_Lundi 16 juillet._--Billancourt. Chaleur torride. Les pelouses

brûlent, les feuilles se fanent et se crispent au bout des branches

dans une atmosphère de four. La Seine charrie des bancs de poissons

morts; ce sont des flottaisons de charognes qui empoisonnent tout

le fleuve... à croire que la Seine prend sa source à Londres. Très

anglais, ce procédé d’empoisonner les fleuves. Furieux de ne pouvoir

mettre en ligne un effectif imposant de troupes en Chine, occupés

qu’ils sont au Transvaal, nos bons voisins viennent-ils pas de dépêcher

à Tien-Tsin des régiments hindous contaminés de la peste?

La peste au camp des alliés! Les Chinois eux-mêmes n’auraient pas

trouvé cela.

_Mardi 17 juillet._--Le Grand Bazar. Huit heures et demie; le dernier

dîner à l’Exposition. Au restaurant hongrois, tout au bord du fleuve.

Ils et Elles dînent.

«--Mais c’est qu’il fait frais. --Qui l’eût cru? Vous l’avez

commandée, cette brise. --Et il y a du monde. --Ne criez pas victoire.

C’est un des rares restaurants qui fassent de l’argent. --Non... --Si.

Ils sont six en tout qui ont la vogue, et je ne les nomme pas pour ne

pas affliger les autres. D’ailleurs, on devait s’y attendre. On avait

fait les concessions à raison de soixante restaurants en tout, et il

y en a deux cent vingt et un? jugez des bouillons. --En revanche, les

kiosques de marchands de comestibles et les buvettes font de l’or.

--Naturellement. Les trois quarts des visiteurs mangent sur des bancs.

Charcuterie et papier gras, c’est l’Exposition de la bonne franquette.

--On dit que les kiosques de journaux vendent aussi des comestibles.

--Parfaitement. Ça rapporte plus que du papier. --Et ça l’emploie.

--Mieux: les dimanches, les water-closets débitent du pain avec du

saucisson et du vin au litre. --Il faut bien que tout le monde vive.

--Vous n’avez pas encore parlé de l’école anglaise. --Oui, le pavillon

de la Grande-Bretagne, les Romney, les Reynolds, les Gainsborough, les

Constable et les Turner! --Moi, vous savez, j’ai toujours un faible

pour Burne Jones. Vous avez vu son «Laus Veneris»? --Et son «Cupidon

et Psyché» et sa suite de tapisseries de haute lice, la «Conquête du

Saint-Graal»! Moi aussi, j’aime beaucoup, mais il ne faut plus l’écrire

sous peine d’encourir les foudres du syndicat. --Quel syndicat? --Mais

le syndicat Rodin, les maîtres de la Rodinière. Défense esthétique

d’aimer Burne Jones et Gustave Moreau: ces deux noms-là font entrer la

critique en fureur, et, quand elle écume, la critique... --... ce n’est

pas de l’écume de petite marmite... Ce pauvre Rodin! Egorge-t-on assez

les autres en son nom! --Passe encore les sculpteurs, mais, en son nom,

on tue les peintres. --Mieux: on ne peut même pas en parler. --Non...

--Parfaitement. Ils ont monopolisé l’éloge: eux seuls savent apprécier

le maître de la Volupté et de la Douleur. Aussi qu’y ont-ils gagné? Ils

en ont dégoûté le public. Il n’y a pas un chat à l’avenue Montaigne.

--Comment? Rodin ne fait pas le sou? --C’est la solitude, l’affreuse

solitude de l’interdit. Le pauvre grand homme s’en plaint, mais, comme

c’est un brave homme, c’est charmant de voir comment il s’en console.

«Je n’ai pas la quantité, disait-il dernièrement, mais j’ai la qualité.

Ainsi, dans la journée d’hier il m’est venu la comtesse Potocka et le

poète Oscar Wilde.»

