banquet de Bercy organisé en l’honneur du bon terre-neuve, le chien
sauveteur célèbre dans tout le quartier. Ce bon toutou présidait, assis
dans un fauteuil tendu de peluche rouge, une serviette au cou, passée
dans un collier ciselé d’un travail exquis. C’était un beau spectacle;
mais on ne saurait être partout. Vous manquez aussi, avec votre manie
de villes d’eaux, le shah Mozaffer ed Dine, pour qui tout Paris a des
yeux de chatte. Ce shah, avec toute sa suite d’uniformes chamarrés
d’or et coiffée d’astrakan, est le lion du jour, mais il apporte
dans ses sorties une fantaisie qui met tout le personnel du palais
des Souverains sur les dents. Voilà un auguste visiteur qui pourra
se vanter d’avoir donné du fil à retordre à la police. Jusqu’ici,
il n’accepte aucun programme, il dérange tous les plans concertés
de promenade et ne quitte pas le trottoir roulant; la rue de Paris,
paraît-il, est aussi l’objet de ses prédilections nocturnes. Noblesse
oblige: on n’est pas shah impunément.»
_Dimanche 5 août._--Bagnères-de-Bigorre. Croquis de province. La
chambre, qui sert ici de cabinet de toilette, domine d’abord toute une
retombée de glycines mauves éparses sur le zinc en ce moment disparu
d’une petite terrasse, puis une courette et, au delà de la rue, la
plus passante de la ville puisqu’elle conduit aux Thermes, une villa,
espèce de maison meublée dont chaque étage change de locataires trois
ou quatre fois durant la saison.
Au rez-de-chaussée, derrière les lamelles de deux persiennes
entrebâillées, un profil de vieille apparaît embusqué dès l’aube
et, dans le clair obscur d’un petit salon sans jour, on sent qu’une
curiosité aux aguets surveille et épie. Ce sont deux yeux de chouette
levés vers ma fenêtre, chaque fois que je m’habille, qui m’ont révélé
la présence de cette Sachette, la Sachette de «Notre-Dame de Paris», le
spectre échevelé de la recluse de Victor Hugo, dont les mains griffues
étreignent comme deux serres l’épouvante de l’innocente Esmeralda;
et ce sont, en effet, les mêmes cheveux blancs et le même front
osseux, le même nez en bec d’aigle et les mêmes lèvres minces dans une
face de vieil ivoire. De temps à autre les persiennes entrebâillées
s’entr’ouvrent, poussées par une invisible main, et la vieille
s’accoude à la barre d’appui. C’est qu’un couple vient de passer ou,
pis, quelque élégante et frivole jeune femme dénoncée à la vieille par
l’envolement de ses écharpes; et puis les persiennes se referment et,
tout le long du jour, à quelque heure qu’il soit, jusqu’à la tombée de
la nuit, c’est le même manège, on dirait automatique, et le même jeu
de persiennes poussées et refermées par une vieille maniaque tapie là,
dans l’ombre, comme une araignée malfaisante et hostile.
O toute cette petite ville observée et guettée par cette vieille à
moitié folle qui regarde, interprète, juge, invente, dénature et
calomnie --cela, j’en suis sûr-- tous les gestes et tous les regards
qu’elle surprend! Dire que, la saison finie, pendant tout l’hiver et
les longs mois de pluie, elle surveillera encore, sa maigre face collée
aux vitres ruisselantes, l’indigène en béret et l’ouvrier tisseur des
lainages du pays, demeurés les seuls passants!
O Bigorre, petite ville de mon cœur, dire que, derrière les rideaux
de toutes tes fenêtres, dans l’ombre de toutes les persiennes, il est
des paires d’yeux tout pareils à ceux-ci, qui regardent et surveillent
des faces anxieuses, sœurs de ce masque de cire qui attendent et
épient! Et c’est toute ton âme, ô province, toute ta petite âme oisive,
malveillante, sournoise et dévote, qui transparaît aux vitres de cette
fenêtre.
_Lundi 6 août._--Venise en danger; une lettre de Paris:
«Cher monsieur,
«Je me permets de vous envoyer le dernier numéro de la «Revue de
Paris» (1er août), où se trouve un article dont le titre indique
le sujet: «Venise en danger.»
