_marginalia_ encombrées de ces fleurs, fleurs d’imprimerie tant que
cela en dégoûte. Leur odeur amère emplit toute la pièce où je m’attarde
à relire dans la _Route d’Emeraude_ le chapitre neigeux et frais
de _Gésina_. _Gésina_, après la cantharide et l’odeur de venaison
et d’orange des pages brûlantes de _Siska_! Devant moi, comme pour
réhabiliter les fleurs dépréciées par l’actualité du jour, triomphent
les dernières photographies de Cora Laparcerie gaînée dans une étroite
robe ramagée de fougères et que coiffent, comme un jeune Gismonda de
deux énormes touffes de chrysanthèmes, deux temporaux de fleurs qui
la font hiératique, Japonaise, et telle une idole, mystérieusement
attirante dans sa nudité souple jaillie d’une robe feuillagée et
bruissante.
Une autre femme de théâtre m’apporte le mot de la journée: Eugénie
Nau, qui part le soir même pour Bruxelles et vient m’annoncer son
engagement à la Porte-Saint-Martin, dans la reprise des _Misérables_;
elle doit y créer le rôle d’Eponine, la petite prostituée résignée et
éprise de Marius à côté de Berthe Bady, la Bady de _Lépreuse_, de _Ton
sang_, dans l’inoubliable figure de Fantine. Mesdemoiselles Eugénie
Nau et Berthe Bady, deux engagements dont on ne peut que féliciter la
direction Coquelin.
Eugénie Nau revient du Père-Lachaise où elle a voulu voir le monument
de Bartholomé. La foule y était grande et parmi les curieux des gens
de lettres et de théâtres affluaient; je m’informe des noms et comme
Nau me cite entre autres une antique gloire de Cythère, comme je me
récrie et clame: «Mais que pouvait bien faire ce vieux débris au
Père-Lachaise? C’est très dangereux à son âge de s’aventurer là-dedans:
les gardiens auraient très bien pu l’empêcher de sortir!» Nau, qui a de
la littérature: «Bah! elle venait rafraîchir ses souvenirs; elle doit
bien en avoir quelques-uns au Père-Lachaise, collaborateurs ou victimes
au jardin des Complices!»
_Dimanche 5 novembre._--Dans la féerie tout en or du parc de
Saint-Cloud, par le plus beau dimanche de ce fol automne, déjeuner
à la Faisanderie, chez Ringel d’Illzach, dans l’ancien pavillon des
gardes des chasses de l’empereur, qu’occupe maintenant, toute l’année,
le sculpteur de la _Perversité_ et de la _Marche de Rakovski_.
Ringel, l’homme des cires peintes et modelées à la manière florentine
et des transparents masques de verre, le Benvenuto Cellini des veillées
légendaires, le pistolet au poing, autour d’une de ses œuvres proscrite
par les tardives pudeurs d’un jury (les artistes n’ont pas oublié la si
amusante épopée de la garde montée par lui autour de sa _Perversité_
de 1878); Ringel, dont Gustave Coquiot vient dans la _Presse_ de
camper, il y a quinze jours, la curieuse et vivante silhouette de
praticien aux gestes agiles de clown, attentif et léger; Ringel s’est
fait aujourd’hui paysan, et, en dehors des cinq heures passées, par
jour, à son atelier de la rue Chardon-Lagache, à Auteuil, vit retiré,
toute l’année, dans les hauteurs de Garches, sur la route de Marnes, à
l’ombre des futaies du vieux parc impérial.
Plus de soirées au théâtre, plus de descentes aux parlottes littéraires
du _Napolitain_ ou de la _Nouvelle-Athènes_, plus d’apparitions aux
premières, plus de visites aux expositions des rues de Sèze et Le
Peletier; Ringel se couche maintenant à neuf heures et se lève à
l’aube, boit le lait de sa chèvre et mange les œufs de ses poules, et,
robuste, musclé et svelte, rissolé par le grand air, l’allure d’un
Velasquez dans son velours bleu déteint de compagnon charpentier, mène
l’existence d’un sage loin des fumées et du fumier de Paris.
Ses masques le consolent des visages qu’il ne voit plus, et la souple
nudité de ses statues, de l’horreur des bedonnantes et quadragénaires
célébrités de nos boudoirs.
Et c’est une joie de le voir, dans la lumière attiédie de cette belle
journée, accueillir les arrivants dans sa châtellenie des bois, d’une
bonne poignée de main cordiale, les asseoir à table et, chaleureux et
gai, présider ce déjeuner de plein d’air dans ce décor lumineux de
pelouses aux tons roux et de futaies dorées.
Il y a là Coquiot, l’ami du maître, le Coquiot des _Bals publics_ et
des _Dimanches parisiens_; Odette Valéry, étrangère et étrange avec ses
larges prunelles d’agate et son torse moulé dans un étroit corsage,
échancré sur un cou rond et fort de jeune empereur romain, Odette
Valéry et sa croupe mouvante, «la croupe du roi de Thune», chuchote
un des convives. --«J’y voudrais boire», ajoute un autre. Il y a
aussi Rose Demay et son profil de Gavroche, Rose de Paris et même de
faubourg, si Odette est d’Athènes; et puis des sculpteurs, des poètes,
tous grisés de soleil, d’odeurs de feuilles et de liberté, avec, dans
le regard, la joie de tant de beauté apportée là par les femmes.
