Dans le poulailler. --Elle en a une chance, cette Augustine, elle a mis

la main sur le gros sac. --Et n’est pas prête à le lâcher, oh! elle le

tient! Ce qu’il est gentil avec elle, lui qui était si raide avec les

autres! --Mais on ne s’appelle pas de Lierres pour rien, «je meurs où

je m’attache». --Ils vont partir au Caire, vous savez. --Le Caire cet

hiver, ça sera dur pour les Français. --A cause? --Eh! des affaires, le

Transvaal, des Boërs et des débours. --Des giries tout cela; j’arrive

de Londres et l’on m’a reçue... --A draps ouverts; mais attends le

_Rire_ de demain. --Tu as vu le numéro? --Je ne te dis que ça, tout

entier de Willette, un _V’là les English_! qui ne va pas les faire rire

à Londres. Ce qu’ils vont être exaspérés! --Oh! ce sera un prêté pour

un rendu. Tiens, Georgette Villois! --Moi, je la gobe, cette femme-là.

--Elle a des yeux! --On dit qu’elle entre à l’Olympia. --Pour créer?

--Le rôle de la Morphine dans un ballet de Maizeroy. --La _Morphine_!

tu n’es rien rosse. --Bon! Jane Derval. --Et ses cochons.

Côté smart. Ils et Elles. --Une trouvaille, ce gilet vert. --De chez

qui? --De chez Charvet. --Et combien? --Dix louis. --Matoche, le

prix d’une bague d’art. Votre opale, vous ne l’avez plus? --Elle me

portait la guigne. --Vous allez demain au Vaudeville? --Le _Faubourg_.

Andral et Sizos. Moi, le Vaudeville sans Réjane, ça ne me chante

qu’à demi, c’est comme la Renaissance sans Sarah; quand j’y ai vu la

_Meute_ avec Lina Munte et Cerny, ça m’a fait l’effet d’une église

désaffectée. --Vous n’aimez pas Abel Hermant? --Si, le _Frisson de

Paris_ comme roman à clé. --Il abuse des clés, ne trouvez-vous pas?

--Oh! ses clés ne sont que des passe-partout, elles n’ouvrent que les

portes-cochères, on a tout juste les potins d’antichambre. --Ceux

que tout le monde sait. --Et demain, vous avez des tuyaux sur la

pièce de demain? --Le _Faubourg_? non, si, de vagues réminiscences

de la princesse de Chimay, et un héros campé comme Sabran-Pontevès,

un pur racé, petit manteau bleu des classes pauvres de la Villette.

--C’est tout ce que vous savez? --Ah! j’oubliais, Guitry, paraît-il,

nous réserve un autre Guitry. --Enfin! --Un nouveau Guitry. --Tant

mieux. --Un Guitry inspiré et façonné par un milieu d’artistes (de

vrais, ils ne s’embêtent pas dans la jeune école), un Guitry à gestes

philosophiques. Philosophiques! cela il faut l’écrire! --Le mot est

d’une femme de la bande, d’une maîtresse, si vous voulez. Oh! on ne

fréquente pas impunément la fine fleur des humoristes; nous allons

voir, paraît-il, le Guitry élève de Tristan Bernard et de Jules

Renard. --Le Guitry définitif, quoi! --Vous avez des tuyaux sur les

_Misérables_? --La pièce de la Porte-Saint-Martin? On a allongé le

rôle de Fantine; Coquelin est ravi de Bady, il paraît qu’elle y est

admirable, elle va même y chanter... vous savez, la fameuse chanson:

_Les bleuets sont bleus! les roses sont roses_; oui, la chanson du

roman. --Elle a donc de la voix, Bady? --Comme Laparcerie, on va la

faire chanter dans _Prométhée_. --Laparcerie, une des trois souplesses

de Paris. --Nommez les autres? --Mais, Lucy Gérard et Bady, je parle

des souplesses de théâtre. --Et Hading? Ah! souplesse déjà plus mûre;

avec ce système-là, naturellement Sarah aussi. --Et Félicia Mallet,

si nous parlons travesti. --Et Lavallière. --Ce que je grille de la

voir dans Oreste. --A propos de travesti, vous savez ce que va monter

Sarah après l’_Aiglon_? --Non. --Le _Faust_ de Marlow. --Le rôle de

Marguerite? --Non, de Méphisto. --_Serviteur fidèle_, vous en avez de

bonnes, pourquoi pas les _Enfants d’Edouard_? Oh! la jolie femme là-bas

et l’adorable toque tout en violettes. --Vous ne la reconnaissez pas?

elle est avec son mari pourtant, madame Lucien Muhlfeld.

