Dans les feuillages, de grosses oranges lumineuses, qui sont autant

de lanternes vénitiennes, prolongent de l’Alma aux Invalides une

chimérique foire de Neuilly.

Ils et Elles causent. «--Comme vous arrivez tard! --Ne m’en parlez

pas! Nous sortons de «Ramsès». Ça a commencé à neuf heures moins le

quart. --Ça vaut la peine? --Il y a un beau décor. --Et ça a marché?

--L’électricité, mal. --Au Trocadéro, parbleu! --Et la pièce? --Elle

doit être de Reinach. --? --Comment? --Oui: il y a là dedans un

bon Juif, un invraisemblable Juif de la captivité d’Egypte qui, de

désespoir de voir sa fille aimée par le Pharaon, lui plonge un poignard

dans le sein. --Virginius d’Israël. Le fait est rare--... et peu

biblique, quand on songe que Mardochée fit mariner six mois dans les

aromates et les fards sa nièce Esther, qu’il destinait à Assuérus, et

que les grands-rabbins de Béthulie dépêchèrent Judith à Holopherne

pour délivrer la ville assiégée. Les bons Juifs d’alors ne répugnaient

pas à se servir des femmes pour dénouer et précipiter les événements.

--Oui, le père juif de M. de Pesquidoux est un unique exemple... --...

qu’ils n’ont pas suivi d’ailleurs, car vous vous souvenez, au moment de

l’Affaire...»

Et le groupe s’enfonce dans les groupes.

La façade de la Loïe Fuller rutile et flamboie dans un savant et

subtil éclairage des longues draperies qui la décorent; l’innombrable

figuration des Auteurs-Gais --paillasses, paillettes et paillons-- se

cambre, s’agite et chatoie et se ploie.

Devant une des baraques, un pitre lugubre ressasse ce boniment de

mauvais présage: «Entrez, mesdames et messieurs, entrez! Demain,

il sera peut-être trop tard. Vous pouvez recevoir sur la tête une

passerelle: nous sommes à l’Exposition (_sic_).»

_Mercredi 27 juin._--Au Trocadéro, trois heures. L’union chorale des

étudiants d’Upsal.

Entends-nous, Svea, notre mère à tous!--Fais-nous lutter pour ton

bien jusqu’à la mort!--Jamais nous ne te trahirons,--reçois-en

notre serment, toujours inébranlable!--A outrance nous

défendrons--le pays libre qui encore est le nôtre,--chaque

parcelle de l’héritage--que tu laissas dans nos sagas et dans nos

champs.--Mais, si, par la ruse, la félonie, par la discorde et la

violence, tu es menacée--nous nous confions en l’Eternel--comme

jadis nos Pères.

Il est beau alors, il est beau--d’être vainqueur dans le

combat,--mais plus beau encore,--ô mère, de mourir pour toi!

Et les voix sonores et pures, unies dans un merveilleux accord, mieux

qu’unies, mêlées et fondues s’enflent comme une mer, montent comme une

sève et s’épanouissent en une espèce de floraison d’âmes et d’harmonies

qui est l’âme même de leur race, à ces Suédois blonds et guerriers qui

déchaînèrent Charles XII en ouragan sur l’Europe et gardent encore,

eux, le solide amour du pays, le culte des traditions et leur sang

intact de vieux Northmans.

Ils sont là, groupés, tassés sur l’immense scène du Trocadéro, leur

casquette blanche à la main, tous étudiants de cette université d’Upsal

où, mêlés à leurs sujets, les rois de Suède étudient deux ans, dociles

à une vieille tradition du royaume; et, parmi les chanteurs assemblés

là, il y a des médecins, des avocats, des magistrats, tous anciens

étudiants, demeurés solidaires de l’université et venus avec les jeunes

révéler et affirmer à Paris la patrie suédoise et l’union d’Upsal.

Et c’est une réconfortante chose que de voir et d’entendre combien

ces braves gens à la voix si pure, si vierge, pour ainsi dire, aiment

passionnément et fièrement leur Suède, dont ils célèbrent dans leurs

chants et les joies populaires et les vieilles légendes.

Et c’est le chant de Suomi, tout retentissant du murmure des sapins

et du mugissement des torrents, et c’est le poème d’Olaf Trygvason,

la tragique et l’épique ballade sur la mort du vieux roi de Norvège

trahi et coulé sur son navire par le roi de Danemark et pleuré par son

fidèle Erling, et c’est, sautillant et léger comme le lièvre dans les

bruyères, alerte comme le vent du matin, le «chant d’Ingrid», tout

scintillant de rosée, tout brillant de soleil.

