vocifère les légendes du «Rire» et, si on soupçonne son voisin
d’opinion contraire, on lui met son chapeau en accordéon; l’obscurité
régnante aide à l’impunité des déprédateurs. C’est de l’obscurité
justicière, on se croirait à la Haute-Cour. Quand le cinématographe
déroule une scène de massacre le dernier cri est de lancer celui-ci:
«On demande un sénateur!» Vu la nuit persistante, on peut aussi pincer
et explorer le corsage des voisines, une exploration au Transvaal, et
la «Chartered» devient le charme raide, pour parler la langue de M.
Francis de Croisset. Portons les armes aux défenseurs de Prétoria!
Dix heures et demie, aller à l’Ambigu, figurer dans l’acte du
restaurant de nuit d’«A Perpète».
Une sortie de théâtre élégante, toute fanfreluchée de mousseline de
soie et de fleurs à exhiber, et la joie est de pénétrer dans les
coulisses, avec une carte apostillée de Pierre Decourcelle, et de
souper à la limonade, au milieu des filles et des escarpes du drame,
non du méli mélodrame de MM. Le Pelletier et Xanrof! Escarpes en habit
noir, chevaux de retour échappés de Nouméa, cambrioleurs et voleurs
modern-style, assassins au chloroforme, quelle délicieuse sensation
pour une petite âme de 1900, de se frôler et de se frotter à tout cela.
Et puis on voit de près Castillon, le beau Castillon, dans le rôle de
l’ingénieur, Castillon qui, Castillon que... parfaitement, avec Lucien
Noël, celui qui les trouble toutes. Et puis, enfin, pour les hommes
aventurés là avec quelque chérie, il y a l’attrait de «la Rouge», cette
splendeur de chair et de forme qu’est mademoiselle Suzanne Munte, la
plus grande fleur humaine que possède Paris avec mademoiselle Armande
May, de la «Fronde» et mademoiselle Flahaut, de l’Académie nationale de
musique.
Onze heures et demie, même soir, retourner aux Folies-Bergère voir
Kara-Ahmed trépaner Pytlasinski et se documenter pour réfuter l’article
que le «Temps» publiera, demain soir, contre les luttes.
Une heure du matin, aller s’abreuver de soda chez Larue et regarder
souper mademoiselle Mariette Sully, flanquée de quatre cavaliers,
mademoiselle Balthy ornée de deux, et M. Fordyce en strapontin dans un
jeune ménage... Le dernier cri, avoir passé la soirée avec le marquis
de Castellane et posséder les derniers tuyaux sur le bateau lancé par
le «Figaro».
_Dimanche 21 janvier._--22, rue Monsieur-le-Prince, quatre heures et
demie, dans l’atelier de M. Antonio de la Gandara (pour la description,
voir dans un dernier «Phocas», l’inventaire de l’atelier de Claudius
Ethal), atelier nu très haut, intentionnellement froid, l’air d’une
pièce hantée, où deux toiles, deux portraits de femme, l’un datant de
dix ans, l’autre d’hier, dressent dans la nuit tombante comme deux
spectres attifés d’étoffes.
Le premier, celui d’il y a dix ans, d’un faire plus moelleux et moins
sec que ceux que le peintre signe aujourd’hui, évoque le charme félin
et rose d’une femme étonnamment blonde, une créature à la carnation
de fleur, aux yeux violets d’une expression ambiguë, une femme slave
par le mystérieux de la physionomie et de la pose, et que je reconnais
pour une actrice, aujourd’hui disparue du théâtre, Sarah Valanoff.
L’autre, qui sera un des portraits sensationnels de l’Exposition de
1900, montre, assise sur un somno tendu d’un satin bleu glacé, une
énigmatique femme du Premier Empire, gaînée dans un fourreau de satin
bleu lunaire. Le nu des bras et des épaules luit du blanc froid des
nénuphars; de grands yeux étonnés, à la fois aqueux et sombres,
s’irradient dans la pâleur d’un visage de nymphe, une chevelure brune
la coiffe de nuit. Sa pose, avec l’eurythmie de ses deux bras écartés
de sa taille, est celle d’une pythonisse attendant le dieu; ils ont,
ces bras frêles et froids, la courbe lente d’un cou de cygne, et, dans
les luminosités bleues qui la baignent, cette femme est surtout lunaire
et nocturne, elle est Hécate aux trois visages, elle est prêtresse
d’Arthémis en Tauride, ou la Léda de Pierre Lou s, et cette délicieuse
et sombre figure, où l’on voudrait voir une nymphe de l’Erèbe, est le
portrait de la comtesse de Noailles.
