_Samedi 24 mars._--Nice, la dernière bataille de fleurs. Sous un ciel

dur, on dirait plâtreux, et devant une mer d’un bleu cru, les attelages

enrubannés défilent; des barrières contiennent et retiennent la foule.

Devant le Cercle de la Méditerranée, des toilettes voyantes et des

échafaudages de fleurs artificielles et de plumes signalent le public

des tribunes. La lumière brutale de trois heures accuse violemment la

cernure des yeux, la fanerie des teints cuits et le crépi violacé des

fards; ces dames étaient mieux jeudi, sous le masque. Aux balcons et

aux terrasses des grands hôtels en façade sur la Promenade, on parle

anglais, allemand, italien, espagnol du Sud et surtout rastaquouère;

un public de paquebot jargonne et foisonne de l’hôtel West et End à

la place Masséna, et jamais je n’ai eu aussi profonde la sensation de

détresse et d’exil.

Entre temps, landaus, victorias, drags et buggies défilent, décorés

de fleurs criardes, d’un jaune violent et d’un violet maussade sous

ce mistral et ce soleil. Que sont devenues les odorantes symphonies

en blanc, en mauve et en rose des œillets, anémones, narcisses et

giroflées du marché des Ponchettes, la féerie de nuances des matins

niçois, aux étals des marchandes de fleurs?

Dans un break tout de mimosas, des hommes ont arboré des complets

blancs et des canotiers à ruban orange qui font paraître leurs faces

éreintées plus avachies et d’un brun plus sale. Le mauvais goût des

ornementations fleuries horripile dans ce cadre faux et luxueux de

restaurants et de grands hôtels; le bleu de la mer, l’arête des

montagnes en prennent un aspect factice et voulu abominablement

théâtral. La Juniori, de fondation, ici, dans toutes les manifestations

de plaisirs niçois, passe et repasse, très comité-des-fêtes, dans

une voiture criblée d’œillets trop roses et d’anthémis trop jaunes.

Les cris des vendeurs de journaux assourdissent. C’est l’heure du

«shopping» devant les somptueux étals de la rue Masséna et de la place.

J’ai hâte de gagner la promenade solitaire du Château par les ruelles

colorées et grouillantes du vieux Nice.

_Dimanche 25 mars._--Vintimille. --Pendant qu’à Nice le concours des

automobiles fleuries attire le roi et la reine de Saxe, il nous a plu

d’aller rôder dans la sauvagerie de la vallée de la Roya et l’incurie,

tout italienne, d’une petite ville de frontière.

Amusant, le vieux Vintimille, haut perché, comme le vieux Monaco,

sur sa presqu’île en éperon dans la mer. Ce sont les mêmes rues,

étroites et montantes, pavées de larges dalles, comme celles d’Eze et

de Roquebrune, avec des arches et des voûtes enjambant d’une maison

à l’autre; rues froides et baignées d’ombre, que les offices du

dimanche font désertes, toute la population tassée dans les sanctuaires

lambrissés et peints en trompe-l’œil des églises du littoral. Et

ce sont de pauvres étalages chamarrés de foulards multicolores et

d’indiennes voyantes, chers aux race latines. Dans la solitude des

rues, c’est la rare silhouette d’un bersagliere empanaché de plumes

de coq. Et, dans cette ville froide et muette, on aurait la sensation

d’une cité vidée par une panique de tremblement de terre ou de peste,

sans la sonnerie cuivrée d’un fortin voisin, caserne moderne surgie des

ruines de l’ancien château des marquis de Vintimille. A chaque bout de

rue, c’est, encadré entre deux maisons, souvent peintes, le bleu du

large et le bleu de la mer; des citronniers y égrènent l’or de leurs

fruits, et derrière nous, les cimes grises et violacées des Alpes se

hérissent de pinèdes et de bois d’oliviers.

Auprès de la gare, dans le mouvement de la nouvelle ville, une

trouvaille de chapellerie dédiée au ministère du commerce: le portrait

d’Alfredo Dreyfus orne la coiffe de satin blanc des chapeaux. Le

capitaine est toujours le grand Français de l’Italie. Nous tenons

l’adresse de ce chapelier à la disposition du ministre qui a décoré M.

Paquin (Isidore).

