_Lundi 12 février._--La «Double Maîtresse», de M. Henri de Régnier.

--Le plus joli livre, en vérité, qu’on ait commis depuis trois ans:

érotique, galant, voluptueusement encadré de paysages d’Italie et

de descriptions de vieux parcs; un des romans les plus français que

j’aie lus depuis la «Rôtisserie de la reine Pédauque», de M. Anatole

France, plein de déguisements et de mascarades avec les mille et une

friponneries de l’amour, le hardi et le clandestin du plaisir, le

détail des petites maisons et le récit des petits soupers, tout ce

que le libertinage inventif du dix-huitième siècle imaginait pour

aiguiser et faciliter le désir; mais, en plus de tous ces condiments à

la Crébillon fils, une mélancolie, une pitié attendrie pour les êtres

et les choses, un souci de vérité, de décor et de coins de nature, où

s’affirme l’influence des frères de Goncourt, et, depuis l’enfance

compassée et la triste jeunesse en tutelle de Nicolas de Galandot, tenu

en chartre privée et même purgé par autorité maternelle, jusqu’à la

piteuse et tragi-comique fin du héros, tombé entre les mains du plus

cynique et joyeux couple de fille et de ruffian romains.

Ce sont, à travers une intrigue ténue et serrée comme la plus belle

toile de Frise, des reconstitutions d’intérieurs du temps et de

personnages de l’époque, à ravir les bibelotiers, les historiens et

les érudits. Et quelle variété dans les types, depuis la dure et prude

madame de Galandot jusqu’à la galante et frivole Julie de Mausseuil,

si curieusement corrompue par le gros de Portebise et si bien préparée

par lui à devenir la belle Julie des soupers du Régent, et la

délicieuse gouache du ménage du Fresnay, tout préoccupé de musique et

de friandise; les innocentes et dangereuses tentatives de la petite

Julie pour déniaiser son lourdaud de cousin, tout, enfin! Et ce bon

abbé d’Hubertet, qui élève chez lui des petits sujets de la danse,

jusqu’à cette fragile et délicieuse figure de la Damberville, l’étoile

de l’Académie de musique, d’un charme irréel et libertin de pastel

signé, on dirait, Latour; tout dans cette «Double Maîtresse» satisfait

l’imagination, le goût et les sens par un heureux et pondéré mélange

d’érudition artiste et de sensualité spirituelle.

Du même auteur les «Médailles d’argile», d’une poésie à la fois chaude

et classique, déjà pressentie dans l’«Aréthuse» du poète.

_Mercredi 14 février._--Trois heures, quai Malaquais, Ecole des

beaux-arts, à l’exposition des Alfred Stevens.

«Stevens, le dernier --et peut-être le premier!-- de ces petits

maîtres flamands qui furent des grands maîtres, puisqu’il

surpasse Terburg et ne le cède point à Van der Neer;

»Stevens que j’appellerais volontiers le sonnettiste de la

peinture, pour l’art qui lui fait concentrer harmonieusement, en

des panneaux exquis, tous les reflets des miroirs et des satins,

des laques et des émaux, des yeux et des gemmes;

»Stevens, le subtil monographe de l’éternel féminin...»

(Comte ROBERT DE MONTESQUIOU.)

En dépit du cher comte, qui vient de faire communier tout le faubourg

sous les espèces d’Alfred Stevens et la présidence de la comtesse

Greffulhe, l’exposition des Beaux-Arts me semble plutôt un document

de l’histoire du costume qu’une œuvre de grand art. Ce sont les

maladroites et curieuses modes de l’Empire notées par un œil de

peintre et non un œil d’artiste, car, en dehors du châle de l’Inde dont

il a drapé merveilleusement ses modèles, il n’a su tirer de l’époque

dont il fut témoin ni la déformation, ni l’idéalité qui consacrent un

maître.

