_Dimanche 11 mars._--Venise à Paris. Rien des échafaudages qui dressent

le théorème de leurs silhouettes géométriques le long de la Seine, rien

des coupoles et des façades de palais qui transforment le panorama du

fleuve en je ne sais quelle monstrueuse ville du vingtième siècle, à

moitié Amsterdam, à moitié ville des doges, mais surtout très Byzance;

mais vingt études de la «Regina della mare e della sorella della luna»,

vingt tableautins sur Venise, reine de la mer et sœur de la lune, vingt

toiles éveilleuses de rêve et consolatrices sous les ciels froids et

gris d’un printemps grincheux.

L’exposition de mademoiselle Marie Sommer à la galerie Georges Petit,

et voici les «Derniers rayons de soleil sur le canal Grande», le

«Quartier Ogni Santi», «Fondamenta Nuova» et la mélancolie de la lagune

morte, «San Trovaso», l’ «Eglise della Salute», qui fut un mois mon

horizon des fenêtres du palazzo Veniere, que j’habitais; le «Pont des

Soupirs», naturellement; la «Giudecca» et l’infinie tristesse de ses

canaux bordés de prairies; la solitude de «San Francesco del Deserto»,

et tant d’autres souvenirs! toutes mes heures vénitiennes, toutes mes

songeries déjà lointaines évoquées par une palette soleilleuse: le ton

de brique écorchée des vieux palais, la dorure ternie des statues,

les noirs profonds des embrasures de porte, le gris bleuâtre des très

anciens balcons, toute la vie des pierres du vieux Venise reflétée et

doublée dans l’eau lourde, l’étain figé des canaux animé et enflammé

par la lèpre des façades et la zébrure des ciels; tout Venise, enfin,

et sa décomposition splendide, toute sa somptuosité de pourritures

sublimes, que seul Barrès a su rendre et chanter, exprimées cette fois

par une amoureuse et une compréhensive de sa déchéance grandiose.

Chez le même Georges Petit, l’exposition de la Société nouvelle,

l’exposition Gabriel Mourey... Alexander, Aman Jean, Brangwyn,

Latouche, et Le Sidaner, etc., etc... rien que des noms de peintres

chers, rien que des talents aimés, sympathiques, si personnels et si

vrais... Mais ce serait beaucoup de peinture pour aujourd’hui... J’ai

trop de Venise dans la tête: je reviendrai.

Je vais prendre le bateau-mouche à la Concorde et je descends la

Seine entre une double rangée de donjons, de terrasses, de dômes et

de palais... Oh! cette traversée de l’Exposition au crépuscule! quel

spectacle vaudra cette immense allée d’eau bordée d’alhambras, de

généralifes, de pagodes, de cathédrales et de kremlins?... C’est le

tohu-bohu architectural d’un rêve de fumeur d’opium; toutes les époques

ont entassé là, sur les bords du fleuve, des spécimens de monuments

hétéroclites, fastueux et bizarres. Quel dommage qu’il n’y ait pas

un beau coucher de soleil ce soir!... Oh! toutes ces villes hindoues,

birmanes, et italiennes, et espagnoles, se détachant sur un ciel d’or!

L’Exposition de 1900 nous promet pour la fin de cet été de bien beaux

Turner!

_Lundi 12 mars._--Les superstitions de madame Sarah Bernhardt. Par

déférence pour la Comédie-Française, la «Maison du feu», qui débutait

hier soir à l’Académie nationale de musique, madame Sarah Bernhardt,

qui est très bonne et a oublié l’accueil fait à la Duse par nos

aimables sociétaires, le banquet d’Armenonville et les stances de M. de

Féraudy, madame Sarah Bernhardt a reculé sa répétition générale, ce qui

mettait la première de «l’Aiglon» à mardi soir, un 13.

Or, comme madame Sarah Bernhardt est superstitieuse, elle a

délibérément reculé de deux jours, et l’œuvre de M. Rostand affrontera

le feu du public jeudi soir.

Madame Sarah Bernhardt (cette âme exquise d’artiste!...) est coutumière

de ces faiblesses. D’ailleurs, madame Sarah Bernhardt ne serait pas de

théâtre si elle ne professait pas le culte du fétichisme, dont sont

atteints pas mal de directeurs. Après l’opération qu’elle subit, il y

a deux ans, rue d’Armaillé, dans la maison de santé du docteur Pozzi,

elle prit l’horreur subite de ses opales, les merveilleuses opales qui

larmaient et ruisselaient le long de ses dix doigts: elles l’avaient

trahie, disait-elle; elle ne voulait plus les voir, les pierres

traîtresses! Toutes ses bagues furent envoyées chez le joaillier, et

Lalique, à la place des gemmes condamnées, des opales maudites, y

enchâssa tout un jeu de turquoises, la turquoise, la pierre qui porte

bonheur. Madame Sarah Bernhardt eut désormais des mains céruléennes.

