Comme c’est bien là un jugement de comédienne habituée à juger

une pièce sur un rôle et un auteur sur un décor, et comme cette

superficielle condamnation d’une ville, sans même l’avoir parcourue,

sur la foi de trois églises et de trois ou quatre vieux hôtels visités,

dénote dans toute sa naïveté l’âme puérile et complexe des cabots!

D’ailleurs, combien de Toulousains, en vous parlant de leur cité, s’en

tiennent-ils fièrement à cette nomenclature: Saint-Sernin, le Capitole

et les Allées! Pedro Gailhard, il est vrai, ajoute Saint-Etienne avec

le juste orgueil d’avoir introduit dans la cathédrale du «Prophète»

le large vaisseau de sa nef si curieusement ouvert sur les ogives

hardies de son chœur; les poètes mentionnent l’hôtel d’Assézat en

souvenir de Clémence Isaure; les architectes, toutes les constructions

de Bachelier. Mais dans toutes les auberges de la ville, pas plus que

dans les guides, quand jamais vous conseille-t-on les délicieuses et

fraîches promenades des bords du canal, ce canal du Midi avec le beau

bas-relief du cardinal de Loménie de Brienne, où viennent se relier,

soleilleuses et mélancoliques et hantées de tant de pêcheurs, les

vertes allées d’eau de quatre autres canaux?

_Samedi, 8 septembre._--Toulouse. Cinq heures du soir, place du

Ravelin. Une aubaine: la rencontre d’une noce gitane, les gitanes

tant chantés par Armand Silvestre, aujourd’hui un peu disséminés aux

environs de la ville, depuis les troubles d’il y a cinq ans, la fameuse

descente de tous les ouvriers des faubourgs contre les Bohémiens de

Saint-Cyprien, à la suite de la sanglante bagarre de la place du

Capitole (un maçon aveuglé à coups de ciseaux, les deux yeux sortis

de leurs orbites, par un Gitane tondeur de chien, les longs ciseaux

cliquetants que promènent dans tout le Midi, de Bayonne à Marseille,

les gars musclés de la tribu).

La tribu prophétique aux ardentes prunelles!

Le siège du quartier gitane par les ouvriers toulousains, les

inondations de 1875, quand le maréchal de Mac-Mahon, accouru sur

le lieu du sinistre, ne trouva à dire, devant tant de ruines, que

la phrase demeurée légendaire: «Mon Dieu, que d’eau, que d’eau, que

d’eau!» voilà les deux grands événements que vous ressassent, sans

variante aucune, tous les cochers de Toulouse.

_Mardi, 11 septembre._--Une lettre de Paris. --«Et vous avez manqué les

luttes au «Village suisse,» la fin du championnat du tournoi de Paris.

Les Pyrénées et le Languedoc vous retiennent et pourtant cet Appenzel

de carton pâte avait son charme, animé par des gros bergers suisses

aux prises avec nos gymnastes: c’était très Guillaume Tell, Chillon,

Fuelen et Gessler. Je vais tâcher de vous narrer cela. D’abord le décor

que vous savez, des rocs, des chalets et des chapelles. Au milieu, de

bons gros gars balourds aux yeux de lait mouillé d’azur, tout frais,

épris seulement de nourritures lourdes et de bolées de vin, des blonds

rudes caleçonnés de toile s’agrippent aux gymnastes plus sveltes et

plus fins, mais qui n’en ont pas moins le dessous; tombés d’abord, nos

lutteurs le sont tout le temps, car les bergers sont têtus, obstinés

et féroces quand ils ont la prise. Ah! on y va avec entrain, pas de

«chiqué», c’est vite fait, on se bourre constamment et l’on va taper du

crâne contre la balustrade et parfois contre l’estrade, où siègent les

autres lutteurs. Dans les chalets, dans les allées, il y a un monde!

L’eau tombe de la cascade, on s’égaie, on se sent devenu soi-même

quelque chose de suisse, on a une âme de l’Oberland ou du Valais, et

tout à l’heure on regagnera aussi sa petite case en bois aux fenêtres

ornées de pots de géraniums à la forte odeur cuivrée qui, par ce temps

doux, enchante.

