vulgaire! --Le café avec des cantinières de zouaves! L’infamie de cela!
Ces malheureuses figurantes de Montmartre affublées d’uniformes, ça
m’a rappelé les revues de barrière! --Et, dans le fond, cette vieille
mère zouzou avec ses médailles. --Et l’Ouled-Naïl d’à côté, celle
qui fait la porte du «Harem du Rachid de Mistikuya», cette guenuche
tatouée empaquetée d’un vieux rideau sur une robe de soie rayée bleu
et jaune! et l’horreur de ces tresses de crins noirs et de son diadème
de plumes! Et les danses du ventre qui se trémoussent derrière, et le
repaire que l’on devine à l’intérieur aux cris et aux musiques qui y
tapagent! --Mohammed Vermine et Gouapette Fatma... Il y a bien plus de
tenue aux Indes anglaises. --Vous avez vu Ceylan? --Ils ont des perles!
--Et des saphirs bleu paon, je ne vous dis que cela! --Vous avez vu
les faïences du Danemark, leurs poissons et leurs grenouilles, et le
blanc de leurs porcelaines? Il n’y a pas à dire, ils nous dament le
pion. Leur céramique... --Il faut dîner au restaurant hongrois. --On
m’avait dit qu’à l’espagnol... --Dîner? C’est encore bien noir, cette
Exposition sans électricité. --A propos de restaurant, avez-vous vu
le «Pavillon-Bleu» de Saint-Cloud, l’établissement qu’il a installé
près de la tour Eiffel, vis-à-vis le «Palais lumineux», près du petit
lac? C’est délicieux d’architecture, très modern-style; mais ces
poutrelles peintes en bleu sont d’un effet charmeur! --Oh! si vous
parlez d’architecture, allez voir le musée de marine de l’Allemagne,
dans l’allée Nicolas II, de l’autre côté du «Tour du Monde»: il y a
une espèce de phare de Hambourg, mi-hollandais et mi-saxon, qui est
une merveille de couleurs et de lignes. C’est peut-être ce qu’il y a
de plus complet dans toute l’Exposition! --Moralité: jusqu’ici, les
étrangers nous font la pige. --Allez-vous à l’«Enchantement» ce soir?
--La première de Bataille, la première d’un ami? Jamais! On dirait
que tout le monde vient là comme à une exécution: c’est le soir où
la Critique condamne! --Mais le public ne ratifie pas toujours le
jugement. --C’est toute une révolution dans l’art dramatique que
tente là Bataille. Bataille, un beau nom pour engager la lutte! Cette
bataille-là! ce sera la victoire, et une vraie victoire littéraire...
enfin!...
_Mardi 22 mai._--A l’Odéon, l’«Enchantement», d’Henry Bataille.
L’«Enchantement»! Quelque chose de louche et de malsain qui trouble,
comme une ivresse équivoque qui décage les appétits et désagrège la
volonté. Les meilleurs y deviennent mauvais, les mauvais y deviennent
pires; c’est comme un philtre et c’est comme une contagion aussi; c’est
une atmosphère de folie créée et installée dans la maison par le foyer
d’amour qui est une petite fille qu’on croit d’abord vicieuse, parce
que l’instinct a chez elle toutes les audaces, et qui n’est, en somme,
qu’un pauvre petit être douloureux et plaintif.
Janine, pendant le flirt très sage de sa grande sœur Isabelle et de son
fiancé Georges, deux amoureux d’habitude, sinon de raison, s’est prise
pour son futur beau-frère d’une espèce d’affolement farouche qui la
conduit jusqu’au suicide, suicide ou plutôt tentative de suicide, qui
met l’homme bien-aimé dans la situation la plus ridicule entre les deux
sœurs, énervées, attendries et en larmes, et cela le soir même de ses
noces.
Le plus simple serait d’envoyer la petite suicidée au couvent; mais
Isabelle, nature idéalement fausse, pseudo-femme supérieure, éprise de
grandes idées et surtout de grands mots, s’est mis en tête de guérir
l’enfant malade. Elle croit se devoir à cette œuvre et, campée dans
son rôle de sœur maternelle, pour mieux surveiller la convalescence de
cette petite âme contaminée, elle installe le mal au foyer conjugal.
Oui, elle impose cette petite fille incandescente à Georges, mari
débonnaire et peut-être flatté de cette passion enfantine, et voilà,
du coup, l’amour, la jalousie, l’hypocrisie et tout l’attirail du
mensonge sentimental à demeure dans le ménage: autant dire le feu dans
la maison.