Les mains pâles baignées de lueurs blêmes et changeantes seyaient

mieux à sa beauté impérieuse et délicate; l’opale la faisait davantage

«Princesse lointaine». Quelle gemme napoléonienne arborera l’impérial

travesti de demain?

Je ne le verrai pas, car je pars. J’avais retardé d’un jour mon voyage

pour applaudir la tragédienne dans l’uniforme blanc déjà porté par

M. de Max; les superstitions de la femme, en retardant indéfiniment

la première, m’ont privé de ce plaisir. Je ne verrai donc pas Sarah

coiffée de ses seuls cheveux coupés court, Sarah, qui a sacrifié à

la vérité et à la plastique du rôle une toison d’or universellement

célèbre (un coffret de bois de rose a reçu la précieuse relique,

d’indiscrets reporters ont pris soin de nous en informer). Madame

Sarah Bernhardt coiffée à l’enfant, cela était pourtant tentant, et

cela me tentait; mais il est vrai que j’éviterai aussi le public de la

première et les propos de couloirs d’une salle d’invités... Il y a des

compensations!

Même jour, au «Journal», six heures du soir. Un joli mot de Whistler.

C’est Jean de Mitty, le Mitty de «Napoléon» et de «Stendhal», qui sera

demain le Mitty de «Brummell», qui me le rapporte.

Un richissime Américain visite l’atelier de la rue du Bac, et, en

amateur sagace, émoustillé, affriandé par la cuisine savoureuse des

études du peintre (tant de symphonies en or et rose, en bleu et gris,

en fauve et vert!), mais en même temps en Yankee sûr du pouvoir de

sa fortune: «Combien?» demande-t-il négligemment au peintre en lui

montrant les murs de l’atelier. Alors, Whistler, imperturbable:

«Combien? Quatre millions.» Et, comme l’amateur se récrie, «Mes prix

posthumes», conclut modestement le portraitiste de Théodore Duret.

_Mercredi 14 mars._--A la salle Georges Petit, à l’Exposition de la

Société nouvelle. Gabriel Mourey, rencontré hier dans les couloirs

de la maison Ollendorff, m’a tellement pris à partie pour que je ne

quitte pas Paris sans être allé voir ses peintres que j’en ai manqué

le rapide de 8 h. 25... Bref, m’y voici. J’arpente à mon tour les

dédales du temple. Tous à la cimaise. Les voilà bien, les avantages des

expositions particulières!

Et c’est, à l’entrée, le panneau (Venise et paysages), de M. Eugène

Vail. Les Lucien Simon ne lui font pas trop de tort, et Simon, ce sont

pourtant les magistrales études du «Cabaret breton» et du «Jour de

pardon». Oh! le dessin serré et la substance éclatante des rouges et

des blancs de ce bon peintre. Les Cottet, autre bretonnant, me prennent

moins; les Griveau, moins personnels encore, attristent l’œil de leur

sécheresse. Mais voici les féeries d’or fluide de Gaston Latouche.

Les Henri Martin ne m’enthousiasment point: c’est d’une maîtrise

déjà routinière. Et la véritable attraction de la Société nouvelle

réside, il me semble, avec les intérieurs de Walter Gay, déjà nommé,

dans les mélancolieuses études de province de M. Henri Duhem (oh! son

«Soir de givre» et son «Humble Jardin») et dans le Bruges mystérieux

et crépusculaire des six envois de Le Sidaner: une interprétation,

on dirait, des «Vies encloses», de Georges Rodenbach. C’est le même

charme pénétrant de tristesse, de résignation et de songerie quiète,

quelque chose à la fois d’apaisé, de provincial, de lointain et de très

doux qui dort et trouble cependant, nostalgique comme une oraison

psalmodiée de béguine, dans l’eau morte de ses «Berges» et de l’étude

intitulée le «Miroir»... Et l’impression de logis-fantôme, de maison

Usher, que donnent les grandes fenêtres bleuâtres de son «Orangerie»,

et le mystère d’au delà de ses pignons enveloppés de brouillards.