Holà! houp! fais-tu si hauts tes sauts

Sur la bruyère?

Puis, mélancolique, d’une nostalgie d’exil et de regret, voici la

«chanson du Neck», entendue déjà sur les lèvres de la Nilsson dans

l’«Hamlet» d’Ambroise Thomas, la légendaire et populaire mélodie que

l’auteur du «Caïd» a mise dans la bouche d’Ophélie, rythmée par Barbier:

Pâle et blonde

Dort sous l’onde

La willis au regard de feu.

Et alors toute la joie à la fois simple et un peu brutale des paysans

de là-bas, mise en musique par le génie de Sœderman dans la suite

intitulée «Noces de paysans suédois».

Oh! la gaieté de la valse chantée du «cortège nuptial», le caractère

allègre de la «chanson des souhaits». la joie un peu lourde, mais si

fortement cadencée de la danse à la ferme et du chœur des buveurs.

De la bière forte, nous en boirons

Jusqu’à ce que nous ayons le hoquet;

Le tonneau, nous le viderons

Rien ne doit être gardé!

Du pied marquez la mesure, garçons!

Voilà comme il faut danser!

Mais, entre toutes ces mélodies, la perle, le joyau est l’émotion

naïve, la simplicité touchante du chœur intitulé «A l’Eglise», sur ces

délicieuses paroles, en l’honneur des mariés:

«Sur le chemin qu’ils vont suivre tous deux.

Dirige-les, Seigneur, par ta sagesse,

Et que, l’un sur l’autre s’appuyant,

Ils soient soutenus par ta grâce!»

Le couple s’arrête devant les degrés de l’autel

Où le pasteur les attend le livre à la main.

Il veut bénir cette union

Et nouer pour jamais ces liens sacrés.

Les vieilles sanglotent, et les vieux restent debout,

Les larmes aux yeux, les cœurs joyeux;

Et les filles d’honneur pensent certainement toutes:

«La prochaine fois, ce sera pour moi qu’on jouera la marche nuptiale!»

En l’honneur de ces braves gens qui nous mettent le cœur en fête,

crions allègrement: «Vive la Suède!» comme ils crient eux-mêmes de tous

leurs poumons: «Vive la France!»

_Samedi 30 juin._--A l’Opéra-Comique. Mme Rose Caron dans «Iphigénie».

--Il n’y a pas à dire, le plus beau rôle de toute la longue carrière

de Brunehilde, de Salammbô et d’Elvire. Si persistante que nous soit

demeurée à tous la vision de Mme Caron dans «Sigurd», quand, svelte et

blanche dans un rai de lune et couronnée de verveine, elle effeuillait

--de quelle voix délicate et pure!-- et la sauge pourprée et les

aveux de son âme dans le courant du torrent, comme maîtrise de style,

comme silhouette héroïque et comme harmonie de gestes, on ne peut

pas aller plus loin que Mme Rose Caron dans cette dernière création

d’«Iphigénie». Malgré l’usure indéniable de la voix, elle trouve, au

second acte surtout, des accents de tendresse d’une mélancolie si

touchante qu’ils en effacent jusqu’au souvenir de Mme Raunay.

Mme Raunay, à la Renaissance! De quel dithyrambe ne l’avions-nous

pas accueillie quand, droite et svelte sous les longs voiles de la

prêtresse de Diane, elle nous apparut, l’automne dernier, dans la noble

et attendrissante partition de Gluck? Mais, si belles qu’aient été les

attitudes de l’Iphigénie de la rue de Bondy, rien ne peut lutter avec

la grâce contenue, le charme de tristesse et de résignation, le parfum

de pitié et de ferveur qui s’émanent, comme une atmosphère de beauté

psychique, de la bouche, de la physionomie, du port de tête, de la

démarche et du moindre geste de l’Iphigénie de la rue Favart, Iphigénie

parfaite qui, pareille à une admirable statue sonore, plastiquement et

musicalement donne toujours le mouvement.

_Mercredi 4 juillet._--Rue des Nations, le pavillon de l’Allemagne.

Les Watteau et les Lancret de l’empereur. Une courtoisie et une

délicate attention de Guillaume, ce choix, parmi tous les tableaux

de Potsdam, de toiles de l’école française et cet envoi à notre

Exposition de chefs-d’œuvre uniquement signés de nos plus grands noms

du dix-huitième... Et c’est Vanloo, et c’est Chardin, et c’est aussi

Jean-Baptiste Pater. Mais le trésor et la merveille demeurent les

Watteau et les Lancret.