_Samedi 25 novembre._--Aux Variétés, la _Belle Hélène_:

Il nous faut de l’amour, n’en fût-il plus au monde,

Dis-moi, Vénus, quel plaisir trouves-tu?

Une reprise presque sacrée que celle de ce soir et qui a le caractère

d’une manifestation: manifestation aussi curieuse dans son genre que

la première au Nouveau-Théâtre de _Tristan et Iseult_. Après les

Wagnériens quand même, les Offenbachistes irréductibles, la _Belle

Hélène_, Meilhac et Halévy, Schneider et Silly, la distribution de la

première, Grenier dans Calchas, Ménélas Kopp et Couderc Agamemnon,

et dans Parthénis et Lœéna, les deux courtisanes de Nauplies, Amélie

Latour et je ne sais quelle autre grande impure d’alors! Le grand genre

ce soir est de s’en souvenir, de citer des noms et des dates, mieux,

d’y avoir assisté. Chose amusante, ce sont les tout petits jeunes qui

ont les mémoires les plus nettes; les vieux chevronnés, les piliers

croulants de la Critique, n’avouent que la reprise avec Judic et Dupuis.

Que donnera Simon-Girard dans la reine de Sparte? Reine de

bateau-lavoir, murmurent des grincheux, dont M. Muhlfeld recueille

le propos; l’un y aurait voulu la belle Germaine Gallois, celui-là y

regrette Méaly. Brasseur a créé, paraît-il, un étourdissant Ménélas, un

fantoche hoffmanesque, dans le goût de son _Duc d’En-face_; mais, au

troisième acte, Guy, en Agamemnon, le mettra dans sa poche, et c’est le

flux et le reflux à travers les couloirs des indiscrétions d’avant le

lever du rideau, débinages et papotages, au milieu desquels reviennent

incessamment les noms de Mariquita, de Samuel et de Landolff.

Landolff, Samuel, Mariquita, c’est-à-dire l’imprévu dans le luxe et

la fantaisie des costumes, le génie même de la mise en scène et la

prodigalité dans les décors, tous les atouts en un mot, sans parler

de la carte biseautée et parfois transparente qu’est mademoiselle

Lavallière; Lavallière, l’androgyne fétiche et la pensionnaire

porte-veine de la Maison, Lavallière dans Oreste, dans le rôle de Silly!

Ses autres créations, paraît-il, n’existent plus auprès de celle-là;

elle y est le Gavroche attique, le petit Bob de la Grèce et voilà que

sur elle tous les mots sont dits.

Quant à Simon-Girard, un monsieur informé, qui n’écrit pas dans les

feuilles, veut bien m’avertir qu’elle y sera plutôt la _bonne_ Hélène.

Il achève de me tuyauter en me donnant en sous-titre à la reprise de ce

soir ses deux phrases énigmatiques: la _Belle Hélène_ aux Variétés en

l’an dix-huit cent quatre-vingt-dix-neuf, l’année où de Samuel expire

le privilège.

_L’invite à Ludovic ou la levée d’interdit._

_Lundi 27 novembre.--Basile et Sophia_, de Paul Adam. A travers les

phosphorescences d’une civilisation pourrie, c’est, exécutée avec une

rare inquiétude de vision et dans un style gemmé, coruscant et pourtant

fluide, l’évocation peut-être la plus curieuse qu’on ait faite de

Byzance depuis le fameux roman de Jean Lombard.