Dans une pâte, une richesse et une saveur de tons qui font de Stevens

le premier coloriste flamand des coloristes français, il a rendu, en

les aggravant parfois d’afféterie et d’une pointe de sentimentalité de

romance, la prétention des robes à volants, la nullité des corsages à

Berthe, la canaillerie bourgeoise du pouff et la majesté oisonne de la

crinoline.

Il y a de lui des «printemps», des «rêveries» des «femme à la colombe»

et des «femme à l’ombrelle» tout auréolées de tourterelles et de

papillons, depuis trente ans guettées par la chromolithographie;

la composition en ferait sourire un directeur de journal de modes

d’aujourd’hui. Mais, à côté de cela, une palette inimitable, un amour

de la chair de la femme et une science quasi sensuelle dans le rendu

du derme et du grain de la peau. Un Monsieur en somme, et un très

gros monsieur dans les annales de la peinture de chevalet... mais que

M. Alfred Stevens surpasse Terburg et Vermeer, M. de Montesquiou le

persuadera peut-être à des Belges, mais à des Parisiens, jamais.

Mais de magistrales études de châles et de leurs plis sur des tailles

de femmes affaissées ou cambrées dans de soyeux intérieurs, et c’est

la «Douloureuse Certitude», «Souvenirs et Regrets», d’un dessin serré

assez rare chez Stevens et d’un coloris doux et blond qui fait vivre

la chair, et c’est aussi la figure de la «Liseuse» toute blanche sur

une peau de lévrier blanc, symphonie exquise de douceurs fauves et de

blancheurs atténuées; c’est encore la «Femme allaitant un enfant»,

qu’on me dit être madame Stevens donnant le sein à Léopold, figure

chef-d’œuvrale de vie, et de mouvement où la gorge de la nourrice et

l’avidité de l’enfant qui tète sont traités par un maître, et enfin,

vrai morceau de musée, d’une pâte blonde et solide déjà patinée on

dirait par l’admiration des siècles, un petit portrait d’enfant, le

portrait de M. René Péter, digne de tous les trésors de la Haye et de

Harlem.

Devant celui-là, il faut s’agenouiller.

Sur le quai Malaquais, toute une file d’équipages: l’œuvre est

patronnée par madame Greffulhe, lancée par M. de Montesquiou. C’est une

répétition de pèlerinage au pavillon des Muses, comme la préface du

charmant comte Robert est une délicate flatterie à la famille de Chimay.

On est belge, savez-vous?

_Jeudi 22 février._--Paris qui s’en va. Une lettre d’inconnu me signale

la démolition de l’ancien pavillon de chasse du duc du Maine et le

morcellement d’un des plus beaux parcs de Paris, parc jusqu’alors

demeuré intact, et, chose incroyable, épargné jusqu’à nos jours par

la pioche des entrepreneurs. C’est rue du Château, une étroite et

populacière rue située derrière la gare Montparnasse, que s’étendait

le beau domaine royal. Une vieille dame habitait un des étages du

pavillon se réservant de louer les autres à d’hypothétiques locataires,

puisque nul n’était admis à les visiter et que, fidèle observateur des

ordres d’une maniaque, le concierge de l’immeuble ne laissait pénétrer

personne même dans le jardin, et tout cela va disparaître. Nous n’avons

plus le culte du passé. Cet amour de la tradition, qui fait la force

et la grandeur de l’Angleterre et de l’Allemagne, toute une nouvelle

société s’est efforcée de l’abolir en nous, et y a presque réussi; les

hommes d’aujourd’hui n’admettent plus ce qui les a précédés: il faut

que tout date de leur avènement dans le pays; et la vieille France,

condamnée parce que les vieux souvenirs français sont gênants, doit

disparaître des monuments publics, de nos rues et de nos places, comme

elle est déjà rayée des cerveaux des enfants dans les nouveaux manuels

d’éducation. Et, à l’appui de ce qu’il avance, mon inconnu me cite la

place Vendôme, aujourd’hui déshonorée par des enseignes de couturiers

et de magasins de luxe, la belle ordonnance de ses façades à jamais

compromise dans son harmonie par le goût différencié des fournisseurs;

