en pensent. --«Alors, vous la boudez toujours cette Exposition?
--Vous avez tort: il y a des coins charmants. --Tu parles! --Plâtras
et patatras. Quel jour inaugurons-nous une passerelle? --Pour une
imprudence! Si l’on peut dire!... --Attendez les autres: c’est une
ère qui commence. --La statistique des cadavres. Vous les comptez?
Les pyramides ont coûté plus d’hommes. --Mais elles auront duré
davantage. --Bénissez le ciel que ces architectures-là ne restent
pas. Ça vous enthousiasme, vous, le style nougat? Vous avez vu les
palais de l’Esplanade, tous ces dômes en couvercle de soupière: c’est
l’apothéose de la marmite, le style soutien... non, souteneur de
l’Etat. Et la porte Binet, la fameuse salamandre avec la dame mannequin
qui accueille l’univers! Le populaire en a fait justice, car il ne
manque pas de bon sens, l’ouvrier parisien. Vous savez comment on
l’appelle, la dame à Binet? --Non. --Flora Paquin. --Paquin, couture.
--Allons, je vois que c’est un parti pris. Il est de bon ton de la
débiner, cette Exposition, et vous marchez tous comme un seul homme,
parce qu’entre chapeaux à huit reflets et robes à ventre avalé il a
été convenu... Eh bien, ce que vous faites là, mes petits, c’est du
dernier snob. Vous obéissez à un mot d’ordre et, ce qui est du dernier
stupide, vous dénigrez sans avoir vu. --Mais les palais du Champ de
Mars, ce tohu-bohu de boîtes à jouets mises à sac, ce brouhaha de
dômes et de coupoles jaillis là au petit bonheur, vous trouvez ça
beau, vous, cette champignonnière en délire de faux Kremlins et de
pagodes? --Ce que vous dites là tient d’autant moins que rien de
tout cela ne restera. Ça, c’est la foire de Nijni-Novgorod pour les
agences Cook et Lubin. Mais il y a des merveilles que vous ne voulez
pas voir dans cette Exposition: les deux palais aux Champs-Elysées,
le petit surtout. C’est la continuation du style de Trianon dans
ce qu’il y a de plus pur; les proportions sont exquises. Mais vous
êtes aveugle par rancune: c’est le gouvernement que vous boudez à
travers l’Exposition. Cette travée de palais est unique, vue des
Champs-Elysées. Et le pont, le pont Alexandre III, quelle courbe dans
le vide! Mais c’est beau comme un théorème de géométrie, cette ellipse
d’acier enjambant tout le fleuve. Ah! j’aime moins les bronzes des
lampadaires, cela est certain: l’ornementation est surchargée; mais
les quatre pylônes à chaque bout avec leurs lions en or ont une fière
allure, et, l’Exposition finie, quand on aura balayé les gâteaux de
Savoie de l’Esplanade, pour peu qu’on dore les armatures des toits des
deux palais, mais très légèrement, pour leur ôter leur aspect de halle
vitrée et les appareiller au dôme des Invalides, vous verrez que cela
fera très, très bien. --Vous croyez? --Parfaitement, et ce sera un
coin de Paris vingtième siècle que vous pourrez opposer à la place de
la Concorde et aux deux palais de Gabriel. --Le ministère de la marine
et le Garde-Meuble? --Absolument comme je vous le dis. Vous verrez et
vous jugerez, les choses une fois mises en place. --Quel enthousiasme!
Vous voulez vous faire décorer le 14 juillet? --Vous émargez aux fonds
secrets. Il y a huit jours, vous déclariez ne pas vouloir y mettre
les pieds. Quel revirement! --Je vois, je crois. --J’ai vu! La foi
m’inonde! --Polyeucte, va! Moi, je n’ai vu que la rue des Nations.
