C’est un mélange heureux d’imprévues réminiscences, une perpétuelle

hantise de toutes les écoles, un voyage exquis à travers tous les

musées avec une tendance, mieux, une attirance évidente du peintre

vers les décors de Léonard, les figures chères aux préraphaélites, la

magie du clair de lune et les somptuosités glauques des algues, des

coraux et des madrépores. _Il était une fois une princesse_ est un

Gustave Moreau, _les Mystères de Cérès_, si voluptueusement bleus,

promènent des personnages d’Alma Tadema dans l’azur fluide d’un bon

Leconte du Nouy; la _Jeune fille à la médaille_ pourrait être signée

Agache; _Notre-Dame-de-Penmarc’h_, une peinture solide, minutieuse et

brillante, est un Dagnan-Bouveret réussi; le _portrait de Madame C..._

est un Thévenet, et à travers tant de figures mystérieuses, symboliques

ou légendaires, profils de songes, s’ils n’étaient de souvenirs, c’est

au pastel intitulé _Une malade_, ainsi qu’au beau tumulte or et roux

de _la Bourrasque_, que je m’arrête, requis vraiment par une cuisine

savoureuse de couleurs. Là, se révèle au moins une palette personnelle.

D’une adorable imagination aussi, les féeries d’aquarium intitulées:

_la Vague furieuse et le Crabe_, et un pastel d’un joli sentiment:

_les Bergers_; et nous nous y laisserions peut-être prendre, si M.

Lévy-Dhurmer en exposant les masques de MM. Coquelin Cadet, Jules

Claretie et J. Cornély, ne nous avait révélé dans trois saisissantes

caricatures un vrai tempérament de polémiste.

_Mercredi 13 décembre._--105, rue de Courcelles, chez Myrille de

Myrillon, la jeune femme de lettres et un peu héroïne de ses romans, si

cruelle dans ses livres pour ceux qu’elle a aimés au vrai sens du mot,

si, du moins, fidèle à ses amis.

Myrille de Myrillon a pris au sérieux son rôle de princesse enchantée,

le personnage qu’elle incarna jadis sur la scène d’un music-hall dans

le rôle de la fée Oriane. C’est William Busnach qui, cette fois, l’a

préfacée.

Très blanche, très frêle, d’une souplesse de tige, roulée dans des

tapis de fourrure d’un gris d’argent, Myrille de Myrillon s’ennuie par

ce jour jaune et triste de décembre; à ses mains diaphanes, gemmées de

toutes les pierres de la Russie et de l’Allemagne, une bague étrange

étincelle, lourde et comique, que j’ai vue il y a un mois au doigt de

M. de Max. Madame Valtesse (de lettres aussi, sous le nom de la Bigne),

distrait les ennuis de Myrille, et quelques autres jeunes femmes

encore; et Myrille se désole, en quête d’un préfacier pour son prochain

volume _Idylle saphique_.

Que Myrille de Myrillon se rassure. Le préfacier est tout trouvé.

M. Georges Vanor, le conférencier du _Baiser_, devant un public

exclusif de femmes... Parfaitement, voyez l’affiche, M. Georges Vanor,

conférences de la Bodinière, traitera du Baiser. Les hommes ne sont pas

admis.

Eleusis, Eleusis, nous avons, à Paris, un temple de la Bonne Déesse!

_Jeudi 14 décembre._--La comtesse de Castiglione. --On sait de quel

mystère la favorite de Napoléon III avait entouré le déclin de sa

beauté. Désespérée de voir se faner la splendeur d’une chair aimée

par un roi et par un empereur, la comtesse de Castiglione s’était

retirée du monde, cloîtrée vivante dans un petit appartement de la

rue Saint-Honoré, tout près de chez Voisin, d’où on lui apportait ses

repas; et, là, dans l’obscurité des persiennes toujours closes, devant

des miroirs voilés, pour que son image même ne lui apparût plus, ne

sortant qu’à dix heures du soir, masquée d’une épaisse voilette, elle

vient de s’éteindre dans le désir et la volonté de mourir invisible,

loin des yeux, toute à son passé, elle, cette attardée dans notre

temps, qui n’aspirait qu’à l’oubli:

Le silence et la nuit sur la beauté fameuse,

L’oubli sur le scandale!