_Samedi, 27 janvier._--Trois heures et demie, à la Bodinière, les
chansons de la «Fleur de Lys».
Sur la scène c’est M. Georges Vanor, le Vanor du «Baiser» (conférence
réservée aux femmes) qui, aujourd’hui, nous documente sur la
chouannerie, les guerres de Vendée, les atrocités des Bleus et les
exploits des faux blattiers du Bocage; paysans déguenillés, groupés
en farouches martyrs autour de généraux en soutane, nobles tombés
aux mains des pourvoyeurs de guillotine, délivrés et mis hors des
prisons de la République par une poignée de chouans déguisés, gars du
Roy surpris agonisant dans les haies, et dont les bleus arrosent les
blessures avec de la poudre, puis les représailles des soldats branchés
aux arbres de Machecoul; toutes les sauvageries et tous les héroïsmes
dont frémit et palpite l’inoubliable prose d’un Balzac, d’un Victor
Hugo et d’un Barbey d’Aurévilly. Une espèce d’atmosphère épique agite
la salle, et c’est l’atmosphère des «Chouans» et c’est aussi celle du
«Chevalier Destouches» et celle de l’«Ensorcelée» avec sa hautaine
et tragique figure de l’abbé de la Croix-Jugan. Victor Hugo n’a pas
trouvé mieux dans «Quatre-Vingt-Treize» et pourtant quel beau souffle
de tempête bouleverse et fait vibrer les pages du roman!
M. Vanor, qui a de l’érudition, cite à propos ses auteurs en
entrelardant, toutefois, ces citations d’allusions politiques et de
coups de boutoir à messieurs nos gouvernants. Un public spécial les
accueille d’un murmure approbateur, au passage, et cela tournerait à
la conspiration en chambre si, le masque énergique, le geste sobre et
indigné avec des yeux de menace, mademoiselle Eugénie Buffet ne se
dressait de temps à autre, telle une belle fleur violente, et d’une
voix sourde et concentrée, qui tout à l’heure éclatera frémissante, ne
souffletait toutes les lâchetés du dernier siècle et les veuleries du
nôtre, de ses chansons de la «Fleur de Lys».
«Jean Cottereau», le «Mouchoir de Cholet» et la coquetterie meurtrière,
les répons émouvants de la «Messe en mer», le sourire d’agonie
du «Dernier Madrigal», la joie héroïque d’«A la santé du Roy» et
la mélancolie légendaire de «la Cloche d’Ys», toute la poésie de
broussaille, de grève et de suprême escarmouche des gars du Bocage
et des blattiers du Roy; et Eugénie Buffet, l’ex-Nini Buffet de la
«Sérénade du Pavé», tonne et pleure, soudain, grandie à la hauteur
d’un Tyrtée royaliste; des voix d’hommes lui répondent, moqueuses
ou tristes, toujours profondes et c’est un chœur, tantôt de chouans
proscrits, tantôt de matelots; des hululements de chouettes glapissent
entre deux refrains: ce sont les «hou! hou!» bien connus des gens de
M. de Charette, le cri de ralliement des compagnons de Jean Cottereau,
et, gaînée dans une longue robe blanche, Eugénie Buffet s’agite, tel un
grand lys tumultueux, dans le répertoire rouge et blanc de M. Théodore
Botrel.
Dix-sept cent quatre-vingt-treize, les Chansons de la «Fleur de Lys!»
_Mercredi 31 janvier._--14, rue La Rochefoucauld, le legs Gustave
Moreau. --Sur l’emplacement de l’ancien petit hôtel, habité par le
peintre des «Salomé» et de l’«Orphée», un véritable musée s’élève,
musée et mausolée aussi, puisque les hautes salles, les claires et
vastes salles de deux étages édifiées sur les plans de l’auguste mort,
y contiennent toute l’œuvre laissée par le maître, l’œuvre inconnue du
public jalousement dérobée aux yeux des amateurs, le trésor occulte,
pour ainsi dire, de toute une vie de labeur solitaire et de rêve
grandiose; et c’est un étourdissement qui vous prend dès le seuil, un
étourdissement et une admirante stupeur à la vue des chefs-d’œuvre
entassés là par un seul homme, et comme un vertige aussi à la pensée
qu’une vie unique a pu suffire à l’amoncellement de tant de toiles, qui
sont en même temps des pensées et des rêves, et quels rêves et quelles
hautaines pensées!