Le livre est d’ailleurs dédié au puissant écrivain de l’_Agonie_, et

c’est là un acte de probité pieuse dont il faut louer l’auteur de _la

Force_, du _Mystère des foules_ et de tant d’autres œuvres, belles et

fortes; mais la chose ne nous étonne pas de M. Paul Adam.

Par les temps troublés que nous traversons, M. Paul Adam est à la fois

un écrivain et un honnête homme et c’est dans cette honnêteté qu’il

puise cette impassibilité dédaigneuse dont il stigmatise les coquins de

ses livres, impassibilité autrement cinglante que les plus passionnées

indignations.

L’aventure des deux Arsacides à travers les intrigues, les émeutes et

les factions des Verts et des Bleus; leurs ambitions et leurs calculs

autour de la loge impériale, et, de luxure en luxure, la montée lente

de leur infamie jusque sur le trône où les assoit un crime; toutes ces

étapes d’un frère ruffian et d’une sœur prostituée, décidés à toutes

les audaces et à toutes les bassesses pour arriver à l’Augustalité,

constituent une œuvre d’art d’une vie si chaude et si intense, qu’il en

est de certaines pages comme de ces philtres de Thrace qu’on ne pouvait

respirer impunément.

Que M. Paul Adam nous montre Sophia en jeteuse de couronnes, debout,

sur l’Epine, entre les jambes de bronze de saint Christophe, et là, du

milieu de l’hippodrome, pâle comme une perle sous les plis alternés

de ses robes vertes et bleues, dominant l’ouragan des attelages et

des chars; ou bien qu’il nous détaille avec l’initiation des Purs

les stupres de la communion paulicienne, les grands nègres en croix,

tour à tour possédés par les dévotes hystériques de la secte; soit

qu’il déchaîne sur les toits en terrasses et les dômes émaillés de

Byzance l’émeute multicolore, assourdissante et prompte de ses vingt

mille perroquets, ses descriptions, d’une écriture à la fois raffinée,

vivante et grandiose, ont la couleur, le mouvement, le contact et le

parfum. A les lire, on sent l’odeur des foules et le fumet des croupes

des juments; à les relire, on a la sensation des chairs froides des

femmes et de l’acier rude des casques des soldats. Et quelle profonde

et cruelle connaissance des lâchetés de l’histoire et des instincts de

la bête humaine! Et puis, il y a Bardas et l’érotique et délicieuse

figure d’Eudoxie Lugerina, la concubine impériale; la débauche épaisse

et les caprices brusques de Michel, l’adolescent joufflu; la veulerie

des fonctionnaires, la dévotion entremetteuse d’Euphrosine, et des

scènes de viol et d’incestes tragiques, comme celle où les deux

favorites de Michel livrent au jeune empereur sa propre sœur Thécla.

Pourriture splendide et fardée de Byzance, le cocher macédonien, et sa

sœur la Paulicienne, _Basile et Sophia_.

_Mardi 28 novembre._--Les _Cantharides de Paris._ Aux Variétés, à la

fin du deuxième, pendant la bacchanale, quand les rois titubants et

couronnés de roses déroulent dans la chambre d’Hélène l’effarante

théorie de masques et de grimaces de Guy-Agamemnon, de Baron-Calchas

et de Brasseur-Ménélas, svelte et frisque, sanglé de mauve et si court

vêtu qu’on ne peut plus douter de son sexe, cet éphèbe aux gestes

saccadés et si drôlement démantibulés de polichinelle, ce Polyte

de l’_Orestie_ si cyniquement voyou, si consciencieusement ivre et

pourtant, dans sa canaillerie, si Grec de la vraie Grèce par l’esprit

de ses jambes et la pureté de ses formes, ce pochard de Sparte qui

va, dodelinant sur des épaules gamines un mystérieux visage d’ange de

Gozzoli! Ces grands yeux en cavernes, cette bouche ciselée, cet ovale

de visage amaigri presque souffrant, s’il n’y avait l’entrain endiablé

de son rire, cet Oreste, fils d’Agamemnon, qui met en rumeur les femmes

et les hommes de Paris et tient béants tous les habits de l’orchestre,

cette cantharide mauve de la reprise d’Offenbach, mademoiselle Eva

Lavallière dans le rôle de Silly.