--Le bord de l’eau. --Oui, la rangée des palais. Eh bien, mon ami,
voilà ce qui devrait rester. Ce n’est que de la reconstitution, mais ça
vous a un autre air que le style nougat. La Hongrie est une merveille;
l’Italie chahute comme couleur, mais a de l’arabesque; l’Autriche est
d’un joli à se mettre à genoux devant; la Belgique nous a sorti une de
ces maisons de ville dont elle a le secret. Ah! le style d’Audenarde
est autrement mieux que le style Binet! Monaco nous a envoyé une tour
presque aussi haute que celle de l’Allemagne, l’Allemagne peinte et
dorée comme un logis du vieux Bâle. A nous, Holbein! C’est un décor
et, je suis désolé de le constater, le plus réussi de l’Exposition. Et
il n’est pas de nous: c’est l’étranger qui nous l’envoie. Voyez-vous
le Vieux Paris à côté de cela? --Et la rue de Paris donc! --Moi, je
n’aime que le Trocadéro. --En effet: comme hideur, on n’ira jamais
plus loin. 78 est une date; la porte Binet n’atteint pas encore à
ça. --Je n’y mettais pas tant de malice. J’aime le Trocadéro à cause
de... --A cause?... --Oui, parfaitement, tous ces petits beuglants
exotiques: danses du ventre, soukhs de Tunis, rue d’Alger, thé de
Ceylan, Andalousie au temps des Maures. --Et morues «a la disposicion
de usted». --Moi, je regrette la rue du Caire. --Parbleu! Quel voyou
que ce d’Héloë!
_Mardi 1er mai._--Le Grand Bazar. La rue de Passy à sept heures du
soir. --Dans la tiédeur de la rue échauffée, parmi le fracas des
tramways et des omnibus, à travers la course un peu ralentie des
apprentis et des employés de bureau regagnant au logis le souper du
soir, un arrêt et une joie, ou plutôt une stupeur joyeuse qui met toute
la rue en gaieté.
Et voici les femmes aux fenêtres, les commerçants aux seuils des
boutiques; les ouvriers en train de s’absinther au comptoir des
marchands de vin sont du même coup dehors; l’œil rigoleur et la mine
allumée, ils regardent. Et trottins en cheveux, vestes plâtreuses,
cravates flambantes de garçons coiffeurs, cottes de velours d’ouvriers
puisatiers, tabliers blancs de garçons bouchers, redingotes élimées,
jaquettes fleuries de muguet malgré l’usure, tabliers bleus de
cuisinières et camisoles claires de blanchisseuses, tout ce petit
monde se presse, se bouscule, se coudoie et se fait place avec des
yeux ronds, des mains peloteuses et des bouches hilares pour voir
défiler sur deux rangs, telle une procession, tout un exode d’Arabes en
burnous, de nègres enturbannés et de mamamouchis en gandouras de soie
voyante, escortant de leurs silhouettes exotiques tout un troupeau de
femmes enveloppées du haïck, hermétiques et voilées.
Deux grands flandrins d’un noir d’ébène ouvrent la marche, dégingandés
et simiesques dans des vestes de soie vert et or; ils portent haut deux
grands étendards aux couleurs du Prophète, très fiers. Les gandouras et
les burnous suivent, pieds nus, sur deux rangs; au milieu oscillent de
lourds paquets d’étoffe blanche qu’écarte au sommet un triangle de peau
brune et tatouée, tel un loup de soie fauve posé sur deux yeux noirs,
le peu de visage que le Coran permet aux femmes de laisser voir: les
odalisques et les danseuses des cafés maures de la rue d’Alger.
Tous ces banquistes d’Orient campent pêle-mêle à quelque cent mètres de
là, à Passy même, et, soir et matin, leurs oripeaux de soie, leurs yeux
d’émail et leurs gestes de singe amusent et mettent en joie la rue, un
peu comme un groupe de masques un jour de carnaval, mais de masques
d’Orient. La curiosité du quartier n’en est pas encore fatiguée. Paul
quitte son bureau, et Nini son atelier dix minutes plus tôt pour jouir
tous les soirs, du coup d’œil; lui, donnerait tout pour connaître une
Mauresque; elle, voudrait bien qu’un des nègres au drapeau la regardât.
