arrachée du repaire de ces bandits par un jeune chevalier, «un ronin»
qui la délivre et obtient de sa mère la promesse de sa main. Le drame
ne commence que trois ans après l’aventure. Au retour de la guerre,
Morito trouve sa fiancée mariée et, de fureur, jure de tuer la mère
de Késa, qui l’a donnée à un autre. Pour sauver sa mère Késa promet
à Morito de devenir sa femme, s’il tue son mari; elle lui donne la
clef de la chambre nuptiale et convient, pour éviter toute erreur, de
couvrir la lampe de son voile; mais cela n’est qu’une feinte. Eprise de
son mari et pourtant fidèle à sa parole, Késa éloigne l’homme qu’elle a
livré et prend sa place dans le lit nuptial. Morito la tue croyant tuer
son rival puis, découvrant son erreur, il s’ouvre le ventre.
La situation de «Késa» est presque celle du dernier acte du «Roi
s’amuse» quand, pour sauver François Ier, la fille de Triboulet va
s’offrir aux coups de Saltabadil; il y a aussi dans cette agonie
d’âme d’une volontaire condamnée des réminiscences de la mort de
«Desdemone». Sada Yacco y est délicieuse, elle joue de son voile, du
fameux voile-signal avec une pudeur et une tristesse attendrissantes;
dans sa scène d’amour avec Morito, quand elle met son voile entre elle
et lui et s’en enveloppe, comme d’une égide, contre son désir, cette
petite idole de l’Extrême-Orient donne des lignes de statue grecque;
et sa résignation, ses sursauts de douleur étouffés quand, pliée en
deux sous la lampe, elle trace au pinceau sur le papier de riz ses
adieux à la vie, le testament de sa mort, tout cela, en vérité, est
d’une émotion vécue et pénétrante; mais tout ce charme et toute cette
tendresse disparaissent dans le réalisme effroyable avec lequel,
crispé d’angoisse, révulsé d’épouvante, les yeux comme désorbités, les
cheveux droits sur la tête, Kawakami prépare le meurtre, l’exécute
et, le crime une fois accompli, son erreur découverte, trébuche le
long de l’escalier et, claquant des dents, sans un mot, sans un cri,
avec un étranglement de tout l’être, râle, halète des spasmes et enfin
s’éventre en travers des degrés.
Scène, en vérité, shakespearienne que cette fin sanglante, coup sur
coup, des deux amants et l’effroi, la démence et la fuite à tâtons des
autres acteurs devant les cadavres! Un Shakespeare du Japon mis en
scène par Hokousaï. D’ailleurs, dans les coulisses la Loïe Fuller, qui
me présente le couple, m’apprend que Kawakami a joué du Shakespeare ou
presque, au Japon: «Othello» et le «Marchand de Venise» avec la scène
de la livre de chair existent dans le théâtre japonais ou du moins
presque identiques, et ces pièces ont douze cents ans. Kawakami, vêtu
d’un macferlane et coiffé à l’européenne, me le confirme en anglais;
Sada Yacco, minuscule et pliante, gazouille avec un grand salut un
babil incompréhensible et charmant; elle a la pâleur d’une feuille
de papier de riz et, chose étrange, ressemble de près étonnamment à
Bartet. C’est le même visage étroit avec la lèvre en cerise, le même
sourire boudeur. Le 9 novembre, le couple repart pour Tokio; en 1902,
ils reviendront en France.
Parisiens, fervents de MM. C. Coquelin et Guitry, vous, si avides de
nouveautés, allez donc voir Kawakami.
_Vendredi 12 octobre._--Au Grand Bazar, une oasis.
Au milieu des piaulements de binious et de ronflants tutu panpan,
dépaysé parmi les parades foraines du village breton et du Mas
provençal, un coin de calme et d’art résume tout l’effort d’une élite
studieuse de sculpteurs, d’architectes, de peintres et de tisseurs,
l’«Art nouveau» de M. Bing.