Quatre Watteau, et les plus beaux peut-être, cette «Leçon de musique»

et ces «Plaisirs champêtres» où, sur des fonds d’une mélodie heureuse,

tout de feuillage roux et de lointains si bleus qu’ils rappellent ceux

de Vinci, des femmes en longs déshabillés de soie changeante (les

femmes de Watteau et l’élégance de leurs nuques!) errent, songent

ou écoutent dans des poses lasses et vaguement pensives d’amoureux

donneurs de sérénades, de souples et sveltes joueurs de viole vêtus en

personnages de la comédie italienne... Et ce sont les plis ondoyants

des longues robes de soie s’évasant en éventail, les jolis mouvements

de taille des femmes accroupies dans l’herbe, la finesse des chevilles

et des poignets des sonneurs d’aubades, la cambrure de leur torse

sous le satin qui ploie, la pétulance et la gaieté des Trivelins

entreprenants, assis au milieu des Cydalises, avec le détail exquis et

complémentaire d’une nudité de naïade, femme ou statue, on ne sait,

décorant une vasque ou quelque fragment d’architecture et de son

sourire immobile encourageant les chansons quémandeuses et les propos

galants. Antoine Watteau! Tout le charme de la mélancolie heureuse

et souriante, toute la poésie d’un Décaméron de filles d’Opéra et de

femmes de la cour dans des décors d’anciens parcs.

Lancret, à côté de ces Watteau, est représenté par quatre toiles

célèbres: le «Colin-Maillard», le «Déjeuner de chasse» et les

«Comédiens», dans cette jolie salle en rotonde inspirée évidemment de

Versailles. Les huissiers interrogés ne peuvent me donner le nom du

quatrième, qui représente une fête et des danses dans un parc. Lancret,

que l’engouement de la mode préféra bientôt à son maître Watteau, dont

il atteignit presque l’art dans la grâce et la silhouette, mais ne

trouva jamais la maîtrise de couleur et de composition...!

L’Allemagne a donné à ces chefs-d’œuvre un cadre digne d’eux dans cette

haute et vaste pièce, si noble et si claire avec ses boiseries blanches

aux moulures d’argent. Adorable et d’un effet exquis, cet argent

introduit dans la décoration à la place de l’or et baignant, pour ainsi

dire, d’un givre lumineux l’ornementation des glaces et des trumeaux

et jusqu’aux motifs du plafond. A noter, ce plafond avec son motif

central: une grande toile d’araignée, dont les mailles rejoignent les

quatre coins de la pièce, étirée en rayons par des Cupidons folâtrant

au milieu d’attributs de pêche, le tout couleur de lune et de verglas

luisant. L’Allemagne est d’ailleurs amoureuse et coutumière de ces

décorations argentées, déjà admirées par moi dans les salons de la

Résidence à Munich et dans les pavillons de chasse de Nymphenbourg.

A côté du grand salon, une série de petites salles, de cabinets et de

petits boudoirs en rotonde, remplis les uns de Nicolas Lancret, les

autres de Jean-Baptiste Pater.

_Vendredi 6 juillet._--Fleurs d’exotisme. Sada Yacco, la Duse

japonaise, dans «la Geisha et le Chevalier», au théâtre de la Loïe

Fuller.

Certes, le spectacle le plus artiste et le plus Extrême-Asie de toute

l’Exposition que cette pantomime tragique jouée, en pleine pitrerie

blagueuse et montmartroise de la rue de Paris, par les comédiens et les

mimes ordinaires de Sa Majesté l’empereur du Japon, la seule troupe

autorisée, là-bas, au Pays-Bleu, à se montrer sur les planches. Des

personnages presque sacrés dans leur métier quasi rituel, ces comédiens

prédestinés de caste et de naissance et dont les gestes, les jeux de

physionomie et de scène, si déconcertants d’imprévu qu’ils paraissent

être, se développent réglés d’après d’imprescriptibles lois.

«La Geisha et le Chevalier», c’est l’éternelle histoire de la

courtisane amoureuse: le coup de foudre et de passion ressenti par

Katsouraghi, la plus célèbre des geishas, pour le chevalier Nagoya

au cours d’une visite du jeune seigneur au quartier réservé des

courtisanes; jalousie de Banza, autre chevalier épris de Katsouraghi,

rencontre et rivalité, puis défi et duel arrêté par l’intervention de

la geisha. Mais le bien-aimé Nagoya est lui-même fiancé.