Les «façades ensoleillées», d’Emile Claus, et ses maisons tout en rose

sous le jeu d’ombres des pommiers de leurs vergers d’hiver m’étonnent

encore sans tout à fait me charmer. D’Alexander, un portrait d’homme

hors pair; j’aime moins ses études de femmes; d’Albert Baertsoen, une

«Neige» tout à fait étourdissante, une neige qui, par ses ombres vertes

et ses merveilleux gris impose le souvenir de Whistler. De Brangwyn

enfin, une éclatante et prestigieuse tapisserie persane, qu’il intitule

«Potiers au bord de l’eau».

Même jour, cinq heures et demie, sur le boulevard, une rencontre. --Et

vous partez toujours ce soir! --Toujours ce soir. --Heureux veinard!

Et vous brûlez l’«Aiglon»? --Je le trouverai au retour. L’oiseau a bec

et ongles; avec une presse aussi soignée, la centième est assurée.

--Oui, j’ai lu les interviews. Mais vous manquerez une belle chose; la

première sera curieuse. --J’emporte le «Roi de Rome», de Pouvillon.

--Comme provision de route? --Non, comme consolation. Je le lirai à

Marseille en songeant à M. de Max, demain soir.

_Jeudi 15 mars._--Madame Sarah Bernhardt dans l’«Aiglon».

J’allais partir. Doña Balbine

Se lève et prend à sa bobine

Un fil doré.

A mon bouton elle le noue,

Et puis me dit, frôlant ma joue:

«Vous resterez.»

Théophile GAUTIER.

Je suis resté.

L’«Aiglon» a été le triomphe de madame Sarah Bernhardt. Elle a été

l’Hamlet blanc, le mélancolique et nerveux et charmeur Habsbourg dans

lequel, par instants, se révolte et bouillonne le fougueux sang corse,

le fils de l’Homme brisé et convulsé sous la serre de Metternich, qui

le dompte en le traînant devant la glace, la glace fatale où surgit,

évoquée par lui, la lamentable file des ancêtres, et Jeanne la Folle,

et Rodolphe de Souabe, et Philippe II, et Charles-Quint, et c’est à la

lueur des autodafés et des torches des cryptes que le blond, le trop

blond fils de Marie-Louise, voit s’ébrouer et s’envoler, hélas! les

Aigles et leurs sœurs les Victoires que Bonaparte avait mis en lui!

Paris n’acceptera jamais le bleu de ses yeux bleus.

Comme personne avant elle et personne après elle, madame Sarah

Bernhardt a personnifié le petit prince français, blanc dans son

costume de colonel autrichien, comme une hostie expiatoire, le petit

Bonaparte au front de nostalgie et d’énergie parfois, mais bien

allemand et déjà exsangue de sang latin quand il se cabre et tournoie,

secoué d’épouvante au milieu des rumeurs plaintives et des voix

d’outre-tombe de la plaine de Wagram.

Un Habsbourg pouvait seul fixer tant de fantômes.

Un neurasthénique comme M. Edmond Rostand pouvait seul évoquer,

avec cette acuité de visionnaire, les transes et les cauchemars du

neurasthénique épique qu’a été le duc de Reichstadt.

Le drame, tout en tirades, a été surtout goûté des comédiens.

Le «Roi de Rome» par le Roi de la Gomme.

Je suis resté pour la grande tragédienne. Maintenant, je pars!

_Lundi 19 mars._--Marseille. Une lettre de Paris «Je vous retiens! Vous

me demandez de vous adresser en Riviera une impression de première sur

l’«Aiglon», parce que vous quittez Paris mardi, et l’on vous a vu à la

répétition générale!

»Que vous apprendrai-je que vous ne sachiez? que vous dirai-je que

n’ayez vu? L’enthousiasme d’une salle d’amis admirablement composée

et triée et surchauffée depuis des jours et des mois; les partisans

douteux mis sous la surveillance immédiate des fanatiques, dans un

habile méli-mélo de loges et de fauteuils; toute une police embrigadée

allant, à chaque entr’acte, rendre compte à l’Empereur... non, au duc

de Reichstadt, dans sa loge, de la tiédeur des uns et du zèle des

autres; toute la phalange sacrée aux écoutes des propos de couloirs.

Bref, le triomphe organisé d’avance, les ovations à chaque entrée de

Sarah, d’ailleurs émouvante, épique, tragique, admirable, et l’orage

des bravos et des hourras déchaîné à chaque chute du rideau dans

une folie, un hourvari, un tumulte et un délire comme en connurent

seules les arènes de Rome au temps des Césars, et le cirque à Byzance.