Bing, l’érudit japonisant, dont les recherches furent si étroitement
liées à celles de M. de Goncourt, Bing qui, pendant trente ans de sa
vie, vécut familièrement avec l’art de l’Extrême-Orient des époques les
plus lointaines et puisa dans l’étude de l’art japonais l’amour de la
nature, la science de la composition, le secret de la fantaisie et le
culte de la ligne, que déjà depuis dix ans, il s’efforce d’introduire
dans le moderne style, le style qui porte déjà son nom, et dont les
premiers essais rudimentaires n’avaient jusqu’ici donné que de vagues
bégaiements.
En effet, l’année dernière encore, rue de Provence, en dehors des
vases de Tiffany, des verreries de Kepping, des reliures de madame
Walgren, des cuirs travaillés de madame Thaulow et de quelques tentures
ingénieusement décolorées au vaporisateur, l’«Art Nouveau» n’avait
surtout donné que des promesses. La raideur anglaise, la pesanteur
flamande empêtraient encore les meilleures tentatives des artistes
embrigadés par Bing. Par horreur de la facilité et de la volute usée du
dix-huitième siècle, ces messieurs tombaient dans un style inquiétant
inspiré à la fois de l’acajou de Maple et du meuble de cuisine; les
voussures et les ornements teintés coulaient comme de la pâte en
filaments uniformes et s’engorgeaient aux angles des corniches: selon
un mot heureux, le style était larveux.
Eh bien, cette fois le dernier pas est fait, le Rubicon est franchi,
le «Style nouveau» est né, le style de 1900, éclos sous l’inspiration
de M. Bing, qui depuis dix ans encourage, conseille et combat tour à
tour ses collaborateurs; et cette maison de l’«Art Nouveau» perdue dans
un coin des Invalides, non seulement l’opinion publique l’a consacrée
en France, mais le goût de l’étranger vient de la reconnaître, puisque
de la plupart des objets exposés là des Musées d’Europe se sont rendus
acquéreurs; et dès l’antichambre de cette demeure type, appropriée aux
besoins modernes, la première chose qui vous frappe, ce sont les noms
des Musées de Budapest, de Gratz, de Berne, de Crefeld, de Drontheim
et même de Tokio inscrits sur des pancartes, autour d’une délicieuse
table de merisier, signée Colonna, une table d’une forme et d’un
mouvement que n’eût pas désavoué Cressent.
Ainsi l’Allemagne, la Suisse et le Japon même viennent s’inspirer à
l’Art Nouveau et, cet hommage de l’étranger, nous le retrouvons à
chaque pas, à travers les pièces et le mobilier de l’habitation modèle
(ici, c’est Copenhague qui a acheté) élaborée par M. Bing... Et c’est
la salle à manger de E. Gaillard, au buffet et au dressoir de noyer
ornementés de cuivre, où le métal minutieusement ouvragé épouse presque
voluptueusement les moulures et les panneaux des meubles d’une élégance
solide; leur ligne évoque enfin sans la rappeler les plus beaux modèles
du dix-huitième siècle; des chaises recouvertes de cuir teinté par
madame Taulow séduisent par leur confort et la simplicité de leur
courbe: une étrange tapisserie de J.-M. Sert, une orgie de nymphes et
de faunes presque jordanesque apportant des quartiers de venaison avec
des cruches pleines et de croulantes grappes de raisin, perpétue en
grisaille sur les murs le triomphe de l’Abondance.
Le salon jaune et vert de Colonna me séduit moins; il est pourtant de
teinte exquise et d’une jolie audace dans le choix des nuances. Ce sont
les meubles en citronnier moiré avec incrustations de bois teintés, qui
me séduisent. Ces meubles, ils sont doux au toucher comme de la soie
et ont des reflets bougeurs de somptueux lampas; le fini des détails,
la préciosité dans le simple de leurs cuivres ciselés, comme autant de
bijoux, font de chacun d’eux des pièces de collection, chacun d’eux
est un objet rare et, chose délicieuse, l’ensemble entier se tient.