Mais le tournoi est fini, les vainqueurs (on le prévoyait), sont les

bergers. On va les couronner avec le cérémonial usité en Suisse. Un

troupeau de filles, robe rouge et tablier bleu, monte sur l’estrade

et chacune à tour de rôle couronne le vainqueur. Réjouissant à l’œil

l’agenouillement de tous ces gros gars en face des promises, on a

l’idée que la fille sent le lait et le garçon le suint des laines.

Une fois couronné, le gars embrasse la fille, mais rudement, sans

s’attarder. On les sent robustes et très gosses, bien plus heureux

d’être promenés autour de l’estrade sur les épaules de leurs compagnons

que de se frotter aux jolies joues roses des servantes; bons gros

garçons sauvages aux crânes tondus ras, aux petits yeux bleus naïfs,

aux fortes pattes de chiens patauds.

Après, il y a des chants variés d’Helvétie: chœurs de Berne et ranz des

vaches de l’Oberland, et enfin illumination de la vallée avec cortège

de filles, de gars, de vaches et de chèvres, un vrai défilé de jouets

mécaniques, les gars miaulant, les filles piaulant dans l’échevèlement

rouge d’une retraite aux flambeaux, et comme couronnement, la sortie

avenue de Suffren et de la Motte-Picquet au milieu de la godaille de

tous les estaminets ouverts, dans le public spécial de fillasses que

vous savez, aggravé des gandouras de tous les Egyptiens disponibles de

la rue du Caire! La rue du Caire en faillite, les chameaux vendus, les

fellahs sur le pavé et s’ébattant avec toutes les jeunes cravates du

quartier, un Grenelle aujourd’hui mâtiné d’Alexandrie et qui fait des

avenues de l’Ecole militaire un des plus grouillants étals de luxure

qu’on ait vu à Paris depuis l’autre Exposition. Ah! la «Rue amoureuse»

de Maurice Beaubourg est dépassée, et de combien! et il s’en perpètre

de raides dans les hôtels meublés du Gros-Caillou, en ce moment. Pour

peu que les chaleurs reprennent, on va mettre les bancs aux enchères.

_Samedi 15 septembre._--Bayonne, quatre heures et demie.

Fonda española

VASCONGONDA AJ HERNANI

perla tenida

por la señora doña Manuela

Telle s’annonce la première auberge rencontrée en sortant de la cour de

la gare; et cette «entrada de la Fonda», ses portefaix échoués sur les

bancs, un éventail à la main, l’attelage de mules toutes pomponnées de

rouge et de jaune de quelque hidalgo de Biarritz venu cueillir un ami

à l’arrivée du train, les petits bœufs à longues cornes qui font ici

le charroi, caparaçonnés de toile et le frontail hérissé de toisons

rousses sous l’aiguillon d’un toucheur au large béret, et devant tous

les cafés, tant de consommateurs de limonade, tout cela et la chaleur

et la poussière, et comme une odeur éparse de chocolat et de vanille,

tout cela, en vérité, chante et proclame l’Espagne; et c’est l’Espagne

qui vous accueille, comme accoudée aux cimes des Pyrénées, à l’entrée

de ce Bayonne encore tout plein du souvenir du grand siècle de la

dynastie des Bourbons et de la politique de Louis XIV, dans sa ceinture

de fortifications de Vauban...; et ce sont les arches de deux ponts,

l’encorbellement de tourelles du fameux Réduit, et, à perte de vue, les

larges travées bleues de deux rivières: l’Adour et la Nive aux noms

doux et fluides comme de l’eau coulant dans de la clarté; et c’est,

en effet, de la clarté qui coule avec elles dans ce Bayonne aux quais

ensoleillés, aux petites rues étroites et fraîches, à la cathédrale

ajourée, aux remparts ceinturonnés d’avenues ombreuses et séculaires,

Bayonne, ville-joyau de verdure et de pierre dont les vastes ciels

ont la palpitation soyeuse des ciels espagnols, ces ciels de nacre

lumineuse que Velasquez peignait derrière ses groupes équestres et dont

il a fait l’enchantement de la fameuse «Reddition de lances de Bréda.»