Or, il s’est trouvé que les volontés de la morte ont été trahies; les

sommes d’argent que la comtesse de Castiglione avait affectées aux

journaux pour qu’on ne parlât pas de son décès n’ont pas été remises

à temps à destination; la presse s’est emparée de sa mort et les

chroniques prévues ont été publiées: mieux, un homme s’est trouvé,

et du monde de madame de Castiglione, pour forcer la porte de cette

recluse qui voulait disparaître ignorée, et aller contempler sur son

lit le mystère espéré du cadavre.

C’est une attitude si exquise que cette fantaisie macabre, et les jolis

frissons de peur dont se plissent, le soir, les épaules moirées des

snobinettes, quand leur sont contés, par le menu, les rides de la morte

et les plis de son linceul.

Nous avions déjà l’exhumation de madame Desbordes-Valmore, les visites

à l’hôpital et les fleurs au tombeau de Verlaine, l’oraison funèbre de

Leconte de l’Isle, le lamento de Rodenbach et les couronnes à M. Henri

Becque; l’autopsie de madame de Castiglione va-t-elle clore enfin la

série? C’est effarant, cet amour du cadavre.

Il est donc sous le ciel des choses plus funèbres

Que Juliette morte au fond de son tombeau!

_Dimanche 18 décembre._--Venise en danger; Venise, mal défendue par une

municipalité coupable ou imbécile, va voir déshonorer, pis, moderniser

l’allée de palais et d’eau du _Canale Grande_.

C’est le peintre Maxime de Thomas, retour d’Italie, qui me navre de

l’odieuse nouvelle. Je l’eus comme voisin, il y a dix-huit mois, dans

la ville des Doges, pendant près de six semaines. Sur ce même Grand

Canal, de Thomas habitait le palais Dario, ce joyau d’art presque

mauresque, et moi, dans le palais Veniere, un long rez-de-chaussée

de palais dix-huitième demeuré inachevé, un grand appartement avec

terrasse et escalier baignant dans l’eau, entre les gris d’étain du

Grand Canal même et les citronniers d’un immense jardin, un des rares

jardins de Venise, le jardin de la Casa Barbiere, dont les cyprès noirs

et les frondaisons luisantes vont disparaître et n’enchanteront plus

l’œil entre l’Académie et les Dômes de la Salute.

Ce palais Veniere, d’illustres hôtes l’avaient eu comme demeure;

Sudermann, avant moi, avait occupé la même chambre, le Sudermann de

_Magda_ et de la _Salomé_; Hugues Rebell y avait revécu la _Nichina_...

et cette oasis de verdure en plein désert d’eau et de pierres

historiques qu’est _Venezia_ va être rasée. Une faillite met le palais

Veniere en adjudication; il est convoité par le syndicat anglais,

naturellement, des verreries de Venise, pour être démoli d’abord et

remplacé ensuite par une fonderie, une usine, un horrible établissement

industriel installé en plein _Canale Grande_, presque en face le palais

de Desdémone.

Comme si ce n’était pas assez de la honte de tous ces anciens palazzo

transformés en hôtels, hôtel de Paris, hôtel de la Lune, avec leurs

atroces grosses lettres d’or masquant la dentelle de pierre ajourée

des balcons! Et ce grand jardin du palais Veniere va disparaître

pour permettre aux bailleurs de fonds londoniens d’écouler la hideur

tarabiscotée, multicolore et ridicule de ces verroteries fanfreluchées

de rubans et de dentelles, lisérées de bleus et de si vilains roses,

qu’on fabrique aujourd’hui sous le nom de verres de Venise, les verres

de Venise, cette autre décadence dont les seuls beaux spécimens sont

identiquement copiés sur d’anciens modèles.