C’est là que Gustave Moreau apparaît non seulement comme un grand
peintre, mais aussi comme un prestigieux et génial poète, un symbolique
et divin penseur, le véritable frère en évocations légendaires et
mythologiques des Leconte de l’Isle, des Gustave Flaubert et des
Richard Wagner. C’est l’œuvre d’un maître sorcier, qui rutile et
flamboie, tel un trésor de prince hindou, dans l’hôtel de la rue La
Rochefoucauld. Il y a de l’incantation dans toutes ces figures évoquées
du fond des siècles et du mystère et, telles des fleurs magiques,
jaillies de la nuit des temps et épanouies dans des bleus et des
violets de gemmes rares et de ciels nocturnes par la seule puissance
d’un pinceau. Gustave Moreau seul a compris et rendu la divinité, et
quelles nostalgiques architectures au-dessus de ses rois vieillards et
de ses Moïse enfants! dans quels imposants Saint-Marc il fait danser
ses Salomé! sur quels trônes il fait asseoir ses rois Hérode! dans
quelles solitudes effroyables et livides il égare ses héros: «Hercule
au lac Stymphale», «Hercule et l’Hydre»! dans quelles mélancolies de
forêts et de soleils couchants il fait pleurer Orphée! de quelles
étoffes de songe, tissées de sardoines et d’étoiles, il drape la nudité
pensive de ses princesses Hérodias ou Hélène!
Une main pieuse a classé toutes ces aquarelles, pendu aux murs toutes
ces toiles déjà de son vivant, Gustave Moreau avait abandonné son
hôtel et s’était retiré dans un appartement de la rue Pigalle pour
permettre aux architectes d’élever le musée de son œuvre, musée dont
toute sa fortune a fait les frais; et, sur l’acceptation de cette
œuvre colossale, une des œuvres, sinon l’œuvre du siècle, l’Etat,
auquel l’illustre mort l’a léguée, ne s’est pas encore prononcé. Depuis
deux ans, la succession est ouverte et le ministre des beaux-arts
n’a pas encore su prendre une décision. Si l’Etat refuse, le legs
Gustave Moreau va à la Ville de Paris; si la Ville de Paris se récuse,
toute l’œuvre colossale du peintre demeure à M. Rupp, l’exécuteur
testamentaire et l’ami du mort.
M. Rupp, qui a voué à Gustave Moreau un culte et une admiration
connus seulement en d’autres siècles, se désole et se désespère de
l’indifférence de l’Etat vis-à-vis d’une des gloires de ce temps.
L’Etat a accepté d’emblée le legs Cernuschi, qui n’est, en somme,
qu’une collection d’amateur d’objets de l’Extrême-Orient, d’une valeur
marchande bien plus qu’artistique.
Grâce à M. Paul Escudier et un peu aux menées de toute une bande de
critiques plus avides de réclame que de justice, mais qui, cette fois,
avait bien choisi le tréteau de leur parade, Rodin, notre grand Rodin,
déclaré gloire nationale, a obtenu du Conseil municipal un emplacement
particulier pour exposer son œuvre, et nous avons applaudi des deux
mains au pavillon Rodin, devenu le grand attrait du Paris de 1900.
Alors, pourquoi cette indifférence, sinon cet oubli volontaire de la
gloire d’un grand artiste français, sinon du plus grand du siècle, avec
Delacroix et Puvis?
_Samedi 3 février._--A l’Opéra-Comique, «Louise», de Gustave
Charpentier.
Voilà l’ plaisir, mesdames, voilà l’ plaisir!
N’en mangez pas, mesdames, ça fait grossir!
Voilà l’ plaisir, messieurs, voilà l’ plaisir!
N’en mangez pas, messieurs, ça fait mourir!
Sur ce banal refrain des rues dramatisé en leitmotiv et dont le cri
traînant emplit toute la partition, M. Gustave Charpentier, musicien et
poète, a voulu nous montrer le Paris des fêtes et du luxe, bruissant
au pied de Montmartre, la Butte sacrée, tel un gouffre, un enfer où
viennent s’abîmer les virginités des filles des faubourgs; un Paris
minotaure fatal à la jeunesse et à la beauté, qu’il attire et qu’il
engloutit pour les vomir ensuite en détresse et en misère aux bas
quartiers des pauvres et des déchus.