L’autre, la cantharide d’or, à la Scala, vers dix heures moins le

quart, entre le répertoire trop connu de Fragson et les valses chantées

de Paulette Darty, Polaire! l’agitante et l’agitée Polaire. Le petit

bout de femme que vous savez, une taille douloureuse de minceur,

mince à crier, mince à se briser dans un corsage étroit jusqu’au

spasme, la plus jolie maigreur! et dans l’auréole d’un extravagant

chapeau de gommeuse, un galurin orange empanaché de feuilles d’iris,

la grande bouche vorace, les immenses yeux noirs, cernés, meurtris,

bleuis, l’incandescence de prunelles, l’éperdue chevelure de nuit, le

phosphore, le soufre et le poivre rouge de cette face de Goule et de

Salomé, qu’est l’agitante et l’agitée Polaire!

Mais cela n’est rien. Quelle satanée mimique, quel moulin à café et

quelle danse du ventre! Haut troussée de jaune, gantée de bas à jours,

Polaire gambille, se trémousse, frétille, balle des hanches, des reins

et du nombril, mime toutes les secousses, se tord, se cambre, se cabre,

tortille du..., fait des yeux blancs, miaule, pâme et... s’évanouit...

et sur quelle musique et sur quelles paroles!

La salle, figée de stupeur, en oublie d’applaudir. Seuls, les vieux

messieurs enthousiasmés rappellent.

Hildebrand, Hildebrand

Com t’es excitant!

Tu joues toujours dans le vif!

Ah r’dis-moi ton motif!

La cantharide d’or et la cantharide mauve, mademoiselle Lavallière et

mademoiselle Polaire.

«Quand les peuples sont blets, les mouches s’y mettent.»

_Mercredi 29 novembre._--Les défenseurs de la République. M. de

Galliffet, dont le sabre protège en ce moment les hauts faits de la

Haute-Cour (suppression de témoins, escamotage de plaidoiries et tout

ce qui s’en suit), n’eut pas toujours en odeur de sainteté le régime

auquel il doit son portefeuille. --Au beau temps où il était encore

dans l’active et d’opinion monarchiste, étant à la division de Lille,

il lui arriva de donner une fête et de réunir, avec la haute société

de la ville, les autorités, celles de la mairie et de la préfecture,

voire même un peu de menu fretin du conseil général et des gros bonnets

électoraux...: situation oblige. Vers les minuit, un des maîtres

d’hôtel vient prévenir en catimini le général qu’il n’y a plus de

champagne à l’office: les sommeliers sont dépourvus, le buffet à sec;

et l’homme ajoute même qu’on ne peut plus compter sur la citronnade ni

sur la marquise, tout a été bu.

Alors le général, en stratégiste habitué à tourner la défaite et même à

la changer en victoire: «_Plus de champagne! Qu’on dise aux musiciens

de jouer la_ Marseillaise_: les gens propres s’en iront. Resteront les

muffes, on leur donnera de la bière._»

Les muffes! le général leur avait déjà donné du plomb, mais c’était

quelque vingt ans avant.

_Samedi 2 décembre.--Date lilia._ Mademoiselle Masteaux à

l’Opéra-Comique. Qu’elle est douce et reposante à regarder et quelle

rosée aux lèvres, après le poivre de Cayenne et la rascasse de

mesdemoiselles Polaire et Lavallière, la frêle et blonde Angiola du

deuxième acte de _Proserpine_! Quel charme contenu dans le geste, et

la candeur de ses paupières baissées, et la candeur plus touchante

encore de ses larges yeux grands ouverts, le charme de cette démarche

glissante, la pureté délicate de ce profil et la suave, la délicieuse

figure du Pérugin donne là mademoiselle Masteaux dans la petite novice

amoureuse de la partition de Saint-Saëns.