_Lundi 26 mars._--Monte-Carlo.--Pansémitisme. A la villa Hersilia,

aux Deux-Moulins. M. Raoul Gunzbourg, l’ingénieux metteur en scène

des divertissements russes et monégasques de Pétersbourg et de

Monte-Carlo, l’ethnographe érudit que le feu tsar chargea de limiter

les frontières de l’Oural sur les populations asiatiques, nous

communique de curieuses observations sur les races. A l’entendre,

trois races seules couvrent le globe, multipliées à l’infini par des

abâtardissements, qui sont la race jaune, la race blanche et la race

noire. Cham, Sem et Japhet, et, dans la théorie exposée par Gunzbourg,

Sem, à lui seul, résume toute la race blanche. Les théories d’Humboldt,

les légendes du «Cosmos» disparaissent. Le plateau du Caucase, la

descente de la race pure vers l’Est et vers l’Ouest et le mythe du

Celte et de l’Hindou apparentés à travers les distances s’effondrent.

Nous autres Aryens, nous ne sommes plus que des sémites déchus, et la

race pure est celle d’Isaac et d’Ismaël.

Cette conception du pansémitisme est curieuse à écouter dans la bouche

de l’homme qui a inventé le panslavisme. A table, Henry Fouquier, qui

conférencie mercredi, Baron, des Variétés, et quelques métis aryens

protestent; je suis du nombre.

_Mardi 27 mars._--Monte-Carlo, au César-Palace. --Dans le hall blanc

décoré de plantes vertes et doucement éclairé par des électricités

tamisées de soie myrthe, dîner avec Frank Harris, le grand publiciste

anglais et l’historiographe de Shakespeare, Frank Harris, un des plus

gros remueurs d’affaires de Londres, et Henri Davray, le traducteur

attitré de Wells, dont le «Mercure» vient de publier la «Guerre des

mondes».

Après le déjeuner sémite d’hier, le dîner aryen. Frank Harris,

enthousiaste, lui, de la Sicile et de l’Hellade, amoureux de la

lumière et des mythes ensoleillés de l’archipel ionien, se réclame

énergiquement du polythéisme grec et y reconnaît le caractère même de

la race pure.

Celtes, Hindous, Basques même, amoureux des forces du monde et poètes

d’instinct comme tous les êtres sensibles à la beauté extérieure, ont

peuplé les éléments de dieux. Le polythéisme est l’hommage ému de

l’homme à la nature, et le premier joug que la race sémite ait imposé

à l’univers, c’est justement le christianisme, cette religion juive

née à Bethléem, développée à Jérusalem, étroite de morale et sanglante

et triste, ennemie de la beauté et des libres instincts de l’amour,

la religion de Jéhovah implacable et exclusive, réclamant du sang et

des supplices, comme Moloch et Baal. Et, pendant que la conversation

artiste et verveuse va du palais Pitti à la pinacothèque de Munich,

avec des haltes aux temples de l’île de Philé et aux «Peseurs d’or»

de Rembrandt, la pluie crépite aux vitres, la neige floconne sur

les montagnes de la Turbie, et un hiver attardé attriste le paysage

de promontoires et de golfes de la Riviera, comme le deuil même du

catholicisme a enténébré la joie d’exister des vieilles civilisations.

Et c’est la prière sur l’Acropole, la divine prière de Renan qui nous

hante... «Et cette splendeur, cette extase et cette beauté divine, un

petit Juif est venu qui a chassé tout cela.»

_Mardi 17 avril._--Toulon. L’«Adversaire», de Bernard Douay. La fièvre,

une atroce fièvre prise à Cannes, influence du mistral ou rechute

d’influenza, me cloue dans ma chambre d’hôtel. Et, de dehors, c’est le

plus beau soleil, le ciel limpide et le bleu de la rade, un soleil de

Pâques en triomphe depuis dimanche et et qui doit noyer de lumière les

côtes boisées de Sainte-Mandrille, de Tamaris et de Balaguet! Trois

jours d’excursions perdus! Des brassées d’œillets soufre et orange,

que j’ai envoyé chercher au cours Lafayette, me consolent de leurs

corolles de parfums et de clartés; l’air vif entre à flots par mes

fenêtres ouvertes, et les rumeurs aussi de vie et de gaieté de ce mardi

de Pâques. Et je prends mon mal en patience parce qu’un livre aussi me

console et me conforte comme un cri de France et comme un cri de guerre

longtemps attendu et enfin poussé.