Il flotte dans l’air un peu de l’atmosphère de la «Princesse lointaine».
Tripoli, Césarée, Héliopolis, Assur,
Lointaines cités d’or, d’ambre rose et d’azur!
Au bout de la rue, les arbres du Ranelagh fusent dans le crépuscule des
frondaisons d’une transparence verte; des escouades d’ouvriers maçons
boivent, installées sur les trottoirs, devant les débits de vin. La
procession sainte défile, lente, au milieu de la chaussée, forçant
innocemment, inconsciemment aussi, fiacres et tramways à s’arrêter.
C’est un rêve de l’Islam qui passe; la rue sent la sueur, l’absinthe,
le muguet fané et un peu l’Arabe.
_Mercredi 2 mai._--Quatre heures; à l’Olympia, dans les coulisses,
pendant la répétition de la «Belle aux cheveux d’or». --Perrinet-Thalès
a tué le géant Dagmar, et sur les luisantes armures des chevaliers
massacrés, la cuirasse d’argent du chevalier blanc, le bouclier d’acier
du chevalier bleu et le casque radieux du chevalier d’or, il vient
de traverser le ravin périlleux, guidé par le sceptre en fleurs de
la fée Urgande. Et maintenant c’est le trois, l’obscurité subite, le
claquement des portants à transformation, brutalement rabattus, cette
fois, en longs roseaux; la descente des frises des triples gazes qui
simulent les brumes, et le groupement des danseuses, libellules et
nénuphars, derrière les gazes flottantes de l’«étang du Sommeil».
Et, dans l’affolement des machinistes, les recommandations suprêmes
aux électriciens pour les éclairages, la musique de Diet chuchote
et bruit comme un battement d’ailes, rythmant par petits bonds la
valse hésitante des phalènes. Derrière les roseaux, sur scène, c’est
l’effarement de Curti, le maître de ballet, endoctrinant une dernière
fois ses danseuses, et avec de grands gestes, les mains comiquement
jointes, très italien de mimique et d’accent: «Mesdames, ze vous en
supplie, zouvenez-vous bien que vous êtes des flours. De la graze,
de l’abandonne dans les poses! Zouvenez-vous, vous n’êtes plous des
femmes, mais des libelloules, tout ce qu’il y a de plous zoli sous le
ciel, la libelloule et les flours! Soyez pouétiques: de la poésie,
beaucoup de poésie! Sonzez à cela, le réveil des nénouphars caressés
par des insectes. Ayez la poudour des flours.»
«Qu’est-ce qui m’a donné cette salope?» C’est la voix de Thalès
remarquant l’absence d’une figurante sur la galère, où il est en train
de grouper les joueurs de viole et les pages roses et blancs de la
Belle aux cheveux d’or.
«On m’a pris ma perruque? Je ne trouve pas ma perruque!» C’est la
Belle elle-même, Hélène Chauvin à demi-nue, qui court d’une coulisse
à l’autre en quête de sa toison qu’elle ne retrouve plus. Les cheveux
d’or de la Belle sont demeurés dans son manteau; c’est Polette de Seyr,
la fée Urgande, qui les lui donne. Tout s’arrange.
Contre un portant. --«Granier est dans la salle. --Granier? --Où ça?
--Dans cette loge, tout en rouge. --Hein? quelle reine de Silistrie!
L’a-t-elle assez pigé, le «caviar et confiture» de la prononciation des
grands ducs! l’est-elle assez, balkan, chaîne-de-l’oural et moscovite!
Et sa scène de guzla, quand elle s’offre à Brasseur! C’est tout de même
un peu mieux que Réjane. --Enfin, voilà quelqu’un de mon avis! --Alors,
au vôtre, c’est la première actrice de Paris? --Assurément, et la plus
en forme. Depuis «Amants», comme naturel, comme diction, comme entrées
et sorties de scène, je n’ai jamais rien vu de tel. --Et la pièce?