Bayonne a la prospérité aujourd’hui agonisante malgré l’apparente

gaieté de ses cafés et de ses ponts, Bayonne dans laquelle, avant

les ruineux traités de commerce avec l’Espagne, le Guipuscoa et la

Navarre, laissaient, les jours de marché, deux millions par mois de

pesetas, toutes les provinces basques venant alors s’y approvisionner,

Bayonne, dont le transit et le commerce abandonnés des Basques de «tras

los montes» font aujourd’hui la richesse d’Irun, Bayonne, devenue à

Biarritz ce que Saint-Malo est à Dinard, vivant surtout du flux et du

reflux et de l’excédent de la plage voisine, Bayonne, où les vieilles

mendiantes, accroupies dans l’ombre des vieilles portes, à l’entour des

glacis, remercient encore le passant charitable de ce vœu charmant et

suranné: «Dieu vous préserve, mon mignon.»

_Dimanche, 16 septembre._--Biarritz, onze heures du matin. Les

élégantes et les snobs qui font profession de fréquenter les plages

ont-ils jamais réfléchi à l’effet que font leurs silhouettes sur le

bleu cru ou le gris-perle de la mer? Assurément non, car ils fuiraient

comme un miroir grossissant le voisinage de l’Océan et éviteraient, tel

le crayon vengeur d’un Forain ou d’un Caran d’Ache, que dis-je, pis,

d’un Hermann Paul, l’immense toile de fond des vagues et du ciel.

Il n’y a pas à dire. Les vastes échappées du large si propices à

l’esthétique des simples, les horizons de mer où se mettent si

naturellement en vigueur la santé robuste et les gestes nécessaires des

pêcheurs, des ramasseurs de sable et des matelots, le glauque écumant

des lames et l’arabesque abrupte des roches, on dirait, posées là pour

faire valoir les fortes carrures et les chairs brunes de hâle: tous

ces cadres de nature et de beauté rude sont d’une vérité fatale aux

mièvreries alambiquées des élégantes anémies et soulignent d’un trait

cruel nos déformations de civilisés. A la mer, toutes les laideurs

s’aggravent; les ridicules y deviennent de la satire, et rien de

plus probant, à cet effet, que l’heure du shopping à Biarritz, dans

la lumière crue de onze heures. Quadragénaires trapus culottés de

flanelle blanche, grosses dames sanglées dans des draps beiges et dont

le maquillage se violace, jeunes cercleux au dos voûté, à la poitrine

creuse, les rotules apparentes sous les pantalons de tennis, longues

Anglaises étiques aux chevilles osseuses, Parisiennes chlorotiques

aux ventres ravalés et aux coupes saillantes sous la compression du

nouveau corset, tout cela forme un défilé lamentable, une pitoyable

procession de misères physiques, de prétentions bedonnantes de morgues

satisfaites, d’élégances avachies et de ventripotent égoïsme devant

un ciel de nacre frissonnante où les larges pieds nus et les jambes

brunes des baigneurs biarrotes les écrasent de toute leur force saine,

comme les fragments divins de Baïes et de Pompéï écrasent, à Naples, la

déchéance et les tares physiques des mornes visiteurs du musée.

_Lundi, 17 septembre._--Saint-Jean-de-Luz. A la grande partie

internationale de «Blaid a Chistera», Saint-Jean-de-Luz, la plage

lumineuse et calme contée par Scheffer dans «Grève d’amour»,

Saint-Jean-de-Luz, cher à Pierre Loti comme à René Maizeroy, qui en ont

décrit dans des pages d’émotion et de charme les vastes horizons de mer

et de montagnes, les mœurs à la fois savoureuses et rudes, la beauté de

la race et les amours fleurant la bruyère et l’embrun... Et ce sont des

passages entiers de «Reflets sur la sombre route» et du «Chemin de la

croix» que je revis dans cet ensoleillé préau (gradins encombrés d’une

foule passionnée et bruyante, piste sablée comme une arène), où, contre

le grand mur blanchi à la chaux, le «Blaid», comme ils l’appellent ici,

frappe et rebondit avec des sifflements de balle, la pelote frappée au

vol par les gantelets d’osier des champions des deux camps, Espagnols

et Français tous Basques d’origine, la main captive et déjà apparente

sous le cuir trempé de sueur du chistera.