Voilà l’ plaisir, mesdames, voilà l’ plaisir!
Voilà le cri du monstre, l’appel de la ville-sirène, qui vient troubler
dans sa mansarde la petite apprentie échouée, après sa dure journée,
entre le père ouvrier et la mère ménagère; c’est encore le cri qui la
trouble au seuil de l’atelier; le cri qui la saluera, reine et muse,
au milieu de la mascarade et des cortèges en liesse des peintres de
la Butte; le cri qui l’arrachera, à peine de retour dans le logis
familial, au chevet d’agonie de son père.
Voilà l’ plaisir, mesdames, voilà l’ plaisir!
En somme, c’est le vertige de Paris, le Paris du Moulin-Rouge, de
l’Olympia et des Folies-Bergère, le Paris des music-halls et des bals
publics, sur les sens excités et la précoce imagination de la petite
ouvrière. Paris! la ville qui les prend toutes, déjà maudite au dernier
acte de «Germinie Lacerteux», par madame de Varandeuil, comme M.
Charpentier la fait couvrir d’anathèmes par son chiffonnier symbolique
et son non moins symbolique père!
Willette, dans sa fameuse fresque du Chat-Noir, intitulée: «Miserere»,
nous avait déjà montré ce Paris de luxure et de perdition, entraînant
du haut de Montmartre toute une chevauchée de nudités fragiles
et délirantes: cocottes haut troussées, premières communiantes,
blanchisseuses éveillées, petites femmes pantalonnées de batiste et
corsetées de satin noir; tout le sabbat moderne de la prostitution se
ruant à la curée de l’or.
Sur cette donnée, pas très neuve, sinon «chatnoiresque», Gustave
Charpentier a écrit la symphonie la plus séduisante, la plus
papillotante et la plus colorée qu’on ait jamais encore entendue
dans une salle subventionnée. C’est l’Opéra «modern-style» dans
toute sa gloire; on ne peut pas pousser plus loin l’art tumultueux
du pittoresque. C’est de la musique de peintre, tant elle rend
savoureusement ce qu’elle veut dire. Les cris de Paris qui s’éveille,
le duo des amants enthousiasmés et leur salut à ce Paris de joie et
de boue resteront, comme tout le premier et tout le dernier acte, des
pages documentaires de la musique de demain.
Pour encadrer cette aventure banale d’une petite fille qui se dérange,
M. Jusseaume a peint quatre décors que M. Emile Zola pourrait
revendiquer pour illustrer «Une Page d’amour»: Paris vu de la mansarde,
cette mansarde du premier tableau, estompée comme un Carrière, le
Paris des échafaudages, des démolitions et des grimpettes du vieux
Montmartre, tout bleuâtre dans la brume, et puis tout rose dans
l’aurore; puis c’est le Paris du 14 Juillet, un Paris d’illuminations
aux lignes faufilées de points d’or avec, dans le ciel, des fusées de
feu d’artifice et des pluies d’étoiles; et, enfin, vu de la mansarde du
premier, un Paris sinistre et noir, aux allures de bête embusquée dans
l’ombre, le Paris où Louise va s’engouffrer pour toujours...
Louise, c’est mademoiselle Riotton, la fragilité capiteuse et blonde;
le rapin séducteur, c’est M. Mareschal; le père Préjugé, comme nous
l’apprend le livret, c’est l’inimitable Fugère.
La mise en scène est de Carré, et c’est tout dire.
Le public aurait-il accepté l’œuvre de M. Charpentier sans cette mise
en scène??
Le public loue fort la musique; les peintres la figuration, et les
musiciens les décors, naturellement.
«La belle carotte! qui veut d’la belle carotte?» chante un des cris
de Paris, à l’acte de Montmartre; cela aurait fait aussi bien un
leit-motiv que «Voilà l’plaisir, mesdames», prétend un jeune maestro
dans les couloirs.
_Lundi 5 février._--La pluie, la torrentielle et monotone pluie,
le Paris de boue, d’humidité et de ténèbres rousses que salue si
éperdument l’enthousiasme de Louise dans l’opéra de M. Charpentier.
