va les couronner avec le cérémonial usité en Suisse. Un
troupeau de filles, robe rouge et tablier bleu, monte sur l’estrade
et chacune à tour de rôle couronne le vainqueur. Réjouissant à l’œil
l’agenouillement de tous ces gros gars en face des promises, on a
l’idée que la fille sent le lait et le garçon le suint des laines.
Une fois couronné, le gars embrasse la fille, mais rudement, sans
s’attarder. On les sent robustes et très gosses, bien plus heureux
d’être promenés autour de l’estrade sur les épaules de leurs compagnons
que de se frotter aux jolies joues roses des servantes; bons gros
garçons sauvages aux crânes tondus ras, aux petits yeux bleus naïfs,
aux fortes pattes de chiens patauds.
Après, il y a des chants variés d’Helvétie: chœurs de Berne et ranz des
vaches de l’Oberland, et enfin illumination de la vallée avec cortège
de filles, de gars, de vaches et de chèvres, un vrai défilé de jouets
mécaniques, les gars miaulant, les filles piaulant dans l’échevèlement
rouge d’une retraite aux flambeaux, et comme couronnement, la sortie
avenue de Suffren et de la Motte-Picquet au milieu de la godaille de
tous les estaminets ouverts, dans le public spécial de fillasses que
vous savez, aggravé des gandouras de tous les Egyptiens disponibles de
la rue du Caire! La rue du Caire en faillite, les chameaux vendus, les
fellahs sur le pavé et s’ébattant avec toutes les jeunes cravates du
quartier, un Grenelle aujourd’hui mâtiné d’Alexandrie et qui fait des
avenues de l’Ecole militaire un des plus grouillants étals de luxure
qu’on ait vu à Paris depuis l’autre Exposition. Ah! la «Rue amoureuse»
de Maurice Beaubourg est dépassée, et de combien! et il s’en perpètre
de raides dans les hôtels meublés du Gros-Caillou, en ce moment. Pour
peu que les chaleurs reprennent, on va mettre les bancs aux enchères.
_Samedi 15 septembre._--Bayonne, quatre heures et demie.
Fonda española
VASCONGONDA AJ HERNANI
perla tenida
por la señora doña Manuela
Telle s’annonce la première auberge rencontrée en sortant de la cour de
la gare; et cette «entrada de la Fonda», ses portefaix échoués sur les
bancs, un éventail à la main, l’attelage de mules toutes pomponnées de
rouge et de jaune de quelque hidalgo de Biarritz venu cueillir un ami
à l’arrivée du train, les petits bœufs à longues cornes qui font ici
le charroi, caparaçonnés de toile et le frontail hérissé de toisons
rousses sous l’aiguillon d’un toucheur au large béret, et devant tous
les cafés, tant de consommateurs de limonade, tout cela et la chaleur
et la poussière, et comme une odeur éparse de chocolat et de vanille,
tout cela, en vérité, chante et proclame l’Espagne; et c’est l’Espagne
qui vous accueille, comme accoudée aux cimes des Pyrénées, à l’entrée
de ce Bayonne encore tout plein du souvenir du grand siècle de la
dynastie des Bourbons et de la politique de Louis XIV, dans sa ceinture
de fortifications de Vauban...; et ce sont les arches de deux ponts,
l’encorbellement de tourelles du fameux Réduit, et, à perte de vue, les
larges travées bleues de deux rivières: l’Adour et la Nive aux noms
doux et fluides comme de l’eau coulant dans de la clarté; et c’est,
en effet, de la clarté qui coule avec elles dans ce Bayonne aux quais
ensoleillés, aux petites rues étroites et fraîches, à la cathédrale
ajourée, aux remparts ceinturonnés d’avenues ombreuses et séculaires,
Bayonne, ville-joyau de verdure et de pierre dont les vastes ciels
ont la palpitation soyeuse des ciels espagnols, ces ciels de nacre
lumineuse que Velasquez peignait derrière ses groupes équestres et dont
il a fait l’enchantement de la fameuse «Reddition de lances de Bréda.»
