Un raide escalier y conduit par quarante marches, gardées par dix

monstres, les mêmes dogues hilares, dentés comme des requins: ils

sont là musclés et trapus, toutes les cinq marches, escortant de

leur grimace immobile la lente montée des visiteurs... autrefois,

des pèlerins. Deux géants appuyés sur des massues font sentinelle

à la porte du temple, à niveau de la terrasse... et, le long des

lourds parapets, à la pointe recourbée des toits, comme au faîte de

grands mâts plantés çà et là parallèles aux arbres, des clochettes

tintinnabulent avec des cliquetis de métal, mélancoliques et mystiques

sonneries qui, là-bas, dans les forêts de l’Inde, dénoncent l’approche

des lieux saints à la dévotion des fidèles comme à l’effroi des parias.

De chaque côté de l’escalier, à niveau des soubassements du temple,

deux petits dômes enturbannés se bombent et tirebouchonnent au-dessus

de deux cubes de pierre: l’entrée des souterrains.

_Dimanche 3 juin._--Le Grand Bazar, neuf heures du soir. Marchera-t-il?

Ne marchera-t-il pas? C’est du château qu’il s’agit, le château d’eau

dont les frises illuminées devaient éclairer tout le Champ de Mars

pendant que, dans le cintre, des fontaines jaillissantes, des retombées

d’eau liquide et des cascades d’écume devaient offrir à l’ébahissement

des foules une apothéose hydraulique incendiée de toutes les lueurs et

de toutes les nuances du prisme.

Des hauteurs du Trocadéro jusqu’au fond du Champ de Mars, une marée

humaine, un océan de têtes curieuses se tient figé, enlizé par la

masse même des groupes, dans l’attente du spectacle promis. Cette

foule! On n’y jetterait pas une aiguille! Les trains de plaisir de la

Pentecôte y ont versé, depuis le matin, de véritables caravanes. Les

journaux du lendemain publieront la statistique des entrées avec les

recettes fabuleuses du trottoir roulant: plus de six cent cinquante

mille visiteurs auront fait réaliser à la Compagnie du trottoir-clou

de l’Exposition, pour ce seul dimanche, quatre-vingt-dix mille francs

de recette. On est revenu aux plus beaux jours de 1889. Mais que de

papiers gras, que de débris de charcuterie et que de litres vides sur

les degrés des palais, les gazons des rares pelouses et les assises de

la tour Eiffel!

Oui, tous les trains de plaisir ont donné, tous les arrivages de

province et de banlieue et tous les faubourgs ouvriers aussi. Public

de kermesse, tout ce monde a dîné dehors, sur des bancs ou sur des

chaises, les autres assis par terre, à la bonne franquette, comme en

plein bois de Vincennes ou de Boulogne; personne d’entre ces pèlerins

de M. Picard n’est rentré dîner au logis ou à l’hôtel: tous ont emporté

le panier de provisions, avec le rond de saucisson et le cervelas à

l’ail obligatoires.

Aussi la cohue est-elle énorme et mal odorante. «Ça fouette», selon

l’expression consacrée dans l’argot imagé de l’atelier. C’est, mêlée à

la senteur âcre de la poussière, l’odeur de paquebot mal tenu spéciale

à la foule, car tout ce monde a beaucoup marché depuis l’aube. Mais,

dans l’excitation de la joie de voir enfin fonctionner le château d’eau

et l’électricité, tous surmontent leur lassitude, tous attendent,

heureux, les yeux fixes et la bouche bée.

Marchera-t-il ou ne marchera-t-il pas? Tous les journaux, depuis deux

jours, annoncent pour ce soir... enfin, le fonctionnement complet de

cette huitième merveille. Des cris d’admiration anticipée courent

à travers les groupes. Quand ça va-t-il commencer? Tout autour,

l’embrasement des palais éclairés «a giorno» fait plus obscur et plus

noir le grand trou d’ombre où dort encore l’hypothétique apothéose du

château d’eau.