Mendès, le buste hors de sa loge, debout, applaudissant à tout rompre;

mademoiselle Feydeau, pâle, les yeux étincelants; l’air d’une jolie

Euménide; Coquelin cadet encombrant de ses «ah!», de ses «oh!» et de sa

mimique affolée l’encombrement des couloirs; Busnach baigné de douces

larmes: «On n’a rien fait de pareil depuis Hugo! --Pas même Meurice,

allons, dites-le!» Et tous les pitres, tous les cabots, tout ce qui,

dans Paris, touche à la scène et au théâtre, se congratulant, se

cajolant, égosillés de joie et criant au chef-d’œuvre; Cabotinville

manifestant comme un seul homme en l’honneur de son auteur favori,

préféré, le seul qui sache écrire pour les comédiens!

»D’ailleurs, vous avez lu la critique! Tous ont marché. Victorien

Sardou, seul, a connu cet ensemble et cet accord parfait dans

l’admiration et l’éloge, et encore, vous le savez comme moi, Sardou

n’a-t-il jamais amené à résipiscence ni Mendès, ni Bauër. Et pourtant

vous le savez comme moi, Sardou et Rostand, c’est le même théâtre, tout

d’habiletés et de trucs, trop théâtre même: épisodes et petits faits

cousus et rapportés, un travail de marqueterie historique, émaillé de

trouvailles de bibelotier, travail, à mon avis, bien supérieur chez

Sardou que chez Rostand, qui englue le tout d’une très médiocre poésie

et, malgré tout, n’a encore commis ni la «Haine», ni une «Théodora».

»Mais allez donc faire entendre cela à un public tympanisé par les

cymbales de toute la presse et affriandé, mis en goût et tenu en éveil

par les sensationnelles interviews que vous savez, les costumes de

velours noir du sympathique et jeune maître, et sa main fine et pâle de

seigneur florentin pour accueillir les reporters! Quelle réclame! «Quel

génie! quel dentiste!» comme gouaillait Oudry dans les «Saltimbanques».

»Et dire que cela, vous, vous ne l’avez pas dit. Vous n’avez rien dit

du «_Roi de Rome_» d’Emile Pouvillon. Vous avez, comme les autres,

«dithyrambé» sur l’épique Hamlet blanc et fait bénéficier l’auteur

du triomphe incontesté de l’interprète. Vous avez flanché, mon cher,

et pourtant, vous, vous n’avez pas de pièce reçue chez madame Sarah

Bernhardt, et vous n’avez aucun espoir d’y être joué un jour. Donc,

vous étiez en toute indépendance.

»Vous avez trahi là tous les poètes, les Henri de Régnier, les Stuart

Merril, comme vous avez trahi les Vielé-Griffin, les Verhaeren et

les Henri Bataille, auxquels une critique qui sait ce qu’elle veut

oppose soi-disant de bonne foi les hexamètres de «Cyrano» et de la

«Samaritaine».

»Du théâtre, certes, M. Rostand fait du théâtre, mais pas celui

que nous aimons. Il y a dans son drame joli et pimpant dans ses

détails comme un Debucourt (après la fête costumée du quatre,

quelqu’un a prononcé le nom de Watteau, en souvenir, sans doute, des

«Romanesques»); il y a dans son drame un acte d’exposition délicieux,

chatoyant, exquis: celui de Baden-Baden; mais, déjà au second, la trame

de la pièce montre les ficelles!

»Oui, je sais, le sentimental qui est en vous a aimé la scène de «_Je

déchire, je déchire_», et celle entre Marmont et le duc de Reichstadt;

je vous accorde même la leçon de tactique et le truc des soldats de

plomb, qui fournissent une belle tirade, déjà lue ailleurs, dans les

«_Châtiments_», je pense... La belle tirade abonde dans l’«_Aiglon_»;

c’est même écrit surtout en monologues. Mais le rôle de Flambeau, dit

Flambard, le vieux grognard qui les repeindra, les soldats de plomb.