Et quelle voix! _une voix à vous ravir au ciel_, comme le chantonne

à mi-voix Squaroca, le Saltabadil aux gages de Proserpine, et c’est

l’ensoleillé décor du cloître, sa charmille découpée en formes de

couronnes et de croix, les ébats des petites novices sous l’indulgente

surveillance des nonnes, les toits de tuiles d’une romantique Florence,

et, à la grille du porche, poussée par les mendiants et les éclopés de

la ville, toute la troupe des miséreux auxquels Angiola et les nonnes

distribuent si gentiment du pain et des soupes, aux sons de quelle

prenante et magistrale musique!

Cette partition de Saint-Saëns, comme elle nous repose aussi des

vulgarités de la _Prise de Troie_ et de certaines longueurs, mais

si métaphysiques des duos de _Tristan_! Quelle plénitude de force

et quelle abondance d’inspiration, et puis madame Nuovina a de si

splendides épaules et M. Isnardon de si belles jambes! Que ne puis-je

en dire autant de celles de M. Clément! Tous trois ont d’ailleurs de la

voix, de très belles voix et rossignolent à miracle.

_Date lilia._

_Lundi 4 décembre._--Les trois clous de l’Olympia: les gigues

renversées de M. Vanola, Léonidas et ses quarante-cinq pensionnaires,

la Loïe dans ses nouvelles danses. --Quelle prestesse et quelle agilité

possède donc dans ses chevilles et dans ses pieds ce jongleur acrobate

étalé sur une sellette de bateleur, et, d’une souple détente du jarret,

d’un invisible effort des reins en apparence immobiles, faisant bondir

et voltiger, que dis-je! tourbillonner, valser, giguer et mazurker, sur

tous les rythmes et toutes les mesures, un léger tonneau de bois au

bout de ses orteils? Ses pieds frétillants, tantôt pointés pour lancer

le tonneau, tantôt à plat pour le recevoir, battent de tels entrechats

et font baller avec une telle précision le barillet qu’ils animent, que

cela en devient une joie de raison pure, pimentée de tout l’imprévu

d’une vision inverse: un danseur au torse immobile, dont les pas et

les jetés-battus mettent en branle les objets qu’ils touchent, et les

pieds dansants font danser.

Léonidas et ses quarante-cinq pensionnaires, quarante-cinq toutous de

toutes tailles, de tous poils et de toutes races: gordons, épagneuls,

sloughis, chiens du Saint-Bernard, bulls et fox-terriers, jusqu’aux

glabres et charnus chiens comestibles de la Chine, en passant par les

bichons, bouffis de graisse et comme truffés, des vieilles marquises,

et le comique et intelligent caniche et l’élégante et sotte levrette!

Tous et toutes ont répondu à l’appel: ils évoluent comme les quadrilles

d’un corps de ballet, obéissent au doigt et à l’œil, font les beaux,

les pattes de devant en manchon, drôlatiquement dressés sur leurs

pattes de derrière, processionnent par petits bonds saccadés et

peureux, les levrettes effarées et comiques, angoissées et hésitantes,

les gordons et les épagneuls patauds et bons enfants, avec des yeux

humains et de larges langues roses pendant hors de la gueule! Oh! leurs

mines désopilantes, la drôlerie des tournures des uns, le déjà vu de

l’arrière-train des autres et le caricatural de toutes ces dégaines de

chiens, que le panache de la queue souligne!

Des chiens savants, me dira-t-on, bah! le beau spectacle! Mais ceux-là

surpassent tous les autres. C’est un ballet, un véritable ballet de

chiens, bien plus qu’une exhibition. Soit qu’ils miment une variation,

un pas de deux ou exécutent un ensemble, l’effet obtenu est tel qu’on

le croirait réglé par madame Mariquita; le jeu du ballon bondissant

et rebondissant sur le museau d’Azor m’enthousiasme autant que le

pas de trois de mademoiselle Lavallière; la levrette Mirza, affublée

d’une jupe-cloche, d’un talma et d’un bonnet à fleurs, et appuyée

des deux pattes de devant sur une voiture d’enfant, qu’elle pousse en

gouvernante de chiens en bas âge, rappelle à la fois de gestes et de

profil mademoiselle Moreno de la Comédie-Française; d’autres chiens

empêtrés de falbalas sont autant d’effroyables madame Gorgibus, et

c’est un sabbat dessiné, on croirait, par Granville et retouché par

Capiello, tant cette armée de bestioles travesties rappelle dans son

comique nombre de nos illustres contemporains et de nos plus charmantes

actrices, surtout si vous ajoutez à la troupe tout un bataillon de

chats, de minets souples, indolents, langoureux et lustrés, des chats

à emplir les rêves et les nuits de mademoiselle X..., qui en porte un

maintenant sur sa tête.