et toute cette belle place, d’un style si pur et si noblement français,

menacée, dans un temps prochain, du même sort que la place des

Victoires, naguère un des plus beaux lieux de Paris, avec sa ceinture

de grands hôtels Louis XIV précédés de jardins, le tout aujourd’hui

démoli et devenu un carrefour de maisons de commerce; mais les Conseils

municipaux de la Démocratie ont été si heureux de voir se gâter à

plaisir les beautés d’un Paris monarchique, dont le souvenir leur est

même odieux! On ne défend pas ce qu’on n’aime pas.

_Dimanche 25 février._--Une lettre de Nice. --«Et Julien le costumier

vient de débarquer, le Carnaval peut se lancer.

»Il y a ici les mille et une créatures; jamais on ne vit pareil

déballage de demoiselles de tous rangs, de toutes rues et de toutes

races, c’est plus Côte d’Azur que la Côte d’Azur elle-même, et c’est

intéressant comme un spectacle qui ne peut avoir de lendemain. Malgré

cela, il est temps de boucler les valises; tant de joie devient à la

longue écœurante, et, dans quinze jours, je m’embarque en automobile

pour regagner une patrie moins prostituée.

»C’est ici que vous auriez dû écrire «Histoires de masques». Dès

l’aurore, c’est le masque qui est roi, la folie et l’orgie ont

pris possession de la ville; mais les taciturnes comme moi sentent

s’aggraver leur mélancolie devant cette Salpêtrière du Soleil.

»Vous me demandez des nouvelles. Lesquelles? On parle d’un vendeur du

«Journal» enlevé par une étoile de la rampe, du mariage de Melba avec

le violon Joachim. «Messalina» règne toujours à Monte-Carlo et Isidore

de Lara est le maëstro le plus acclamé de l’univers dans la principauté

de Monaco. Ici, les Russes russifient et reçoivent quelques leçons de

chant sans distinction de rang et de sexe, c’est la continuation de

l’alliance; les batailles de fleurs ont été plus encombrées, mais aussi

moins riches en décors; beaucoup de monde, plus que les autres années,

mais de plus en plus vulgaire: les nababs se font rares.

»Les tendresses de Monte-Carlo attendent aux arrivées des trains les

rajahs qui ne viennent pas. Liane a risqué un nouvel empoisonnement,

cette fois pour un baron du Bas-Rhin; la baronne Chocolat vous attend,

Rose Demay perd ce qu’elle veut; toutes ces dames sont ici en famille,

les Lévy-Kohn de Londres sont à Monaco.

»Il y a un bien gros scandale à propos de la dauphine d’Ibérie, une

scène effroyable qui aurait eu lieu à un déjeuner chez le baron X...

entre l’Altesse et le comte Tripetta; les détails s’en chuchotent sous

le manteau, mais je ne puis rien vous affirmer, je ne suis pas assez

sûr de mes tuyaux.

»Je vais me renseigner, et, si des détails peuvent vous intéresser, «a

la disposicion de usted».

_Vendredi 2 mars._--Salle Georges Petit, les aquarelles de Rochegrosse

pour l’illustration de «Salammbô».