»Je sais que vous connaissez, que vous aimez Venise; que, par
conséquent, vous avez souffert de tout ce qu’on prépare contre
elle. Aussi vous serais-je reconnaissant de citer l’article en
question, de noter que, même au point de vue utilitaire ainsi
que je le développe, les crimes industriels qui tueraient Venise
ne la tueraient pas dans sa beauté seulement, mais dans sa vie
même, sa vie organique fondamentale.
»Il faut s’unir pour la beauté chaque fois qu’on le peut.
»Robert de SOUZA.»
Et, en même temps que la lettre, m’arrive le numéro de la «Revue».
Dans un judicieux et savant article M. de Souza y dénonce et étudie
sérieusement le danger qui menace la ville des Doges, Venise la blonde,
endormie et bercée au flux et au reflux de l’Adriatique, qui, par
les mille et un réseaux de ses «canaletti», lave et vivifie, en les
protégeant contre la poussière dévastatrice, les façades encore dorées
par places de ses anciens palais.
Il y a deux ans, j’avais déjà poussé le cri d’alarme en dénonçant
la disparition de la «Casa Barbiere», ce beau palais «Veniere» si
longtemps hospitalier aux artistes, menacé de tomber entre les mains
d’une Compagnie anglaise qui veut y établir une usine. Une usine en
plein Grand Canal, à cent mètres du palais Vendramin et de la «Casa
d’Oro»! Ça ne serait pas la première, d’ailleurs; déjà une succursale
de Murano y pousse ses suies et ses fumées qu’elle mêle à celles
des vaporetti... des vaporetti sur l’eau lourde, où le Carpaccio a
évoqué ses gondoliers. Dans le même article, je criais l’infamie d’un
quai imminent, oui, d’un quai qu’il était question d’établir sur le
même «Canale Grande», pour y permettre la circulation des fiacres,
des automobiles et des bicyclettes; et ce fut, de ma part, un cri de
détresse indignée dont M. de Souza s’est souvenu.
Aujourd’hui, le péril est plus grand encore. Non seulement le Grand
Canal est toujours menacé par ces horribles Compagnies anglaises qui
ont tout syndiqué à Venise, les verreries et les marchands de bibelots
comme les grands hôtels, mais pis: sous prétexte d’assainir la Ville
de la Mer, qui est la plus salubre de l’Italie, puisque les médecins
y envoient maintenant se remettre les neurasthéniques, loin du bruit
et de la trépidation de nos grands centres modernes, et que l’absence
totale de poussière en fait un des rares endroits où l’air soit
respirable encore; oui, sous ce prétexte, voilà que des ingénieurs
proposent de démolir des quartiers entiers. Pour élargir les rues, on
va de gaieté de cœur supprimer en tas vieilles églises et palais; à
leur place on créera des voies nouvelles. Pis encore, ils proposent de
combler les canaux et de les changer en chaussées, quand il est évident
que, les canaux comblés et, devenue terrienne, Venise serait fiévreuse,
pestilentielle et chargée de miasmes, comme les bourgades abandonnées
de ses lagunes, telles que Torcello, Chioggia, villes mortes ou
mourantes, mal gardées par un sol incertain sans être affranchies par
les eaux.
Dernier crime enfin! Sous prétexte de faire surgir une ville balnéaire
au Lido, «l’affreux Lido», comme disait Musset, et d’en faire un petit
Brighton de l’Adriatique (opération anglaise naturellement, casino et
grands hôtels), n’est-il pas question de relier par un chemin de fer
la vieille cité et la watering-place à naître, quand un quart d’heure
en vaporetti suffit; et pour la commodité des propriétaires de villas
et des tenanciers d’hôtels, on parle d’installer la gare du nouveau
chemin de fer... à la place Saint-Marc, entre les deux colonnes de la
Piazzetta, sans doute, à moins qu’on ne jette bas, pour l’installer
dans la cour des Doges, une façade du palais ducal!
Oui, nous en sommes là. «Venise (je cite du Souza) Venise
magnifiquement libre comme un navire au large qui, pour sa fortune, ne
dut jamais communiquer avec la terre que par des ailes: les ailes de
ses ramiers et de ses voiles, les ailes des lions de Saint-Marc et des
sirènes de son blason», Venise est menacée de chaussées et d’avenues
comme un quartier de Londres; Venise perle des eaux est appelée, de par
la toute-puissance des syndicats anglais et des ingénieurs, à s’enlizer
dans un marécage.