--La pièce? J’aime moins la pièce, mais tous les actes dont elle est
deviennent si amusants! --Guy aussi! Oh! étonnant. Mais regardez-moi
Granier: quelle taille! comme elle est redevenue mince! --L’influenza.
--Non, un bon médecin. --Ou un bon masseur. --Tiens. Renée Du Minil,
là-bas, dans cette loge. --Et sa mère. Là, le masseur s’impose. --Et
le bon rôle aussi: on ne lui donne que des pannes. --Tiens, Rose
Demay! --Ancienne pensionnaire de la maison. Elle guettait ce rôle de
la «Belle aux cheveux d’or». Parce qu’écrit pour Liane. --Peut-être;
mais l’auteur la voulait pour la fée. --Quelle fée? --Celle que crée
cette jolie fille de Marseille, cette grande blonde souple, Polette
de Seyr. Quelle silhouette! C’est Lorrain qui l’a fait engager; elle
chantait au Palais de cristal. --Alors, ils sont tous de Marseille ici:
Talès, Polette; les Isola, d’Alger. Et Chauvin? --Comme Gunzbourg, de
Saint-Pétersbourg et de Monte-Carlo. --Vous en avez de bonnes! Mais
regardez danser Campana. Quel ballon! Comme elle fuse du sol! On ne
danse pas mieux à l’Opéra. --Parbleu! c’est une Italienne: elle a la
danse dans le sang, cette fille-là. --C’est la «libelloule» elle-même.
--Qu’ont-ils aux Folies-Bergère?... Tiens, Thylda. --Où ça? --Dans le
promenoir. --Son engagement chez Marchand finit le 15: elle cherche
peut-être un rôle. --Vous l’avez vue dans «Cythère»? --En ingénue.
C’est tout à fait écrit pour elle. On voit que l’auteur y a pensé. --Ça
vous a plu, ce ballet? --On y voit Thylda couchée dans un pucelage.
--Comment, un pucelage? --Oui, un grand coquillage: ça s’appelle comme
cela. --Très bien, j’y suis. --Et Thylda dort là-dedans? --Oui, au
troisième tableau, avec Ducastel; toutes les deux sommeillent dans ce
pucelage. --Mâtin! tout Paris voudra voir ça.
_Vendredi 4 mai._--Le Grand Bazar.--Coin de l’Exposition. --Au thé
derrière le pavillon de Ceylan, section anglaise, un coin frais et
calme du Trocadéro, où, sous des ombrages par quel miracle intacts,
on prend le thé par petites tables autour d’un kiosque tout en
claires-voies d’une netteté réjouissante à l’œil avec ses piliers
laqués et ses nattes de couleurs. De grands gaillards à face de bronze,
sveltes et blancs dans des vestes de piqué boutonnées sur des tabliers
faisant jupe, y déconcertent par leurs longs cheveux noirs tordus en
chignon et le luisant de leurs yeux d’émail; des barmaids, fraîches et
roses, font avec eux le service. C’est déjà le coin achalandé, adopté
par les élégantes et les curieuses qu’hypnotisent la démarche souple et
les prunelles veloutées des hommes de Ceylan. On m’en désigne un qui
déjà ne compte plus ses conquêtes.
Quelques belles. --«Je ne les trouve pas aussi bien que cela.
--Regrettez-vous les âniers? --Pourquoi pas les ânes, pendant que vous
y êtes? --Montrez-moi celui qui... le ravageur de cœurs. --Ce petit?
Mais il me viendrait à l’épaule. --Avouez qu’il a un joli profil.