Mieux, non, pis; ces Vénétiens parlent d’innover un trottoir le long du

Grand Canal pour y attirer les bicyclistes; la bicyclette au pays des

gondoles, quel titre pour une pièce de M. Tristan Bernard!

Auteurs gais, proses de vélodrome!

Et les journaux, ce matin, annonçaient la catastrophe d’Amalfi,

l’éboulement d’une partie de la montagne et la destruction des

Capuccini, le merveilleux couvent transformé en auberge pour les

touristes de la Corniche. Amalfi, les Capuccini, la splendeur même

du golfe de Salerne, un des seuls paysages du monde avec Taormina en

Sicile, Innsbruck en Autriche et Neuschwanstein en Bavière.

Les dieux s’en vont!

_Vendredi 22 décembre._--A l’Opéra-Comique, la seconde d’_Orphée_.

Ils et Elles, dans une loge; la mise en scène de Carré, la musique

de Gluck: naturellement, de l’enthousiasme. --Ce Carré! --Il n’y

a que lui. --Est-ce compris! --Ce bois de cyprès et de bouleaux

dans les ténèbres de ce crépuscule qui saigne, ces troncs d’arbres

comme des fûts de colonnes, ce tombeau que l’on voit à peine et ces

libations silencieuses, ces théories de femmes muettes, drapées de

voiles prune et violet! --Deux couleurs qu’on n’ose jamais au théâtre.

--Naturellement, elles sont d’un effet sûr, mais il faut des éclairages

réglés. --Et les éclairages de Carré! --Et la débutante, comment la

trouvez-vous? --Mal costumée. --On ne la voit pas. --C’est peut-être

une chance. --Le fait est que la robe est ou trop courte ou trop

longue; on dirait qu’elle va sauter à la corde. --La voix est belle.

--Avec des trous. --Je ne trouve pas, elle est émue, certainement, puis

le rôle est écrasant. Vous en doutez-vous, du rôle? --Raunay! --Mais

Orphée n’est pas le rôle d’Iphigénie, Orphée n’est pas dans la voix de

Raunay.

Entr’acte: C’est superbe. Je n’aime pas l’amour Pompadour; l’air d’un

pastel de Latour dans son buisson de myrtes, mais cette mise en scène

est géniale. --Et la musique donc (_Il lorgne._); mais il y a une très

jolie salle; Héglon, Félicia Mallet; tiens, Xavier Leroux, Laparcerie

dans une loge. --Et sa mère! --Là-bas, M. et madame Le Bargy;

décidément, je ne viendrai plus qu’aux secondes, c’est beaucoup moins

muffe qu’aux premières. --Il y a beaucoup moins de professionnels.

A la sortie, en mettant les manteaux. --Quelle soirée! --J’y

reviendrai. --Tu parles, oh! ce séjour des âmes heureuses, ce Puvis de

Chavannes, car c’est un Puvis, c’est le Bois vu de Longchamps avec des

lauriers en plus (_Stupéfaction._), mais oui, Puvis n’a jamais peint

que le Bois de Boulogne, mais dans des tonalités mauves qui déroutaient

l’œil et l’esprit. Ici, ils ont ajouté l’eau et les fameux éclairages

dont Carré restera l’inventeur, mais c’est Puvis, un vrai Puvis, vous

dis-je. --Un Puvis avec personnages de Botticelli, vous n’avez pas

reconnu la fresque, la fameuse fresque de Florence? --La Primavera!

--Parfaitement. Un moment, les danseuses reproduisent exactement les

groupes, les trois figures dansantes, les autres en théories; et la

ballerine à la chevelure blonde toute semée de fleurs, des fleurs

tressées sur son corsage, et la figure même de Sandro, celle à laquelle

ressemblait tant Sarah Bernhardt. --Sarah Bernhardt? --Oui, il y a

quinze ans, dans _Cléopâtre_. --Et la débutante? --Mon impression?