L’«Adversaire»! Quel adversaire? Ecoutez plutôt un des personnages du

livre, M. de Jagellon, en parler. Je transcris:

«--Vous vous demandez sans doute, continua Jagellon, pourquoi, quand je

parle ainsi, je hante céans. J’y ai souvent réfléchi moi-même. C’est

peut-être qu’au fond je les aime... Leur haute philosophie pratique

les rend d’un commerce agréable. A force d’avoir roulé à travers les

peuples et les patries, ils ont usé tous leurs angles; ils sont lisses

et doux à manier comme des galets... Enfin, c’est une loi profonde

de nature que ce qui périt aille à ce qui se décompose. Peut-être y

a-t-il une joie farouche pour le passé qui meurt en moi à mesurer ce

que le monde perd de noblesse en changeant de maîtres. Car ils sont les

vôtres. Les mailles du filet d’or sont tissées plus solidement sur les

peuples que ne furent jamais celles du réseau de fer de la féodalité.

La féodalité financière durera sans doute plus longtemps que l’autre.

Et ce n’est pas MM. Jaurès, Clémenceau et consorts, qu’ILS emploient

à mater les dernières forces qui leur sont rivales, qui leur feront

obstacle.

»--Vous le dirai-je...

Le regard de Jagellon, tout à l’heure railleur, s’éclaira d’une lueur

mystique.

»Cette domination actuelle du peuple «témoin» me frappe comme une des

preuves terribles que Dieu, dans son omniscience, appesantit sur la

chrétienté qui le nie. Parce que vous oubliez la Vérité du Christ, dont

Israël, indestructible et dispersé, demeure comme la vivante pierre

de témoignage, le Seigneur l’élève au-dessus de vous et pose son pied

sur vos têtes, afin que l’énigme de sa mystérieuse existence vous

convainque enfin, et vous force à revenir à lui.»

C’est assez explicite, l’«Adversaire». Et, en regard de cette page

un peu sainte-russie, cette profonde, aiguë et spirituelle étude

d’âme parisienne, une âme d’élite et élégante bien connue des milieux

parisiens.

«Cette âme chatoyante et débile, elle la connaissait comme une petite

maison à elle, dont toutes les portes secrètes, les escaliers dérobés

lui étaient de longue date familiers. Elle la connaissait d’autant

mieux qu’elle pouvait se dire avec orgueil qu’elle l’avait sinon

construite, du moins aménagée selon ses plans et ses goûts. Et le

monde s’était accordé à admirer son œuvre. Elle avait pris cet homme

encore incertain de son propre génie, tâtonnant pour trouver sa voie

hors l’obscurité. Ame de seconde main pour ainsi dire, comme en

produisent les civilisations vieillissantes, dont la sève créatrice a

tari et qui ne sont plus peuplées que de formes et d’échos. Dans cette

presse de sensations ténues, reflets de reflets, éclairs de miroirs à

facettes, qui le fatiguaient sans résultat de leurs vibrations courtes,

s’effaçant l’une l’autre, pareilles aux rides d’un étang mort, cette

femme avait jeté le petit morceau de bois sec --cela seulement--

autour duquel avait pu s’opérer enfin la cristallisation brillante.

Qu’était-ce donc pour accomplir ce prodige? Précisément: rien; la

Négation, le Néant. Autour du Vide universel, gentiment réduit aux

proportions d’une salonnière, il avait tissé de fils d’araignée la

formule ironique et voluptuaire de l’existence qui fut l’Evangile des

adultères de cinq à sept. Elle lui avait insufflé ce mépris parfait de

l’âme humaine, dont l’élégance ravit ses contemporains. La rencontre

de ces deux êtres, ç’avait été comme la mainmise d’Israël sur l’âme de

Paris, anémiée par la défaite: Sem vengeant son long abaissement en

empoisonnant la race des «goym» de cette science exclusive des basses

parties de l’homme où l’ont parqué lui-même deux mille ans d’opprobre.»

L’«Adversaire», signé du nom Bernard Douay, un pseudonyme qui cache mal

une des femmes les plus brillantes de la colonie danoise, est dédié à

M. Maurice Barrès.

_Dimanche 22 avril._--Onze heures du matin avenue des Acacias. Dans la

fraîcheur verte du Bois, rajeuni par Avril: des feuillages légers comme

des fumées; du côté de Suresnes, des horizons clairs et doux, on dirait

peints au pastel, et, sous l’émoi des feuilles nouvelles, dans le bleu

du matin, que chauffe déjà la montée du soleil, la promenade au trot

des buggies, des tonneaux et des charrettes, avec les chevaux steppant,

lustrés et peignés comme des filles, dans des harnais de cuir fauve et

de nickel; un luxe gai et matinal, où tout est clair et vif, lavé et

frais à l’œil, le vernis des souliers des promeneurs comme le visage

émoustillé des promeneuses. Et, dans l’émerveillement de cette belle

matinée de printemps, toilettes claires, chapeaux fleuris, jaquettes

impeccables, attelages astiqués et luisants, acteurs et décors seraient

dignes du pinceau de Caran d’Ache --Caran d’Ache, qui fait les cent

pas, escorté de Cappiello et de Jane Thylda, cambré et sensationnel

dans un nouveau complet dont le carreau congestionne et ameute-- oui,

en vérité, tout serait digne de ce pinceau élégant et précis sans

la trépidante irruption des autos, et des triplettes à pétrole, et

leur hideur brutale, encore aggravée par les grosses lunettes des

chauffeurs, l’allure de masques à bésicles des nobles seigneurs qui les

montent.