Les procédés du dialogue et de l’intrigue... le plus bel éloge à faire
de la pièce, c’est qu’il n’y en a pas. L’«Enchantement» est vrai comme
la vie, triste comme l’amour, aveugle comme la force, hardi comme
la beauté. C’est une œuvre puissante et osée, où la complexité des
caractères, le comique et le dramatique, douloureusement mêlés, font
monter à la fois le sourire aux lèvres et les larmes aux yeux, et,
comme tous les vrais spectacles observés de la vie, c’est une œuvre
d’un enseignement supérieur et d’une haute immoralité.
C’est, enfin, la vérité et la pitié au théâtre et la première trouée
dans la quincaillerie mal étamée du panache et du faux romantisme.
Une bouffée d’air vif et de sincérité circule enfin dans l’atmosphère
empuantie des séculaires coulisses. Avec Henry Bataille, c’est enfin
de la vie et un jeune, c’est-à-dire du sang nouveau, sur la scène
encombrée de vieux clichés, de vieux pots à fard et de tirades rances,
le premier coup donné, et victorieusement, à l’art vieillissant, sinon
déjà fossile, des mensonges désuets et des procédés!
_Vendredi 25 mai._--Le Grand Bazar, au petit Palais. Entre les
meubles de Crescent et les commodes en bois satiné signés Riesener,
les terres-cuites de Clodion et les Antoine Watteau de collections
particulières, section de l’art français, du dix-huitième siècle, un
bibelot sans prix, une merveille exquise de fantaisie et de style: la
pendule à jeu d’orgue et l’orchestre de singes en vieux saxe, ayant
jadis appartenu à la duchesse du Maine.
La pendule est à musique et joue peut-être encore des menuets de Lulli;
mais la curiosité en est le peuple de vieux saxe.
Il faut aller voir ces vingt babouins enrubannés, figurines roses
et vertes, hautes au moins d’un doigt, jouer, dans les poses les
plus divertissantes et de l’air le plus sérieux du monde, qui d’un
violon, qui du basson, qui du hautbois, qui de la flûte, et même de la
viole de gambe et de la viole d’amour... le comique achevé des mines
et contremines de cet orchestre costumé, la diversité surprenante
des attitudes de ces babouins et de ces guenons attifées à la mode
de la Régence et le côté mélomane de leurs figures solennelles
et enamourées... Du Lulli sûrement que joue tout ce petit monde
cérémonieux et pâmé. Et tout un siècle revit dans ces amours de singes
musiciens, prétentieux, délicats et gourmés! Ne pas manquer de s’y
arrêter et d’y vivre une minute de Versailles, une minute de mouches,
de falbalas, de menuets et d’élégances poudrées dans le recul des
heures à jamais mortes.
_Samedi 26 mai._--Toujours le Grand Bazar. Ce qu’ils en disent, ce
qu’ils en pensent. Au Thé de Ceylan, cinq heures. Deux groupes. «--Ce
n’est pas éclairé le soir. --Encore une légende! Tous les soirs,
ça rutile. --Le palais de l’Electricité pourtant... --Il y a eu un
accident; ce n’est pas la faute du gouvernement. --Ni de l’architecte,
n’est-ce pas? Il faut entendre monter les plaintes et les malédictions!
--Le chœur des mécontents, quel clou pour les revues de fin d’année!
--Riez! Le ministère pourrait bien tomber contre ce mécontentement-là!
--Oh! là là! Il a les reins solides, le ministère, pour une bigarrure
de l’opinion parisienne! --Oh! oui, la fameuse bigarrure: les
nationalistes au Conseil et Lucipia à la porte. Vous lisez le «Temps»:
ça se voit; vous êtes le vieil abonné. Essayez donc un peu d’aller
au théâtre égyptien le soir: vous verrez s’ils ont de la lumière!
--Pourtant? --A propos, vous savez comment on l’appelle, la Parisienne
de la fameuse porte? --Flora Paquin! Oui, nous savons; c’est Isidore
qui a fourni les modèles du manteau et de la robe! --Flora Paquin,
c’est déjà vieux; tout le monde le sait. Non, un autre nom tout neuf.