Eh bien, le château d’eau marche mal ou plutôt ne marche pas. Les

frises s’allument bien, rouges et vertes, comme envahies dans leurs

détails d’ornementation par des serpents versicolores; mais les

jaillissements d’eau et les cascades des bassins étagés du bas

s’obstinent à demeurer dans l’ombre. Cela ne s’éclaire que sous les

projections intermittentes de la tour Eiffel.

Parfois, comme des lueurs vertes sourdent au ras de terre, des

lividités vaporeuses s’échevèlent peut-être à un mètre au-dessus de

la foule; mais le motif central demeure noir. Et, tout à coup, toutes

les frises s’éteignent. Quand elles se rallument, les lueurs vertes

des jets d’eau s’évanouissent à leur tour: impossible d’obtenir

un ensemble. C’est une déception pour tous et pour toutes que ces

crissements d’eau et ces vagues blancheurs écumantes devinées dans le

clair-obscur.

_Jeudi 7 juin._--Le Grand Bazar, au Petit Palais.

A droite en entrant, dans la claire et haute rotonde en lanterne qui

termine chaque galerie, parmi la lumière fine et pure des grandes

fenêtres Louis XVI ouvertes sur la travée du fleuve et la verdure des

jardins, trois bibelots merveilleux requièrent et retiennent au seuil

des longues salles, où triomphe l’art français du dix-huitième siècle:

un traîneau et deux chaises à porteurs.

Le traîneau: Une immense tortue d’eau s’écartèle, éperdue, sur deux

montants dorés et peints, à soixante centimètres du sol, une énorme

tortue brune à la tête et aux pattes dardées hors de sa carapace dans

la tension d’un violent effort. Elle soutient une conque dorée du plus

pur style Louis XV, où s’enchâssent un siège et des coussins de vieux

velours vert. La sellette du cocher s’érige en arrière sur la queue

dressée d’un dauphin; des branches de chêne en or moulu courent le long

de la coquille.

Aujourd’hui immobile et remisé dans une galerie de musée, ce traîneau,

qui dut jadis emporter sur la pièce d’eau des Suisses les terreurs

amusées de quelque favorite, toute de zibeline et de velours sous le

loup de satin qui protégeait du froid, raconte d’anciennes splendeurs

entre deux chaises à porteurs du temps, l’une de cardinal, dont le

panneau principal porte encore les insignes entre des nudités de

déesses envolées sur fond d’or; l’autre, bibelot choyé de quelque

petite maîtresse, encadre de guirlandes et de fins rinceaux du plus

pur style rocaille des marines on dirait de Claude Lorrain, tant elles

sont pompeuses et décoratives dans le vert de leurs eaux et l’ambre de

leurs ciels.

Mais ne cherchez pas à connaître la provenance de ces pièces

précieuses. Une déception cruelle attend au Petit Palais les amoureux

nostalgiques du passé: aucune autre indication n’existe que le petit

carton écrit à la main, mentionnant, au-dessus de quelques-uns, qu’ils

appartiennent à des marchands.

Le catalogue du Petit Palais n’existe pas... en français, mais tout

le monde peut lire en anglais la nomenclature détaillée des trésors

entassés là. Il fait bon d’être d’outre-Manche. «Les Anglais chez eux»,

telle pourrait être la devise de ce temple de notre art rétrospectif.

Son catalogue en français ne paraîtra que dans quelques jours. Or nous

sommes le 7 juin; l’Exposition est ouverte le 15 avril.

_Samedi 9 juin._--Pour Jean de Bonnefon. Le Saint-Siège en coquetterie

avec le ministère et le gouvernement.