Pour le retrouver sa jeune promise, la douce Orihimé, pénètre dans le

quartier des courtisanes... et pour dérober son amant à la jalousie

de Katsouraghi se réfugie avec lui dans un temple bouddhiste interdit

aux femmes; mais l’amoureuse geisha en force l’entrée, en séduit les

prêtres par ses danses, retrouve les fugitifs, les accable d’injures,

de blasphèmes et de coups et, finalement arrêtée par un gardien du

temple, expire de désespoir dans les bras de son amant. La trame, en

somme, la plus simple, la plus enfantine, mais dont les attitudes, la

gesticulation et la désordonnée et forcenée mimique de ces Japonais

font une espèce de cauchemar d’opium, hallucinant et fantasque comme

une série de masques d’Hokousaï, par moments élégant et fragile comme

une estampe des Maisons vertes d’Outamaro.

Et ce sont, haut juchés sur ses patins de bois, dans l’ample retombée

d’une robe brodée et peinte, les repliements de corps, l’ondulation

couchée et les gestes précautionneux, étriqués et comiques de la

geisha amoureuse, son gazouillis puéril et chantant, sa face étroite et

rose, prodigieusement fardée, et surtout la déconcertante souplesse, le

flou d’écharpe soyeuse de tout cet être frêle et minaudier, son aspect

inquiétant et rare de bibelot vivant et d’intelligent petit animal.

Les acteurs Kawakami et Tsousaka combinent autour d’elle des poses et

des attitudes de personnages de kakémonos et de combats de Samouraï.

Démantibulés comme des pantins, héroïques comme des dieux de légendes,

ils amusent et effarent. Leurs jeux de scène, merveilleusement réglés

pour la joie des yeux et le triomphe de la couleur, opposent les uns

aux autres les costumes et les mouvements dans un grouillement fastueux

de mauvais rêve hilare. Que de horions et que de coups! Il y a de la

clownerie dans leur fureur; et une terrifiée bousculade de prêtres

bouddhistes, culbutés par la geisha et s’écroulant, les uns sur les

autres, à plat ventre, impose à crier le souvenir d’une scène des

Hanlon-Lees.

Il y a aussi de la terreur et de la folie dans leurs grimaces. Des

contorsions de supplices, des recroquevillements de membres, des

déformations imprévues d’anatomies devenant tout à coup ou bossues

ou boiteuses, des accroupissements de cul-de-jatte, des étirements

de doigts à la façon des deux frères Marco secouent sur l’assistance

le rire convulsif de la grande hystérie et de la grande épouvante,

la grande épouvante jaune, qui, dans l’Extrême-Orient, préside aux

inventions savantes et aux raffinements médités des lents et voluptueux

tortionnaires, l’Extrême-Orient, terre des supplices.

Après, ce sont, dans l’arc-en-ciel remué de toutes les nuances, les

déplacements et les épanouissements de fleur et de vertige, les

embrasements de voiles, de nuées et de clartés, tour à tour phalène,

statue grecque ou calice, de la grande, grande artiste, artiste comme

Sarah, comme Rose Caron et comme Ellen Terry, de cette Danseuse du Feu:

la Loïe Fuller.

_Lundi 9 juillet._--Le Grand Bazar. Huit heures du soir, sur la

terrasse en rotonde qui domine les ombrages de Ceylan et les grands lys

du Japon, embaumés, entêtants et si blancs, de la section du Yeddo. Sur

la petite estrade de la salle du restaurant, des gigues anglaises et

des cachuchas sévillanes; dehors, dans les frisselis des feuilles, des

valses et des czardas hongroises pleurées ou violentées par l’archet de

Dimiko. Ils et elles dînent:

«--Mais on est très bien ici. --Un peu mieux qu’à la Feria. --Plus

fraîchement surtout! --Oh! ne me parlez pas des restaurants de la

rue des Nations! On étouffe dans ces caves, impossible d’y établir

des courants d’air, et les atmosphères pas renouvelées par ces temps

d’Exposition et de trains de plaisir! --C’est vrai, c’est demain,

les grands arrivages! --La période de la conquête, du 10 au 16; huit

jours à l’Exposition: toute la province, toute la Provence surtout à

Paris. --Le moment de filer à la campagne! --Où allez-vous pendant

les fêtes? --A Dieppe. --Nous, aux environs de Paris. --Vous ne vous

éloignez pas cette année? --L’attirance de la tour Eiffel. --Et du pont

Alexandre. --Peut-être! --D’ailleurs, on s’éloigne très peu, cet été,

de Paris. --Vous savez la villégiature à la mode? --Non! --Enghien

et Montmorency! --Enghien-les-Bains? Non, vous en avez de bonnes!