Engoncés de peaux de bêtes, écrasés dessous des casquettes

monumentales, c’est l’effarante laideur du vingtième siècle qui

passe... et l’odeur de ce pétrole dans cette allée tout odorante de

senteurs de jeunes pousses et du sillage embaumé des femmes.

Helleu les guette, embusqué là sous un arbre, Helleu, le notateur

des attitudes et des cambrures de la femme, attentif et charmé... Il

défile tant de jolies tailles, les matins d’avril, dans les allées

du Bois, et c’est, en lumière sur le clair-obscur des taillis; le

«shopping» escorté de flirts de jeunes et frêles femmes du monde ou du

théâtre, fleurs d’avant-scène et de premières descendues triomphalement

affronter ce matin, la clarté du grand jour et le décor vert du Bois.

Un groupe. «--Vous voilà revenu? --A mon grand regret! --Cette

Exposition pourtant? --Je n’y mettrai pas les pieds. Je veux la voir

finie. --En juin, alors? --Mais les palais des Puissances! C’est ce

qu’il y a de plus beau et ça se voit de la Seine? --Oui, ce sera bien

quand ce sera cuit. --N’appelez pas l’incendie! --Je veux dire estompé,

patiné par le temps. Ça serait très bien dans cinq ans. --Vous êtes

dur. --Mais juste. J’y passe tous les jours sur le bateau, et je vous

jure que c’est bien mieux le soir, quand ça s’enveloppe des brumes.

Il y a alors des effets de ville hindoue très amusants. --Vous êtes

l’homme des soirs! --Oui, l’après-midi est hostile: il y a un jour cru

de midi à trois heures... --... qui conseille la sieste... L’êtes-vous

devenu, l’homme du Midi! --Et comme j’ai raison! Regardez-moi ce ciel.

Il fait beau temps, et nous sommes au Bois; regardez-le bien; il est

couleur de suie. --Que voulez-vous! l’azur étroit des villes...»

Autre groupe. «--Cette Académie Goncourt? --Ça n’a pas fait grand

bruit. --Pourtant Céard... --Droit à l’ancienneté. --Alors Paul

Alexis aussi. --L’Alexis de Zola, ce vieux pâtre oublié sous le hêtre

de Médan. Alors aussi Toudouze... --... qui, pendant vingt ans,

consciencieux et fervent, prit, tous les dimanches, son aller-et-retour

Saint-Lazare-Auteuil. --Pour figurer au Grenier. --Honneur au courage

malheureux. --Moi, après le succès de la «Double Maîtresse», je

m’attendais à Henri de Régnier. --Prrtt! Lui, la vraie Académie

l’attend. Mais votre candidat, à vous, qui eût-il été? --Georges

Lecomte. --Georges Lecomte? --Oui, avez-vous lu «Espagne»? --Non. --Eh

bien, lisez «Espagne» et la «Maison en fleurs».

Autre groupe. «--Vous avez été dur pour Rostand! --Non. J’ai vu

l’«Aiglon» à Marseille. --Et... --C’était mieux à Paris, quoique Jeanne

Grumbach... --Voyons, elle ne fait pas oublier Sarah? --Non, mais elle

n’en impose pas le souvenir. --Et le rôle de Flambeau? --Par Jean

d’Aragon? Le Flambeau est sans pitié. --Comme _le Gendarme_ de Tristan

Bernard. C’est un rôle qui tue son homme! --Et Guitry le joue vrai, et

voilà pourquoi il y est absolument inférieur. Ce Rostand, c’est lui le

roi de l’attitude et le prince du geste. --Encore? Ça recommence? Vous

êtes impitoyable! --Bah! «les morts que je fais se portent assez bien».

C’est l’«Aiglon» qui l’a mis dans cet état, si vous voulez la vérité.

Les trois actes qu’on l’a mis en demeure d’achever, son inspiration

partie, coupée par le revirement d’opinion que vous savez. Le moyen

d’écrire un duc de Reichstadt épique quand on est devenu dreyfusard?