A un des derniers dîners du comte d’Haussonville, en plein orléanisme

intransigeant et militant du Faubourg, le nonce se répandait en

éloges et en aménités sur le ministère actuel, se félicitant des bons

procédés de nos Excellences vis-à-vis Rome et la papauté, vantant

l’urbanité de Pierre et de Jacques et ne se plaignant que d’une

chose: le quartier affecté à la résidence apostolique, ce quartier de

Monceau, un peu trop mondain, un peu trop élégant pour le caractère

ecclésiastique d’un mandataire papal. C’est le faubourg Saint-Germain

qu’il eût fallu à la nonciature pour y trouver un logement plus en

rapport avec son caractère. Une première mise de fonds de cinquante

mille francs eût fait le reste. C’était à la jeunesse catholique, à

la noblesse française de se remuer, de se saigner un peu pour assurer

au représentant du Saint-Père une résidence digne de lui. Et, comme

l’assistance, un peu refroidie par les précédents éloges du monsignor,

accueillait sans enthousiasme l’insinuation domiciliaire et son appel

de fonds, notre Italien, sans se démonter: «On dit M. de Rothschild

très aimable, très généreux et d’une cordialité parfaite quand on

veut bien s’adresser à lui; il est on ne peut mieux disposé pour nos

œuvres et l’intérêt de l’Eglise prime tout, n’est-il pas vrai? Comme

la première vertu chrétienne est l’esprit de sacrifice, peut-être

devrais-je lui rendre visite, aller trouver M. le baron?»

A quoi un des convives, un peu impatienté: «Vous y êtes déjà allé,

monseigneur!»

_Dimanche 17 juin._--Le Turf à domicile. Il y a huit jours, c’était

la grande poussière, la grande chaleur et la grande cohue du Grand

Prix de Paris, six cent mille curieux de province et d’ailleurs rués

à Longchamps et mijotant au soleil sur le gazon de la pelouse; il y

a huit jours, c’étaient les ovations au roi de Suède, le triomphe de

Semendria et le jeu de massacre de la tribune officielle.

Aujourd’hui, dans l’ombre fraîche des persiennes closes, c’est la

contemplation muette, secouée de petits rires, de tout le pesage

évoquée par Sem dans son album le «Turf». Ils défilent tous, les

gros propriétaires et les entraîneurs, princes du paddock et rois de

la cote, et c’est, silhouettés avec une verve bon-enfant et à peine

caricaturale, les carrures et les maigreurs, les dos voûtés ou les

sveltesses connues des hautes personnalités des courses; leur tenue

habituelle a même été saisie, le chiffonnage de leur cravate et la

façon de porter en arrière ou en avant la jumelle ou la sacoche. Et

c’est la barbe blanche et carrée de M. Aumont à côté du petit pardessus

mastic de M. Edmond Blanc. Voici la canne de M. Abeille et le melon-cap

de Morand, le pince-nez de Veil-Picard, la moustache et le pantalon

tirebouchonné du baron Finot, la rose rouge de M. Schickler, les

sourcils méphistophéliques de Rochefort, et les favoris en nageoires

du baron de Rothschild, et c’est Pratt, et c’est, démantibulé et

ressemblant à crier, M. Ledat. La lorgnette et la canne de Brémond

voisinent avec l’ombrelle et la cravate à pois de Saint-Albin, et

c’est Deschamps, voûté et pensif, et c’est la baronne de Rothschild

et, merveilleux entre tous, les trois joyaux comiques de cette série:

le prince Troubetskoï indiqué par trois traits de maître, le comte

Boni de Castellane, pincé, sanglé, cambré, d’une jolie prétention

précautionneuse et proprette, l’air d’un chat de marquise déguisé en

clubman, et alors une Polaire écrasée sous l’auréole d’un immense

chapeau rouge, l’air d’une goule d’Egypte hilare et lubrique avec son

long sourire et ses yeux plus longs encore, sur une taille de guêpe

exaspérée, douloureuse de minceur.

_Lundi 18 juin._--Le Grand Bazar. Coins d’Exposition. La douleur

d’Aïscha. A l’«Andalousie», dans la petite courette des Ouled; huit

heures du soir, avant la représentation.