--La Victoire de Chameaustrass! --De Chameauthrace... --Oui, de Chameau
en souvenir de l’autre, celle du Louvre, la belle Victoire ailée du
musée, celle de Samothrace... --Le fait est que le sculpteur a dû y
penser: c’est la même attitude, la même pose accueillantes. --Oh! la
raideur en moins et l’envolée en plus! --Madeleine Lemaire donne un bal
costumé mardi, le bal dit de l’Exposition... --Oui, le bal où tout le
monde veut être invité. Je connais des gens qui font des bassesses...
--Chaque costume doit rappeler un monument de l’Exposition.»
Autre groupe. «--Moi, j’ai dîné l’autre mardi rue des Nations. Il
faisait un froid! --L’autre mardi? Parbleu! le dernier saint de
glace. Le gouvernement n’y est pour rien, avouez! --Et puis ça
rabat l’étranger sur Paris; ça fait gagner les théâtres. --Pour ce
qu’on nous y donne!... --Le fait est que la reprise sévit; mais
la reprise plaît à l’étranger. --On dit la Loïe merveilleuse. --A
l’Olympia, et renouvelée: des effets de couleurs inconnues dans le
prisme. --Et «Cythère» aux Folies? --S’y taire depuis que Thylda a
quitté. --On dit que Nau dans la «Clairière»... --Mais c’est un peu
bien loin, le théâtre Antoine; pourquoi pas Cluny, pendant que vous
y êtes?... --«Zaza» au Vaudeville! --«Zaza», fini; «Zaza», c’est
«Madame Sans-Gêne» maintenant! --Vous avez vu la «Robe rouge»? --Le
magistrat qui fait sa carrière sur le cadavre d’un accusé... J’ai
craint une allusion à l’Affaire et me suis abstenu. --De peur de vous
passionner? --La veuve Henry est-elle admise à poursuivre Reinach?
--Après l’Exposition peut-être! --Vous avez revu «Cyrano»? --Non...
Quelle ovation pour célébrer la guérison du jeune et sympathique
auteur!... Hugo, Banville, Heine et Mathurin Régnier, quelle chambrée!
Aucun maître n’a été oublié! --Oui, on a étranglé quelques poètes!
--Quelques jeunes?... --Naturellement! --Ça rétablit la hiérarchie dans
les lettres. --Rostand est un heureux mortel. --Les dieux l’admettent!
--C’est l’entrée vivant dans l’immortalité! --Et l’«Aiglon», toujours
la grosse recette? --Onze mille! Sarah a introduit un cinématographe à
l’acte de Wagram; ça fait salle comble. Le champ de bataille s’anime:
les morts défilent, hurlent et râlent... et Jean Lorrain fait une
tête!... --Une tête?... --C’était la fin de son second acte dans
«Ennoïa», la pièce que Sarah lui a gardée cinq ans dans son tiroir
et qu’il a enfin réclamée! --Alors? --Alors non; mais moralité: ne
jamais confier un manuscrit à un directeur. Les auteurs ont la mémoire
inconsciente: voir d’Annunzio, Sardou et autres producteurs.
_Dimanche 27 mai._--Reflets du Grand Bazar. 11 heures du soir, la fête
des Invalides. De la lumière et du bruit, de la poussière, de la joie,
de l’entrain et les farces un peu grosses d’un public de barrière, mais
quel vertige de clarté!
Dans un fracas d’Apocalypse, les manèges de cochons, de girafes,
de chameaux, d’automobiles et de bicyclettes, le roulis circulaire
des montagnes russes, tout cela tourne, passe, flamboie, rutile et
scintille, étincelant d’oripeaux, de dorures et de miroirs, emportant,
dans un cycle en vérité dantesque, des remous de jupes, des éclats
de cuirasse, des lueurs de casque, des envolements de blouses et des
flammes éparses de soies et de chevelures, crinières, mantelets et
chignons.
La lumière électrique incendie à blanc couleurs et silhouettes;
l’atmosphère lourde pue le vin bleu, la sueur, le musc et le pétrole.
Des cochons passent, fantastiques, chevauchés par des noirs, les
Sénégalais du Trocadéro, d’une splendeur sombre dans l’envolement de
leur gandoura blanche; tous les soukhs de Tunis, toute la rue d’Alger,
turbans et chéchias, galopent en débandade, qui sur les autruches,
qui sur les léopards des manèges voisins; toutes les casernes
permissionnaires, toutes les brasseries de femmes du Gros-Caillou leur
font la haie, enthousiastes, et, couronné de fleurs, avec deux petits
Arabes en burnous, je reconnais dans un wagon de montagnes russes
le charmeur de serpents du jardin de Djelbirb, à Tunis, le psylle
haillonneux aux prunelles de jais noir de la place des Conteurs.