--Chut! une amie de la maison qui passe.»

Sous un immense chapeau enguirlandé de violettes s’avance la jolie

madame Lucien Muhlfeld. «Oui, une amie intime des Rostand.»

_Mardi 24 avril._--Neuf heures du soir, à l’Opéra-Comique, le «Juif

polonais». Pouvait-on aller plus loin dans l’art des éclairages

et de la mise en scène que ne l’a été M. Albert Carré dans la

reprise d’«Orphée» et la création de «Louise», de Charpentier? Non,

semblait-il, quand on se rappelle l’ingénieuse plantation du bois de

cyprès où dort le tombeau d’Eurydice, le Puvis de Chavannes peuplé de

nymphes botticellesques du «séjour des ombres heureuses» et surtout

la tragique et ténébreuse descente d’Orphée aux enfers, ce décor de

ténèbres et d’épouvante où les profondeurs de l’abîme s’éclairent de

gestes blêmes et de masques verdâtres de larves et de spectres.

Puis il y eut, pour encadrer la musique papillotante et chatoyante

de «Louise», les échafaudages et les hautes maisons du réveil de

Montmartre, tout le pittoresque de la Butte s’animant aux clartés de

l’aube, et puis enfin l’étourdissant panorama de Paris un soir de 14

Juillet, cet horizon de dômes et de toits tout crépitants d’étincelles,

de fusées et de feux de Bengale dans le bleu profond de la plus belle

nuit d’été, et la mise en scène déconcertante de grouillement, de

mouvement et de vie: lanternes vénitiennes, oripeaux et paillons, du

couronnement de la muse dans le jardin du poète.

Je ne reviens pas ici sur la valeur des œuvres. En dehors de la «Prise

de Troie», de Berlioz, l’Académie nationale de musique n’a pas,

depuis deux ans, monté un opéra équivalent à ceux de MM. Charpentier

et Erlanger. Eh bien, dans la dernière création de la salle Favart,

M. Albert Carré, si l’on peut dire, s’est encore surpassé. Je ne

parlerai pas de la musique, d’une science d’orchestration toute

moderne, sérieuse et prenante et d’un charme frais dans les scènes

pittoresques, donnant tout le parfum d’idylle et de bien-être de la

prose d’Erckmann-Chatrian. L’interprétation est également hors pair,

et Victor Maurel, dans le rôle de Mathis, joue, mime et chante le

personnage de l’aubergiste assassin par amour de son foyer, comme ne

l’ont jamais joué le créateur du rôle à l’Ambigu et l’acteur qui le

reprit quand le «Juif polonais» passa au Théâtre-Français.

L’émotion du public a été grande, et la scène de la folie, où Mathis

s’épeure et divague en valsant, frénétique, aux fiançailles de sa

fille, sur l’air bien connu de la valse du Lauterbach, demeurera une

des belles créations de sa carrière.

Des garçons qui faisaient grand tapage

De leurs biens au soleil,

Sont venus me parler mariage

En pompeux appareil.

Madame Gerville-Réache, l’Orphée d’hier, dans le rôle de Catherine,

et de Carbonne dans celui du docteur complètent une interprétation

d’élite. J’ai moins aimé, dans Suzel, mademoiselle Guiraudon, si

exquise dans la Mimi de la «Vie de bohème» et la Cendrillon de

Massenet. Elle a toujours sa voix de fleur qui chante, mais le costume

alsacien l’engonce et lui fait des gestes de poupée, à l’unisson,

d’ailleurs, du jeu de M. Clément, raide comme un morceau de bois dans

son rôle de gendarme. Mais ce qu’on ne saurait trop louer et assez

répéter, c’est le soin et la minutie, le culte du détail et de la

vérité apportés dans la reconstitution de l’atmosphère du drame, le

poêle en faïence et les boiseries de l’auberge, le froid prenant des

effets de neige de cette nuit de Noël, l’adorable, la pittoresque

et touchante descente à la messe, tout le village dans le décor

d’aubépines, de frondaisons légères et de ruelles escarpées, campé

là par Jusseaume sur un fond de vallée où revit toute l’Alsace. Je

reviendrai sur les effets de la cour d’assises, au troisième acte,

où des surgissements de fantômes et la mise en valeur d’une main de

magnétiseur sur le crâne du patient révèlent plus qu’un metteur en

scène de talent, mais affirment presque un artiste de génie. Ce sera

là, je crois, le clou de l’Exposition.

Poussières de Paris · 第 18 / 27 段