Les Ouled viennent de dîner, et, avant de descendre dans le patio dallé

de la cour des Lions, l’amusante reconstitution du Généralife où les

visiteurs peuvent les admirer tous les soirs, pittoresquement groupées

autour de la fontaine, affalées en tas dans les oripeaux barbares du

désert et des poses abandonnées de fauves au repos, elles «farnientent»

et prennent le frais sur la petite terrasse de terre battue, fumant,

qui une cigarette, prenant, qui une tasse de kaoua, disséminées au

hasard des chaises, toutes bruissantes de joyaux et de soie, le coude

aux tables, le geste las et la pensée ailleurs.

C’est l’heure où les Ouled songent à la patrie absente. Oh! le bois de

palmiers de l’oasis de Biskra!

Dans un petit groupe formé de trois Ouled, l’une tient une lettre

déployée à la main et furtivement s’essuie les yeux: elle pleure. Une

curiosité me prend et aussi une pitié. La lettre est écrite en arabe;

j’ai longtemps habité l’Algérie, je m’approche de l’Ouled: «Vous

vous ennuyez ici? vous regrettez l’Afrique? --Oh! oui, ici, jamais

sortir, jamais libre. Si j’avais su, serais jamais venue... Je compte

les jours... Encore cinq mois! C’est mes parents qui ont voulu! Les

reverrai-je jamais?» Et elle me montre la lettre.

Aïscha (elle s’appelle Aïscha) n’est pas une Ouled, c’est une danseuse.

Elle est née à Constantine et danse à Biskra dans le café-concert des

spahis, auprès du quartier de cavalerie; ses parents viennent la voir

deux fois par an dans l’oasis. Aïscha n’est pas une vulgaire Ouled,

une fille du désert vouée par sa naissance même à la prostitution;

elle n’est pas de la tribu décriée: c’est sa famille qui lui a fait

embrasser la carrière de danseuse, comme elle l’a contrainte à suivre

un barnum à Paris pour l’Exposition.

Paris! Elle est venue aussi un peu par curiosité de ce Paris qu’elle

ne visitera jamais, ce Paris qu’elle sent gronder, rire et haleter

derrière les murailles de l’Andalousie, et où on ne la mène jamais!

Les danses commencent à deux heures de l’après-midi et finissent à onze

heures et demie du soir. Aïscha et ses compagnes partiront fin octobre

sans connaître la grande ville monstrueuse et sonore dont le mirage les

a sûrement attirées du fond du Sahara, au delà des immensités bleues

de la Méditerranée. Et une langueur de prisonnière accable le front et

les yeux d’Aïscha. Une lettre reçue, ce soir même, de Constantine a

réveillé sa peine et la danseuse arabe pleure.

D’autres danseuses, toutes sonnaillantes d’anneaux, cuirassées de

pierreries et luisantes de soie, se sont approchées de nous, curieuses.

Leurs grands yeux noirs gouachés de kohl nous observent; leurs regards

cherchent à comprendre, à saisir.

Là-bas, au théâtre espagnol, les contorsions de Pepe le gitane

commencent à attirer la foule, qu’appellent les «olle» et les

battements de main de sa troupe... et j’abandonne la courette des Ouled

et la douleur d’Aïscha.

_Mardi 19 juin._--Le Grand Bazar. M. de Max, directeur de théâtre; un

drame de M. le comte de Pesquidoux au théâtre égyptien.

C’est dans ce cadre que M. de Max va monter et incarner le «Ramsès»

de M. de Pesquidoux, le poète mondain, qui donna, il y a un an, une

«Salomé» au Nouveau-Théâtre.

Ramsès au théâtre égyptien, les Pharaons dans le temple de Dandour,

sous la colonnade de Philæ et parmi les Osiris et les dieux à tête de

chien des Memphis et des Thèbes aux cent portes de l’Egypte légendaire,

voilà de la couleur locale ou je ne m’y connais pas.