Une œuvre colossale en vérité que ces cinquante-deux aquarelles pour

illustrer le rêve punique de Gustave Flaubert, une œuvre qui a demandé

quatre ans de labeur à l’artiste, un séjour de neuf mois à Tunis,

en face du Bou Cornin, des marais de sel, et combien de journées

d’étude contemplative entre la Goulette et la Marsa! Mais grâce à

l’âme d’enfant, pétrie par un poète, qu’est M. Georges Rochegrosse, la

vision, si prompte chez les imaginatifs, a surgi pour lui de l’ambiance

des regards et des choses. Il a perçu Carthage vivante encore autour

de lui; les indigènes rencontrés, leurs profils de dromadaires,

leurs toisons laineuses et leurs noirs yeux puniques ont fourni à sa

fantaisie l’appui d’une réalité évocatrice. Il a vu le culte de Moloch

et connu celui d’Astarté et, le texte de Flaubert en main, il a lu

dans les hiéroglyphes des faces humaines et des ruines légendaires la

cruauté de l’or, les mercenaires en croix, les lions suppliciés aux

avenues de la ville immonde, les flaques rouges du défilé de la Hache

et, plus tragique encore que les charniers, la tourbe des parasites

lécheurs de sanie, et les suffètes au teint de lèpre blanche, et la

pourriture des ventres obèses et des goîtres lourds, et, sur cette

société en décomposition, l’odeur des sanctuaires et des charognes;

Carthage enfin, Carthage vaincue en vain par Rome et le génie latin,

la Carthage étouffante et suant l’or et la gloutonnerie cruelle, que

Flaubert éclaira du terrible soleil d’Afrique.

Toutes ces horreurs somptueuses, tous ces rêves effarants et grandioses

d’une religion de stupres, les aquarelles de M. Georges Rochegrosse

nous les donnent, œuvre imprévue surtout dans les grouillements de

foule, les effondrements de corps, d’armes et de machines des sujets de

bataille; et la reconstitution visionnaire des architectures donc et

l’ingéniosité de composition de certaines planches dont les marges sont

comme encombrées de trompes d’éléphant.

A côté de l’œuvre du peintre, celle de la collaboratrice; les bleus

translucides et les violets nocturnes, gemmés d’opales et de sardoines,

du Zaïmph, le voile de la déesse, reconstitué par madame Rochegrosse,

et les joyaux lunaires tout de perles verdâtres et bleuâtres, de

coquillages et de scarabées composés par la vaillante jeune femme de

l’artiste pour la «Salammbô» qu’elle lui posa.

_Mardi 6 mars._--Les belles chéries, elles jabotent (il est cinq

heures) dans le petit salon bleu et or; elles parlent influenza,

naturellement, complications, suites et décès de la grippe. Ce ne

sont qu’enterrements; à Londres, ils meurent comme des mouches; le

Midi lui-même est contaminé: petite vérole et typhoïde; Paris est

triste à en mourir, et sans les travaux de l’Exposition... Les travaux

de l’Exposition! L’une trouve ça ignoble. Paris est une tranchée

ouverte; ce ne sont que remblais, déblais et démolitions; toute la

ville perd ses entrailles. D’où tant d’épidémies; tous ces miasmes...

Paul Escudier a la jaunisse. «--Avez-vous des tuyaux sur l’«Aiglon»?

--Et l’«Education de prince», aux Variétés? --Quelle interprétation:

Brasseur, Lavallière, Mégard et Granier! --Il a toutes les chances.

--Vous avez vu sa lithographie par Bataille? --Il ne l’a pas trop

esquinté. --Bataille n’éreinte que ses amis; les passants, il les

respecte. --Vous avez vu son Lorrain et son Henri de Régnier? --Des

exécutions. --Et le Muhlfeld donc: l’air d’un oiseau carnassier! --Et

il a fait un joli Vandérem. --Ce Bataille, c’est le chercheur de

tares dans toute sa cruauté. --Il les découvre. --Il les fait naître.

--Son album sera documentaire pour la postérité. --Et sa pièce? L’

«Enchantement», au Gymnase? --On répète autour de son lit: il est

aussi influenzé. --Est-ce Bady ou Hading? --Hading. --Hading dans une

pièce de Bataille! Alors, Bady? --Oh! mes beaux yeux, pleurez! --Et

il paraît que, pour recevoir Hading au lit... --Vous dites? --Mais on

répète à son chevet. --Oui, pour ses répétitions privées, Bataille

arbore des chemises roses. --De soie, ma chère! --Oh! ça, c’est une

version d’Edmond Sée. --Oh! alors, ce n’est plus l’influenza: c’est

la peste! --Et Fregoli? --Assez! je l’ai vu trois fois. --C’est qu’il

n’y a rien à voir au théâtre. --On ne peut pas toujours voir «Louise».