_Lundi 28 mai._--La journée des pickpockets. L’éclipse annoncée et la
curiosité parisienne ont fait le jeu de ces messieurs.
A partir de trois heures, sur les trottoirs, ce n’étaient que grosses
dames, trottins et apprentis, toute la flâne de la rue arrêtée,
occupée à découvrir l’éclipse à travers des morceaux de verre noircis;
des camelots obligeants circulaient dans la foule, trop heureux de
les prêter aux badauds. Mais, une fois le client absorbé dans sa
contemplation lunaire, gare aux poches: rafles de chaînes, cueillettes
de montres, éclipses de porte-monnaie.
_Même jour._--Sept heures. Au Grand Bazar, le coin des exotiques.
Au Trocadéro, l’heure où les attractions font trêve, l’accalmie où
derboukhas, tambourins et flûtes de roseau cessent de secouer les
danses du ventre. Almées, Ouled-Naïls, Bédouins et danseurs maures
regagnent les proches Passy ou les lointains Grenelle pour aller
pitancer (les badaboums reprendront à neuf heures, après le repas du
soir), et, sous les marronniers du boulevard Delessert, ce sont des
processions de femmes voilées, des groupes de fellahs, d’amusants
ensembles de Druses et de noirs, toute la figuration du théâtre
égyptien et des soi-disant harems algériens qui fait les cent pas,
se hâte ou s’attarde, offrant des attitudes, des profils et des
silhouettes à la curiosité artiste des flâneurs.
Heure favorite et coin bien connu des peintres et des littérateurs,
mine inépuisable de tableautins et de chroniques. Et c’est madame
Louise Desbordes, la peintresse des étranges femmes-fleurs, une
familière des exotiques, retrouvée là, contemplative et ravie, sur la
même chaise que l’avant-veille devant le pavillon de l’Algérie, et
c’est madame Judith Gautier, une habituée aussi, toujours en quête de
renseignements pour son étude sur la musique d’Orient.
Attablé devant le café égyptien, Lucien Muhlfeld cause longuement
avec Kaby Ben Amor, le trop fameux courtier pisteur de Tunis, et se
documente pour un piquant Courrier de Paris du «Journal».
_Mardi 29 mai._--Toujours le Grand Bazar. Dix heures du soir, au
Pavillon Bleu. «--Et ça fait de l’argent la pièce de Bataille? --Tous
les soirs, deux mille, et c’est la vingt-cinquième. Le public grogne un
peu à la scène des deux sœurs, au troisième acte; mais il y mord quand
même, en dépit de la critique. --Et les Français qui ne font que quinze
cents là-bas, de l’autre côté de l’eau. --L’autre côté de l’eau! A ce
propos, vous connaissez le mot prêté à Ginisty.... Ginisty, directeur
au Gymnase? On lui demandait s’il était content de sa nouvelle
installation et de ses recettes au boulevard. «Pas mal, pas mal, a-t-il
répondu, mais ma clientèle a bien du mal à passer les ponts.» --«Si non
e vero, e bene trovato.»
Dans l’embrasure des larges fenêtres, d’un modern-style amusant,
le ciel nocturne s’encadre, d’un bleu profond, d’un bleu de saphir
exaspéré par le jaune clair des boiseries et des murailles; de l’autre
côté du petit lac, le Palais lumineux flamboie, allumant comme des
lanternes japonaises dans l’interstice des feuillages. Du jardin, des
valses tziganes montent, dansent et pleurent, raclées par un orchestre
invisible. A une des fenêtres ouvertes, un des musiciens se penche avec
des contorsions de torse et des roulements de prunelles qui semblent
accompagner son rythme. «Vovos Elek, me chuchote-t-on à l’oreille,
le plus demandé des tziganes de Budapest et un peu mieux que Rigo,
n’est-ce pas?»
Et pas une femme à table pour nous glisser à l’oreille: «Donne donc
cinq louis au tzigane.» Il n’y a que des hommes: Dulong, l’oseur
de tant de jolies architectures du Champ de Mars; Soulié, autre
architecte, autre artiste; Lafitte, l’homme de tous les sports;
Chincholle, qui vient de porter un toast; Octave Uzanne, etc.