S’est attaquée à trop forte partie, ne sait ni marcher, ni pleurer,

ni... --Si, elle chante. --Et Eurydice? --Bréjan-Gravière, c’est une

Eurydice de char de blanchisseuses; cette ombre frêle a des appas de

charcutière. --Et des yeux de Bébé-Jumeau. --Mais elle chante. --Oui,

elle chante. --Que vous faut-il de plus à l’Opéra-Comique? --La mise

en scène vous gâte, vous voulez maintenant des nymphes dans les rôles.

--Des nymphes, vous l’avez dit.

_Samedi 23 décembre._--Le monde d’aujourd’hui.--Un mot, non un aveu,

d’une des plus belles madames en vedette de la société dreyfusarde:

--Nous sommes allées très peu dans le monde cette semaine; il n’y a pas

eu de premières.

Quand les salons se ferment, on ouvre les théâtres.

_Lundi, 24 décembre._--Dans la nuit de dimanche à lundi, chez Voisin,

ils réveillonnent, et comme les soupeuses appartiennent au monde du

théâtre, c’est du théâtre qu’ils causent, et de Coquelin et de Sarah,

les gloires du siècle, ce siècle qu’ils résument à tous deux, et par

l’âge et par le talent. --Et bien, l’_Aiglon_, ç’a été un succès de

lecture? --Mais il y a eu des larmes avant. --Comment? --Ç’a été

surtout une réconciliation. Les effusions ont été précédées d’une

terrible scène, boulevard Pereire. --Non! --Comme je vous le dis, la

pièce a cinq actes, il n’y en a que trois de faits, deux sont encore

sur le chantier, et Sarah a bondi à la nouvelle. --Songez, l’_Aiglon_,

c’est son Exposition. --A moins qu’elle ne reprenne la _Dame aux

Camélias_. --Elle la reprendra. --Ou bien _Médée_ ou la _Princesse

lointaine_. --_Médée_ surtout. --Mais revenez à vos moutons; comment

Sarah a-t-elle accueilli ce plat du jour Rostand, ce demi-poulet ou

plutôt ces trois quarts d’_Aiglon_. --Mais comme une trahison, par

des cris et des larmes; elle a sommé Rostand de finir la pièce, et,

comme la lecture était annoncée pour le jour même, l’a enlevé dans

son cab, emmené au théâtre, et on a lu les trois actes de l’_Aiglon_.

--Superbe! Superbe! mais il y a un mais. --Encore! --Il se trouve que

le premier rôle n’est pas celui du duc de Reichstadt, qu’il y a à côté

un personnage de vieux grognard héroïque et dévoué, une espèce de

Champaubert, qui dirige toute l’action. C’est ce rôle-là qui soutient

la pièce, et pour ce rôle imprévu dans le premier scénario, Rostand

réclame et veut Coquelin, le Coquelin de _Cyrano_. Il n’en voit pas

d’autre dans le rôle, en dépit de Sarah qui propose Calmettes. Il ne

s’ennuie pas, M. Rostand, Coquelin et Sarah dans le même drame; il

tiendra le succès de l’Exposition, mais Coquelin chez Sarah, c’est cent

mille francs de moins dans sa caisse. --Et voilà le succès de lecture

de l’_Aiglon_. --Je vous crois, un vrai succès d’émotion. --Oh! une

bombe n’aurait pas plus ahuri, tombant dans un potage. --Avez-vous

des tuyaux sur les _Misérables_? --Non. --Sarah et Coquelin, quelles

inoubliables figures! Ils survivront à ce siècle. --Comme les momies

aux Pharaons.

_Lundi 8 janvier 1900._--Marseille. Là, le courrier, les lettres de

Paris soigneusement reléguées, mises en quarantaine à la poste restante

pour échapper à tous et à toutes, être bien à moi durant ces deux

derniers jours.