J’avoue préférer le style de Colonna à celui de Gaillard. On peut
dire de Colonna que son meuble est élégant et frêle avec solidité,
mais la grâce et le charme de la demeure sont pour moi le cabinet
de toilette de de Feure. Je ne sais rien de plus doux et caressant
à l’œil que ses sièges recouverts de drap gris-bleu pigeon brodé de
roses de soie blanche, rien de plus délicat au toucher comme au regard
que ses meubles de frêne de Hongrie moiré, à peine ornés de motifs
de cuivre argenté, comme si un clair de lune baignait éternellement
toute la pièce: aux murs, une merveilleuse soierie, tissée d’après les
indications de Bing sur des cartons de de Feure, éternise des ramages
bleus et gris sur une trame d’argent.
La chambre à coucher, non terminée, étale sur un lit de Gaillard un
fastueux couvre-lit comme, jusqu’ici, je croyais seuls les Japonais
capables d’en broder; impossible de pousser plus loin la décoloration
colorée dans la nuance; des rideaux et un fond de lit dessinés par de
Feure font de la pièce un «rosarium» de soie et de fils d’argent; mais
jusqu’ici toutes les pièces sont éclairées par le plafond, un plafond
lumineux, tendu d’un vélum de nuance tendre, et dont le jour tombe
comme bluté et fondu.
Le boudoir de de Feure allume enfin ses ors devant une baie Window,
mais combien discrètement, des ors amortis et doux comme du laque, et
c’est une émeute et une révélation que cette rentrée de la dorure dans
l’«Art Nouveau», dont il semblait banni: consoles d’encoignure, écran
de cheminée, chaises volantes et adorable petit tête-à-tête, dont la
gracilité et la raideur ingénue font songer à la fin de Louis XVI;
une tapisserie de soie au petit point épouse strictement la forme des
sièges de ses bouquets de fleurs décoratives; aux murs, les mêmes
nuances de crépuscule et d’aube, dont de Feure semble avoir surpris le
secret, fleurissent dans des rosaces et des fleurs de rêve les eaux on
dirait miroitantes d’un lac.
_Jeudi 18 octobre._--Onze heures du soir, à l’Olympia, Little Tich, le
miraculeux nain des music-halls des Etats-Unis et des Trois-Royaumes,
la grimace faite homme, l’humour dans la grotesque, le rire et l’esprit
dans le fantômatique, Little Tich, génial de laideur et de souplesse
étirée, avorton effarant de contournements, Little Tich, gnôme échappé
d’un «Christmas tale» de Dickens, gobelin et farfadet qu’on se figure
très bien jouant à saute-mouton sur des comptoirs de bar qui seraient
aussi des tombes; et ce sont des gigues de White-Chapel et des pudeurs
de M. Prudhomme, cachant sous un chapeau son pied déchaussé et
là-dessus, des malices de lutin en goguette, des clignements d’yeux
complices, des redressements de tout son être et des prétentions de
petit homme à faire pouffer, Little Tich, qui ressemble à la fois à un
Constantin Guys et à un Daumier.
Little Tich a abandonné cette fois sa silhouette de va-nu-pieds de
Londres, sa redingote effrangée, son pantalon en guenille et la
prétention bien anglaise du camélia qui fleurissait ses haillons;
il aborde une étonnante Espagnole, une frétillante et vertigineuse
Manola de cauchemar, qui sous ses longs accroche-cœurs se cambre, se
déhanche, se déclanche et se tortille et tout à coup, empêtrée dans sa
mantille, trébuche et s’étale par terre comme un pantin démantibulé; et
la Manola se relève, boitille sur ses jambes tordues, et raide sur ses
reins ankylosés, la danseuse promène sur la scène la misère grotesque
d’un joujou faussé, jusqu’à la minute où gambillant sur la musique,
cette parodie de l’Espagne se remet à mimer œillades et sourires, et
terrible comme une des planches des «Caprices», véritable Goya animé,
l’air à la fois d’un bouffon de cour et d’une vieille duègne, elle
tourne sur elle-même comme une toupie humaine et disparaît, s’évanouit,
grotesquement cambrée, fantastiquement hanchée, lubriquement hilare.