«Oui, ma beauté, comme jargonnent ces dames, une innovation de Lewis,

nous les portons maintenant sur nos chapeaux.»

_Mardi 5 décembre._--Chez Georges Petit, rue de Sèze, beaucoup

d’appelés et peu d’élus. A tout seigneur, tout honneur. Whistler avec

cinq des symphonies dont il a l’habitude, or et violet, rose et argent,

bleu et or, or et rose, etc. C’est toujours la magie de nuances, le

mariage heureux et pourtant imprévu des tons les plus simples et les

plus savamment dégradés, la science des complémentaires pratiquée par

le visionnaire le plus voluptueux et le pinceau le plus caressant

des trois îles, mais c’est à son étude dite _Rose et Brun_, que nous

nous arrêtons, remués et chatouillés par l’atmosphère moelleuse dont

il a enveloppé son philosophe; oh! le petit œil malin et presque

fripouillard de ce vieil homme en redingote marron, le rose ivoirin de

son crâne!

Une incantation charnelle se dégage également impérieuse de la nudité

de femme, apparue dans de longs voiles, qui s’intitule _Rose et

Argent_; mais, si alliciante qu’elle soit, nous avons déjà vu cette

souplesse de tige et ces retombées d’étoffes dans les fresques de

Pompéï. Les figures d’_Or et Violet_ et de _Bleu et Or_ sont également

des réminiscences du musée de Naples; mais que dire des autres?

Les rios de Venise de M. Alfred Smith, le _Centaure et la Nymphe_,

de Franz Stuck, Franz Stuck, le Baudry bavarois, un Baudry sensuel

qui aurait dans les veines quelques gouttes de sang de Rops, et dont

l’intensité de vie a conquis l’admiration de M. Jean de Bonnefon. Dire

que c’est sur la foi de photographies de tableaux de Stuck, admirées,

villa Reine, à Asnières, que j’entrepris, il y a deux ans, mon voyage

de Munich! Je ne vivais plus, dans l’espoir et l’attente de visiter

l’atelier de Franz Stuck.

Munich, Franz Stuck! J’en suis revenu avec l’admiration des Rubens, qui

sont incomparables à la Pinacothèque.

Et d’autres suivent, combien connus, mais qui ne me retiennent pas,

Grimelund, Harrisson, Umpheys-Johnston, Legout-Girard, Prins et

Réalier-Dumas: c’est un désert d’impressions. M. Franz Charlet trahit

dans ses femmes maures et son asile en Flandre une dangereuse obsession

de François Millet, le grand Millet des paysans. Charlet, Millet, les

deux noms riment, mais non pas les talents.

M. Besnard, membre d’honneur, continue à voir et à peindre jovial

et groseille. Une jeune femme en papier buvard et coiffée d’étoupes

roussâtres se tord de rire en respirant un bouquet de roses en stuc,

évidemment cueillies dans le salon pompéien de M. de Max. Du même,

un portrait d’enfant nous montre un malheureux gosse surmonté d’une

expressive tête de Juive, une tête chevaline et ambrée, échappée d’un

ghetto d’Amsterdam.

«L’affaire Dreyfus en germe» chuchote à mon oreille l’ami qui

m’accompagne et, me désignant la jeune fille rose et aux cheveux

d’étoupe, miss Etoupettes; et dire que ce Besnard a eu, que dis-je, a

parfois encore un immense talent!