--Il rappelle beaucoup «la Gandura». --Le peintre? --Le peintre,
naturellement; pas l’acteur, celui qui a préparé la princesse Chara à
Rigo. --Le fait est qu’il lui ressemble. --Moi, je trouve à tout ce
qui n’est pas européen un air animal, même Pépé, le danseur gitano à
l’«Andalousie», dont nous sortons. Moi, il me fait peur, cet homme
avec son teint d’olive verte et ses cheveux ramenés en rouflaquettes.
--Il vous fait peur? Vous savez que c’est le coq de son troupeau de
gitanes. Deux hommes y suffisent: lui et le capitan. --Mes compliments!
Elles doivent être voraces: elles sont si laides, ces danseuses! --Vous
trouvez? --Oh! moi, je les trouve atroces. --Celles des Folies sont
mieux. --C’est-à-dire que je préfère leurs danses; mais, au fond,
kif-kif bourricot, olives et pruneaux, pruneaux et olives. --Mais
celles de Marchand sont de Séville, tandis que celles-ci sont de
Grenade, non plus des cigarières, mais des gitanes de cavernes, celles
qui campent hors de la ville et couchent dans d’anciennes carrières;
très honnêtes d’ailleurs, ne forniquant qu’avec des mâles de leur sang
et tout à fait rebelles à l’étranger, mais, malgré cela, tout à fait
méprisées tra los montes, au ban de la société, là-bas. Savez-vous ce
que m’a raconté Rosero, leur «manager»? Quand il est allé les chercher
en Espagne, il a fallu faire venir les gitanes dans un train à part:
les Madrilènes et les Andalous ont déclaré qu’ils ne partiraient pas
si on les faisait voyager avec les maudits de Grenade. Et, ici, il
a fallu aussi les loger à part, très loin des autres Espagnols, qui
n’auraient pas admis de coucher sous le même toit qu’eux. Et pourtant
tout ce peuple vit du tambourin et de la castagnette, du tango et de
l’habanera. --Ce qui prouve que l’homme est partout le même et que le
climat n’y fait rien; préjugés de caste, haines de race. --Le Christ
devrait bien revenir. --Bah! on ne le crucifierait même plus; il
pérorerait pour rien dans les carrefours: Jean Rictus chante aux Quat’
z’arts. --Le Pavillon japonais ouvre demain. --Madagascar aussi. --Ça
commence donc, enfin? --Ça commence. On dit que les soldats malgaches...
_Lundi 7 mai._--La Délivrance. C’est dans la joie que Paris s’éveille,
encore étonné d’avoir secoué le joug. Les candidats dreyfusards sont
restés sur le carreau, et les sièges gagnés par les nationalistes ont
donné du revif à toute une population accablée et quasi découragée de
tous les trafics dont elle est témoin depuis deux ans. La lutte a été
chaude, mais c’est un peu du bleu de France que l’on voit ce matin dans
le ciel et dans les yeux. Quelle alerte et belle matinée! On dirait que
la nature est en fête, tant l’air est léger et limpide!
Levé de bonne heure, je n’ai rencontré que des regards brillants et
des mines heureuses; et c’est bien le peuple de Paris que je croise
depuis une heure, bureaucrates et employés, ouvriers et trottins de
modiste se rendant au labeur quotidien; les repus et les stipendiés
font encore la grasse matinée à cette heure, cuvant le mauvais vin
de leur déboire ou de leur succès. Et, sur la place Clichy, où je
flâne avant de me présenter rue Moncey, chez mon ami Paul Escudier,
que je tiens à être un des premiers à féliciter, lui, le premier élu
de la veille, le conseiller de Montmartre renommé avec la plus forte
majorité, j’assiste à des petites scènes bien amusantes, des riens qui,
pour un observateur, sont tout un enseignement: les mines réjouies et
les clignements d’yeux amicaux des sergents de ville de service aux
vendeurs des feuilles ennemies du gouvernement, leur bienveillance
marquée pour les crieurs de la «Libre Parole» et de l’«Intransigeant».
