dur, on dirait plâtreux, et devant une mer d’un bleu cru, les attelages
enrubannés défilent; des barrières contiennent et retiennent la foule.
Devant le Cercle de la Méditerranée, des toilettes voyantes et des
échafaudages de fleurs artificielles et de plumes signalent le public
des tribunes. La lumière brutale de trois heures accuse violemment la
cernure des yeux, la fanerie des teints cuits et le crépi violacé des
fards; ces dames étaient mieux jeudi, sous le masque. Aux balcons et
aux terrasses des grands hôtels en façade sur la Promenade, on parle
anglais, allemand, italien, espagnol du Sud et surtout rastaquouère;
un public de paquebot jargonne et foisonne de l’hôtel West et End à
la place Masséna, et jamais je n’ai eu aussi profonde la sensation de
détresse et d’exil.
Entre temps, landaus, victorias, drags et buggies défilent, décorés
de fleurs criardes, d’un jaune violent et d’un violet maussade sous
ce mistral et ce soleil. Que sont devenues les odorantes symphonies
en blanc, en mauve et en rose des œillets, anémones, narcisses et
giroflées du marché des Ponchettes, la féerie de nuances des matins
niçois, aux étals des marchandes de fleurs?
Dans un break tout de mimosas, des hommes ont arboré des complets
blancs et des canotiers à ruban orange qui font paraître leurs faces
éreintées plus avachies et d’un brun plus sale. Le mauvais goût des
ornementations fleuries horripile dans ce cadre faux et luxueux de
restaurants et de grands hôtels; le bleu de la mer, l’arête des
montagnes en prennent un aspect factice et voulu abominablement
théâtral. La Juniori, de fondation, ici, dans toutes les manifestations
de plaisirs niçois, passe et repasse, très comité-des-fêtes, dans
une voiture criblée d’œillets trop roses et d’anthémis trop jaunes.
Les cris des vendeurs de journaux assourdissent. C’est l’heure du
«shopping» devant les somptueux étals de la rue Masséna et de la place.
J’ai hâte de gagner la promenade solitaire du Château par les ruelles
colorées et grouillantes du vieux Nice.
_Dimanche 25 mars._--Vintimille. --Pendant qu’à Nice le concours des
automobiles fleuries attire le roi et la reine de Saxe, il nous a plu
d’aller rôder dans la sauvagerie de la vallée de la Roya et l’incurie,
tout italienne, d’une petite ville de frontière.
Amusant, le vieux Vintimille, haut perché, comme le vieux Monaco,
sur sa presqu’île en éperon dans la mer. Ce sont les mêmes rues,
étroites et montantes, pavées de larges dalles, comme celles d’Eze et
de Roquebrune, avec des arches et des voûtes enjambant d’une maison
à l’autre; rues froides et baignées d’ombre, que les offices du
dimanche font désertes, toute la population tassée dans les sanctuaires
lambrissés et peints en trompe-l’œil des églises du littoral. Et
ce sont de pauvres étalages chamarrés de foulards multicolores et
d’indiennes voyantes, chers aux race latines. Dans la solitude des
rues, c’est la rare silhouette d’un bersagliere empanaché de plumes
de coq. Et, dans cette ville froide et muette, on aurait la sensation
d’une cité vidée par une panique de tremblement de terre ou de peste,
sans la sonnerie cuivrée d’un fortin voisin, caserne moderne surgie des
ruines de l’ancien château des marquis de Vintimille. A chaque bout de
rue, c’est, encadré entre deux maisons, souvent peintes, le bleu du
large et le bleu de la mer; des citronniers y égrènent l’or de leurs
fruits, et derrière nous, les cimes grises et violacées des Alpes se
hérissent de pinèdes et de bois d’oliviers.
Auprès de la gare, dans le mouvement de la nouvelle ville, une
trouvaille de chapellerie dédiée au ministère du commerce: le portrait
d’Alfredo Dreyfus orne la coiffe de satin blanc des chapeaux. Le
capitaine est toujours le grand Français de l’Italie. Nous tenons
l’adresse de ce chapelier à la disposition du ministre qui a décoré M.
Paquin (Isidore).