«Une patrie d’art éblouissante, une patrie de miraculeuse beauté,
Venise est en danger. Laisserons-nous s’accomplir la prédiction de
M. Gabriel d’Annunzio, qui, sans espoir devant la fréquence des plus
inutiles attentats, s’écriait: «Je ne donne pas quarante ans pour que
le grand canal soit comblé, pavé en bois et sillonné de tramways.»
_Mardi 7 août._--Bagnères-de-Bigorre. Autre tristesse. C’est une lettre
de Paris qui me l’apporte avec la nouvelle de la mort d’Ary Renan.
Ary Renan, le doux penseur, le peintre mystique, le critique d’art
sensitif et d’autant plus averti, qui comprit le mieux et raconta le
plus intelligemment peut-être l’œuvre prodigieuse de Gustave Moreau;
Ary Renan, être rare et charmant, le disciple de Puvis de Chavannes
qui approcha le plus du Maître et, en émotion maladive, quelquefois le
dépassa; Ary Renan, pauvre être souffreteux et disgracié de la nature,
dont l’enveloppe corporelle fut une prison d’art, où cet art s’affina.
Cet art prenant et pénétrant, cette peinture et ce style d’âme
douloureuse et choisie, comme on sent qu’il les devait à la
souffrance!... Etrange revanche des choses: ce fils du plus grand
sceptique de ce temps, rien que par la douceur de son verbe et la
ferveur de ses enthousiasmes, était un de ceux qui eussent fait croire
à Dieu.
Ardent admirateur de la beauté et des maîtres, Ary Renan n’inventait
pas de génies: il les faisait comprendre. Jamais il n’édifia sa gloire
sur celle d’un autre; jamais il ne démolit un artiste pour élever un de
ses confrères et ne piédestalisait pas. Gustave Moreau eut la chance de
l’avoir parmi ses fidèles.
Ary Renan a beaucoup contribué à la renommée du Maître; c’était une âme
et une probité égarée au pays des muffes.
_Mercredi 15 août._--Quatre heures. Chaleur torride. Pas un souffle
dans les grands arbres de l’immense jardin que domine le balcon. A
l’abri des persiennes hermétiquement closes, c’est l’heure lourde de
la sieste. Tout à coup des chants liturgiques, des proses latines
psalmodiées par des voix nasillardes, un piétinement de foule
m’attirent. Ce sont, derrière des oscillations de bannières espacées
de dix en dix mètres, deux longues rangées de prêtres et de femmes
voilées qui processionnent: foule paysanne, où les voiles blancs
recouvrent de pauvres robes de filles du peuple, tandis que les
voiles noirs engoncent des silhouettes presque espagnoles, tant elles
sont rigides et sombres. J’ai déjà vu ces faces de cire jaune et ces
prunelles ardentes dans l’Aragon et la Navarre. Des hommes suivent
aussi, mais les femmes dominent; car la femme, l’éternelle enfant
malade, a besoin d’être consolée et sa soif d’aimer l’attire plus près
de Dieu. Des toilettes claires ferment le cortège, mais les Sociétés
religieuses sont surtout recrutées chez les humbles; des rubans jetés
en sautoir les distinguent les unes des autres et ce sont les «Dames
de Sainte-Anne», et ce sont les «Auxiliatrices de Saint-Joseph», et
ce sont les «Enfants de Marie», Marie, dont c’est aujourd’hui la fête
dans l’Eglise catholique et romaine. Un décor de montagne et de station
thermale sert de cadre à cette cérémonie, cérémonie un peu grotesque et
pourtant si touchante dans l’élan et la ferveur de sa dévotion.
Marie, il est des noms qui pleurent, d’autres prient.
Marie a la candeur d’une rose fleurie,
Toute blanche, et Myriam, nom d’étoile et d’espoir,
Possède aussi l’éclat d’un astre. C’est le soir,
L’heure où les grands lys d’or referment leurs corolles.
Marie a la ferveur aussi d’une auréole:
«Ave Marie stella»; c’est l’heure où, sur la mer,
Le marin devient grave et regarde au ciel clair,
Si le nom vénéré s’inscrit dans les étoiles.
_Vendredi 17 août._--Six heures et demie du soir. Bigorre. Le train
m’emporte et déjà, dans la grande trouée de Campan, la petite ville
où je viens de passer près d’un mois, la petite ville aujourd’hui
familière depuis quatre ans que j’y reviens, attiré par le bienfait
de ses eaux, Bagnères-de-Bigorre se fond dans la brume lumineuse et
s’efface.