Et l’on parle d’un décor prestigieux, d’une Memphis verte tout en

bronze et en marbre vert, avec toute une figuration vêtue de vert,

un immense et mouvant joyau d’émail vert, ciels de turquoise malade,

costumes mordorés et glauques, où, parmi des lueurs de métal et des

frissonnements de palmes, M. de Max, drapé d’étoffes changeantes

et vertes, paré de colliers de jade et casqué de l’épervier d’or,

apparaîtra comme un grand scarabée humain à côté de madame Eugénie Nau

en Juive, l’unique et délicate blancheur de ce drame... de clair-obscur

et de cauchemar...

_Mercredi 20 juin._--Le Grand Bazar. Au Trocadéro. Le Stéréorama

mouvant. Une des plus belles choses de l’Exposition, le coin hanté,

visité par les artistes et les peintres, une vision d’art et de réalité

comme n’en ont jamais encore donné les panoramas et maréoramas des

précédentes Expositions, une joie et une émotion, toute l’envolée et la

sensation du départ, de la vie libre des traversées dans la mélancolie

et la gaieté des ciels changeant d’heure en heure, sous la large et

remuante caresse de la mer.

Et c’est Bône apparue dans les gris de lin et le rose émoi d’une aurore

en mer; des barques de pêcheurs sortent du port; les vagues remuent des

paillettes de nacre. Puis voici le bleu profond et la dureté d’émail

de la Méditerranée au large. Des lames courent, éperdues, dans des

festons d’écume; des lueurs tombent d’un ciel orageux qui les étament;

elles déroulent un remous de plomb en fusion sous un horizon blanc

de vapeurs... Le cap Carbon s’y dresse; ses pentes d’un gris qui se

violace, montent, grandissent et pointent en éperon sur vous..., un

promontoire de roches abruptes d’une douceur à l’œil de soie et de

pétales de fleurs: ce sont des mauves et des roses atténués et fondus

où les montagnes ont l’air de grandes arabesques... O lumière de

l’Algérie! Puis voici les fumées et les hautes coques de l’escadre.

Alger apparaît comme une carrière entre les hauteurs vertes de Mustapha

et les rochers de Saint-Eugène. Voici sa kasbah soleilleuse et blanche

et son aspect de vieille falaise. Qui reconnaîtrait une ville dans

cette brèche de pierre calcaire? C’est Alger pourtant!

Et puis voilà la mer encore, une mer d’huile caressée par une

lumière jeune et calme et enfin, dans des zébrures d’or rose et des

floconnements de braise éparse sur du vert, voici Oran et Mers-el-Kébir

dans l’ardeur enflammée d’un coucher de soleil!

Le bruit de la machine à vapeur, qui fait mouvoir les cylindres

invisibles où se développent toutes ces toiles, ajoute encore à

l’illusion: c’est bien le halètement d’une machine de paquebot,

l’effort continu, trépidant d’une hélice. On est à bord d’un steamer.

Auprès de moi, dans l’ombre, une dame chancelle, se cramponne

éperdument au bras de l’homme qui l’accompagne. On la conduit au banc

qui règne au fond de la salle, on la déplace, on la fait asseoir.

L’illusion est trop forte: la spectatrice a le mal de mer.

Une réflexion: «Epatant! murmure un peintre. Il n’y a plus de peinture:

tous les tableaux f... le camp à côté de cela!»

Et l’auteur de cet émerveillement est un M. Gadan, un nom hier inconnu

et que maintenant il faut retenir.