_Lundi 22 octobre._--«Paris-Trouville». Sem m’apporte les épreuves de
son nouvel album. --Déjà en juin dernier, Sem avait remué le monde
du pesage par son premier album. Paru la veille du Grand Prix, il
portraicturait en les cinglant tous les gros bonnets et les habitués
des courses, mais le trait était si sûr et la ressemblance saisie si
frappante dans la déformation, que les victimes du caricaturiste ne
crièrent pas; mieux, ce furent les sportsmen épargnés qui réclamèrent.
Le trait de plume de Sem consacrait, son ironie pour ceux qu’elle
atteignait devenait de la gloire.
C’est cette gloire qu’il distribue aujourd’hui dans «Paris-Trouville»
à pleines poignées de sel et d’orties et les trente-trois planches de
son nouvel album sont le défilé typique de toutes les notabilités de
plage et de pelouse du monde parisien... et c’est frappant à crier, le
tremblement de doigt de tel habitué du pesage et son port de canne en
discutant la cote avec tel autre bedonnant et replet, l’air d’un casoar.
Le nom, il est écrit dans la silhouette et le profil et c’est Adam et
c’est le vicomte d’Harcourt, Oppenheim et le prince Murat, Poniatowski
et de Laforge notés avec une telle acuité d’observation que je défie
bien quiconque de les envisager, une fois son album parcouru, sous un
autre angle de vision que le dessinateur. Quelques silhouettes de
femmes agrémentent la nouvelle publication de Sem, et c’est, fagoté
tel un morceau de bois affublé d’oripeaux, le dégingandement célèbre
de Balthy, la charge effroyable de Polaire traitée comme une momie
lubrique, le profil de mouton ébaubi d’Emilienne d’Alençon, la pâleur
décomposée de Wanda de Boncza et quelques autres habituées des courses
et des premières, si spirituellement chargées par le crayon de Sem, que
je laisse au public la joie de les reconnaître.
La croupe et le corsage en offrande de la Poule nous reposent un peu
de cette Apocalypse, et puis ce sont des habituées du Bois. Cette
praline rose hérissée d’ouate, tous les Acacias la reconnaîtront,
c’est le monsieur dit: le Polichinelle. Voici le rictus effarant de
l’Homme qui rit. Cette veste de drap rouge et cette toison blonde dans
une charrette anglaise, que salue un mannequin haut dressé sur des
bottines trop longues, le pantalon blanc retroussé sur les chevilles:
c’est Sacha, saluée par Caran d’Ache; dans le coin de la même planche,
ce fantoche démantibulé qui sourit, c’est Balthy; puis voici, terrible
comme un personnage d’Hoffmann, l’Homme en bois et sa perruque, l’Homme
en bois, cauchemar des Acacias et de Biarritz.
Missie..., verdâtre et veule, conduit un phaéton et clôt le défilé.
Une amusante étude d’un monsieur de chez Maxim à ses différents degrés
de gaieté (une demi-saint-marceau, s. v. p.) repose un instant de ces
spectres, mais la synthèse de l’œuvre est dans les trois planches
consacrées à Trouville. «La dernière boutique où l’on cause», où le
crayon de Sem évoque quelques types bien parisiens, un trio de marquis
autour de la mère Doucet faisant admirer à du Tillet les finesses
d’un vieux Saxe. Après, une table de baccara étale, l’œil mort et
le torse affalé, une brochette de noctambules; il y a même le fameux
monsieur qui taille avec des gants; la trogne joviale d’un bon pochard
égaie seule cette chambrée funèbre. Trois princesses de haute marque,
sinistres de stupeur et de lassitude, dominent de leurs joyaux cette
dernière veillée. C’est, dans toute son horreur, la tristesse d’une
joyeuse nuit de joyeux viveurs.