Petite ville dolente et dévotieuse dont j’ai souvent chanté les eaux
courantes et l’air si pur, ce sont surtout tes bruits que j’ai aimés
et dont j’emporte le souvenir, parce qu’ils se sont mêlés étroitement
à ma vie: flûte de Pan du chevrier qui, tous les jours, à l’aube,
descend de la montagne pour promener par les rues les pis gonflés
de son troupeau, bruit du matin, celui-là, avec les cris aigres des
vendeurs de journaux; sonneries de l’«Angelus» du soir, cloches si
proches et pourtant si lointaines, j’entendis vos pareilles dans mon
enfance provinciale. C’est vous que j’emporte avec moi dans le bruyant
et populeux Béziers où m’appelle «Prométhée»; je vous regretterai bien
des fois, et jusqu’au chant mélancolique du crapaud qui, rauque et
doux, montait toutes les nuits sous mes fenêtres et dont la monotonie
rythmait pour ainsi dire la respiration liquide de tant de sources
murmurantes et chuchotantes!
_Mardi 21 août._--Béziers, neuf heures du soir, les répétitions du
collège. --Dans le préau de l’ancien collège Henri IV, tous les
choristes de «Prométhée», une moyenne de deux cents hommes et de
cent femmes environ, sont assis en cercle autour d’un piano juché
sur une estrade, où se profile, échevelée et blanche, la tête aux
larges yeux rêveurs de Gabriel Fauré. La musique du 2e génie et celle
du 27e de ligne, obligeamment prêtées par leurs colonels, tassent
plus loin leurs uniformes; la cour et ses platanes sont violemment
éclairés par des lampions, lampions sur tous les pupitres et lampions
à toutes les fenêtres du bâtiment collégial, des têtes de curieux
s’y écrasent. Toute la bourgeoisie de la ville, pantalons blancs et
toilettes claires, est là, installée sur des chaises et fait cercle
autour des exécutants; dans l’ombre du jardin, c’est la rumeur de la
foule qui tout à l’heure se taira, quand reprendra l’ensemble des
chœurs; dehors, dans la petite rue du collège, de la foule et encore
de la foule se tasse à la grande porte close, une foule presque
assiégeante, venue pour saisir des bribes de musique au passage et
guetter la sortie des artistes. Somme toute, toute la ville de Béziers
est là enfiévrée, soulevée de curiosité dans l’attente du spectacle
de dimanche, tout un Béziers encore vibrant du souvenir de «Déjanire»
et impatient d’entendre «Prométhée», toute une ville enthousiaste
de musique, consciente du rôle qu’elle prend d’heure en heure dans
les annales de l’art et toute fière d’apporter, depuis les plus
humbles jusqu’aux plus riches, leur concours à la grande œuvre de
décentralisation fondée par Saint-Saëns, car ils chantent tous dans
les chœurs de «Prométhée», comme ils ont chanté dans les chœurs de
«Déjanire», les solides poumons biterrois. Dans la journée, ils sont
forgerons, menuisiers, charpentiers, maîtres de chaix, tonneliers,
vignerons; le soir, ils sont guerriers de Mitylène ou pâtres sauvages
du Caucase et accompagnent de voix chaudes et sûres les strophes de
Rousselière-Andros ou de Torrès-Enoë, rassemblés tous comme un troupeau
docile par l’énergie de Castelbon de Beauxhostes, et tous les groupes
attentifs dans l’ombre et à l’entrée des jardins, assis les uns sur les
pelouses, les autres échoués sur les bancs, contiennent des sœurs, des
fiancées, des amis, des parents des choristes de «Prométhée»; ensemble
touchant et presque digne d’une cité antique que cet unanime et
spontané concours d’une population à une œuvre de pure gloire civique.
En veston d’alpaga noir, pantalonné et coiffé de blanc, Camille
Saint-Saëns assiste à toutes ces répétitions, sa présence est le
véritable soutien de toutes les énergies. Si parfois les braves
Biterrois des chœurs prononcent «Ernest» pour «Hermès», et «entrecôte»
pour «holocauste», ils n’en ont pas moins tous la grande vénération du
maître. Camille Saint-Saëns se sent à Béziers comme Wagner à Bayreuth,
il s’y sent plus qu’admiré, aimé; tout est là.
Dans la foule pittoresquement baignée de clair obscur, çà et là, les
hautes silhouettes de M. Vallier-Héphaïstes et de madame Fiérens-Bia;
Ferdinand Herold promène la placidité de sa barbe blonde et de Max, qui
attend sa réplique, la mélancolie hautaine de sa face de César.