Le badysme! Toutes célèbrent la jeune gloire d’hier, la nouvelle étoile

enfin descendue des hauteurs du «Balcon» de Baudelaire sur la scène de

la Porte-Saint-Martin.

Vous me demandez des détails sur les _Misérables_... Mon

Dieu, mon cher ami, le grand événement de la soirée a été le

triomphe de votre amie Berthe Bady, Bady qui nuance et scande

si merveilleusement vos vers. Touchante et frissonnante à la

répétition générale, elle a été superbe à la première. La

salle était debout, et on interrompait chaque phrase presque

d’un applaudissement. Votre ami Rochefort criait tout haut

dans les couloirs: «C’est du grand art... c’est admirable!» Et

les enthousiasmes se propageaient, ardents, jusque dans les

coulisses; on en parlait encore le lendemain et le surlendemain

aux premières du Vaudeville et des escholiers... Maintenant, ce

que l’ex-Belle au Bois-Dormant, d’Henry Bataille et de Robert

d’Humières, a fait de ce rôle de Fantine, il faut le voir: cela

ne se raconte plus. De rien, elle a fait tout; d’un bout de rôle,

une grande figure. Vous reviendrez, ne serait-ce que pour cela!

La pièce? Les décors et les costumes, copiés d’après des éditions

populaires des _Misérables_, ont un charme prenant et réellement

exquis. Ils sont tristes, mélancoliques et passés comme certaines

pages de Balzac. Le rôle n’est pas fait pour Coquelin; mais il

a dans la vieillesse de Jean Valjean un désarmant optimisme à

la Béranger, un républicanisme vieillot tout à fait joli et

particulier. Mais ce que tout cela est loin de l’ancien forçat!

C’est l’abbé Constantin du bagne. Le rôle est d’ailleurs par trop

monotone dans le sublime; cela finit par donner l’impression

d’un agent de propagande électorale socialiste chrétienne. La

barricade, sur laquelle on comptait pour susciter des mouvements

populaires aux petites places et garnir le poulailler, a laissé

tout le monde très calme: c’est une émeute à recommencer. Somme

toute, grande réussite. Rostand verdissait un peu dans sa loge,

à mesure que s’affirmait le succès, car on comptait sur quelques

représentations des _Misérables_ et l’on voyait déjà Coquelin,

dans l’_Aiglon_, à côté de Sarah: on l’avait même mieux que

désiré: quelque peu imposé, ma foi! Sarah peut maintenant dormir

tranquille: Coquelin est forcé de rester chez lui. Il paraît

qu’elle va prendre Brémond pour le remplacer; ce ne sera pas tout

à fait la même chose, mais il y aura économie... Le cauchemar de

la grande tragédienne est dissipé!... Le joli serait que Rostand

réclamât et imposât Bady, la gloire de l’année, pour créer le duc

de Reichstadt chez Sarah; pour récupérer sa pièce, il en serait

bien capable. Il paraît que Le Bargy guette et n’a pas renoncé à

créer le rôle à côté de Guitry dans le fameux grognard... Quant à

Bady, ne croyez pas que je me paie votre tête. C’est une épidémie

depuis dix jours: tous les auteurs la veulent pour interpréter

leur rôle, et la famille Hugo prétend l’imposer aux Français pour

la reprise de _Marion_... Ainsi va le monde!

A côté? Le théâtre Maguera tient, paraît-il, un succès, enfin!

dans la _Reine de Tyr_ de Jacques Richepin. A la Gaîté, les

sourires en porcelaine émaillée et les maillots de M. Lucien

Noël emplissent les loges, et la musique de Ganne les deuxièmes

balcons; la pièce s’appelle les _Saltimbanques_. Au fond, c’est

la Mignon déjà désorganisée par Ambroise Thomas, tout à fait mise

en pièces par Ordonneau Maurice: cela, n’en doutez pas.

_A perpète_... perpétue du Decourcelle à l’Ambigu.