Mais la dernière planche est la plus belle. Sur une plage de sable
absolument déserte, devant une mer morne et un horizon ensanglanté,
affaissé, chancelant presque, un couple l’homme et la femme,
processionne à petits pas, précautionneusement appuyé sur des ombrelles
de bain de mer; leurs silhouettes font l’horizon plus vaste, ils
pérégrinent péniblement; autour d’eux c’est l’ombre, la tombée de la
nuit, le vent de mer qui se lève, la solitude.
Les Isolés..., et la silhouette saisie est celle de deux souverains
séparés du monde par une invisible étiquette; l’homme est le plus
puissant de Paris, de France et peut-être du monde entier.
_Samedi 3 novembre._--Le Grand Bazar, derniers frissons, la fête des
chrysanthèmes.
C’est le Japon qui déjà nous a envoyé ses plus merveilleux bibelots, le
Japon des laques d’or, des armures fabuleuses et des ivoires séculaires
du fameux pavillon impérial, le Japon de Sada Yacco, la vivante
figurine d’art de cette Exposition finissante.
C’est le Japon qui nous aura donné aussi la plus belle fête de ces
derniers six mois, sinon la plus belle, la plus réussie, la plus
intéressante et la plus pittoresque avec la floraison de tous ses
chrysanthèmes, leur échevèlements de crinières et de houppes, leurs
contournements de monstres fleurs, les uns, griffus comme des chimères,
les autres réguliers et presque religieux comme des bouddhas de jade
vert.
Dans toute cette féerie de nuances, dans tous ces hérissements de
pétales, c’est le scintillement multicolore des lanternes et des fleurs
lumineuses reliant entre eux tous les pavillons. Sur la pièce d’eau
où fleurirent au printemps de si fantasques iris de l’Extrême Asie,
des nénuphars de porcelaines s’attendrissent de délicates lueurs; la
transparence du bassin les dédouble, et, dans toutes ces clartés et ces
reflets étoilant le clair-obscur de floraisons artificielles et vraies,
de figures peintes sur papier de riz et d’autres brodées sur soie, la
foule circule émerveillée, s’attroupe avec des cris de joie devant tel
détail charmant et puéril, s’aborde et se félicite, frôle avec intérêt
la souplesse on dirait fluide des Japonais, virant de-ci de-là dans la
fête, pour aller finalement se tasser aux petites boutiques de l’ancien
bazar, converties en minuscules maisons de thé, et s’y réconforter de
breuvages brûlants.
Tout ce qu’il y a de Japonais dans Paris est là, fier et ravi de
faire à l’Europe les honneurs de ses mousmés et de ses chrysanthèmes.
«--Quelle coiffure compliquée et quelle noirceur de chevelure! C’est
bien la tache d’encre de Chine sur la pâleur de papier de riz des
légendaires Kakemonos! --Et comme elles sont petites! C’est bien la
femme-enfant. --Dites la femme-poupée.»
Ce sont les Japonaises du Tour du Monde qui viennent de passer, la
croupe bossuée par l’énorme nœud qui semble les plier en deux sur leurs
hauts patins de bois.
_Lundi 5 novembre._--A travers l’agonie, dernières promenades.
Le Grand Bazar. --Aux Invalides, la bijouterie. Là, c’est le Palais
des Illusions, la joaillerie française s’est surpassée et, avec son
sûr instinct, c’est là que la foule se rue, reflue, stationne et
puis revient du matin au soir. La curiosité, l’admiration et un peu
de stupeur aussi y arrêtent la grande coulée de visiteurs devant
l’étincellement des émaux et des pierres fines, mais, malgré tant
d’efforts d’imagination et de main-d’œuvre dépensés dans les splendeurs
offertes de-ci de-là, c’est aux vitrines classiques que je m’arrête
et, si peu versé que je sois dans l’art de la joaillerie, l’opinion
publique aussi me donne raison, puisque c’est devant les merveilles du
pur art français, de la joaillerie pour ainsi dire du Premier Empire et
du dix-huitième siècle que s’entasse, compacte et lente à s’en aller,
la foule!