Ce sont les deux journaux que s’arrache et se dispute la foule des
laborieux qui descend vers Paris. Le premier «Rochefort» et le premier
«Drumont» excitent la curiosité de tous ces opprimés du capital: des
ouvriers, des employés en vêtements propres et usés paient dix centimes
les feuilles à un sou des deux violents polémistes, et si grande est la
joie du triomphe de leur liste qu’ils ne réclament pas la monnaie et
disent au camelot: «Gardez tout.» C’est la revanche, anodine encore, de
la petite épargne contre la tyrannie et l’agiotage de la ploutocratie
cosmopolite, la première fanfare de clairon en réponse aux cymbales
d’or de la colonie asiatique installée chez nous. Le sang gaulois si
longtemps exploité se réveillerait-il? Paris sent la poudre et la joie.
Et dire que c’est à M. Joseph Reinach que nous devons ce mouvement de
toute une ville, à M. Joseph Reinach et au discours de Digne!
M. Reinach, de Francfort, déclarant avoir accordé une trêve à la France
(le temps sans doute à ses coreligionnaires de s’enrichir pendant
l’Exposition), mais qu’on reprendrait les hostilités dès la clôture du
Grand Bazar, là-bas, au bord du fleuve, et que, coûte que coûte, on
réhabiliterait et on réintégrerait dans l’armée décimée le malheureux
otage de leur haine, l’exténué et excédé gracié de Carpentras, qui ne
veut même pas les recevoir quand ils tentent auprès de lui de pieux
pèlerinages et a consigné à sa porte l’ex-colonel Picquart et Zola!
Et le «Temps» appelle ce ressaisissement du peuple parisien par
lui-même une «bigarrure»! C’est une «fissure» qu’il fallait écrire, une
fissure dans le plâtras et le pisé du grand caravansérail d’opinions
et de consciences qu’ils avaient voulu élever sur notre sol gaulois.
Mais la façade se lézarde, le sol tremble, et, après la clôture, nous
renverrons, avec les exotiques du Trocadéro les cosmopolites de Paris
d’où ils viennent.
Assez de chameliers et de chameaux. Que tout ce monde retourne à la
Mecque. C’est le suffrage universel qui, cette fois, y pourvoira.
_Mardi 8 mai._--Le Grand Bazar, coin d’Exposition.--Trois heures et
demie, la promenade dans les feuilles. Un charme, un bien-être et une
gaieté des yeux qu’une heure passée sur ce trottoir roulant. Rue des
Nations, dans les branchages et les feuillages tendres des hêtres du
quai d’Orsay, l’exode devient délicieux et cela sera certes un des
clous de l’Exposition que cette sensation d’immobilité dans la vitesse
et ce voyage à vol d’oiseau (je dis «d’oiseau»... mettons «de pinson»
et «de moineau franc») à niveau de toit et de cime d’arbre. Mais le
voyage sera-t-il jamais plus agréable que maintenant, dans la jeunesse
des frondaisons, leur légèreté papillotante à l’œil, la clarté verte
des pousses nouvelles et la fraîcheur de tout un printemps attardé,
bourgeonnant clair et frissonnant? Et, pendant que les groupes en
extase se laissent emporter, appuyés aux rampes, c’est un défilé
d’architectures sculptées et peintes, des rencontres imprévues de
chevets de cathédrale, de grands toits guillochés et ouvrés de lucarnes
(le palais de l’Autriche) de tours dorées comme celle de l’Allemagne,
de loggias comme celle de Monaco, des bow windows de l’Angleterre, et
des phares et des campaniles ajourés de la Suède et de la Finlande.
Tout cela se succède dans un désordre apparent mais voulu, sur des
fonds d’eau bleue qui sont la Seine et des armatures de fer et de
serres vitrées qui sont l’Horticulture du cours la Reine et les deux
palais des Champs-Elysées, de l’autre côté de l’eau.