--Moi, je suis retournée au «Béguin». --Encore! Mais vous en avez

un dans la troupe, de béguin: Grand ou Gautier? --C’est ce qui vous

trompe; je ne gobe que Lérand. --Le Foucher de «Madame Sans-Gêne» et

le M. Dupont de ses trois filles. S’est-il assez composé! --Mais ce

rôle de Naudet est délicieux. --Un peu emprunté à «Amants». --Mais

plus poussé. --Oui, c’est d’un joli effacement, d’une note délicate et

atténuée. --Et il y a des mots charmants dans cette pièce: la scène

de reprise entre Paul et Yvonne: «Console-moi de tout le chagrin que

j’ai pu te faire.» --C’est très humain. --Très femme, surtout. --Ça m’a

étonné de Pierre Wolff. --Pourquoi? C’est une aventure personnelle.

--Tout comme «Amants» et la «Douloureuse»: ces messieurs n’ont qu’à

sténographier. --On appelle ça vivre sa vie. --C’est un peu plus vécu

que «Diane de Lys». Avouez. --Est-ce assez dix-huit cent cinquante,

la chaise de poste et l’ambassade. «Nous partons pour l’Allemagne ce

soir.» --Vrai, c’est plus coco qu’«Antony» et qu’«Elle me résistait

je l’ai assassinée». --Je n’ai pas retrouvé Bartet. Bien bourgeoise

au troisième acte. --Vous ne l’avez pas retrouvée? Prenez garde! vous

faites son éloge: cela prouve qu’elle se renouvelle. --Les hommes

sont-ils assez ridicules! --Des chiens savants, n’est-ce pas? sauf

cependant Baillet. --Albert Lambert est à crier. --Et Fenoux? Quel

Devéria avarié! --Les acteurs de la «Dame aux Camélias» tenaient

mieux à la Renaissance. --La pièce aussi. --Mais c’est Sarah qui

l’avait montée. --Bartet est bien charmante dans sa robe verte,

corsage à pointe et col plat. --Oui, la douleur lui sied. --Et,

dans sa robe de deuil, tout en crêpe, au quatrième, est-elle assez

mélancolieuse! --Le noir est le fard des blondes. --Aussi toutes les

veuves le deviennent. --La femme est le seul animal qui blondisse en

vieillissant. --Moreno, pourtant... --En effet, très bien, avec ses

acacias qui allongent encore sa tête vipérine. --Oui, quelle parfaite

duchesse de Maufrigneuse elle évoque avec sa souplesse blanche de

levrette... empoisonneuse. --Quant à Renée du Minil, au quatrième, avec

sa robe grise à volants et son chapeau à bavolet, elle m’a rappelé Bob

Walter. --Et Persoons, dans sa robe de velours noir, et même la petite

Henriot, dans son tulle bleu pâle! --Ah! celle-là est exquise! --Quelle

ingénuité! Et jolie! A propos, avez-vous vu la dernière création de

Suzanne Després? --Dans «Poil-de-Carotte», de Jules Renard? Je ne vais

jamais chez Antoine: cela me fait l’effet d’un théâtre de quartier.

--On n’y joue plus que du Trarieux. --Et l’«Empreinte»? Que dit-on

de l’«Empreinte»? --D’Abel Hermant? --Une suite aux «Beau Four».

--Comment, «Beau Four»? --Mais oui, le «Faubourg», que le lac de Genève

lui a inspiré. --Son «Char de l’Etat» est pourtant bien amusant. --Oui,

l’affaire Dreyfus retournée; mais à ce char-là personne n’a collaboré.

--Alors, à votre avis, il faut se méfier des muses? --Des muses du

picquardisme surtout. --A ce propos, vous savez que le beau colonel y a

dîné? --Non. --Parfaitement, avec Zola, dans l’intimité: une curiosité

qu’a eue la petite comtesse. --Oh! les snobinettes!