En somme, _Orphée_, à l’Opéra-Comique, et _Iphigénie_, à la

Renaissance, aident seuls à supporter le froid et la boue de

Paris. Gluck triomphe, Gluck est le grand dieu du jour; le

chevalier aimé de la reine est devenu le roi de Paris. La vogue

de Wagner elle-même en pâlit... Bady, chez Coquelin, tient

le record avec lui. Qui sait ce que l’année nous réserve? En

attendant, la devise de ce mois commençant est: Bady Gluck, Gluck

Bady!

Une nouvelle cependant!... Des Mathurins, Francis de Croisset

émigre à l’Athénée-Comique; ce jeune seigneur semble voué aux

Deval. Croisset s’agite et Wiener le mène, comme le disent les

auteurs gais.

_Vendredi 19 janvier._--A l’Opéra-Comique, dix heures, au moment où, la

main sur les cordes de sa lyre, Orphée apparaît en silhouette sur le

ciel d’orage du merveilleux tableau du second,

Laissez-vous toucher par mes larmes,

Spectres, larves!

sur la dramatique orchestration de Gluck, rythmée par les mouvements

d’ensemble de tout un peuple d’ombres blêmes, les maigres bras

tendus de formes enlinceulées et verdâtres, échelonnées là par un

artiste passé maître dans la science de la mise en scène, le long des

praticables du plus étonnant décor.

Dans une loge. Ils et Elles causent. --C’est du Gustave Doré. --Non,

du Carré, ce qui vaut mieux. --Moi, ces nudités bleuâtres drapées de

suaires, savez-vous ce que cela me rappelle? --Dites, ne nous faites

pas languir. --«Languir!» Comme on voit que vous venez du Midi! Se

languit-on toujours de vous à Marseille? --Tu parles, on se l’espère.

--Comme on se la manze, l’oranze, mais cela est du toulousain. Elles

vous rappellent donc les larves de Carré? --Mais les figurines de

madame de Fumery, dans les vases de Lachenal, vous vous souvenez, ces

ondoiements de femmes souples, autour des poteries, ces gracilités de

dos et d’épaules, sous des coulées de cheveux en flots et des remous

d’étoffes? --Et la matière d’une douceur étrange, d’un bleu verdi de

turquoise qui meurt! Oui, il y a de cela, mais laissez-nous écouter la

musique.

Pendant l’entr’acte. --On a été très dur pour mademoiselle

Gerville-Réache, elle a de la voix. --Et n’est pas si maladroite que

cela, je l’ai beaucoup aimée dans le bois de cyprès du premier. --Le

rôle est écrasant, songez donc. --Si vous aviez vu Crema!... qui

écrasait si bien le rôle de Brangiane, dans «Tristan». Ah! je pense,

elle était de taille à tenir celui-ci. --«Tristan»! Pauvre Lamoureux,

vous savez qu’il en est mort. --Comme Bertrand est parti, lui, de son

enterrement: il a cueilli son influenza aux obsèques. --Et Capoul

cingle vers les côtes de France pour le remplacer à l’Opéra. --La

malice des choses. Lamoureux monte «Tristan» au Nouveau-Théâtre et

Capoul devient directeur de l’Opéra, aux côtés de son ami Gailhard.

--Tristan Bernard intitulerait ça «La Revanche de Toulouse». --Mais

il s’agit d’Yseult et non pas de Bernard. --Vous ne le guérirez pas,

il est influenzé de coq-à-l’âne, il a pris ça aux auditions des

«Auteurs gais»: le vent qui souffle à travers le Gymnase l’a rendu

fou. A propos, vous allez demain à la conférence de Franc-Nohain? «La

Grenouille et le Capucin», ça ne vous chante pas, ce titre? --Ah!

Franc-Nohain, quel génie! «Le pied s’en va depuis l’Empire». --Mais

Claretie nous reste aux Français.

A un des invités qui rentre dans la loge. --Eh bien? --C’est du délire,

on est émerveillé de cette mise en scène, je viens de rencontrer Pozzi

et Georges Petit; ils ne tarissent pas. --Pozzi! où est-il? --Là-bas, à

l’orchestre. Chut! on reprend.