Cette partie de pelote, la souplesse féline des joueurs bondissant

au-devant de la balle, rampant pour la cueillir quand elle rase d’un

vol presque amorti le sol, les ruses d’Arrué, trapu et souple, ranimant

la partie presque éteinte par la tactique d’Amoroto, l’échange des

regards aigus des adversaires s’observant comme dans un duel, les

voltes éperdues d’Araquistain tournoyant sur lui-même pour la happer

au vol et, de ses deux mains réunies sur le chistera, renvoyant la

balle dans une haute parabole claquer et rebondir contre le mur,

tout ce déploiement d’adresse, de vigilance et de force je l’ai déjà

vécu par Maizeroy dans une page publiée ici même le 21 août. Mais ce

qui me grise et me transporte encore plus fortement que ce spectacle

de souplesse et de beauté, c’est la fièvre communicative de cette

assistance, son enthousiasme et ses cris de joie aux beaux coups, la

passion que cette foule basque apporte au jeu national. Les gradins

sont noirs de bérets, bérets de France et bérets d’Espagne, noirs de

soutanes aussi, car tous les prêtres des provinces sont grands joueurs

de pelote et, dans chaque village, dirigent les parties. Ils sont là,

glabres et rasés sous leurs larges tricornes noirs, offrant, un peu

gras, mais bien ciselé, le profil caractéristique de la race, cette

race dont ils sont si fiers. (Six cent mille Basques seulement en

France, deux arrondissements, Bayonne et Mauléon, et deux millions en

Espagne.)

Mêlées au peuple, accueillies et aimées par lui, les soutanes

encouragent les champions et donnent le signal des applaudissements.

Aux fenêtres des maisons voisines, des têtes de curieux s’étagent. Pour

mieux voir, des gamins du pays sont grimpés dans les arbres et suivent

la partie par-dessus les murs. De tous côtés, des yeux plongent sur la

piste. Il y a même des gosses qui se sont glissés à plat ventre sous

les toiles de clôture et contemplent avidement, la tête au ras du sol.

De-ci, de-là, venus de Biarritz, de Saint-Jean-de-Luz et des stations

voisines, des groupes de «prigs» et d’élégantes.

_Mardi, 18 septembre._--La partie de pelote d’Anglet. Quand on prend de

la pelote, on n’en saurait trop prendre. L’appétit vient en mangeant.

Hier, à Saint-Jean-de-Luz, l’enjeu était de cinq mille; il est de six

aujourd’hui. Ce sont presque tous les mêmes joueurs qu’hier, Diharce et

Arrué dans le camp français, Araquistain dans le camp espagnol. Mais la

joie de la partie du jour est Chiquito, le souple et rageur Mexicain

de Cambo, toujours bondissant, éperdu, aux aguets de tous les coups

qu’il veut faire, désertant même son poste pour aller au devant de la

pelote et trahissant parfois son camp par excès de zèle, grommelant de

rage quand il perd, trempé de sueur, la chemise plaquée aux épaules,

dix-neuf ans à peine, la peau boutonneuse, sec, fébrile, opiniâtre,

têtu.

C’est lui que l’assistance acclame «Chiquito! Hardi, Chiquito!» Et,

soulevés d’enthousiasme par la dextérité, la promptitude de ses

coups, des prêtres se lèvent, descendent sur la piste; et, du haut

des gradins, des bérets et des chapeaux s’envolent qui viennent

s’abattre sur le sable, comme aux beaux jours des «corridas». C’est la

même foule vibrante et passionnée des plazza de San-Sébastian et de

Saragosse, cette «furia» démonstrative de la race qui, il y a trois

ans, dans les arènes en ruine de Fontarabie, faisait tout à coup

se lever une femme du peuple, une haillonneuse Espagnole en train

d’allaiter un «niño», et, devant l’éventrement d’une malheureuse rosse,

la faisait brusquement arracher l’enfant de sa mamelle et crier, dans

un exaltement sauvage, le gosse tendu à bout de bras vers l’animal à

cornes: «Mira el toro!»

_Mercredi, 19 septembre._--Bayonne; lettres de Paris. Il ne s’y passe

rien en ce moment, mais on y passe beaucoup.

D’ailleurs il est délicieux ce Paris de septembre; l’air fin, doux,

léger, apaisé est, dans les quartiers déserts, enveloppant comme une

atmosphère de couvent.

Dimanche, à l’Exposition, une foule, un peuple, plus de six cent mille

êtres entassés dans si peu d’espace, la population de trois grandes

villes piétinant et tournant en rond entre le pont d’Iéna et celui

de la Concorde et ces troupeaux humains admirant surtout les canons,

le formidable attirail du Palais de la guerre, tels des moutons se

bousculant pour voir des trousses de boucher.