_Vendredi 22 juin._--La «ville en feu». Dix heures du soir, sur le pont

de la Concorde. La ville en feu, c’est l’autre ville, la provisoire,

celle dont les palais, les restaurants, les mosquées, les buvettes, les

pagodes et les beuglants, les tréteaux et les cathédrales flambent et

rougeoient, tous les dimanches, pour la foule et, tous les vendredis,

pour les privilégiés à cinq tickets, du pont de la Concorde à la

passerelle d’Iéna: le Paris de l’Exposition silhouetté, ce soir, dans

un reflet d’incendie sous la voûte nocturne, apparue plus profonde et

comme reculée devant toutes ces lueurs.

Le château d’eau marche enfin et dans un braisillement de vitrail

encadre sous son fronton versicolore des jaillissements et des cascades

de saphirs et de rubis liquides, puis de topazes et de sardoines

(«Orgeat, absinthe, limonade, bière!» comme goguenardaient déjà les

curieux devant les fontaines lumineuses de 1889). Le Trocadéro,

faufilé de gros points d’or dans tous les détails de son architecture,

échafaude dans la nuit un Orient de ramadan et de bazar: minarets

auréolés de lampions, dômes et terrasses illuminés a giorno pour

la grande joie des yeux, amusés par ces jeux de l’électricité et

des ténèbres. Mais le grand spectacle est dans la travée sombre et

miroitante du fleuve, dans la Seine brusquement étranglée par les

palais de la rue des Nations et les serres de la rue de Paris et

charriant dans ses eaux des reflets et des flammes, la Seine changée

en une coulée de lave incandescente entre les pierres des quais et les

piliers des ponts.

Oh! la magie de la nuit, de la nuit multiforme et changeante! La porte

Binet et ses grotesques pylônes devenus d’émail translucide y prennent

une certaine grandeur. Symbole de ce temps, c’est une porte de Byzance,

le dôme de je ne sais quelle entrée de Tiflis ou de Samarcande que

domine la «Parisienne». Paris, ville d’Orient, Paris conquis par le

Levantin, voilà ce qu’enseigne à la foule, s’écrasant sur les ponts et

dans les Champs-Elysées, le quotidien incendie de la monstrueuse foire

qui bat, là-bas, son plein.

Dans les groupes. «--Ça devient presque beau, cette architecture

salamandre. --Oui, quand on ne la voit pas! --La nuit arrange tout.

Et puis c’est de l’architecture provisoire: ça ne restera pas. --On a

voulu nous éviter des regrets... attention délicate des architectes de

M. Picard!... --Aussi, ce que Paris me paraît beau depuis l’Exposition!

J’y découvre tous les jours d’anciens coins qui me ravissent. --En

dehors des guichets? --Naturellement! --Ainsi, du pont Alexandre (et

celui-là, je vous l’accorde, il est d’une belle audace), le grandiose

du Louvre et du pont Neuf apparus après les verdures des Tuileries.

--Et les fonds de Billancourt et des coteaux de Meudon, le vaporeux

même des usines de Javel, commandées par la grande «Liberté» du pont de

Grenelle, comme cela se compose, le soir, vers les six heures, vu du

pont d’Iéna! --Et les dômes du Sacré-Cœur, dont on a tant médit, comme

ils couronnent bien Montmartre et en font une jolie ville italienne,

on dirait d’un primitif, vus de l’avenue Montaigne! --En effet, ils

s’échelonnent bien, ces dômes romans, et vous consolent quand on sort

de la rue de Paris. --Ils en ont pourtant fait couler, de la bonne

encore! L’a-t-on assez insultée et vilipendée, cette architecture du

Sacré-Cœur! --Mais c’était avant le Manoir à l’envers. --Et la fresque

des «Bonshommes Guillaume». --Et l’île Saint-Louis? Jamais je ne l’ai

tant aimée que maintenant. --Et le chevet de Notre-Dame! --Vous voyez

que l’Exposition a du bon.»

_Dimanche 24 juin._--Au Val-Meudon, chez Rodin, une heure après midi.