Pendant le second, au tableau des ombres heureuses. --Mais c’est la

fresque de Botticelli. --Dans un décor de Puvis. On l’a déjà écrit.

--Cette mademoiselle Charles, quelle souplesse et quel esprit! --Oui,

elle fait danser les statues; on voit que Mariquita a passé par là.

--Mariquita et Carré. --Ah! voici Gerville, vous savez qu’elle est très

bien, on a été d’une injustice pour elle! --Halte-là, c’est qu’elle est

maintenant autrement mieux qu’à la première. Si vous l’aviez vue, même

à la seconde! Ce soir, elle joue, elle ose; il y a quinze jours, elle

était en bois, toujours empêtrée dans le même geste, avec une pauvre

face toute crispée d’angoisse et une voix qui ne sortait pas. --Mais

c’est qu’il y avait un motif à tout cela! --Ah? --On aurait perdu la

tête à moins, songez. --Dites-nous... --Elève de Rosine Laborde, il y a

deux ans qu’elle travaillait le rôle avec elle; c’est sous sa direction

qu’elle l’avait répété chez Carré, quand trois jours avant la première,

je ne sais qui lui met en tête d’aller trouver madame Pauline Viardot.

«C’était elle qui avait créé le rôle, une création inimitable, elle

devait aller la voir, lui demander conseil; la démarche s’imposait,

elle ne pouvait s’attaquer au rôle d’Orphée sans avoir été trouver

l’ancêtre, etc., etc. Bref, cette pauvre Gerville-Réache se laisse

endoctriner, va trouver la créatrice, l’auguste, la vénérée! Madame

Viardot la reçoit, lui fait chanter le rôle et, naturellement, démolit

tout ce qu’avait enseigné madame Laborde, si bien que voilà la

débutante à la veille de la première désorientée, dépaysée dans un rôle

qu’elle possédait et ne possédait plus, terrorisée, annihilée, dans la

crainte de mécontenter madame Laborde et l’effroi de ne pas satisfaire

son public. Avouez que son embarras des premières représentations

s’explique. --Mais aussi quelle idée d’aller consulter madame Viardot!

Voyez-vous, dans dix ans, Laparcerie ou Bady, à la veille de créer la

«Tosca», allant consulter Sarah pour l’interprétation du rôle! Si vous

vous en tenez à l’accueil fait à la Duse, jugez des bons avis qu’on

leur donnerait. --Irez-vous à la «Gitane?» --J’attendrai les comptes

rendus pour m’y risquer. --Oh! alors... --Quoi, alors? --Rien. Vous

n’irez pas.

_Samedi 20 janvier._--L’emploi smart d’une soirée en janvier

1900.--Dîner au café de Paris; dans la salle de gauche, en évitant

soigneusement le fond de la salle de droite réservée à ces demoiselles

et dite le «Poulailler». L’absence totale des valeurs anglaises sur le

marché (les affaires du Transvaal ne font pas celles de Londres) ont

singulièrement aigri le caractère de ces dames, l’avenir est sombre, la

Côte d’Azur est veuve d’étrangers, et si l’on ne peut pas se refaire à

Monte-Carlo comme les autres hivers!!!

Pour se consoler ces dames doublent, triplent et quadruplent la dose

de morphine et débarquent au café de Paris, singulièrement excitées,

et il en résulte un caquetage et un abatage tel que les petites femmes

du monde qui s’aventuraient, il y a un mois, parmi les impures, ont

complètement déserté la droite pour la gauche et se tiennent maintenant

tassées à l’entrée de l’établissement. Les autres défilent.

Neuf heures et demie, aller aux Folies-Bergère, siffler la reine

Victoria passant en revue les troupes du Transvaal et applaudir le

défilé des Boërs au cinématographe déroulant toutes les scènes de la

guerre de l’Or.

Poussières de Paris · 第 14 / 27 段