Echappé de là, j’ai suivi à petits pas les quais de la rive gauche,

j’y ai trouvé un Paris à l’abandon, comme vidé par une panique,

délicieusement déserté. Quelle oasis et quel repos de voir l’admirable

fuite de nos quais après les orgies de chaux et de plâtras du Trocadéro

et des clochetons des Invalides, ces odieux clochetons et ces plus

odieux dômes pareils à des bougies qui auraient coulé, et c’était

charmant, après toutes ces horreurs provisoires, d’être accueilli par

la colonnade du Louvre, les tours de Notre-Dame et même l’Institut,

comme par de vieux amis qu’on aurait un peu délaissés. Je suis descendu

jusqu’au pont Saint-Michel; la nuit semblait monter doucement du

fleuve, la lune s’est levée sur la Sainte-Chapelle et j’ai poussé

jusqu’à Bercy, au delà de la merveilleuse île Saint-Louis, où la Seine

a des faux airs de Tamise.

Dans les théâtres, les revues commencent à sévir, il faut bien amuser

la province, servir aux vingt mille maires convoqués aux Tuileries

de la fanfreluche et de la femme, de la petite femme retroussée par

Grévin. Pour le même public, Samuel a repris aux «Variétés», le trop

connu «Carnet du Diable» comme Deval à «l’Athénée», va reprendre les

«Demi-Vierges» et l’Ambigu, les «Deux Gosses», spectacle d’Exposition,

de fin d’Exposition, soldes pas chers.

_Samedi 22 septembre._--Onze heures et demie, aux Folies-Bergère, le

coucher des maires. --Sont-ils tous là? En tous cas, une légende leur

assigne, ce soir, le promenoir de l’établissement Marchand comme étape

finale. C’est ici, au milieu du va-et-vient des filles, des œillades et

des frôlements, que Paris veut, avec ou sans écharpes, les invités du

gouvernement.

Dans les maisons hospitalières, les pensionnaires arboreront-elles,

ce soir, les jarretières tricolores remarquées et dénoncées par M. de

Goncourt, le jour des obsèques de Victor Hugo? Deuil national et fête

populaire! Que de Quatorze juillet depuis ont revu ces jarretières!

Pourquoi la blague parisienne veut-elle aujourd’hui les bons maires

éméchés, un peu bus et prêts aux guilledous? Au Théâtre-Français de la

rue Blanche, entre Maria la Bella et mademoiselle du Minil, la même

légende veut qu’ils n’aient pas hésité et ceux, menés là par M. Leygues

pour entendre mademoiselle Moreno dire une fable, ont, paraît-il,

lâchement abusé de la double porte pour filer à droite et se défiler;

mais ceux-là, ce sont les honteux de l’adultère et, si mesdames les

mairesses réclament, ils auront un alibi à leur donner.

C’est aux Folies-Bergère que nous sommes allés les retrouver.

Y sont-ils? En tous cas, le spectacle vaut le voyage; les habituées

se sont mises en frais; que de ruches et de fanfreluches, toutes les

perruches au perchoir. Ah! nous l’avons, la tenue de bataille. Ces

dames sont là évidemment pour les maires, car elles n’ont d’yeux et

de sourires que pour les quinquagénaires en redingotes; ce soir, la

congestion fait prime, les hommes mal mis sont entourés, c’est le

monsieur ventripotent qui triomphe sur le marché.

Ces faces cuites, ces nuques hâlées, ces coiffures hirsutes et ces

tournures campagnardes sont-elles toutes municipales? Je n’oserais

l’affirmer; mais, en tous cas, Paris fait un rude accueil à la province

et, cette nuit, Vénus n’a qu’un rêve en tête, se ceinturonner d’une

écharpe.

Oh! le gros monsieur mûr, effondré sur une banquette entre deux grosses

poules aguicheuses, appuyées sur lui, familières, avec des mains

fureteuses aventurées déjà aux poches du gilet!

Le coucher non, le lever des maires! quel dessin pour Forain! Forain!

et devant tous ces gros hommes congestionnés, j’évoquais un croquis

vengeur de l’auteur de «Leurs Mères», admiré, il y a huit jours, en

province et représentant, émaciée, la tête de mort apparente sous la

peau, l’agonie d’un colonial sur un lit d’hôpital et, penchée à son

chevet, la cornette d’une religieuse, le soulevant et le faisant boire,

«Le Banquet des Sœurs», tel en était l’intitulé.