Bayonne a la prospérité aujourd’hui agonisante malgré l’apparente
gaieté de ses cafés et de ses ponts, Bayonne dans laquelle, avant
les ruineux traités de commerce avec l’Espagne, le Guipuscoa et la
Navarre, laissaient, les jours de marché, deux millions par mois de
pesetas, toutes les provinces basques venant alors s’y approvisionner,
Bayonne, dont le transit et le commerce abandonnés des Basques de «tras
los montes» font aujourd’hui la richesse d’Irun, Bayonne, devenue à
Biarritz ce que Saint-Malo est à Dinard, vivant surtout du flux et du
reflux et de l’excédent de la plage voisine, Bayonne, où les vieilles
mendiantes, accroupies dans l’ombre des vieilles portes, à l’entour des
glacis, remercient encore le passant charitable de ce vœu charmant et
suranné: «Dieu vous préserve, mon mignon.»
_Dimanche, 16 septembre._--Biarritz, onze heures du matin. Les
élégantes et les snobs qui font profession de fréquenter les plages
ont-ils jamais réfléchi à l’effet que font leurs silhouettes sur le
bleu cru ou le gris-perle de la mer? Assurément non, car ils fuiraient
comme un miroir grossissant le voisinage de l’Océan et éviteraient, tel
le crayon vengeur d’un Forain ou d’un Caran d’Ache, que dis-je, pis,
d’un Hermann Paul, l’immense toile de fond des vagues et du ciel.
Il n’y a pas à dire. Les vastes échappées du large si propices à
l’esthétique des simples, les horizons de mer où se mettent si
naturellement en vigueur la santé robuste et les gestes nécessaires des
pêcheurs, des ramasseurs de sable et des matelots, le glauque écumant
des lames et l’arabesque abrupte des roches, on dirait, posées là pour
faire valoir les fortes carrures et les chairs brunes de hâle: tous
ces cadres de nature et de beauté rude sont d’une vérité fatale aux
mièvreries alambiquées des élégantes anémies et soulignent d’un trait
cruel nos déformations de civilisés. A la mer, toutes les laideurs
s’aggravent; les ridicules y deviennent de la satire, et rien de
plus probant, à cet effet, que l’heure du shopping à Biarritz, dans
la lumière crue de onze heures. Quadragénaires trapus culottés de
flanelle blanche, grosses dames sanglées dans des draps beiges et dont
le maquillage se violace, jeunes cercleux au dos voûté, à la poitrine
creuse, les rotules apparentes sous les pantalons de tennis, longues
Anglaises étiques aux chevilles osseuses, Parisiennes chlorotiques
aux ventres ravalés et aux coupes saillantes sous la compression du
nouveau corset, tout cela forme un défilé lamentable, une pitoyable
procession de misères physiques, de prétentions bedonnantes de morgues
satisfaites, d’élégances avachies et de ventripotent égoïsme devant
un ciel de nacre frissonnante où les larges pieds nus et les jambes
brunes des baigneurs biarrotes les écrasent de toute leur force saine,
comme les fragments divins de Baïes et de Pompéï écrasent, à Naples, la
déchéance et les tares physiques des mornes visiteurs du musée.
_Lundi, 17 septembre._--Saint-Jean-de-Luz. A la grande partie
internationale de «Blaid a Chistera», Saint-Jean-de-Luz, la plage
lumineuse et calme contée par Scheffer dans «Grève d’amour»,
Saint-Jean-de-Luz, cher à Pierre Loti comme à René Maizeroy, qui en ont
décrit dans des pages d’émotion et de charme les vastes horizons de mer
et de montagnes, les mœurs à la fois savoureuses et rudes, la beauté de
la race et les amours fleurant la bruyère et l’embrun... Et ce sont des
passages entiers de «Reflets sur la sombre route» et du «Chemin de la
croix» que je revis dans cet ensoleillé préau (gradins encombrés d’une
foule passionnée et bruyante, piste sablée comme une arène), où, contre
le grand mur blanchi à la chaux, le «Blaid», comme ils l’appellent ici,
frappe et rebondit avec des sifflements de balle, la pelote frappée au
vol par les gantelets d’osier des champions des deux camps, Espagnols
et Français tous Basques d’origine, la main captive et déjà apparente
sous le cuir trempé de sueur du chistera.