_Onze heures._ «--Branle-bas sur le pont: c’est l’heure où Madeleine
Lemaire s’habille en porte Binet pour son bal. --En porte Binet!
Non, cette chose monstrueuse et grotesque... --Oui, elle en paraîtra
coiffée, comme jadis du buste de Dumas, feu madame Aubernon.
--Madeleine Lemaire coiffée de la porte Binet! Ses pires ennemis
n’auraient pas trouvé cela!»
_Mercredi 30 mai._--A l’Opéra-Comique, dix heures. «Hænsel et Gretel».
Le charme frais, l’émotion attendrie de l’éternelle légende des enfants
perdus dans la forêt, le plus fin joyau d’art peut-être de toute cette
année que cette représentation --dans quel cadre exquis et voulu!-- du
conte théâtral de madame Adélaïde Wette et de M. Humperdinck.
Et, dans des décors d’une réalité légendaire, intérieur de chaumière
et forêt de sapins, déjà rencontrés en Allemagne, aux bords des lacs
du Tyrol bavarois, ce sont les chansons, les danses, les querelles,
les extases, les angoisses et les épouvantes d’Hænsel et de Gretel,
fuyant la correction maternelle pour tomber aux mains de l’horrible fée
Grignotte, l’ancestrale ogresse de toutes les histoires et de tous les
contes de fées, l’abracadabrante «baba Yaga» des légendes russes, si
merveilleusement rendue avec ses gestes hésitants, ses mines voraces et
sa démarche cauteleuse par Mme Delna, Delna, qui vient de trouver là
une création en tous points digne de son talent comique et l’unanime
succès une fois déjà rencontré dans «Falstaff».
Autour de sa silhouette fantômatique et grotesque de «maman
Lèchefrite», ce sont les ébats et les mines effarées des deux plus
jolies poupées de Nuremberg qu’aient jamais rêvées buveur de bière
et fumeur d’opium: Rioton-Gretel et de Craponne-Hænsel, toutes deux
si gosses, si démantibulées de gestes et d’une terreur si touchante
dans l’ombre crépusculaire et hantée de la forêt; et c’est, silhouette
exquise de rêve, Mlle Mastiana dans l’«Homme au sable», à côté de
--vision matinale trop vite évanouie-- Mlle Daffetye dans l’«Homme à
la rosée». Et alors des trouvailles de mise en scène où se reconnaît
le génie de Carré: l’escalier d’or où s’étage en deux rangs d’ailes
harmonieuses la descente des anges penchés sur le sommeil des enfants;
les mirages de l’étang, où l’horreur des souches grimaçantes s’aggrave
de phosphorescentes prunelles de hiboux et la chevauchée à travers les
sapins de l’ogresse, le fatidique balai du sabbat entre les jambes.
A la partition colorée et chantante de M. Humperdinck, d’une
orchestration si substantielle et si savante, d’un charme populaire
de vieux lieds et de rondes célèbres en pays de Rhin, la traduction
de M. Catulle Mendès prête une poésie ailée et puérile qui restitue
à toute l’œuvre son atmosphère wagnérienne, son parfum de petite
fleur légendaire tombée de la couronne d’Elisabeth dans les «Maîtres
chanteurs».
_Vendredi 1er juin._--Le Grand Bazar. Ce qu’ils en disent, ce qu’ils
en pensent, ce qu’il faut avoir vu: «--Les tapisseries tissées de
fils d’or au pavillon de l’Espagne. --Les Watteau de l’empereur au
pavillon de l’Allemagne. --Les Espagnols à la feria. --Les ciboires,
les ornements d’église et les vêtements d’apparat bossués d’émaux
du pavillon de la Hongrie. --Le mobilier de l’Angleterre. --Les
faïences du Danemark. --De l’extase pour la Finlande est bien portée.
Remarquez l’atmosphère de calme et d’honnêteté dégagée par les peuples
du Nord; venir se reposer dans l’ombre fraîche de leur vertu de la
luxure brutale de l’Orient, sujet de conversations et de chroniques.