Vous acceptez ce fantoche de la Grande Armée, vous et sa verte semonce

au maréchal Marmont? Mais, mon cher ami, les soldats de l’Empire

avaient le respect de leurs officiers, si nous avons le mépris des

nôtres! Vous me direz que c’est du théâtre. Soit, mais de l’affreux

et routinier théâtre, aux effets faciles et prévus!... Flambard, dit

Flambeau, ou Flambeau, dit Flambard... Et l’apostrophe de Metternich

au petit chapeau et la terreur du même Metternich, halluciné devant

Flambard montant la garde en uniforme de grenadier... en plein

Schœnbrunn, dans l’appartement du prince, et c’est les souvenirs de

Raffet. Mais cela est de l’Ambigu et se supporterait à l’Ambigu, si

c’était signé Decourcelle! L’homme qui a écrit la «Princesse lointaine»

doit, dans son for intérieur, mépriser la grossièreté de tels effets:

c’est de l’imagerie d’Epinal destinée au public des troisièmes

galeries, des coups de théâtre dédiés aux titis du poulailler. Mais il

faut bien remplir la salle, et M. Rostand a songé à sa trois centième.

»Vous avez aimé et loué la scène du miroir, où Metternich évoque aux

yeux du jeune prince terrorisé les fantômes de toute sa race! Moi, pas.

Elle est tout entière dans Shakespeare (voyez Macbeth dans l’antre des

sorcières), et dans «_Hernani_», à la scène des portraits. Je vous fais

grâce du reste. A partir du quatre, malgré le luxe et le papotage du

bal masqué, le public bâille ostensiblement. L’«_Aiglon_» n’en fera

pas moins le tour de l’Europe, parce que toutes les ficelles ont été

merveilleusement graissées, la réclame savamment cuisinée, et que notre

Sarah y est de premier ordre!

»D’ailleurs, la pièce a eu les parrains qu’elle mérite, l’enthousiasme

de MM. Coquelin cadet et William Busnach. Mieux, l’«_Echo de Paris_»

publie ce matin une lettre versifiée du vicomte de Borrelli à l’auteur

de l’«_Aiglon_». Le cher vicomte acclame et proclame M. Edmond Rostand

triomphateur et libérateur: cela, c’est le sacre!

»L’«_Aiglon_», écrit M. de Borrelli: l’«_Aiglon_» nous a délivrés

d’Ibsen, d’Hauptmann, Strindberg, Bjornstjerne Bjornson, Dostoïevsky

et autres gêneurs; nous sommes du coup retournés au théâtre du père

Alexandre Dumas, c’est-à-dire cinquante ans en arrière.

»Je trouve tout naturel que les «Deux Orphelines», le «Vicomte de

Bragelonne» et même «Education de Prince» fassent des salles combles

et des tas d’argent comme les «Deux Gosses»; mais c’est du théâtre

et non pas de l’Art, et il ne faut pas alors nous citer Victor Hugo,

Shakespeare et Schiller. Dans ce théâtre, Sardou, à mon avis, demeure

l’homme supérieur, avec un bien autre souci d’exactitude et de vérité

dans l’épisode et le détail. Sardou et Rostand resteront les auteurs de

madame Sarah Bernhardt. Et malgré «_Izeïl_», et malgré même «_Médée_»,

et «Lorenzaccio», parce que Musset, et «_Hamlet_», parce que le grand

Will, notre grande et géniale Sarah aura surtout été la muse de ce

genre de théâtre, parce qu’elle est le théâtre elle-même,

Reine de l’attitude et princesse du geste;

mais par cela même, c’est le métier qui le veut.

Princesse du battage et reine du Chiqué;

... Souvenez-vous de Donnay... En somme, le théâtre de l’Insincérité.»

Toute violente qu’elle soit, cette lettre a de l’accent dans sa

violence et n’est pas sans justesse, toute restriction faite sur les

personnalités.

Le piquant est de l’avoir reçue et transcrite pour le «Journal» à

Marseille même, le pays de la bouillabaisse et de M. Edmond Rostand.

_Mardi 20 mars._--Cannes. Une lettre de Paris. --«Mon cher ami, je

n’ai pu profiter du coupon Donnay, n’étant pas rentré ce jour-là chez

moi. Mais, si vous tenez à des renseignements sur Mégard, Diéterle,

etc., j’irai les chercher avec un double plaisir. Il paraît que c’est

joué à ravir, mais que la pièce n’est pas de grand crû, mais de la

légère tisane frappée; ces dialogues de la «Vie parisienne» mis à la

scène sont loin du «Mumm» de «Douloureuse» et d’«Amants». Granier y est

parfaite; là-dessus, l’avis est unanime.