Diadèmes de grosses émeraudes en poire et de brillants, souvenir évoqué
on dirait de la Malmaison et de l’impératrice Joséphine, colliers de
miraculeuses opales d’Australie arrondies, parfaites, comme incendiées
de reflets et séparées, les unes des autres, par des rondelles de
diamants; saphirs reliés entre eux par des nœuds de diamants dont les
lacs et les ondulations molles étageront sur les épaules d’énormes
flammes bleues; collier de fabuleuses perles, fabuleuses, en effet, si
l’on réfléchit que dans sa coquille une perle met trente ans à acquérir
de dix à douze grains, et que les perles exposées là, en pèsent jusqu’à
cinquante-trois; un collier de légende presque, puisque son origine
se perd dans la nuit des siècles: diadème en chutes d’eaux, dont les
aigrettes de diamants fusent et retombent en pluie brillantée, tel
un jet liquide hors d’une vasque; collier de chien où le brillant
serti, taillé et ouvragé comme du métal, se marie heureusement au sang
lumineux du rubis; une splendeur de pierreries et de montures, où la
simplicité des motifs s’affirme, triomphante enfin des ingéniosités
du modern-style et de ses inventions baroques; œuvres de choix, où
l’on sent que le goût le plus sûr a éliminé les formes abracadabrantes
et tourmentées, qui sont aujourd’hui la tare des plus beaux joyaux,
pour rendre à la pierre seule le rang qu’elle occupait encore il y a
trente ans; exposition du joyau vraiment parure du cou, du front et des
épaules de la femme en merveilleux hommage rendu à sa beauté.
Des orfèvreries d’art d’une minutie de travail et d’un fini de
main-d’œuvre, comme en produisit seule la Renaissance ou comme en
offre encore dans les Musées d’Allemagne la préciosité de certains
reliquaires, opposent à la souplesse exquise de ces bijoux des groupes
d’or massifs sertis et gemmés de pierres fines, religieux dans
«Christus Vincit» avec son peuple de figurines ciselées en plein métal
et ses fresques de bas-reliefs, patriotique dans la belle statue en or
de la France; et c’est une joie de plus de constater le souffle d’une
ferveur et d’une foi au-dessus de toutes ces merveilles de luxe et de
somptuosité élégante; mais c’est encore aux colliers et aux rivières
que je reviens. Ce qui m’enchante en ces joyaux de lumière, c’est
la souplesse des montures invisibles, la douceur flexible et comme
caressante de toutes ces pierres brillantes et dures, la fluidité pour
ainsi dire de toutes ces choses taillées et froides qui dans la main
vivent et ondoient.
Certes, il a résolu un des plus grands problèmes de l’art de la
bijouterie, celui qui a pu donner à des pierres inanimées avec la forme
le mouvement, c’est-à-dire la vie sans laquelle il n’est point de
beauté. Exposition Chaumet.
_Mercredi 7 novembre._--La journée gratuite, à l’Exposition. Toujours
l’agonie, derniers frissons, clôture. L’entrée est pour rien et
jamais il n’y eut moins de monde à travers le désert du Trocadéro.
Seulement, en prévision du public gratuit les salles du Grand Palais,
qui contiennent les splendides mobiliers du siècle, sont aujourd’hui
interdites aux visiteurs, les portes en sont fermées. Sur un avis
officieux de M. Lépine beaucoup d’exposants ont hermétiquement clos
leurs vitrines; la population ouvrière, convoquée «gratis pro Deo» au
spectacle du Grand Bazar n’inspire pas grande confiance à qui lui en
fait les honneurs; partout, les brigades de police sont renforcées,
partout des cordons de troupe armée semblent attendre plutôt des
émeutiers que des visiteurs.