_Dimanche 23 septembre._--Saint-Cloud, cinq heures du soir, dans les

hauteurs vers Garches. --Le plus beau coucher de soleil, un ciel

tendre, d’un bleu délavé, où traînent, vaporeux, des flocons d’ambre

rose; là-dessus, les hautes cimes immobiles d’ormes et de marronniers,

les longues travées ouvertes à l’infini des avenues; sur l’horizon

pâle, des feuillages de peupliers déjà mordorés par septembre fusent

comme de la fumée, et toute la foule ruée au bord de l’eau à cause

de la fête. Les allées sont presque solitaires et, dans la paix de

l’heure, c’est le recueillement auguste et la mélancolie voilée des

vieux parcs.

Et tout cela a failli disparaître! Cette fraîcheur et cette solitude,

convoitées par une Société d’agioteurs, ont dû être morcelées,

dépecées et, sans la vigilance d’une certaine presse, devenaient la

proie d’une bande noire qui en faisait des villas de rapport, tout un

parc de cottages à l’usage des suburbains, ce que sont devenus les

parcs de Garches et celui de Saint-Gratien, ce que va devenir le parc

de Chaiges.

Oui, ce parc de Saint-Cloud, le plus populaire des environs de Paris,

ce grand espace de pelouses et d’arbres, qui est comme un des poumons

de la ville, puisque tous les faubourgs viennent y respirer, ce bien du

peuple, en somme, et qui devrait être inaliénable, l’Etat a failli le

vendre et le morceler. Une Société, anonyme d’ailleurs (de marchands de

biens) avait flairé la bonne spéculation à faire, le marché a été près

de se signer, mais l’alerte a été donnée, des journaux, avertis, ont

poussé le cri d’alarme et le danger a été cette fois évité.

Jusques à quand?... Sentinelles, veillez!...

_Lundi 24 septembre._--L’esprit de Gavroche. --Une heure après-midi,

boulevard des Italiens, devant un Bouillon Duval. Toute une bande

de Cooks y stationne, les hommes hésitants au milieu des femmes qui

pérorent et consultent sur une carte le prix des plats affichés; tout

un troupeau de pèlerins comme on en rencontre dans les trains de

Lourdes: waterproofs pisseux, grosses chaussures lacées, vêtements

fripés et mangés de poussière, les femmes en petit chignon serré

sous des chapeaux de toile cirée, les hommes en casquette de voyage:

tout le débarquement terne et maupiteux d’une nuit passée en chemin

de fer; d’ailleurs l’œil en joie, des faces rondes et luisantes tout

émerillonnées, des mines rougeaudes qui respirent la santé et la mer;

l’émerveillement égayé d’une descente de train de plaisir (trois jours

à Paris, départ le vendredi soir, retour le mardi matin, Bruxelles,

Anvers, Audenarde, Ostende); car ces visiteurs sont des Belges. Je

l’aurais parié, ils ont la rondeur et la prudence flamandes. «Le menu

leur goûte. Maintenant il s’agit de savoir, savez-vous, ce que ça

va coûter.» D’ailleurs, pas d’erreur possible, des hommes, sur leur

casquette, des femmes, sur leur chapeau, portent «Ostende» sur une

petite bande de papier.

«Toute une bourriche», résume Gavroche qui passe les deux mains dans

ses profondes: «Malheur! les huîtres qui vont bouffer.»

_Vendredi 28 septembre._--Kawakami chez la Loïe Fuller. --Car il n’y

a pas qu’elle, cette touchante et maniérée Sada Yacco, d’un fard si

délicat et d’une intensité si tragique dans son agonie de la _Gesha et

du Chevalier_; il y a lui, Alojiro Kawakami, le mari et l’éducateur de

la tragédienne, déjà remarqué à côté d’elle dans le «Chevalier et la

Gesha» et tout à fait remarquable dans ce drame de «Késa» aujourd’hui

au programme, la «Késa», où le Japonais, après la Japonaise, donne

la plus terrifiante et la plus bouleversante agonie qu’on ait vue au

théâtre dans la mort du jeune Morito.

Poussières de Paris · 第 25 / 27 段