Pour nous remettre d’une alerte aussi chaude, presque à la sortie,

le _Pont de Neuilly_ et les _Bords de la Seine_, de mademoiselle

Delasalle, une artiste douée d’un beau don de déformation pour avoir

trouvé dans la banlieue de Paris ces ciels enflammés de soufre et d’or

vert, on dirait de Toulon, et ces silhouettes de parcs et de verdure,

on dirait croquées sur les bords de la Garonne, à Toulouse!

_Jeudi 7 décembre._ --Une perle! Dans la _Clef des songes_, le volume

que feuillettent et consultent attentivement ces dames, mettons ces

demoiselles, toujours inquiètes en vue de leur avenir et de leurs

digestions difficiles..., on soupe si tard à ce café de Paris!

Page 4, à la lettre A, _Asperge._--Bonheur domestique (authentique).

_Dimanche 10 décembre._--Dans le salon-hall un peu trop modern style

déjà décrit. Ce qu’Elles en disent, ce qu’ils en pensent: --«Alors la

Loïe? --Ses nouvelles danses! Qu’est-ce qui a bien pu lui conseiller

cela? --Parbleu, on voit bien ce qu’elle a voulu faire, un ballet

de Loïes avec tous ses gestes et ses attitudes répétées dans des

glaces, mais elle n’a pas réfléchi que sa danse est coupée, morcelée

dans chaque glace même, et que ce sont des tronçons de Loïe, ses

mains, ses bras et son cou amputés qui s’agitent à l’infini dans des

compartiments d’aquarium. --Aquarium! Oh! c’est le mot, je me croyais

à l’Acclimatation. --Celui de l’Acclimatation est mieux. Et puis quel

horrible décor! Ces pendeloques de toile grisâtre pour imiter des

stalactites, on dirait des peaux d’éléphant. --Et ça s’appelle la

Danse des Sylphes! --L’avez-vous pourtant assez prônée, cette Loïe!

--Que voulez-vous? Le mieux est l’ennemi du bien: elle a voulu trop

bien faire. --Et son truc de l’Archange! Vous aimez cela? --La Loïe en

chemise de nuit sur ce garde-manger qui, lentement, sort des dessous

et la piédestalise, telle une mère Gigogne en un simple appareil?

Mais c’est hideux, c’est une couveuse. Cela m’a rappelé la grotte des

Trolls dans _Peer-Gynt_. --Pauvre Loïe! Mais il y a sa mère. --Oui, en

mantelet d’hermine, l’air d’un portrait de M. Ingres, raide, droite,

qui vient s’accouder, tous les soirs, au rebord d’une avant-scène, avec

toute une suite de clergymen et de young ladies: on dirait l’Armée

du Salut. Et là, pâle, les lèvres décolorées, d’une distinction de

pairesse anglaise, mais presque fantômale, elle suit de deux grands

yeux vides les danses de la Loïe; et puis, à la fin du spectacle, elle

se dresse lentement et lui envoie des baisers. Et la Loïe, qui ne danse

que pour elle, se penche dans l’envol de ses longues robes blanches,

et, de son haut piédestal, lui renvoie gentiment ses baisers. N’est-ce

pas que c’est touchant? --Oui, un chapitre de Dickens... Vous n’étiez

pas à l’Odéon, hier? Pourtant, Laparcerie... --Je devais y aller;

mais j’ai lu, dans le _Gaulois_, un extrait de la pièce: Blanche de

Castille, le comte Hugonnel, Robert Sorbon, ça m’a fait peur! --Je vous

comprends: vous savez que Segond-Weber est parfaite. --Oui, je sais,

_France... d’abord!_ ou la revanche de Segond-Weber.

_Mardi 12 décembre._--50, Chaussée-d’Antin, à la Société d’Editions

Littéraires et Artistiques, l’exposition Lévy-Dhurmer. Si M.

Lévy-Dhurmer était personnel, M. Lévy-Dhurmer aurait du génie.

Les vingt-huit peintures et pastels, qu’hospitalise la librairie

Ollendorff, rappellent à la fois le faire de Giotto, la manière de

Vinci, le talent de Burne Jones, voire même d’Holbein le jeune et de

Leconte du Nouy.

Poussières de Paris · 第 13 / 27 段