_Mercredi 18 juillet._--Le Grand Bazar. Neuf heures et demie, la

fête exotique. Une foule compacte, énorme, du Trocadéro au Champ de

Mars; des têtes et des têtes serrées, tassées l’une contre l’autre:

l’ensemble agglutiné et noirâtre d’un gigantesque ravier de caviar;

des sueurs et des odeurs, des relents de godillots tièdes, de

corsages mouillés et des touffeurs d’aisselles. Et, tout à coup, des

ronronnements de tambourins, des glapissements de flûtes aigres,

des mélopées et des sons de derboukas, tout un hourvari monotone et

strident de musiques barbares. Ce sont les exotiques du Trocadéro

qui défilent dans un sillage de poussière et de clarté. Et ce sont

des grands poissons de papier lumineux et des lanternes en forme de

tambours balancés au-dessus de la foule; des nègres les portent, vêtus

de vareuses bleues, coiffés de chéchias rouges. D’autres processionnent

appuyant sur leur torse de grandes feuilles de latanier. Des musiciens

coiffés d’immenses panamas, des négresses enturbannées de madras: c’est

toute la section malgache: puis voici les gandouras et les burnous

de soie, les fronts ceints de cordes en poil de chameau des Arabes

d’Alger; les sequins sonnaillants des souks de Tunis et les grègues

bouffantes des danseuses du ventre, et la foule acclame, se bouscule et

rit. Voici, drapés de bleu, les grands fellahs d’Egypte.

Précédées de mille bêtes lumineuses en papier transparent et peint,

voici, harnachées on dirait de laque rouge et toutes luisantes

de soieries bruissantes, les faces jaunes et camuses de gnômes

indo-chinois. Un immense et long --long, oh! combien long!-- dragon

de soie verte écaillée d’or ondule et serpente en brusques remous

au-dessus de la foule: tarasque de l’Extrême-Orient, chimère aux

énormes yeux saillants échappée on croirait d’une pagode, c’est

l’emblème religieux sacré, le palladium annamite. Douze hommes

engouffrés sous les plis mouvants de la bête la font se cabrer et se

mouvoir. Ensuite ce sont les nudités de bronze hérissées de plumes,

enjoaillées de coquillages des brutes superbes du Dahomey, les dents

blanches et les yeux blancs des guerriers de Behanzin. Les souplesses

félines, les gestes de statuette, les tailles minces et les torses

plats tout sonnaillants de grigris et d’amulettes des sveltes danseurs

cynghalais terminent le cortège aux maigres sons du gamelun, le criard

et triste orchestre indo-chinois.

_Vendredi 20 juillet._--Auteuil. Cinq heures et demie, sur la petite

place. Quarante-huit degrés au soleil, trente-huit à l’ombre: la plus

grosse chaleur de l’année; que dis-je?... de l’année: du siècle.

Autour de la fontaine Wallace des ouvriers harassés font cercle,

attendant leur tour. Les yeux mornes, tout en s’essuyant le front d’un

revers de la main, ils se passent machinalement le gobelet. Avec des

crissements de soie des feuilles séchées, devenues jaunes en deux

jours, des feuilles de fin d’octobre se détachent des platanes, planent

dans l’air chaud et tombent. Tout le macadam de la petite place en est

jonché; les pas éreintés des promeneurs dérangent des tas de feuilles

mortes. C’est l’automne, le précoce automne en plein mois de juillet.

Paris est en proie à Moloch!

_Dimanche 23 juillet._--Neuf heures et demie du soir au bois de

Boulogne. Des familles entières gisent affalées sur les gazons des

pelouses, des familles entières sous les dessous de bois; les hommes

en manches de chemise; les femmes, le corsage ouvert, la plupart en

camisole: tout un Paris ouvrier et faubourien venu dans l’esprit

illusoire de respirer un peu dans l’air étouffant des taillis. Partout

des papiers gras, des litres vides et des détritus de charcuterie.

Un Paris du 14 Juillet, que l’atroce chaleur de cette semaine répand

comme une écume en dehors des murs, une coulée d’humanité suante et

tiède, qui se répand, telle une onde, de Vincennes à Romainville et de

Boulogne à Charenton. Le Bois tout entier fleure une odeur d’aisselle.

Du côté de Boulogne, en descendant vers le fleuve, dans la cendre grise

du crépuscule, les groupes éparpillés à travers les pelouses font

songer au campement d’une énorme kermesse en plein air, à quelque fête

flamande émigrée sur les bords de la Seine. La liberté des gestes et le

débraillé des costumes sont, d’ailleurs, dignes d’un Teniers et c’est à

la belle étoile que l’on soupe et que l’on aime.

Entre le pont de Saint-Cloud et celui de Sèvres, dans la fraîcheur

relative des berges, la nuit est sillonnée de triplettes et

d’automobiles à pétrole. Ici, la nature fleure la poussière et

l’essence; tout à l’heure, elle empestait la sueur.