--Parfaitement. A cause du ménage Rostand. --? --Sarah vient d’y louer

l’ancienne villa de Villemessant, pour se rapprocher de son poète. --A

Enghien? --Parfaitement. Les Rostand sont installés dans le château

des Dino, à Montmorency. --Villégiature princière. Il ne s’embête pas,

l’auteur de l’«Aiglon»! --Dame! «Cyrano» avec Coquelin, l’«Aiglon» avec

Sarah, c’est la grosse opération de cette année 1900: ce sont six cent

mille francs, au bas mot, que le théâtre lui met dans la poche. Et l’on

dit que les poètes meurent de faim! --Jamais quand ils ont déjà par

eux-mêmes cent mille francs de rente! --Que voulez-vous dire? --Que

la fortune ne nuit pas au talent. --Et les débuts de Mme Rostand à la

Porte-Saint-Martin, dans le rôle de Roxane, qu’y a-t-il de vrai? --Tout

est possible. Je l’ai vue jouer les «Romanesques» en plein casino de

Luchon. --Mais à Paris? --Heu! cela ferait monter la recette. --Et

les débuts de Mme Le Bargy? --Un vent de folie court sur la ville.

--Au retour de Sarah, elle débute dans Juliette. --La «Princesse

Mélissinde»... oui, j’ai lu! --Et Sarah aborde carrément le rôle de

Roméo, celui du troubadour, créé par Guitry! --Et vous verrez qu’elle y

sera parfaite. Cette Sarah, elle finira par jouer le Bon Dieu!»

Et les valses de Dimiko traînent alanguies, tourbillonnent enragées

ou se lamentent presque. Au loin, très «basile-et-sophia», le château

d’eau, gigantesque vitrail de pierreries changeantes et brasillantes,

symbolise Byzance à l’Exposition.

_Mercredi 11 juillet._--Affaires de Chine. Les oasis de l’Exposition.

Le coin le plus frais et le plus ombreux du Trocadéro. Des pelouses

et des massifs d’arbustes du vert le plus tendre et du vert le plus

sombre, des arbustes nains, taillés, tourmentés, tarabiscotés, d’une

joliesse bizarre et exquise, et, çà et là, entre des roseaux immobiles,

de l’eau enjambée par des ponts de bambous. Au hasard des pentes

des pavillons s’étagent, laqués de rouge avec des terrasses et des

vérandas, l’air de gros mandarins coiffés de parasols sous la courbe

successive de leurs triples et quadruples toits. A droite un grand mur

de faïence, qu’on voudrait de porcelaine, clôt le soi-disant village,

faïence hérissée de dragons, de serpents stylisés et d’effarantes

arabesques où bâille l’embrasure d’un porche. Les hautes murailles

d’une forteresse ferment le site à gauche: le Kremlin! Et, là encore,

des grands toits de tuiles vernissées, des crénelures profondes, des

donjons massifs coiffés de clochers bien asiatiques, tout un ensemble

rébarbatif de citadelle barbare, dont le voisinage affine encore

l’élégance gracieusée de ce jardin... chinois, car nous sommes en

Chine, dans la section des Célestiaux.

Le restaurant chinois domine le tout, laqué de vermillon, éclatant et

verni dans toute la hauteur de ses escaliers à jour, verni et éclatant

dans toute la largeur de ses rampes de bambous et de ses galeries en

terrasses, amusante, fragile et fantastique architecture, résumant

en un seul type tous les modèles épars dans ce coin d’Extrême-Asie

reconstitué. Des coolies, silencieux et doux, à la démarche glissante

y servent, au choix des clients, des ailerons de requin à la sauce

rouge, des potages aux nids d’hirondelle ou le vulgaire rumsteak pommes

château; enjuponnés de toile bleu pâle, les cheveux d’un noir d’encre

tressés en natte et les tempes soigneusement rasées, ils ont l’air

intelligent, minutieux, timoré et attentif.