_Lundi 26 mars._--Monte-Carlo.--Pansémitisme. A la villa Hersilia,
aux Deux-Moulins. M. Raoul Gunzbourg, l’ingénieux metteur en scène
des divertissements russes et monégasques de Pétersbourg et de
Monte-Carlo, l’ethnographe érudit que le feu tsar chargea de limiter
les frontières de l’Oural sur les populations asiatiques, nous
communique de curieuses observations sur les races. A l’entendre,
trois races seules couvrent le globe, multipliées à l’infini par des
abâtardissements, qui sont la race jaune, la race blanche et la race
noire. Cham, Sem et Japhet, et, dans la théorie exposée par Gunzbourg,
Sem, à lui seul, résume toute la race blanche. Les théories d’Humboldt,
les légendes du «Cosmos» disparaissent. Le plateau du Caucase, la
descente de la race pure vers l’Est et vers l’Ouest et le mythe du
Celte et de l’Hindou apparentés à travers les distances s’effondrent.
Nous autres Aryens, nous ne sommes plus que des sémites déchus, et la
race pure est celle d’Isaac et d’Ismaël.
Cette conception du pansémitisme est curieuse à écouter dans la bouche
de l’homme qui a inventé le panslavisme. A table, Henry Fouquier, qui
conférencie mercredi, Baron, des Variétés, et quelques métis aryens
protestent; je suis du nombre.
_Mardi 27 mars._--Monte-Carlo, au César-Palace. --Dans le hall blanc
décoré de plantes vertes et doucement éclairé par des électricités
tamisées de soie myrthe, dîner avec Frank Harris, le grand publiciste
anglais et l’historiographe de Shakespeare, Frank Harris, un des plus
gros remueurs d’affaires de Londres, et Henri Davray, le traducteur
attitré de Wells, dont le «Mercure» vient de publier la «Guerre des
mondes».
Après le déjeuner sémite d’hier, le dîner aryen. Frank Harris,
enthousiaste, lui, de la Sicile et de l’Hellade, amoureux de la
lumière et des mythes ensoleillés de l’archipel ionien, se réclame
énergiquement du polythéisme grec et y reconnaît le caractère même de
la race pure.
Celtes, Hindous, Basques même, amoureux des forces du monde et poètes
d’instinct comme tous les êtres sensibles à la beauté extérieure, ont
peuplé les éléments de dieux. Le polythéisme est l’hommage ému de
l’homme à la nature, et le premier joug que la race sémite ait imposé
à l’univers, c’est justement le christianisme, cette religion juive
née à Bethléem, développée à Jérusalem, étroite de morale et sanglante
et triste, ennemie de la beauté et des libres instincts de l’amour,
la religion de Jéhovah implacable et exclusive, réclamant du sang et
des supplices, comme Moloch et Baal. Et, pendant que la conversation
artiste et verveuse va du palais Pitti à la pinacothèque de Munich,
avec des haltes aux temples de l’île de Philé et aux «Peseurs d’or»
de Rembrandt, la pluie crépite aux vitres, la neige floconne sur
les montagnes de la Turbie, et un hiver attardé attriste le paysage
de promontoires et de golfes de la Riviera, comme le deuil même du
catholicisme a enténébré la joie d’exister des vieilles civilisations.
Et c’est la prière sur l’Acropole, la divine prière de Renan qui nous
hante... «Et cette splendeur, cette extase et cette beauté divine, un
petit Juif est venu qui a chassé tout cela.»
_Mardi 17 avril._--Toulon. L’«Adversaire», de Bernard Douay. La fièvre,
une atroce fièvre prise à Cannes, influence du mistral ou rechute
d’influenza, me cloue dans ma chambre d’hôtel. Et, de dehors, c’est le
plus beau soleil, le ciel limpide et le bleu de la rade, un soleil de
Pâques en triomphe depuis dimanche et et qui doit noyer de lumière les
côtes boisées de Sainte-Mandrille, de Tamaris et de Balaguet! Trois
jours d’excursions perdus! Des brassées d’œillets soufre et orange,
que j’ai envoyé chercher au cours Lafayette, me consolent de leurs
corolles de parfums et de clartés; l’air vif entre à flots par mes
fenêtres ouvertes, et les rumeurs aussi de vie et de gaieté de ce mardi
de Pâques. Et je prends mon mal en patience parce qu’un livre aussi me
console et me conforte comme un cri de France et comme un cri de guerre
longtemps attendu et enfin poussé.