Cette partie de pelote, la souplesse féline des joueurs bondissant
au-devant de la balle, rampant pour la cueillir quand elle rase d’un
vol presque amorti le sol, les ruses d’Arrué, trapu et souple, ranimant
la partie presque éteinte par la tactique d’Amoroto, l’échange des
regards aigus des adversaires s’observant comme dans un duel, les
voltes éperdues d’Araquistain tournoyant sur lui-même pour la happer
au vol et, de ses deux mains réunies sur le chistera, renvoyant la
balle dans une haute parabole claquer et rebondir contre le mur,
tout ce déploiement d’adresse, de vigilance et de force je l’ai déjà
vécu par Maizeroy dans une page publiée ici même le 21 août. Mais ce
qui me grise et me transporte encore plus fortement que ce spectacle
de souplesse et de beauté, c’est la fièvre communicative de cette
assistance, son enthousiasme et ses cris de joie aux beaux coups, la
passion que cette foule basque apporte au jeu national. Les gradins
sont noirs de bérets, bérets de France et bérets d’Espagne, noirs de
soutanes aussi, car tous les prêtres des provinces sont grands joueurs
de pelote et, dans chaque village, dirigent les parties. Ils sont là,
glabres et rasés sous leurs larges tricornes noirs, offrant, un peu
gras, mais bien ciselé, le profil caractéristique de la race, cette
race dont ils sont si fiers. (Six cent mille Basques seulement en
France, deux arrondissements, Bayonne et Mauléon, et deux millions en
Espagne.)
Mêlées au peuple, accueillies et aimées par lui, les soutanes
encouragent les champions et donnent le signal des applaudissements.
Aux fenêtres des maisons voisines, des têtes de curieux s’étagent. Pour
mieux voir, des gamins du pays sont grimpés dans les arbres et suivent
la partie par-dessus les murs. De tous côtés, des yeux plongent sur la
piste. Il y a même des gosses qui se sont glissés à plat ventre sous
les toiles de clôture et contemplent avidement, la tête au ras du sol.
De-ci, de-là, venus de Biarritz, de Saint-Jean-de-Luz et des stations
voisines, des groupes de «prigs» et d’élégantes.
_Mardi, 18 septembre._--La partie de pelote d’Anglet. Quand on prend de
la pelote, on n’en saurait trop prendre. L’appétit vient en mangeant.
Hier, à Saint-Jean-de-Luz, l’enjeu était de cinq mille; il est de six
aujourd’hui. Ce sont presque tous les mêmes joueurs qu’hier, Diharce et
Arrué dans le camp français, Araquistain dans le camp espagnol. Mais la
joie de la partie du jour est Chiquito, le souple et rageur Mexicain
de Cambo, toujours bondissant, éperdu, aux aguets de tous les coups
qu’il veut faire, désertant même son poste pour aller au devant de la
pelote et trahissant parfois son camp par excès de zèle, grommelant de
rage quand il perd, trempé de sueur, la chemise plaquée aux épaules,
dix-neuf ans à peine, la peau boutonneuse, sec, fébrile, opiniâtre,
têtu.
C’est lui que l’assistance acclame «Chiquito! Hardi, Chiquito!» Et,
soulevés d’enthousiasme par la dextérité, la promptitude de ses
coups, des prêtres se lèvent, descendent sur la piste; et, du haut
des gradins, des bérets et des chapeaux s’envolent qui viennent
s’abattre sur le sable, comme aux beaux jours des «corridas». C’est la
même foule vibrante et passionnée des plazza de San-Sébastian et de
Saragosse, cette «furia» démonstrative de la race qui, il y a trois
ans, dans les arènes en ruine de Fontarabie, faisait tout à coup
se lever une femme du peuple, une haillonneuse Espagnole en train
d’allaiter un «niño», et, devant l’éventrement d’une malheureuse rosse,
la faisait brusquement arracher l’enfant de sa mamelle et crier, dans
un exaltement sauvage, le gosse tendu à bout de bras vers l’animal à
cornes: «Mira el toro!»
_Mercredi, 19 septembre._--Bayonne; lettres de Paris. Il ne s’y passe
rien en ce moment, mais on y passe beaucoup.
D’ailleurs il est délicieux ce Paris de septembre; l’air fin, doux,
léger, apaisé est, dans les quartiers déserts, enveloppant comme une
atmosphère de couvent.
Dimanche, à l’Exposition, une foule, un peuple, plus de six cent mille
êtres entassés dans si peu d’espace, la population de trois grandes
villes piétinant et tournant en rond entre le pont d’Iéna et celui
de la Concorde et ces troupeaux humains admirant surtout les canons,
le formidable attirail du Palais de la guerre, tels des moutons se
bousculant pour voir des trousses de boucher.