_Lundi 23 juillet._--Huit heures du soir, à quai de l’île de la Grande

Jatte, à bord de l’house-boat le plus fleuri de cet été. Ils et Elles

dînent. «--Elle commence à sentir, cette Seine! --Aussi, dès demain

nous descendons. Nous coucherons à Rouen mercredi et jeudi au Havre.

--Si long que ça, d’ici Rouen? --Mais, chère amie, il faut compter

avec les écluses et la grande semaine à Trouville... --Naturellement,

puisque Gontran fait courir. --Alors, pas possible de vous garder

pour demain? --Dîner à l’Exposition par cette chaleur? Oh! non! --Et

cette soirée de gala chez la Loïe ne vous tente pas? la nouvelle pièce

japonaise, Sada Yacco dans le «Sculpteur»? --Sada Yacco! Est-elle assez

lancée! Il n’y a qu’elle qui fait prime à l’Exposition! --Elle est un

peu mieux que Mérode en danseuse cambodgienne. --Vous êtes dur. Assez

joli, moi je trouve, le grand insecte d’or qu’elle donne avec ses

semblants d’antennes, ses longs doigts allongés d’ongliers de métal,

mademoiselle Chou de Bruxelles!... --Oui, mais si peu d’Extrême-Asie!

si d’Extrême-Montmartre! et puis démodée par Falguière! --Et puis, il

n’y a pas à dire, cette Sada Yacco sait mourir!... --... comme Sarah

elle-même... --Dites donc, vous qui savez tout, qu’y a-t-il de vrai

dans la prétendue sortie de mademoiselle T... à mademoiselle P..., le

soir du fameux bal où on les aurait priées de prendre la porte, la mère

et la fille, parce que pas invitées? --Mais il y a l’absolue vérité.

Cela s’est passé comme vous le dites... mademoiselle P..., qui est de

toutes les fêtes ou qui veut en être, avec l’aplomb qui la caractérise

est allée sans invitation au bal des T... --Parce que?... --Parce

que ça lui plaisait, à cette enfant, et qu’elle en avait l’habitude.

Voilà donc les P..., mère et fille, faisant leur entrée, toutes voiles

dehors, dans l’hôtel du quartier de l’Etoile. Les maîtresses de maison

ne bougent pas, incident qui aurait pu passer inaperçu si madame P...,

la mère, pour prendre contenance, ne s’était avisée de complimenter

madame T..., sur son bal. A quoi mademoiselle T..., qui a de la dent

et de la tête: «Mais madame, vous n’avez pas d’avis à donner sur une

fête à laquelle vous n’étiez pas priée...» --Tableau! --... de genre...

Et qu’y a-t-il au fond de tout cela? --Rivalité de cœur, bataille

de dots autour du plus beau des présidents. --Notre petit Morny!...

--Vous l’avez nommé. Sa dernière fête a fait révolution. Aussi demandé

qu’autrefois le joli comte Boni de Castellane.

_Mardi 24 juillet._--Le Grand Bazar. Croquis d’Exposition. Trois

heures; sous la chaleur torride, public de province ou de banlieue,

reconnaissable aux filets à provisions et aux flopées d’enfants

remorqués par chaque couple. Dans les parterres, plus une fleur,

plus un lys au Japon, plus un iris d’eau à la Chine; des morceaux

de journaux et des papiers gras décorent les parterres. Mais, en

revanche, partout des stridences de flûtes et de lentes, d’affolantes

et monotones mélopées tonitruent et font rage d’un bout à l’autre

du Trocadéro: flûtes de roseau assourdissantes et aigres devant le

théâtre égyptien, flûtes de bambou devant le théâtre indien, ouvert

d’hier (quatre idoles trônent, accroupies sur une estrade, enturbannées

de rouge et barbues jusqu’aux yeux); à l’Indo-Chine ce sont les

miaulements hystériques et les continus cliquetis de métal du fameux

gamelun; à la Tunisie, des dégueulandos, des barcarolles napolitaines;

à l’Algérie c’est le badaboum et toute l’horreur canaille des danses

du ventre, et là-dessus, des hurlements d’Apaches, des invites

caressantes, des gestes de guenon et d’obséquieux appels de nègres aux

yeux lubriques; autour de l’Egypte, enfin, revoici l’Orient de bazar

et de pacotille d’un tas de Juifs félins, quémandeurs et souriants:

une foire et un brouhaha à rendre fou le plus paisible des électeurs,

la plus honnête des ménagères, le plus épicier des héros chers à

François Coppée; la Salpêtrière installée en plein Paris 1900, sous une

température de 35 degrés à l’ombre et de 48 au soleil; tout ce qu’il

faut pour développer la neurasthénie dans une population déjà déprimée

par la qualité de l’eau, la rareté de l’air et les veilles, une source

de gains certains et de fortunes futures pour tous les médecins

aliénistes et les maisons de santé du département.