Ce qu’on y entend. --«Vous aussi? --J’y passe mes journées. --Hein?
quelles sensations voluptueuses! Je me sens devenir hirondelle. --Et
moi colis. --Non, télégramme entre les cinq fils d’un poteau: c’est
tout à fait la même hauteur. --Charmante, cette Exposition vue à
travers les feuilles. Comme tout y gagne! --J’y viens tous les jours.
--Moi aussi, et sans nous rencontrer. --C’est là le charme: on se
rencontre toujours partout où l’on va. --J’y reviendrai. --Moi aussi.
C’est une autre patrie que j’ai retrouvée là. --Ne le dites pas trop.
--A cause? --A cause du mot «trottoir».
_Mercredi 9 mai._--Le Grand Bazar, coin d’Exposition: le théâtre
égyptien au Trocadéro. Une colonnade à hauts pilastres d’un temple
du Nil. D’épaisses murailles la dominent, montent dans le ciel avec
des airs de forteresse; dans la façade, çà et là, des moucharabiehs
surplombent pour rappeler que les harems du Caire ont remplacé
maintenant, en Egypte, la cour des Ptolémée, Thèbes aux cent portes et
les lointaines Memphis.
Le théâtre égyptien: Des sons de derboukhas y ronronnent; des flûtes
de roseau y glapissent, la flûte aigre et stridente des Arabes, déjà
entendue dans le Sahara, à la lisière des oasis et des cris s’y mêlent,
gutturaux et rythmés dans une mélopée qui voudrait être gaie et qui
bourdonne triste, si triste et monotone, si désespérément. La foule
intriguée et amusée fait cercle, et des yeux s’écarquillent, et des
cous se tendent pour mieux voir. Les uns empaquetés d’étoffes blanches
avec la face reculée dans des enturbannements de soies voyantes, les
autres gaînés dans la longue robe noire des fellahs, cinq musiciens
(tout un orchestre): deux Egyptiens, deux Druses et un Syrien, dont les
profils étranges, l’indolence du geste et le regard profond et gouaché
déconcertent. Et ce sont des tambourins assourdis de drap rouge que
frappe toujours au même endroit une fatidique baguette, de bizarres
instruments de bois, dont les cordes effleurées, résonnent comme du
bronze, et la flûte bariolée des sables au son continu et plaintif:
toute une musique engourdissante de nirvâna et d’envoûtement.
Indifférents aux regards, dans une nonchalance animale et si
ensommeillée qu’elle n’en est plus hautaine, ils tapent sur les
tambours, grattent sur leurs instruments et forment, entre ces hautes
colonnes, un groupe à la fois barbare et légendaire, qui n’est d’aucun
pays ni d’aucune époque, d’Asie, d’Afrique, surtout d’ailleurs, mais
cependant bien d’une autre race.
Le spectacle est en dedans, bonimenté d’une voix grave par un gros
Levantin en costume du Caire, qui est un juif d’Orient.
L’Orient! Et c’est une aubaine et un plaisir rare que d’entendre en
parler, de l’Orient, dans ce cadre et devant ces êtres, par madame
Judith Gautier, la fille du grand Gautier, rencontrée là au hasard et
trouvée devant ces musiciens, les yeux agrandis, attentive à leurs
mélopées somnolentes qu’elle vient pour surprendre et noter.
Un grand travail qu’elle entreprend là et commence déjà à mener à bien,
cette notation de toutes les musiques exotiques de l’Exposition.
A l’intérieur, ce sont, paraît-il, des danses du ventre, des remous de
nombril et des ondulations de serpent, une figuration de trois cents
nègres, Egyptiens et Syriens mimant des scènes de leurs pays, des
épisodes de fête, de mariage et de combat dans des décors et des jeux
de lumière aménagés par un barnum de là-bas.