«Ce qui entend le plus de bêtises, c’est un tableau un jour de

vernissage», est-il écrit dans le journal des Goncourt. Ce qui a

fait couler le plus d’encre et de toutes les nuances, c’est bien ce

pauvre grand Rodin, que les uns ont voulu voir satanique, les autres

mage, astrologue et même thaumaturge, quand il est simplement un grand

artiste amoureux et fervent de la beauté sous toutes ses formes, la

beauté multiple et diverse, dont il a su saisir et fixer les aspects

sous son pouce de sculpteur génial.

Il est là, présidant la table, amusant à regarder avec sa longue

barbe d’anachorète, ses petits yeux embusqués sous son grand front de

penseur, toute la sensualité de sa nature éprise de beauté indiquée

dans la vibration des narines et la mobilité du long nez bougeur: tête

fruste, intelligente et madrée de faune devenu ermite et qui, sous

la bure du moine, guetterait encore la dryade dans le mystère des

soirs. Il y a là Thaulow et sa femme, tous deux bien norvégiens avec

leurs tailles de géant et leurs regards limpides; l’air d’un roi de

légende en vérité, Thaulow, avec sa belle barbe ondée et ses grands

yeux rieurs, mais d’un roi Gambrinus, monarque débonnaire et grand

buveur de bière. Il y a là Escudier et sa face nerveuse Paul Escudier,

le promoteur du pavillon Rodin et de l’exposition de l’avenue de

Montaigne; il y a là de Braisnes et d’autres encore.

On parle du congrès féministe, du roi de Suède et de la soirée de la

veille. Rodin en a rapporté le programme. L’Institut ne s’est pas

mis en frais: on dirait un prospectus de parfumeur. Thaulow, qui en

sa qualité de Norvégien goûte juste le roi de Suède, explique sa

popularité dans une phrase définitive: «Il descend si bien le perron du

château!» Escudier, qui, l’avant-veille, a reçu le congrès féministe à

l’Hôtel de Ville, est forcé de constater, à quelques exceptions près,

l’inélégance des femmes progressistes et leur indéniable laideur.

«--Mais que veulent-elles, en somme, toutes ces féministes? --Quand une

femme se préoccupe tant de la question sociale, c’est que les hommes

ne s’occupent plus d’elle. --Le rêve de la féministe, je vais vous le

dire, moi: avoir un homme pour elle seule, tandis que l’homme rêve de

se partager toutes les femmes des autres. D’où le désaccord... --...

éternel. --Question sociale, question sexuelle. --En somme, ce qu’elles

veulent, c’est autre chose. --Et ce que c’est femme!»

Par les fenêtres ouvertes, c’est le plus merveilleux panorama peut-être

des environs de Paris, toute la vallée de la Seine dominée et commandée

depuis le pont de Billancourt jusqu’à celui de Saint-Cloud, toute la

travée du fleuve profondément encaissée entre deux coteaux de verdure,

les hauts ombrages de Bellevue et de Meudon moutonnant à l’infini

jusqu’aux cimes lointaines du parc de la Manufacture et, sur la coulée

d’eau luisante de la rivière, la douce et noble grisaille de pierre

du vieux pont de Sèvres: un fond de paysage qui fait songer à ceux de

Watteau et que Rodin, ce voluptueux et ce caressant amant de la beauté,

contemple avec des yeux si clairs qu’on les dirait lavés de larmes.

_Lundi 25 juin._--Le Grand Bazar. Dix heures du soir, dans le

grouillement de la rue de Paris. --Tous ceux et toutes celles qui

veulent être vus sont là; manteaux du soir mousseux, mousselines de

soie, ruches et franfreluches, raglans flottants et cravates blanches.

Boniments sur les tréteaux, parades et lazzi. Etalé sur deux rangs

de chaises, c’est Paris qui regarde dédaigneusement se bousculer la

province; vautrée sur les mêmes chaises, c’est la province qui regarde

curieusement défiler tout Paris.

Poussières de Paris · 第 21 / 27 段