Besoin de rêver, de m’arracher à la tristesse et à l’ennui de la
réalité. Du rêve, de la féerie: je retourne 14, rue Larochefoucauld.
Avec Gustave Moreau je suis sûr de pouvoir m’isoler dans du fabuleux et
du grandiose. Une des preuves incontestables du génie du peintre, c’est
l’obsession enracinée chez lui, la hantise presque occulte de certains
types et de certaines figures; et dans cette salle du premier, où je
rôde, sollicité par plus de soixante toiles, combien d’Orphées, combien
d’Hélènes errant, maillées d’or, sur les remparts de Troie! Combien de
Salomés dansant devant Hérode! combien de sirènes jaillies, pareilles
à trois fleurs diadémées, d’une même tige, et combien de cygnes posant
impérieusement leur bec sur des têtes de Léda, dénoncent et proclament
la persistance de sujets caressés et chéris dans la pensée du maître?
Et quel labeur énorme décèlent ces tableaux entrepris et repris jusqu’à
cinq et six fois! Une esquisse, entre autres, une magistrale et énorme
esquisse me requiert et me retient. Je dis «esquisse»; c’est un vrai
tableau: les «Rois Mages», à peine ébauché, celui-là; une lente et
pourtant ardente chevauchée de trois figures de femmes drapées de
lourds manteaux, toutes trois couronnées d’or, les yeux fixés sur une
étoile. Une théorie d’enfants les précède: enfants chantant, l’air
de néophytes, avec des branches de lys appuyées sur leur cœur. Ils
marchent par rangs de quatre et six, et, derrière le premier rang, ce
sont d’autres enfants encore, jouant du théorbe et des cymbales, et
leurs profils et leur attitude font songer aux merveilleux musiciens
de Donatello. Derrière les cavaliers, une foule de figures à peine
indiquées se presse: toute l’Humanité. C’est, montée à la hauteur d’un
symbole, la légendaire Marche à l’étoile, marche triomphale de tous
les peuples, où les trois figures couronnées évoquent, la pensive,
l’Europe, l’extatique, l’Asie, l’ardente, l’Afrique; et leurs regards
différenciés les caractérisent chacune.
_Mercredi 7 février._--Arrivisme et réclame.--Chez le coiffeur.
--L’artiste qui m’accommode, entre une barbe et un shampoing, veut
bien me confier qu’il a un sujet épatant de pièce, une pièce qui
ferait courir tout Paris et qui en ferait, un argent! Toutes les
femmes du monde iraient, pour sûr. Et, sans me proposer tout à fait
une collaboration, Figaro condescend à m’en communiquer la donnée...
Un peu scabreuse à raconter... Bah! avec des périphrases... Bilitis,
une Bilitis moderne pour obtenir les faveurs d’une jeune Grecque du
quartier Monceau se donne à l’amant de celle-ci, amant complaisant
et partageur qui, en échange des lèvres de Bilitis, consent à une
substitution d’alcôve et substitue la Mytilénienne amoureuse à sa
propre personne auprès de son amie... Scène de déshabillage des deux
femmes, clou certain, etc.
Et, comme j’objecte la raideur de la situation: «Ça n’est pas plus
fort que du Francis de Croisset, m’est-il répliqué, et ça en fait,
un argent, sa machine. --Vous avez donc vu la pièce? --L’ «Oreille
coupée», nous l’avons tous vue: l’auteur se fait servir ici et il nous
apporte chaque fois des billets, mais avec recommandation de chuter et
de siffler tout le temps. --Bref, le chahut organisé. --Et ce que ça
remplit la salle?
La bonne, la belle, l’adroite réclame!
_Dimanche 11 février._--Une heure du matin, au pont de l’Alma. Le
«Vieux Paris» sous la neige. --Le Paris des hauts toits, des pignons
fantasques, des tourelles et des clochetons surgi depuis trois mois
sur les bords de la Seine, en vue des visiteurs de l’Exposition, le
Paris de Robida, épanoui là comme une illustration de la «Passion de
maître François Villon», le beau roman de Pierre d’Alheim; le Paris des
clapiers, des étuves, des bordeaux, des cabarets de la Pomme de pin,
des vieux cloîtres et des petites chapelles, le Paris de Louis XI, du
poète Gringoire, de la cour des Miracles, du capitaine Phébus et de
Quasimodo, tout à coup dégagé des constructions en carton peint et des
fragiles échafaudages d’un ingénieux décor par la toute-puissante magie
de la nuit et de la neige.