Nous pourrions entrer les voir, mais il me plaît davantage d’écouter
et de regarder Judith Gautier me raconter son érudition et ses projets
de sa voix douce d’eau qui parle, la voix charmante et caressante de
madame Judith Gautier... Et ce merveilleux cerveau d’orientaliste,
échauffé au contact de cet Orient d’exportation, anime et transfigure
dans un verbe on dirait écrit, tant il est pur, les objets et les êtres
de notre entourage. Comme elle sait lire dans les yeux enveloppants
et farouches de ces Druses, la bonne autoresse de la «Marchande de
sourires» et du «Dragon impérial»! Elle y lit la sauvagerie, l’audace,
la lâcheté, le dévouement, le lucre et la luxure, toutes passions
instinctives des peuples raffinés et puérils. La derboukha et la
flûte de roseau ronflent toujours. Au café cairiote, où nous sommes
assis devant des tasses fumantes, une délicate et frêle Egyptienne,
quatorze ans à peine, au visage d’ambre clair modelé finement, nous
sourit de toutes ses petites dents d’émail et de ses deux grands yeux
verdâtres; une soie mordorée la gaîne et la fait semblable à quelque
serpent luisant. Elle se tient près de nous immobile et muette, amenée
là par un nègre à qui nous l’avons demandée; sa grâce de jeune animal
intéresse madame Gautier. Elle s’appelle Fatma, naturellement, comme
son cornac se nomme Mohammed: l’on sent si bien que ce sont des noms
d’emprunt pour l’Exposition! Hiératique et souriante sous ses cheveux
châtains tressés en petites nattes, Fatma impose dans son exotisme
l’idée d’une héroïne de Pierre Louys ou de Pierre Loti. Une horrible
matrone, d’une bouffissure toute levantine, avec des yeux bistrés et
des bajoues pendantes, la surveille du comptoir, engoncée, la matrone,
dans une pelisse de peluche bleu saphir d’un modernisme canaille, la
pelisse des filles du Moulin-Rouge et des banquistes de la foire de
Neuilly. Fatma, elle, déguste à petites gorgées un sorbet au citron
qu’elle a demandé en zézayant au nègre qui nous l’a amenée. Madame
Gautier a tiré son carnet et, sur un coin de table, la crayonne de
profil.
_Jeudi, 10 mai._--Le Grand Bazar, coin d’Exposition. Celui qu’eût aimé
Goncourt: le clos japonais, avec ses hautes palissades, ses pelouses
vertes, ses pagodes aux toits recourbés et lambrissés d’écailles, le
bruit jaseur de ses cascades et dans le gazon ras des pentes, la neige
mauve des paulownias en fleurs, les paulownias sans feuilles, tout en
fusées violet pâle, embaumant ce décor de calme et de fraîcheur.
Au fond, c’est le bariolage aérien des lanternes, des grosses lanternes
de papier peint accrochées devant les boutiques des marchands, et, du
pavillon, où Octave Uzanne, rencontré, me force à goûter le fameux
«saki» (une horreur, ce vin de riz célébré par tous les poètes de
l’Extrême-Orient), c’est, dans le clair-obscur de ce coin frais et
sombre, la joie d’y noter les larges taches de clarté de clématites
énormes et de pivoines folles.
Des merveilles, ces pivoines du Japon, que j’admirais, jadis, chez
l’auteur de la «Fille Elisa», dans le jardinet d’Auteuil, les blanches
surtout, d’un blanc de papier de riz, échevelées et soyeuses, et comme
violemment ouvertes sur des pistils d’un jaune d’or. D’autres flambent
d’un rose de Chine ou d’un orangé rouge d’orange sanguine, encore avivé
par le voisinage des clématites. Des mousmés, la taille remontée par
l’énorme nœud de leur ceinture, font le service en silence, amusantes
par le trait net de leurs grands sourcils. Dans le café en face, ce
sont des Japonais qui servent; on mange des gâteaux et des feuilles de
lis en sucre offerts sur des serviettes de papier historié et joli.
Les portes du grand pavillon d’exposition aujourd’hui closes ajoutent
à tout ce décor exotique un air de mystère. On y voit, paraît-il,
d’inestimables laques; mais le public n’est pas admis aujourd’hui.