Déploiement de force inutile, précaution superflue. Les ouvriers
invités sont restés qui dans l’atelier, qui dans l’usine. Les temps
sont durs et l’hiver ne s’annonce pas assez prospère pour sacrifier de
gaieté de cœur une journée au chômage.
Paris laborieux travaille. Les vrais pauvres n’ont pas osé se risquer
par fierté, et, comme toujours, de cette fête offerte au prolétariat
parisien c’est la banlieue qui profite.
En effet, comme le déclare un sergent de ville à un petit bourgeois
questionneur, il faut qu’un ouvrier soit bien pauvre pour ne pas avoir
quinze sous dans sa poche et ne pouvoir offrir cinq tickets de quinze
centimes à sa femme et à ses trois gosses. C’est une journée de cinq ou
six francs qu’il lui aurait fallu perdre pour profiter de l’invitation.
A ce compte-là, le plaisir gratuit était plus cher que le plaisir
payé.»
--Ah! si ç’avait été un dimanche, l’entrée gratuite pour tous, c’eût
été une autre chanson!
FIN
TABLE
DES NOMS CITÉS DANS L’OUVRAGE
Pages
A
Abeille 301
Adam (Paul) 186
Aïscha 301
Alençon (Emilienne d’) 11
Ary Renan 343, 344
Aubernon 291
Aumont 301
B
Beauxhôtes (Castelbon de) 151
Bernhardt (Sarah) 13, 19, 20, 21, 22, 93, 241,
244, 245, 293
Binet 291
Bing 370, 371, 372
Blanc (Edmond) 301
Bonnefon (J. de) 299, 324
Bottini 33, 34, 35
Braisnes 308
Brémond 301
C
Camondo (de) 293
Carabin 6
Caron (Rose) 313
Carpentier (Madeleine) 8
Carré (Albert) 16, 263, 292
Castellane (Boni de) 301
Castiglione (C{tesse} de) 198
Chardin 314
Charpentier (Gustave) 217
Chincholle 290
Coquiot (Gustave) 114
Craponne 291
D
Daffetye 292
Delna 291
Desbordes (Louise) 289
Deschamps 301
Dulong 290
Dumas 291
E
Escudier 308
F
Faure (Félix) 10, 11
Fauré (Gabriel) 104
Finot 301
G
Gadan 304
Ganne (Louis) 6
Gautier (Judith) 279, 289
Ginisty 290
Gluck 314
Goncourt (Edmond de) 119
Guerrero 78
H
Hausson (d’) 299
Hirsch (Charles Henri) 159
Humperdinck 291, 292
J
Jambon 349
Jammes (Francis) 117
K
Kaby Ben Amor 289
L
Labous Kaya 54
Lafitte 290
Lancret 315, 316
Landolff 15
Latouche (Gaston) 235
Ledat 301
Lemaire (Madeleine) 291, 293
Loïe Fuller 195, 6, 316, 366
Lorrain (Claude) 299
Lorrain (Jean) 293
Loubet (Emile) 90, 91
Louys (Pierre) 102
M
Maizeroy (René) 351
Marchand 88, 89
Margyl (Jane) 15, 16
Mariquita 6
Mastiaux 292
Max (de) 13, 14, 303, 304, 350, 351
Mendès (Catulle) 292
Mirbeau (Octave) 2
Montesquiou (Robert de) 293
Morand 301
Moreau (Gustave) 22, 215
Mourey (Gabriel) 107
Muhlfeld (Lucien) 289
Myrillon (Myrille de) 198
N
Nau (Eugénie) 304
P
Pater (J.-B.) 316, 314
Pepe 303
Pesquidioux 303, 310
Picard 297, 307
Pitlazinski 3
Polaire 188, 301
Pons 3
Pougy (Liane de) 293
Pratt 301
R