Un émoi dans cette foule, un remous dans les groupes. C’est en
ondoyante robe blanche, haut coiffée de rose et drapée d’hermine,
l’entrée sensationnelle de mademoiselle Laparcerie, la «Déjanire»
d’hier, la «Pandore» de demain. Cora, notre Cora. Un murmure flatteur
la précède, une cour de poètes toulousains l’escorte, madame mère
l’accompagne.
«Un peu en retard, chère. --Toujours exquise! --Quand arrive le
marquis? --Nous l’attendons pour la seconde seulement. --Est-ce que le
prince Henri viendra?»
_Samedi 25 août._--Béziers, pendant la répétition générale de
«Prométhée»; pendant le premier entr’acte, Ils et Elles causent.
«--L’entrée de Max, hein? est-ce assez épatant? --Cette nudité dans
l’envolement de ce grand manteau rougeâtre, on dirait de flamme et de
sang. Extraordinaires, les mouvements que prennent les étoffes sous le
vent, dans ce théâtre en plein air. --Et ce décor, ces foules évoluant
dans ces trente mètres de praticables! --Les chœurs de Fauré sont
d’un puissant! Je vous avouerai que je me défiais. --Laparcerie a de
bien jolies attitudes. --Un peu trop jolies peut-être. Il y a eu une
engueulade entre elle et Lorrain, à la répétition du matin. --Alors,
fâchés le poète et la Muse? --Je crois que Lorrain ne pardonne pas
Toulouse!... --Et les poètes Toulousains!... --Le fait est qu’ils sont
tous là! --Accourus pour assister à la mort de «Prométhée»... --Mettons
à la chute, les corbeaux du Titan. L’aigle ne suffisait pas. --A
propos, qu’est-ce que fait l’aigle? --Mystère, on a parlé d’un cygne du
plateau des Poètes préalablement noirci à l’encre d’un des détracteurs
de la pièce. --Mais on a craint de démolir le décor. C’est très fort,
un cygne. Bref, on parle d’un mécanisme d’Allez frères, manœuvré par un
enfant. --Les corbeaux de «Prométhée», ça me rappelle un quatrain de
Labordère au moment de la campagne menée par tout le jeune Midi contre
Herold et Lorrain; le voulez-vous? --Dites...
De Prométhée plaignez le sort cruel:
Aux volailles célestes il fut toujours en proie.
Pour avoir dérobé jadis le feu du ciel,
L’aigle de Zeus lui dévorait le foie,
L’aigle de Zeus jadis... aujourd’hui, c’est une oie.
Un émoi dans les groupes: Jambon est blessé, les yeux, les cils et les
mains brûlés par les pièces d’artifices destinées à simuler la foudre,
pendant l’invocation au feu de de Max; la nouvelle court et fait le
tour des gradins et des arènes. Dans le toril, où sont installées les
loges des artistes, Jambon, la tête enveloppée d’ouate hydrophile,
délire étalé sur une civière dont on a grand’peine à écarter la
foule. Le docteur Sicard, le maire de Béziers lui prodigue ses soins.
Castelbon, consterné, lui frappe la paume des mains; le blessé continue
de divaguer avec, dans les yeux, de grosses larmes.
Dans les arènes la répétition continue et, à travers les escarpements
et les roches du maître-décorateur étendu là, gémissant et atteint,
la lente théorie des «pleureuses» descend et serpente, escortant la
civière de «Pandore», de Pandore qu’elles croient morte et qui n’est
qu’endormie, et dont le «lamento» de Gabriel Fauré mène en gémissant
les funérailles.
_Dimanche 26 août._--Béziers, quatre heures. La consécration de
«Prométhée». La foudre aux Arènes! --La colère de Zeus éclatant sur
quinze mille spectateurs réunis pour voir renouveler l’affront du
Titanide aux Olympiens; grondements de tonnerre, éclairs et trombes
d’eau, pluie torrentielle noyant les arènes vidées dans une panique et
une ruée de foule; des femmes s’évanouissent de chaleur et de terreur,
le décor très endommagé s’écroule, la foudre est tombée sur la roche
même où, dans la mise en scène de Baudu, Prométhée de Max invoque le
feu du ciel et tombe foudroyé par les dieux. Les artistes à demi nus
ont dû être enlevés de force de leurs loges qu’avaient envahies les
cascades d’eau courant dans le toril. La foudre sur «Prométhée»! Les
auteurs ne pouvaient pas espérer une meilleure réclame.