_Vendredi 27 juillet._--Saint-Cloud. Où vont les statues.

Qui se souvient encore du groupe des trois femmes qui dominait le

fronton de l’ancien palais de l’Industrie? Qui de nous se rappelle la

grande figure, on eût dit bénissante, dont les bras tendus commandaient

la grande travée, aujourd’hui ouverte entre le grand et le petit

Palais? L’administration des beaux-arts les a pieusement recueillis

et, à grands frais... des contribuables, a dépêché et installé le dit

groupe dans un des plus beaux parcs des environs de Paris, un ancien

parc impérial, maintenant ouvert au public, le plus proche peut-être

des fortifications, celui que la foule des dimanches préfère même au

dessous-bois du bois de Boulogne; le parc, en somme, le plus populaire

et, par cela même, peut-être le plus abandonné du ministère des

beaux-arts, celui qu’une dévastation on dirait systématique déshonore

et enlaidit chaque jour, celui dont les piédestaux, veufs de statues,

attristent la belle ordonnance des allées et la mélancolie grandiose

des perspectives.

J’ai nommé le parc de Saint-Cloud.

A ce parc mutilé et dont les nymphes et les demi-dieux ont disparu, M.

Roujon a, compensation médiocre, envoyé les trois figures allégoriques

qui alourdissaient jadis la silhouette du palais des Champs-Elysées.

C’est la grande allée qui conduit de Saint-Cloud à Sèvres qui a

hérité du groupe sans emploi. On peut le voir maintenant étaler

prétentieusement ses proportions monumentales un peu plus loin que

les triples escaliers d’eau de la légendaire cascade de Saint-Cloud;

mais, comme les figures de l’ancien palais des Champs-Elysées ne sont

pas à l’échelle des autres statues ni même à celle des arbres voisins,

le nouveau groupe fait le plus piteux effet. Les statues, d’ailleurs,

destinées à être vues d’en bas et à distance, sont placées à niveau

d’homme. Gestes et proportions, tout en est grotesque: emphatiques et

rigides, elles dressent au pied des hauts ombrages de grands fantômes

de pierre dans le goût des féeries des théâtres Cocheries... Mais, de

cela personne ne s’est soucié aux beaux-arts; trois statues étaient

demeurées pour compte, il fallait bien les placer quelque part.

Saint-Cloud étant le parc sacrifié, c’est Saint-Cloud qui a hérité de

ces trois Gigoudaines. Frais de transport, réparation des figures et

établissement du nouveau piédestal ont coûté trente-deux mille francs.

Franchement, on aurait mieux fait d’acheter quelque Rodin!

_Dimanche 29 juillet._--Bigorre, trois heures. Il pleut: une petite

pluie fine et tiède, presque un brouillard qui noie les sommets

environnants et met à mi-flanc des montagnes des couches de vapeur

fumantes; les grands ombrages humides de ce pays en paraissent plus

mouillés encore.

De la haute galerie de la maison que j’habite, je domine une route

et, de l’autre côté de cette route, des jardins et des jardins qui

s’enfoncent très loin dans la vallée et donnent, au crépuscule,

l’impression d’une forêt. Ce sont des jardins de couvents, des parcs

d’anciennes demeures provinciales, demeures de nobles; dont l’aspect

extérieur comme les habitudes n’ont pas changé. Et des marronniers

gigantesques, des magnolias en fleurs, des wellingtonias enguirlandés

de clématites, toute une végétation monumentale et luxuriante, comme

seules en produisent les Pyrénées, accueillent mes yeux partout où ils

se posent, épanouis au hasard des pelouses et des tournants d’allée

bordés de géraniums.

C’est dimanche. Les allées et venues des jardiniers et de la

domesticité n’animent pas aujourd’hui les jardins. Il y a une fête sur

les «Coustous», la promenade de la ville, une fête au Casino aussi:

concours de grimaces à la fête populaire, concours de grimaciers à la

fête mondaine. Et puis les vêpres, la grande distraction des petites

villes dévotes, ont dû attirer à l’église pas mal de serviteurs de ces

vieux logis. La route elle-même est déserte; elle ne se peuplera que

plus tard, à l’heure où l’on va boire les eaux de Salut. Et de cet

abandon sous la pluie s’émane, se dégage une atmosphère d’accalmie et

de torpeur provinciale, combien précieuse après le tumulte et la fièvre

de Paris!