Echappé de là, j’ai suivi à petits pas les quais de la rive gauche,
j’y ai trouvé un Paris à l’abandon, comme vidé par une panique,
délicieusement déserté. Quelle oasis et quel repos de voir l’admirable
fuite de nos quais après les orgies de chaux et de plâtras du Trocadéro
et des clochetons des Invalides, ces odieux clochetons et ces plus
odieux dômes pareils à des bougies qui auraient coulé, et c’était
charmant, après toutes ces horreurs provisoires, d’être accueilli par
la colonnade du Louvre, les tours de Notre-Dame et même l’Institut,
comme par de vieux amis qu’on aurait un peu délaissés. Je suis descendu
jusqu’au pont Saint-Michel; la nuit semblait monter doucement du
fleuve, la lune s’est levée sur la Sainte-Chapelle et j’ai poussé
jusqu’à Bercy, au delà de la merveilleuse île Saint-Louis, où la Seine
a des faux airs de Tamise.
Dans les théâtres, les revues commencent à sévir, il faut bien amuser
la province, servir aux vingt mille maires convoqués aux Tuileries
de la fanfreluche et de la femme, de la petite femme retroussée par
Grévin. Pour le même public, Samuel a repris aux «Variétés», le trop
connu «Carnet du Diable» comme Deval à «l’Athénée», va reprendre les
«Demi-Vierges» et l’Ambigu, les «Deux Gosses», spectacle d’Exposition,
de fin d’Exposition, soldes pas chers.
_Samedi 22 septembre._--Onze heures et demie, aux Folies-Bergère, le
coucher des maires. --Sont-ils tous là? En tous cas, une légende leur
assigne, ce soir, le promenoir de l’établissement Marchand comme étape
finale. C’est ici, au milieu du va-et-vient des filles, des œillades et
des frôlements, que Paris veut, avec ou sans écharpes, les invités du
gouvernement.
Dans les maisons hospitalières, les pensionnaires arboreront-elles,
ce soir, les jarretières tricolores remarquées et dénoncées par M. de
Goncourt, le jour des obsèques de Victor Hugo? Deuil national et fête
populaire! Que de Quatorze juillet depuis ont revu ces jarretières!
Pourquoi la blague parisienne veut-elle aujourd’hui les bons maires
éméchés, un peu bus et prêts aux guilledous? Au Théâtre-Français de la
rue Blanche, entre Maria la Bella et mademoiselle du Minil, la même
légende veut qu’ils n’aient pas hésité et ceux, menés là par M. Leygues
pour entendre mademoiselle Moreno dire une fable, ont, paraît-il,
lâchement abusé de la double porte pour filer à droite et se défiler;
mais ceux-là, ce sont les honteux de l’adultère et, si mesdames les
mairesses réclament, ils auront un alibi à leur donner.
C’est aux Folies-Bergère que nous sommes allés les retrouver.
Y sont-ils? En tous cas, le spectacle vaut le voyage; les habituées
se sont mises en frais; que de ruches et de fanfreluches, toutes les
perruches au perchoir. Ah! nous l’avons, la tenue de bataille. Ces
dames sont là évidemment pour les maires, car elles n’ont d’yeux et
de sourires que pour les quinquagénaires en redingotes; ce soir, la
congestion fait prime, les hommes mal mis sont entourés, c’est le
monsieur ventripotent qui triomphe sur le marché.
Ces faces cuites, ces nuques hâlées, ces coiffures hirsutes et ces
tournures campagnardes sont-elles toutes municipales? Je n’oserais
l’affirmer; mais, en tous cas, Paris fait un rude accueil à la province
et, cette nuit, Vénus n’a qu’un rêve en tête, se ceinturonner d’une
écharpe.
Oh! le gros monsieur mûr, effondré sur une banquette entre deux grosses
poules aguicheuses, appuyées sur lui, familières, avec des mains
fureteuses aventurées déjà aux poches du gilet!
Le coucher non, le lever des maires! quel dessin pour Forain! Forain!
et devant tous ces gros hommes congestionnés, j’évoquais un croquis
vengeur de l’auteur de «Leurs Mères», admiré, il y a huit jours, en
province et représentant, émaciée, la tête de mort apparente sous la
peau, l’agonie d’un colonial sur un lit d’hôpital et, penchée à son
chevet, la cornette d’une religieuse, le soulevant et le faisant boire,
«Le Banquet des Sœurs», tel en était l’intitulé.