L’«Adversaire»! Quel adversaire? Ecoutez plutôt un des personnages du
livre, M. de Jagellon, en parler. Je transcris:
«--Vous vous demandez sans doute, continua Jagellon, pourquoi, quand je
parle ainsi, je hante céans. J’y ai souvent réfléchi moi-même. C’est
peut-être qu’au fond je les aime... Leur haute philosophie pratique
les rend d’un commerce agréable. A force d’avoir roulé à travers les
peuples et les patries, ils ont usé tous leurs angles; ils sont lisses
et doux à manier comme des galets... Enfin, c’est une loi profonde
de nature que ce qui périt aille à ce qui se décompose. Peut-être y
a-t-il une joie farouche pour le passé qui meurt en moi à mesurer ce
que le monde perd de noblesse en changeant de maîtres. Car ils sont les
vôtres. Les mailles du filet d’or sont tissées plus solidement sur les
peuples que ne furent jamais celles du réseau de fer de la féodalité.
La féodalité financière durera sans doute plus longtemps que l’autre.
Et ce n’est pas MM. Jaurès, Clémenceau et consorts, qu’ILS emploient
à mater les dernières forces qui leur sont rivales, qui leur feront
obstacle.
»--Vous le dirai-je...
Le regard de Jagellon, tout à l’heure railleur, s’éclaira d’une lueur
mystique.
»Cette domination actuelle du peuple «témoin» me frappe comme une des
preuves terribles que Dieu, dans son omniscience, appesantit sur la
chrétienté qui le nie. Parce que vous oubliez la Vérité du Christ, dont
Israël, indestructible et dispersé, demeure comme la vivante pierre
de témoignage, le Seigneur l’élève au-dessus de vous et pose son pied
sur vos têtes, afin que l’énigme de sa mystérieuse existence vous
convainque enfin, et vous force à revenir à lui.»
C’est assez explicite, l’«Adversaire». Et, en regard de cette page
un peu sainte-russie, cette profonde, aiguë et spirituelle étude
d’âme parisienne, une âme d’élite et élégante bien connue des milieux
parisiens.
«Cette âme chatoyante et débile, elle la connaissait comme une petite
maison à elle, dont toutes les portes secrètes, les escaliers dérobés
lui étaient de longue date familiers. Elle la connaissait d’autant
mieux qu’elle pouvait se dire avec orgueil qu’elle l’avait sinon
construite, du moins aménagée selon ses plans et ses goûts. Et le
monde s’était accordé à admirer son œuvre. Elle avait pris cet homme
encore incertain de son propre génie, tâtonnant pour trouver sa voie
hors l’obscurité. Ame de seconde main pour ainsi dire, comme en
produisent les civilisations vieillissantes, dont la sève créatrice a
tari et qui ne sont plus peuplées que de formes et d’échos. Dans cette
presse de sensations ténues, reflets de reflets, éclairs de miroirs à
facettes, qui le fatiguaient sans résultat de leurs vibrations courtes,
s’effaçant l’une l’autre, pareilles aux rides d’un étang mort, cette
femme avait jeté le petit morceau de bois sec --cela seulement--
autour duquel avait pu s’opérer enfin la cristallisation brillante.
Qu’était-ce donc pour accomplir ce prodige? Précisément: rien; la
Négation, le Néant. Autour du Vide universel, gentiment réduit aux
proportions d’une salonnière, il avait tissé de fils d’araignée la
formule ironique et voluptuaire de l’existence qui fut l’Evangile des
adultères de cinq à sept. Elle lui avait insufflé ce mépris parfait de
l’âme humaine, dont l’élégance ravit ses contemporains. La rencontre
de ces deux êtres, ç’avait été comme la mainmise d’Israël sur l’âme de
Paris, anémiée par la défaite: Sem vengeant son long abaissement en
empoisonnant la race des «goym» de cette science exclusive des basses
parties de l’homme où l’ont parqué lui-même deux mille ans d’opprobre.»
L’«Adversaire», signé du nom Bernard Douay, un pseudonyme qui cache mal
une des femmes les plus brillantes de la colonie danoise, est dédié à
M. Maurice Barrès.
_Dimanche 22 avril._--Onze heures du matin avenue des Acacias. Dans la
fraîcheur verte du Bois, rajeuni par Avril: des feuillages légers comme
des fumées; du côté de Suresnes, des horizons clairs et doux, on dirait
peints au pastel, et, sous l’émoi des feuilles nouvelles, dans le bleu
du matin, que chauffe déjà la montée du soleil, la promenade au trot
des buggies, des tonneaux et des charrettes, avec les chevaux steppant,
lustrés et peignés comme des filles, dans des harnais de cuir fauve et
de nickel; un luxe gai et matinal, où tout est clair et vif, lavé et
frais à l’œil, le vernis des souliers des promeneurs comme le visage
émoustillé des promeneuses. Et, dans l’émerveillement de cette belle
matinée de printemps, toilettes claires, chapeaux fleuris, jaquettes
impeccables, attelages astiqués et luisants, acteurs et décors seraient
dignes du pinceau de Caran d’Ache --Caran d’Ache, qui fait les cent
pas, escorté de Cappiello et de Jane Thylda, cambré et sensationnel
dans un nouveau complet dont le carreau congestionne et ameute-- oui,
en vérité, tout serait digne de ce pinceau élégant et précis sans
la trépidante irruption des autos, et des triplettes à pétrole, et
leur hideur brutale, encore aggravée par les grosses lunettes des
chauffeurs, l’allure de masques à bésicles des nobles seigneurs qui les
montent.