Dans les pavillons voisins on vend des soies et des pongées d’une

souplesse quasi fluide dans leur trame résistante, des broderies

d’une somptuosité délicate, des bronzes hilarants, des incrustations

de nacre, des porcelaines tendres, des flammés d’un éclat intense et

sourd, des jouets délicieux, de vrais objets d’art, figurines d’un

mouvement et d’une vie comiques et exacts, inconnus en Europe de nos

fabricants de jouets, des jonques et des péniches de bois de camphre

et de cerisier à se mettre à genoux devant leur ingéniosité de détail

et leur rendu d’exécution, des mythologies vivantes, toutes de dieux,

d’oiseaux, de poissons, de fleurs et d’arbustes figés dans de la

stéatite ou du jade et d’invraisemblables laques. D’autres Chinois les

débitent et les vendent avec des révérences cérémonieuses et des gestes

menus. Et de tous les objets exposés là, de ces architectures même

s’émane et s’impose la sensation qu’on a affaire à un peuple studieux,

laborieux, tranquille, ingénieux, poète, artiste et religieusement imbu

de ses traditions, de son passé et de ses dieux, un peuple de dormeurs

éveillés, volontairement attardé dans une civilisation puérile et

magnifique, une civilisation de luxe et de poésie plus vieille de vingt

siècles que la nôtre. Et ces Chinois travailleurs et tranquilles sont

les mêmes qui, là-bas, égorgent, supplicient et massacrent; les Boxers

des tueries et des incendies de légations de Pékin sont leurs frères;

leurs frères, les sauvages tortionnaires de l’agonie de M. de Ketteler,

les forcenés qui enterrent les Européens vivants jusqu’au cou, leur

crèvent les yeux et leur arrachent la langue, les monstres jaunes qui

regardent lentement et voluptueusement, pendant des heures et des

heures, leurs condamnés râler, se convulser, se raidir et mourir!

Ces longs et timides enjuponnés de bleu sont de la même race que les

massacreurs enrégimentés des femmes, des enfants de nos légations

et de nos missionnaires, les bourreaux qui forcèrent un empereur à

s’empoisonner et poussent à la folie la vieillesse terrifiée d’une

impératrice, ceux qui, par une cruelle ironie et un sinistre à-propos

du hasard, ont pour chef le prince Tuan!

Quelles maladresses ont bien pu commettre nos ingénieurs? à quels

dangereux excès de zèle ont bien pu s’abandonner nos missionnaires?

quelles exactions ont pu, hélas! commettre en Extrême-Asie Russes,

Anglais, Français et Allemands pour avoir amené ce terrible réveil de

meurtre et de fureur chez un peuple de sculpteurs, d’émailleurs, de

brodeurs, de menuisiers et de prêtres studieux, débonnaires et rêveurs?

La colonisation de l’Asie restera la grande tache de sang du

dix-neuvième siècle, a-t-il été écrit quelque part. Prenons garde que

cette tache humide et grasse ne s’étende sur toute l’Europe!

La révolte atroce des Boxers est, à travers l’humanité, la réponse à la

guerre criminelle déclarée aux Boërs.

_Dimanche 15 juillet._--Billancourt. Une aubaine, la conversation assez

documentée sur l’Indo-Chine et les peuples de l’Extrême-Asie d’un

ancien officier d’infanterie de marine, il y a trois ans encore en

garnison à Saïgon. Les atrocités de Pékin, si épouvantables qu’elles

nous paraissent, à nous autres civilisés, sont peut-être expliquées par

l’attitude des coloniaux. Si le Russe déjà Tartare ne heurte pas trop

le Mongol et le Mandchou dans leurs coutumes et leurs traditions, la

brutalité anglo-saxonne, la morgue allemande et le «struggle for life»

yankee froissent et blessent profondément la race jaune. Nous sommes,

nous autres Français, les moins antipathiques de tous les «diables

étrangers» que sont les Européens.

Si l’on ajoute le scandale sacrilège et l’émoi religieux des cimetières

bouleversés par les tracés des ingénieurs, les ossements des ancêtres

et les tombeaux violés par les travaux des nouvelles voies; si l’on

ajoute enfin la mauvaise foi anglaise, le travail sourd de tous les

pasteurs protestants, déjà dénoncés par Jean de Bonnefon: tout le monde

anglican attelé là-bas à ameuter l’indigène contre les catholiques,

on comprendra quelle responsabilité énorme ont assumée, avec leur

politique de ruse et d’équivoque, les bons voisins d’outre-Manche.

Poussières de Paris · 第 22 / 27 段