Tout à coup, au tournant de la route, une étrange procession. Engoncées

de cotonnades, coiffées de marmottes, des fichus de laine aux

épaules, neuf créatures... neuf marionnettes paysannes s’avançaient

de guingois, l’une boitant de la hanche, l’autre secouée d’on ne

sait quel tremblement, celle-ci bossue, celle-là la taille déviée,

poupées démantibulées, comiques et atrocement tristes avec leurs faces

grimaçantes et leur démarche en saccades.

Elles s’avançaient trois par trois, se tenant par la main et se parlant

avec des contorsions de tout le visage et des gestes de folles... Un

Goya vivant que ces trois rangs de jeannetons paysannes gesticulantes

et trébuchant. Quatre pauvres vieux les suivaient, quatre pauvres vieux

très propres, moins agités, ceux-là, mais l’air si las dans leurs

vestons élimés! de tristes faces usées de très vieux ouvriers et des

gestes gauches, des mines empêtrées et navrantes. D’où pouvait bien

sortir cette humanité de misère? J’avais commencé par sourire, j’avais

maintenant le cœur étreint à en crier.

Trois religieuses fermaient le cortège et leur présence à la suite

de ces malheureux m’expliquait tout. C’étaient les vieillards de

l’hospice, les aliénés hospitalisés dans un des couvents voisins que

ces trois sœurs conduisaient à la promenade. Leurs bonnets blancs,

leurs longs voiles noirs et leurs chapelets cliquetants complétaient la

procession. De temps en temps une des sœurs se dérangeait pour aller

rectifier un geste d’une des folles, assujettir un fichu, remettre une

égarée sur le rang, puis elle revenait prendre sa place entre ses deux

compagnes.

Elles avaient dans le visage, et dans les yeux comme une lueur

d’apaisement.

Le cortège passa et je me demandais quelle pouvait être la vie de ces

trois femmes au milieu de ces gâteuses, de ces idiotes et de ces fous.

Quelle abnégation et quel dévouement il faut pour consentir à une

telle existence! quelle foi et quelle ferveur il faut avoir dans l’âme

pour assumer une telle tâche sans trop de répulsion et de dégoût! Je

me demandais aussi quelle religion nouvelle, quelle Eglise encore à

naître, quand la foi chrétienne aura tout à fait disparu, pourra donner

à ses adeptes la puissance de renoncement et de charité incarnée dans

ces trois inconnues.

_Lundi 30 juillet._--Dans la cour de l’hôtel de France, onze heures.

Des groupes de baigneurs se pressent autour du tableau des dépêches:

c’est le télégramme de Monza, la nouvelle de la mort d’Umberto tué par

la main d’un anarchiste.

Le roi Humbert, la reine Marguerite! La presse européenne... que

dis-je? le monde entier vont, pendant huit jours, être remplis de ces

deux noms.

Le roi Humbert! Et, malgré moi, j’évoque la figure du mort, tel je la

vis, alors en pleine santé, à Venise, au moment de l’embarquement du

kaiser pour Jérusalem.

J’étais sur la lagune, en gondole, vis-à-vis du «Hohenzollern», dans

un tas mouvant d’autres gondoles et de «vaporetti». Tout Venise

costumé était là sur l’eau, une Venise de carnaval sortie des magasins

d’accessoires pour fêter Guillaume II. Le kaiser faisait aux Majestés

italiennes les honneurs de son yacht, et, quand, sanglé dans son

uniforme d’amiral, il apparut, aidant la reine Marguerite à descendre

l’escalier du bord, la Majesté impériale m’apparut singulièrement haute

de taille auprès du roi Humbert, déjà tassé, quoique robuste, dans

son uniforme de général allemand. Ses grosses moustaches ébouriffées,

ses énormes yeux ronds aux sourcils broussailleux et noirs, sa nuque

épaisse et son aspect brutal de sous-off ne pouvaient soutenir la

comparaison avec la jeunesse et la force élancée du beau guerrier

blond, que donnait le Kaiser.

La reine Marguerite, très parée, les cheveux visiblement teints et la

physionomie altérée sous le fard, ne pouvait lutter non plus avec la

minceur élégante, l’air de douceur hautaine et les cheveux précocement

blancs de l’impératrice d’Allemagne.