_Dimanche 23 septembre._--Saint-Cloud, cinq heures du soir, dans les
hauteurs vers Garches. --Le plus beau coucher de soleil, un ciel
tendre, d’un bleu délavé, où traînent, vaporeux, des flocons d’ambre
rose; là-dessus, les hautes cimes immobiles d’ormes et de marronniers,
les longues travées ouvertes à l’infini des avenues; sur l’horizon
pâle, des feuillages de peupliers déjà mordorés par septembre fusent
comme de la fumée, et toute la foule ruée au bord de l’eau à cause
de la fête. Les allées sont presque solitaires et, dans la paix de
l’heure, c’est le recueillement auguste et la mélancolie voilée des
vieux parcs.
Et tout cela a failli disparaître! Cette fraîcheur et cette solitude,
convoitées par une Société d’agioteurs, ont dû être morcelées,
dépecées et, sans la vigilance d’une certaine presse, devenaient la
proie d’une bande noire qui en faisait des villas de rapport, tout un
parc de cottages à l’usage des suburbains, ce que sont devenus les
parcs de Garches et celui de Saint-Gratien, ce que va devenir le parc
de Chaiges.
Oui, ce parc de Saint-Cloud, le plus populaire des environs de Paris,
ce grand espace de pelouses et d’arbres, qui est comme un des poumons
de la ville, puisque tous les faubourgs viennent y respirer, ce bien du
peuple, en somme, et qui devrait être inaliénable, l’Etat a failli le
vendre et le morceler. Une Société, anonyme d’ailleurs (de marchands de
biens) avait flairé la bonne spéculation à faire, le marché a été près
de se signer, mais l’alerte a été donnée, des journaux, avertis, ont
poussé le cri d’alarme et le danger a été cette fois évité.
Jusques à quand?... Sentinelles, veillez!...
_Lundi 24 septembre._--L’esprit de Gavroche. --Une heure après-midi,
boulevard des Italiens, devant un Bouillon Duval. Toute une bande
de Cooks y stationne, les hommes hésitants au milieu des femmes qui
pérorent et consultent sur une carte le prix des plats affichés; tout
un troupeau de pèlerins comme on en rencontre dans les trains de
Lourdes: waterproofs pisseux, grosses chaussures lacées, vêtements
fripés et mangés de poussière, les femmes en petit chignon serré
sous des chapeaux de toile cirée, les hommes en casquette de voyage:
tout le débarquement terne et maupiteux d’une nuit passée en chemin
de fer; d’ailleurs l’œil en joie, des faces rondes et luisantes tout
émerillonnées, des mines rougeaudes qui respirent la santé et la mer;
l’émerveillement égayé d’une descente de train de plaisir (trois jours
à Paris, départ le vendredi soir, retour le mardi matin, Bruxelles,
Anvers, Audenarde, Ostende); car ces visiteurs sont des Belges. Je
l’aurais parié, ils ont la rondeur et la prudence flamandes. «Le menu
leur goûte. Maintenant il s’agit de savoir, savez-vous, ce que ça
va coûter.» D’ailleurs, pas d’erreur possible, des hommes, sur leur
casquette, des femmes, sur leur chapeau, portent «Ostende» sur une
petite bande de papier.
«Toute une bourriche», résume Gavroche qui passe les deux mains dans
ses profondes: «Malheur! les huîtres qui vont bouffer.»
_Vendredi 28 septembre._--Kawakami chez la Loïe Fuller. --Car il n’y
a pas qu’elle, cette touchante et maniérée Sada Yacco, d’un fard si
délicat et d’une intensité si tragique dans son agonie de la _Gesha et
du Chevalier_; il y a lui, Alojiro Kawakami, le mari et l’éducateur de
la tragédienne, déjà remarqué à côté d’elle dans le «Chevalier et la
Gesha» et tout à fait remarquable dans ce drame de «Késa» aujourd’hui
au programme, la «Késa», où le Japonais, après la Japonaise, donne
la plus terrifiante et la plus bouleversante agonie qu’on ait vue au
théâtre dans la mort du jeune Morito.