Et c’est une fantastique planche de Victor Hugo qui se silhouette,
cette nuit, sur le bord du fleuve, avec tous ses toits encapuchonnés
de blanc et ses sculptures ourlées de givre; et c’est la floconnante
et moelleuse, et lente neige, dont la descente silencieuse évoque, en
plein Paris de 1900, sur un ciel de mouvante hermine, cette vision de
la vieille cité, la cité d’Olivier le Daim et des compères Tristan et
Coytier.
On voit arriver de Norvège,
Avec les premiers froids d’hiver,
De grandes abeilles de neige,
Leurs essaims blancs couvrent la mer.
Elles vont en Bohême, en Flandre,
Tourbillonnant par les cieux froids,
Par l’horizon couleur de cendre
Et les pignons sculptés des toits.
Aux clochetons, aux girouettes,
Aux balustres des vieux balcons
On voit en blanches silhouettes
Luire et trembler leurs gros flocons.
Dans un reflet crépusculaire
L’essaim blanc voltige en tremblant
Et, comme sous un grand suaire,
Les quais, les ponts, tout devient blanc.
A l’Opéra le bal masqué bat son plein. Ici, c’est la solitude
étincelante des quais et des berges. Les cochers refusent de marcher;
le fiacre dont j’étais descendu pour m’aller accouder au parapet du
pont et regarder couler l’eau noire entre la féerie argentée des rives
(tous les échafaudages de l’Exposition soulignés dans leurs moindres
détails d’un trait vif et brillant), mon fiacre ne consent à s’ébranler
que pour la forte somme; et, jusqu’à Auteuil, ce sera le morne et pâle
abandon d’une steppe, avec une seule rencontre: toute une file de
voitures de la Compagnie Richer en détresse, avec leur équipe nocturne,
et s’échelonnant du Trocadéro à Passy, leurs grosses roues enlisées
dans la neige et ne pouvant pas avancer.
Même jour, onze heures du soir, dans le monde. Après l’étincelante
vision de la nuit dernière, l’étincelante causerie du premier causeur
peut-être de ce temps. L’aubaine d’un paradoxal, et vertigineux et
divertissant entretien de M. Catulle Mendès, énonçant ses opinions sur
le théâtre.
C’est le «Béguin», de M. Pierre Wolff, qui en a été le point de
départ. M. Catulle Mendès est ravi de la pièce. Il n’y en a pas,
mais qu’importe? M. Catulle Mendès s’y est amusé; il n’en demande
pas plus à un auteur. Au théâtre, tous les genres sont bons, hors le
genre ennuyeux. Il n’a jamais compris les restrictions de certains
critiques: «cela est ou n’est pas du théâtre». Dès qu’une chose est
représentée sur une scène, pour lui, elle est une pièce. Ainsi, il a
vu, la veille, à l’Odéon, cinq actrices évoluer, à demi costumées, dans
le clair-obscur d’un décor de forêt, et il les a entendues réciter,
chacune à leur tour, de vagues sonnets sur de plus vagues musiques:
il y avait des costumes, un décor, des actrices... Il a donc assisté
à une pièce. C’est la négation de la composition même, et, dans la
bouche du plus précieux artiste de ce temps, de celui dont tout le
théâtre et tout le roman sont justement le triomphe de la composition,
la thèse soutenue a du piquant et du charme. De là, de merveilleuses
observations sur le génie latin et le génie saxon, le besoin d’intrigue
et d’action que réclament les races latines dans les pièces qu’elles
applaudissent, et, si désarticulées qu’apparaissent les comédies de
la jeune école, presque toutes tombées dans le dialogue, la charpente
classique toujours présente dans un semblant d’exposition et de
dénouement, tandis que les races saxonnes, au fond plus éprises de
réalité et de pittoresque, ne demandent au théâtre qu’une suite de
scènes et de tableaux, des tranches de vie, pour ainsi dire, qui vont
parfois jusqu’à l’incohérence; et, comme preuve de la différence des
deux tempéraments, Mendès nous cite l’exemple de l’«Avare», l’«Avare»
de Molière, représenté en Allemagne en dix-sept tableaux, scène par
scène, et la «Tragique Histoire d’Hamlet, prince de Danemark» divisée
chez nous en cinq actes.