_Mercredi 7 mars._--Saint-Cloud, rue Dailly, dans l’atelier de Gaston

Latouche. Gaston Latouche, pourrait-on dire, le peintre des faunes

et des cygnes (oh! sa féerie en or fluide de tous ces cygnes nageant

dans l’éclaboussement ambre et perlé d’une vasque jaillissante de

je ne sais quel Versailles, ces fameux cygnes à propos desquels la

critique compara le peintre à Turner), Gaston Latouche, le maître des

nuances et des reflets, le commentateur visionnaire des intérieurs du

dix-huitième et des jeux auliques des anciens parcs, l’homme des jaunes

surtout, ces jaunes en fusion transparents comme de l’aventurine,

fins et nacrés comme des laques et bouillonnants, flavescents dans

des roux et des orangés de crépuscule et d’incendie, Gaston Latouche,

une des sensibilités d’œil les plus averties que je sache, et un

métier d’artiste d’une souplesse et d’un mouvement, pour ainsi dire

tournoyants. «Tournoyants» je maintiens le mot, en souvenir d’une

mince plaquette intitulée le «Tournoiement dans l’art» où un paradoxe

ingénieux exaltait la vibration et le mouvement dans la poésie comme

dans la peinture, en opposition au hiératisme et à son immobilité.

Dans son atelier souterrain, assez semblable à la crypte de quelque

abbaye, Latouche nous fait les honneurs de ses prochains envois: envois

pour la nouvelle Association de peintres, qui s’ouvrira samedi prochain

chez Georges Petit, envoi pour l’Exposition universelle...

Et c’est le «Matin», une fantasmagorie de coin de parc, où s’animent

les ébats de nymphes et de faunes, on dirait descendus de leurs

piédestaux; debout, dans la vasque d’un jet d’eau, des nudités de

femmes se dressent et se peignent; un chèvre-pied s’ébroue et renifle

de joie sous les stalactites liquides d’une nappe d’eau retombante; il

est tout balafré d’ombres vertes qui le font étrangement vivant; dans

le fond, des silhouettes de faunes déchirent les longs voiles de brume

d’une figure épeurée, qui doit être la «Rosée»; des cimes de hêtres

mordorés fusent dans le ciel: c’est chimérique et charmant.

Puis, c’est l’ «Adieu», la nuque et le dos nacrés d’une délicieuse

femme en peignoir, donnant ses mains à baiser à un cavalier presque

invisible dans l’embrasure d’une porte; le décor est celui de la

chambre à coucher de Louis XV à Versailles: eau pâle des hauts miroirs,

or fondu des consoles, délicats lambris en grisaille. «Innocence» nous

montre une ronde de jeunes marquises accroupies autour d’un terme de

faune qui s’anime; les ombres et les feuillages de la clairière sont

en or, un or amorti et doux de feuille de platane en octobre. Et ce

sont d’autres toiles encore: des intérieurs de chapelle succèdent aux

évocations Louis XV, d’imprévues aquarelles d’une facture absolument

déroutante aux tableaux à l’huile, des croquetons de Venise à des

notations de Saint-Cloud et de Versailles. Les heures passent légères

et roses comme teintées par le pinceau du maître. Et un invincible

attrait me ramène toujours devant un groupe confus d’amours et de

satyres érigeant une vasque au milieu d’un bassin, dans une allée

abandonnée de parc, le tout grouillant de luminosités vertes et bleues,

qui donnent à l’eau du bassin le ton gemmé d’une queue de paon; et le

peintre n’a mis que deux jours à fixer cette vision prestigieuse.

Nous remontons dans l’habitation. Dans le salon vaste, clair et d’un

agencement inconnu aux tapissiers à la mode, madame Gaston Latouche et

sa fille offrent le thé aux visiteurs.