Engoncés de peaux de bêtes, écrasés dessous des casquettes
monumentales, c’est l’effarante laideur du vingtième siècle qui
passe... et l’odeur de ce pétrole dans cette allée tout odorante de
senteurs de jeunes pousses et du sillage embaumé des femmes.
Helleu les guette, embusqué là sous un arbre, Helleu, le notateur
des attitudes et des cambrures de la femme, attentif et charmé... Il
défile tant de jolies tailles, les matins d’avril, dans les allées
du Bois, et c’est, en lumière sur le clair-obscur des taillis; le
«shopping» escorté de flirts de jeunes et frêles femmes du monde ou du
théâtre, fleurs d’avant-scène et de premières descendues triomphalement
affronter ce matin, la clarté du grand jour et le décor vert du Bois.
Un groupe. «--Vous voilà revenu? --A mon grand regret! --Cette
Exposition pourtant? --Je n’y mettrai pas les pieds. Je veux la voir
finie. --En juin, alors? --Mais les palais des Puissances! C’est ce
qu’il y a de plus beau et ça se voit de la Seine? --Oui, ce sera bien
quand ce sera cuit. --N’appelez pas l’incendie! --Je veux dire estompé,
patiné par le temps. Ça serait très bien dans cinq ans. --Vous êtes
dur. --Mais juste. J’y passe tous les jours sur le bateau, et je vous
jure que c’est bien mieux le soir, quand ça s’enveloppe des brumes.
Il y a alors des effets de ville hindoue très amusants. --Vous êtes
l’homme des soirs! --Oui, l’après-midi est hostile: il y a un jour cru
de midi à trois heures... --... qui conseille la sieste... L’êtes-vous
devenu, l’homme du Midi! --Et comme j’ai raison! Regardez-moi ce ciel.
Il fait beau temps, et nous sommes au Bois; regardez-le bien; il est
couleur de suie. --Que voulez-vous! l’azur étroit des villes...»
Autre groupe. «--Cette Académie Goncourt? --Ça n’a pas fait grand
bruit. --Pourtant Céard... --Droit à l’ancienneté. --Alors Paul
Alexis aussi. --L’Alexis de Zola, ce vieux pâtre oublié sous le hêtre
de Médan. Alors aussi Toudouze... --... qui, pendant vingt ans,
consciencieux et fervent, prit, tous les dimanches, son aller-et-retour
Saint-Lazare-Auteuil. --Pour figurer au Grenier. --Honneur au courage
malheureux. --Moi, après le succès de la «Double Maîtresse», je
m’attendais à Henri de Régnier. --Prrtt! Lui, la vraie Académie
l’attend. Mais votre candidat, à vous, qui eût-il été? --Georges
Lecomte. --Georges Lecomte? --Oui, avez-vous lu «Espagne»? --Non. --Eh
bien, lisez «Espagne» et la «Maison en fleurs».
Autre groupe. «--Vous avez été dur pour Rostand! --Non. J’ai vu
l’«Aiglon» à Marseille. --Et... --C’était mieux à Paris, quoique Jeanne
Grumbach... --Voyons, elle ne fait pas oublier Sarah? --Non, mais elle
n’en impose pas le souvenir. --Et le rôle de Flambeau? --Par Jean
d’Aragon? Le Flambeau est sans pitié. --Comme _le Gendarme_ de Tristan
Bernard. C’est un rôle qui tue son homme! --Et Guitry le joue vrai, et
voilà pourquoi il y est absolument inférieur. Ce Rostand, c’est lui le
roi de l’attitude et le prince du geste. --Encore? Ça recommence? Vous
êtes impitoyable! --Bah! «les morts que je fais se portent assez bien».
C’est l’«Aiglon» qui l’a mis dans cet état, si vous voulez la vérité.
Les trois actes qu’on l’a mis en demeure d’achever, son inspiration
partie, coupée par le revirement d’opinion que vous savez. Le moyen
d’écrire un duc de Reichstadt épique quand on est devenu dreyfusard?