_Lundi 27 août._--Béziers, neuf heures du soir, hôtel du Nord, après
la première.--Ils et Elles causent. L’élément est cette fois parisien.
Il y a là Jacques Hébrard, du «Temps». René Maizeroy, du «Journal»,
Gustave Coquiot, de la «Presse». Lalo, critique du «Temps», dîne, lui,
chez Castelbon de Beauxhostes avec la princesse de Polignac. Larroumet,
venu exprès d’Uriage pour assister à la première de la veille, n’a pu
trouver à se loger, tant les hôtels sont combles, et est reparti sans
avoir pu assister à la représentation de la journée. «--Hein! vous
devez être content? Cela a été un triomphe. --Le troisième acte est une
merveille de mise en scène: la descente de Pandore parmi les hommes, le
coffret d’Hermès entre les mains, pendant que le Titan leurré agonise
et se lamente dans les hauteurs, cloué sur son rocher, ça se composait
comme un Burne Jones. --Et l’émotion de la musique de Fauré, la
sérénité du chœur final:
«Les dieux cléments nous ont souri»? --C’est peut-être la plus belle
page qu’il ait jamais écrite. --Etes-vous remis avec Laparcerie? Elle
a divinement joué ce troisième acte. --Son invocation aux «Océanides»
était un bas-relief grec; elle l’a dit avec une sobriété de gestes,
une chaleur de diction et une pureté de lignes... --Oui, elle a été
dans cet acte à la hauteur de de Max, mais cela n’a pas été sans mal.
Elle s’était mise en tête une entrée d’Ophélie tout enguirlandée de
roses, un mètre cinquante de fleurs qu’elle portait noué à la taille,
et qu’elle nous a servi à la répétition générale, dans ce décor du
Caucase et cette atmosphère de gibet, c’était vraiment trop de fleurs!
--Et puis, nous avions déjà eu cela à Orange, dans Wanda de Boncza
servie sur une civière bordée de passe-roses, comme un turbot de
banquet de comice agricole. --Et elle y tenait, à ces guirlandes, la
belle Pandore? --Je vous crois, c’était une idée de sa mère. --Oh!
alors! --Vous la boudez toujours? --Non, mais je l’avais prévenue que
de Max serait un concurrent dangereux; il a composé son rôle avec une
conscience et un art! C’est peut-être la plus belle création de sa
carrière. --La douleur et la révolte faites homme. Tout de même, ils
faisaient un bien beau groupe au troisième, quand il essayait de la
protéger contre la colère des dieux. --Parbleu, il a joué le rôle au
naturel. Dans la vie c’est un révolté.
Au bout de la table, René Maizeroy, fervent enthousiaste du Languedoc
et de ses vieilles villes encore toutes vibrantes des souvenirs
albigeois et vivantes de vieilles coutumes, raconte avec mélancolie un
Toulouse qui n’est déjà plus, un Toulouse de gitanes et de vieilles
fêtes locales, où, pendant la semaine de la Trinité, la rue du Thor se
changeait en allée fleurie, en une espèce de couloir diapré et mouvant
de toutes les nuances et de toutes les couleurs, une rue du Thor garnie
dans tout son parcours d’étals de marchandes de fleurs et de queues
ocellées de paons, de paons vivants que des gens de campagne venaient
vendre à cette fête.
_Vendredi 7 septembre._--Toulouse. «Je n’aime pas Toulouse, parce
qu’il n’y a pas d’arbres, déclarait, à de récentes fêtes littéraires,
une jeune tragédienne convoquée à un banquet de poètes, mais j’aime
les Toulousains...» --«Parce qu’ils en ont», soufflait «in petto», un
Parisien égaré dans ces agapes du pays d’Oc.
Le toast, comme bien vous le pensez, est aujourd’hui célèbre dans
Toulouse. Toulouse, la ville des longs canaux ombragés de platanes,
Toulouse, la ville des merveilleux jardins, le Jardin des Plantes, le
Jardin royal, le Grand-Rond, si pittoresquement réunis, tous les trois,
au centre de cinq longues allées d’ombre et de fraîcheur, Toulouse, la
ville des promenades célèbres, où la mélancolie des canaux hollandais
s’ensoleille de toute la gaieté des ciels bleus entre les transparences
vertes de séculaires frondaisons; Toulouse, une ville sans arbres!