_Jeudi 8 mars._--Une aubaine: Degas raconté par Forain, Forain,

l’inimitable et l’admirable causeur, parce que notateur d’une

observation sagace, exercée, toujours en éveil et doué d’un esprit

imprévu, primesautier, tout français, un esprit que l’autre génération

ne connaîtra plus, l’esprit à la fois léger et profond, Forain qui a

le mot et l’épithète, en somme, le dessin et la légende. Et c’est,

rapportée de Degas cette critique définitive: «Whistler fait mystérieux

dans le clair obscur; Manet, lui, peignait mystérieux dans le clair»;

et ce testament de Degas à son peintre et ami: «Au cimetière, s’ils

veulent prendre la parole et faire des discours, tu leur sauteras à la

gorge et tu diras: «Degas..., il aima le dessin... et un peu moi»... Et

chaque mot, qu’il détache comme à l’emporte-pièce, d’une voix mordante,

découpe l’idée, silhouette le personnage et fait flèche. C’est une

joie de l’entendre, un régal que de suivre son geste accompagnant la

phrase. L’auditoire est sous le charme, et l’auditoire c’est Octave

Uzanne, Jean de Mitty, Grosjean, Maurice Barrès. Et, sur la déclaration

d’Uzanne, de son horreur pour le truqué, le mensonge du théâtre,

cet art juif, et la psychologie de commande des comédiennes, c’est

cette anecdote authentique rapportée par Forain: L’attendrissement de

romance d’un auteur dramatique s’extasiant sur la délicatesse d’âme

d’une ancienne maîtresse, une sociétaire de la Comédie-Française (ne

la nommons point), et citant cette aventure à l’appui (c’est Forain

qui parle, imitant à miracle la voix tremblée, la diction presque

psalmodiée de l’amant): «Une âme exquise, des trouvailles de cœur...

Ainsi, au début de notre liaison, un matin d’avril, l’idée nous

vint d’aller déjeuner ensemble dans le bois de Sèvres, à l’étang de

Villebon. Nous marchions sous bois; tout à coup nous voilà devant

une pelouse, une pelouse toute fleurie de pâquerettes. Elle, alors,

devant cette floraison, eut un mot charmant: «De la neige oubliée», me

dit-elle.

Nous pouffons. Là-dessus, entre Musurus, qui nous annonce que la

Comédie-Française est en feu; le théâtre de Molière brûle une heure

avant la matinée.

De la braise oubliée sans doute... Et la commission des théâtres l’a

visité la veille!

_Samedi 10 mars._--Deux heures, Saint-Honoré d’Eylau, au convoi de

la petite Henriot. On sort de l’église, et la badauderie parisienne

entasse là des rangs de curieux venus pour voir les cabots et les

ministres. C’est avec plus d’élégances, plus de fourrures et plus de

retenue, l’enterrement de la petite Delobelle. Toutes les faces glabres

pontifient; Mounet-Sully, seul, semble vraiment navré, et son aspect

fait peine. Tous et toutes se comptent de l’œil. Madame Réjane affiche

d’adorables larmes; il y a là de bien beaux yeux rouges d’authentiques

pleurs, mais les lèvres ne le sont pas moins d’authentiques fards. On

se sourit avec des yeux de cinquième acte. Toutes, je veux le croire,

sont profondément émues: la victime était si jeune! et ses vingt ans,

sa joliesse plaident pour elle; mais aucune des belles pleureuses n’a

négligé son maquillage. Mademoiselle Moreno seule est vraiment pâle, et

mademoiselle Sorel, vraiment rose: mais la palme de la beauté demeure à

mademoiselle Mégard. Dans la foule, Paul Hervieu, Maizeroy, très ému,

lui, car il connaissait la morte, Lehideux, Grosjean, Caran d’Ache;

l’événement est très parisien.

Le catafalque est une monumentale gerbe de fleurs, une montante

avalanche de daturas, de gardénias et de roses blanches; il s’ébranle

dans la foule avec des allures de galère enrubannée et fleurie de fête

galante; les fêtes de la Virginité et de la Mort.

Poussières de Paris · 第 16 / 27 段