--Chut! une amie de la maison qui passe.»
Sous un immense chapeau enguirlandé de violettes s’avance la jolie
madame Lucien Muhlfeld. «Oui, une amie intime des Rostand.»
_Mardi 24 avril._--Neuf heures du soir, à l’Opéra-Comique, le «Juif
polonais». Pouvait-on aller plus loin dans l’art des éclairages
et de la mise en scène que ne l’a été M. Albert Carré dans la
reprise d’«Orphée» et la création de «Louise», de Charpentier? Non,
semblait-il, quand on se rappelle l’ingénieuse plantation du bois de
cyprès où dort le tombeau d’Eurydice, le Puvis de Chavannes peuplé de
nymphes botticellesques du «séjour des ombres heureuses» et surtout
la tragique et ténébreuse descente d’Orphée aux enfers, ce décor de
ténèbres et d’épouvante où les profondeurs de l’abîme s’éclairent de
gestes blêmes et de masques verdâtres de larves et de spectres.
Puis il y eut, pour encadrer la musique papillotante et chatoyante
de «Louise», les échafaudages et les hautes maisons du réveil de
Montmartre, tout le pittoresque de la Butte s’animant aux clartés de
l’aube, et puis enfin l’étourdissant panorama de Paris un soir de 14
Juillet, cet horizon de dômes et de toits tout crépitants d’étincelles,
de fusées et de feux de Bengale dans le bleu profond de la plus belle
nuit d’été, et la mise en scène déconcertante de grouillement, de
mouvement et de vie: lanternes vénitiennes, oripeaux et paillons, du
couronnement de la muse dans le jardin du poète.
Je ne reviens pas ici sur la valeur des œuvres. En dehors de la «Prise
de Troie», de Berlioz, l’Académie nationale de musique n’a pas,
depuis deux ans, monté un opéra équivalent à ceux de MM. Charpentier
et Erlanger. Eh bien, dans la dernière création de la salle Favart,
M. Albert Carré, si l’on peut dire, s’est encore surpassé. Je ne
parlerai pas de la musique, d’une science d’orchestration toute
moderne, sérieuse et prenante et d’un charme frais dans les scènes
pittoresques, donnant tout le parfum d’idylle et de bien-être de la
prose d’Erckmann-Chatrian. L’interprétation est également hors pair,
et Victor Maurel, dans le rôle de Mathis, joue, mime et chante le
personnage de l’aubergiste assassin par amour de son foyer, comme ne
l’ont jamais joué le créateur du rôle à l’Ambigu et l’acteur qui le
reprit quand le «Juif polonais» passa au Théâtre-Français.
L’émotion du public a été grande, et la scène de la folie, où Mathis
s’épeure et divague en valsant, frénétique, aux fiançailles de sa
fille, sur l’air bien connu de la valse du Lauterbach, demeurera une
des belles créations de sa carrière.
Des garçons qui faisaient grand tapage
De leurs biens au soleil,
Sont venus me parler mariage
En pompeux appareil.
Madame Gerville-Réache, l’Orphée d’hier, dans le rôle de Catherine,
et de Carbonne dans celui du docteur complètent une interprétation
d’élite. J’ai moins aimé, dans Suzel, mademoiselle Guiraudon, si
exquise dans la Mimi de la «Vie de bohème» et la Cendrillon de
Massenet. Elle a toujours sa voix de fleur qui chante, mais le costume
alsacien l’engonce et lui fait des gestes de poupée, à l’unisson,
d’ailleurs, du jeu de M. Clément, raide comme un morceau de bois dans
son rôle de gendarme. Mais ce qu’on ne saurait trop louer et assez
répéter, c’est le soin et la minutie, le culte du détail et de la
vérité apportés dans la reconstitution de l’atmosphère du drame, le
poêle en faïence et les boiseries de l’auberge, le froid prenant des
effets de neige de cette nuit de Noël, l’adorable, la pittoresque
et touchante descente à la messe, tout le village dans le décor
d’aubépines, de frondaisons légères et de ruelles escarpées, campé
là par Jusseaume sur un fond de vallée où revit toute l’Alsace. Je
reviendrai sur les effets de la cour d’assises, au troisième acte,
où des surgissements de fantômes et la mise en valeur d’une main de
magnétiseur sur le crâne du patient révèlent plus qu’un metteur en
scène de talent, mais affirment presque un artiste de génie. Ce sera
là, je crois, le clou de l’Exposition.