»Pour Henri Rivière, son exposition est sans intérêt; c’est l’éternelle

répétition d’un éternel procédé et une facture compliquée de détails

sans importance et qui disséminent l’effet. Si vous voulez quand

même des lignes, je vous les enverrai sans retard en me contentant

d’analyser les décors. Mais il y a, en ce moment, des expositions

meilleures. A ce propos, je m’étonne que, dans votre dernier Pall-Mall,

dans votre prose consacrée aux Venise de Marie Sommer, vous ayez omis

de parler des huit toiles envoyées là par Forlina... Forlina quel est

ce peintre? Un Vénitien sans doute. Comment le remarquable envoi de

ce coloriste vous a-t-il échappé? C’est d’une bien autre facture que

les luminosités or et rose de mademoiselle Sommer, d’un métier solide

et puissant. L’eau y est traitée à la manière de Thaulow, tout en

vibrations de lumière et d’ombres papillotantes, chatoyantes. Cela

miroite, et cela rêve, et cela vit. Et la truculente cuisine des

couleurs dans le rendu des pierres et des briques des monuments! Il

n’est pas possible que vous ayez vu son «Clair de lune», par exemple,

ou ses «Derniers Rayons»: vous les eussiez signalés; cela, j’en suis

certain.

»Dans votre paragraphe consacré à la Société nouvelle, est-ce aussi

à dessein que vous avez oublié Prinet, Dauchez et Aman-Jean? Ce sont

pourtant là de bons peintres. Je sais que les intérieurs de Prinet

pâlissent un peu auprès de ceux de Walter Gay: ils n’ont ni leur

enveloppement ni leur élégance, c’est plus sec et plus neutre. Mais

il y a là un parti pris de peindre sobre et neutre bien intéressant.

Les ciels de Dauchez demeurent un peu durs; mais quelle mélancolie

dans ces mornes étendues de plaines et de marécages! J’aime moins la

nouvelle manière d’Aman-Jean. Il a rompu la trame de clair-obscur au

fond de laquelle il enfermait ses personnages; ils se sont évadés de

la mystérieuse tapisserie dont il les faisait captifs; mais maintenant

ils se contorsionnent et se cambrent avec des gestes d’acrobate dans

des éclairages rougeâtres et violents. La manière de Besnard l’obsède

évidemment; j’aimais mieux la sienne.

A l’Ambigu, la «Duchesse de Berry», autre drame historique...

L’«Aiglon» suffit. Et enfin les transes et les angoisses des hauts

seigneurs de la Comédie, la Comédie, un moment sans asile, dans la

rue, comme de vulgaires ambulants, et enfin hospitalisés à l’Odéon,

qui déménage. Ginisty passe l’eau et s’installe au Gymnase... au

Gymnase, oui, au «théâtre de Madame», où Tarride et Jeanne Hading sont

engagés pour l’«Enchantement» de M. Bataille (Henry). Enfin, hier, aux

Folies-Bergère, spectacle plutôt coupé d’incidents: pall-mall débuts

de Jane Derval, de Rita del Erido, de Séverin et de Guerrero dans la

«Flamenca»: la Corse et l’Espagne, Madrid et Ménilmontant. Un Chinois

a renversé sur l’orchestre un baquet d’eau qu’il devait escamoter. La

«Flamenca» a plu: c’est de la tauromachie «ad usum Lutetiæ». Et Séverin

s’est enfin esquivé du sempiternel suaire-souquenille du Pierrot

des Funambules; il remplit également bien sa culotte et son rôle de

toréador aimé et tragique. La Guerrero, fort jolie, a mimé de façon

plaisante, inattendue. Otero, elle, débute samedi au Gymnase. C’est la

pantomime endémique. «Catullus nobis hæc otia fecit...» Mais la grande

comédie de la semaine va être l’interpellation qui nous est promise à

la Chambre pour jeudi: le gouvernement va être pris à partie et sommé

de s’expliquer sur la décoration Paquin... Le ministère du commerce

fleurissant du ruban des braves la boutonnière d’un couturier...

Au ministère des beaux-arts, on eût compris; mais du commerce!...

Renseignements pris, ce ne sont pas les mérites esthétiques du monsieur

qu’on a récompensés, mais son dévouement à la bonne cause.

»M. Paquin a été décoré, il est vrai, le mardi gras, ce qui permet au

ministre interpellé de répondre que cette paquinade est un travesti:

décoration de carnaval, une diversion d’un gouvernement qui se divertit.

»M. Lewis, le modiste bien connu, va, paraît-il, fonder un journal

où la cause des employées de maisons de couture sera énergiquement

défendue; titre: les «Droits de la femme».

»A quand la décoration de M. Lewis?»

Poussières de Paris · 第 17 / 27 段