Guillaume était le grand triomphateur de la journée.

C’était en octobre 1898. Deux mois à peine auparavant, Lucheni

assassinait, sur un quai de Genève, l’impératrice Elisabeth d’Autriche.

Quatre ans avant, c’était le tour de Carnot frappé à Lyon par Caserio.

Il faut qu’aujourd’hui ce soit le roi d’Italie qui tombe, à Monza, au

sortir d’une fête, sous le revolver de Bresci. Le revolver! Et voilà

que l’arme à feu apparaît dans l’attentat contre les souverains.

C’est une ère nouvelle qui commence dans les annales de l’assassinat

politique, et avec 1900 disparaît des mains des meurtriers la

légendaire arme blanche qui, depuis Ravaillac, faisait dans le

populaire désigner les rois sous l’épithète de «fruits au couteau».

_Mercredi 1er août._--Une lettre de Paris. «Et vous avez manqué la

cinquantième de «Louise» et le déjeuner au Moulin de la Galette, comme

si les Pyrénées valaient la Butte. Poseur, va!... Et ç’a été très

réussi, même la chaleur (36 degrés à l’ombre), et dans un décor...

mettez de Jusseaume, mais nature cette fois, et un grouillement de

foule, remous d’ouvriers et reflux de gigolettes, comme n’en a pas

encore trouvé Carré même dans sa figuration de la «Vie de bohème»!

C’est qu’aussi tout le quartier était en émoi. Songez: toutes les

élégances de nos théâtres subventionnés, ça ne se voit pas tous les

jours.

»Et quel banquet! Quatre cents couverts. A la table d’honneur, les

ministres, Leygues, Roujon, Camondo; puis les triomphateurs de la

fête: Carré et Charpentier; Heugel; les critiques; Courteline,

Bauër, Mendès; les gens de la maison: Vizentini, Messager, Luigini,

Jusseaume; les muses: la muse de Paris, mademoiselle Cortot; la muse

de Montmartre, mademoiselle Stump, d’une distinction, ma chère! (plus

qu’archiduchesse, princesse de Galles avec un nez d’une aristocratie

et une robe! un La Gandara); enfin, toutes les fauvettes de

l’Opéra-Comique: Guiraudon, Rioton, Mastio, Tiphaine, Gauders, Marié de

l’Isle et Vilma.

»Couleur locale: on sert des frites dans des cornets de papier; chaleur

tous les hommes s’éventent, les plus galants éventent leurs voisines,

des jobards éventent leurs voisins. Là-dessus, speech subtil de Carré

au ministre. Le ministre se lève, va répondre. Quelqu’un, au fond de la

salle, chante: «V’là d’la carotte! elle est belle! V’là d’la carotte!»

Cette réminiscence de «Louise» jette un froid; ce froid ne facilite pas

le raccommodement Carré-Bernheim. Vous vous souvenez de l’article de

la «Nouvelle Revue» et des motifs allégués par Bernheim: sa bonne foi

surprise, son texte oblitéré, etc. La réponse de Carré avait été verte,

mais juste. Et l’on espérait que cette fête au Moulin de la Galette, de

la bonne galette chère à tous, réconcilierait les rivaux; on présente

l’une à l’autre les parties adverses: «V’là d’la carotte! elle est

belle! V’là d’la carotte!» Mais le raccommodage ne se fait pas; il

fait trop chaud la colle ne prend pas.

»Le ministre part: on va s’amuser.

»Voilà l’plaisir, mesdames! voilà l’plaisir! En place pour les danses.

»Les grisettes invitées font les grandes dames, les chanteuses font

les grisettes. Mastio est toute rose dans une robe rose. Un quadrille

s’échevelle: c’est Tiphaine avec Fugère, c’est Tiphaine avec Bouvet.

Et puis on va prendre le frais sur le haut du Moulin. Comme au fond

d’un gouffre, on y découvre un Paris admirable sous un ciel d’orage à

la Turner. «--Un Jusseaume! s’écrient les enthousiastes. --Non, pas de

blague! répond ce jeune La Violette. C’est tout de même un peu mieux

que mes décors! --Voilà qui nous change de Carolus Duran, insiste

une peste. --Comment? --Mais oui: Carolus Duran, élève et maître de

Velazquez.» D’ailleurs, je vous envoie le menu du déjeuner.

Poussières de Paris · 第 23 / 27 段