--Divagations tout indiquées sur les clochetons et les toits ajourés
de la Suède et de la même Finlande; les opposer aux moucharabiehs
et minarets plâtreux de l’Algérie, vomir sur les soukhs tunisiens,
dithyramber encore, au besoin, sur le phare de l’Allemagne, conspuer
le style italien. --Au petit palais, n’admettre que le dix-huitième
siècle, reconnaître à première vue un Riesener d’un Crescent, se pâmer
sur l’enseigne de Watteau, la fameuse enseigne, éviter de parler des
«Trois Grâces», la trop clamée et réclamée pendule de M. de Camondo
(le sujet commence à être rebattu), découvrir si possible d’autres
Falconnet, affecter le plus profond mépris pour les œuvres entassées
dans le grand palais, dédaigner la peinture contemporaine, être très
documenté sur l’exposition des voitures, carrosses de sacre, berlines
de l’émigré, coucous, pataches et diligences, connaître par le menu
les noms des propriétaires des anciennes vinaigrettes: pour éviter les
gaffes, relire au besoin le beau livre d’Octave Uzanne. --Ne pas se
vanter de dîner tous les soirs à l’Exposition: on vous croirait sans
famille ou au ban de vos relations; éviter de dire: «Nous en sommes à
notre trentième restaurant», pour ne pas s’entendre répondre: «Ça fait
l’éloge de votre estomac.»
Bal Madeleine Lemaire. Paraître très informé sur la genèse de chaque
costume, admirer sans restriction le fabuleux rajah bleu turquoise de
M. de Montesquiou, savoir que les bijoux étaient prêtés par Sarah.
--S’étonner de la mise en loge des Altesses et de la complaisance des
invités consentant à défiler la parade devant la princesse Hélène et
les grands-ducs, lancer d’un ton indigné: «Moi, jamais je n’aurais
voulu me donner en spectacle», pour risquer aussitôt cette restriction
perfide: «Bah! il y avait tous les théâtres».
Scandale du jour, fausse nouvelle «--Et ce mariage Pougy-Lorrain? Qu’y
a-t-il de vrai dans tout cela? --Le plaisir que Liane a à le démentir.
--Et Lorrain à le laisser croire. --Pourquoi? --Par rosserie pour
rappeler des mariages précédents --identiques-- et embêter le ménage...
--Ne le nommez pas.»
_Samedi 2 juin._--Le Grand Bazar. La merveille du Trocadéro et
peut-être de toute l’Exposition, le Pnom et la pagode des Bouddhas, à
l’Indo-Chine, derrière les pavillons de la Martinique et de la Réunion.
Très haut dans les arbres, au-dessus des longues feuilles des
bananiers, les toits recourbés d’une pagode luisent, éperonnés d’or et
lambrissés, comme d’autant d’écailles, de petites tuiles de nuances
délicates. Ils luisent très haut dans le ciel, ces toits on dirait
laqués, gardés le long d’une vaste terrasse par vingt chimères, vingt
monstres hilares, moitié dogues et moitié requins, écartant tous une
croupe rebondie d’où s’élance une rigide queue verticale.
C’est la pagode des Bouddhas. Une admirable frise représentant une
guirlande de bayadères court le long de la terrasse; des idoles
mitrées veillent quatre par quatre, enclavées dans un pylône, aux
bords des parapets. Ce sont des déesses accroupies, la fleur de lotus
à la main, et leur solennité tranquille encadre, aux quatre coins du
temple, le rire immense et répété des monstres. Une énorme coupole aux
enroulements de turban hindou se renfle et s’effile derrière les toits;
elle couronne un vaste cube de pierre, percé de trois ouvertures;
quatre géants flanquent l’entablement du dôme et le gardent, appuyés
sur des massues. Architecture religieuse et barbare, un peu menaçante
et pourtant harmonieuse, tant elle est voulue. Chaque angle, chaque
ligne, chaque statue y renferme un symbole, et tous les détails
d’ornementation concourent, on le sent, comme dans les cathédrales
gothiques, à l’affirmation d’un dogme ou d’une foi. C’est le lent et
magnifique épanouissement d’un mythe inscrit dans la pierre et le
métal, un «credo» d’architecture où chaque marche d’escalier, chaque
statue a un sens mystique. Et une grande admiration vous prend pour
les peuples disparus (car la race Khmer, dont ce monument atteste la
puissance, est depuis longtemps abolie), et une grande admiration,
dis-je, vous prend pour ces peuples lointains chez qui l’idée
religieuse fut si forte qu’à travers les siècles et les espaces la
reconstitution rapetissée d’un de leurs temples nous impose, à nous
autres modernes, le respect d’une ferveur et le regret d’une foi.