Et, comme on boit chez Ringel une eau merveilleusement fraîche et
pure, l’ivresse gagne toutes les têtes et chacun cause, et s’excite,
et divague. --Regardez-moi ces branches défeuillées, leur effet sur
ce ciel tendre, une agate arborisée, n’est-ce pas, l’on dirait?
Est-ce assez fin? --Et les toits rouges de Garches dans la rouille
des collines, quelle aquarelle, comme ça se compose! --Et les yeux
d’Odette, ces yeux de pierre dure, et le calme robuste de cette chair
froide, comme on sent qu’elle est de la race des statues, la belle
race! --J’aime autant l’absinthe battue de Rose Demay. --Une mominette,
elle est d’une jolie meurtrissure; et regardez-moi ces traînées d’ouate
rose dans ce ciel bleu et frais! --Est-ce assez convalescent? Vous ne
regrettez plus les ciels du Midi? --Ah! le Midi, c’est une autre note,
il y a plus de plastique dans les choses et dans les êtres; ici, il
y a plus d’art. --A propos, vous avez vu le monument de Bartholomé?
--Oui. --Ça vous enchante? --Moi, je trouve ça de la cire fondue:
les hanches coulent et fluent, les torses sont poitrinaires, les
deux figures qui entrent au tombeau ne sont pas du nu, ce sont des
mannequins; mais c’est de la sculpture poétique, il y a des intentions
dans les poses, du sentiment dans les groupes. Ça fera très bien,
réduit au centième chez Barbedienne, ça se vendra à cent mille aux
Anglais Cook de l’Exposition. --Vous êtes sculpteur, monsieur? --Oui.
--Pourquoi demandez-vous cela? --Pour en avoir la certitude. C’est
comme moi, je trouve Leconte de l’Isle très inférieur, mais il est vrai
que je suis poète. --C’est une leçon? --Non, un constat. --Vous avez
désolé Coquiot, c’est un fervent de Bartholomé. --Bartholomé, Mercié,
Falguière, je n’admets que Rodin. --Et Ringel, puisque vous êtes chez
lui.
_Lundi 6 novembre._--Casino de Paris, dans une loge, trois habits
noirs; ils causent. --C’est bien l’endroit le plus terne de Paris.
--Mais les femmes y sont jolies. --Angèle Héraud surtout, n’est-ce pas!
Elle a fini de danser? Je te crois. Moi, je viens toujours ici après le
ballet. --Ne pleurez pas, vous allez la voir, l’Autre, dans ses danses
grecques modernes. Modernes est de trop, elle est de tous les temps.
Ton corps est un beau fruit dont la saveur enivre,
Ta croupe est une coupe où je veux boire encor,
Ton aisselle est un vase aux ciselures d’or
Où la sueur d’amour met comme un goût de cuivre.
Viens!
--C’est chaud. --Et mérité. --On mérite toujours ce qu’on inspire. Le
malheur est qu’elle ne danse pas. --Comment? --Voyez le programme,
c’est Labounskaya qui la remplace. --Cette grosse Charlotte russe!
Ah! non, cette meringue à la crème à la place du sorbet au raki que
j’espérais déguster, ce n’est pas de jeu; et puis, il y a son danseur,
avec un nœud de satin sur le ventre, tantôt vert, tantôt rose et bleu
de ciel! Cet arc-en-ciel enrubanné ne me dit rien qui vaille. Partons,
allons à la fête de Montmartre. --Mais il y a le Championnat, restons
pour les lutteurs. --Je ne les aime que dans les foires, dans la sciure
de bois, au claquement des toiles, dans le brouhaha des parades. Il
faut l’ambiance des foules, et des foules de faubourgs à ce spectacle
de force. Ici, ils ont un air lavé et postiché d’athlètes pour femmes
du monde. Allons plutôt les voir au cirque Medrano ou chez Marseille.
Il tombe justement une petite pluie fine qui complète tout à fait
Montmartre. A propos de Montmartre, vous avez manqué un beau spectacle
au lion de Belfort. --? --Chez Juliano, la Goulue, en coquetterie avec
une panthère, _une passion au Désert_, oui, la nouvelle de Balzac
présentée au public par l’ex-danseuse du Moulin-Rouge. --Non. --Si.
--La Goulue se couchait tout entière sur la bête affalée dans sa cage
et la bouche de la femme entrait dans la gueule du fauve; et la bête
pâmée, les paupières appesanties, les prunelles luisantes, s’étirait et
râlait sous le baiser humain. Mais la police est intervenue. --Et l’on
a fait cesser le spectacle. --Et Béranger continue à présider le Sénat;
il n’y a plus de plastique en France.
_Mercredi 8 novembre._--A l’Opéra pendant le deuxième acte de
_Salammbô_, dans une loge: --Je ne retrouve plus du tout l’opéra de
Reyer. --Vous ne prétendiez pas retrouver le Flaubert! --Vous dites des
bêtises: Flaubert s’écoute et Reyer s’entend. Mais, du moment qu’on
avait accepté le massacre du roman à la scène, je croyais trouver des
décors et une interprétation. --Mais ça vous avait plu, la première?
--Oui, avec Sellier dans Matho et Caron Salammbô. Mais Bosman dans
la fille d’Hamilcar, et Lucas dans le Libyen, c’est mieux chanté au
théâtre de Toulouse. --Mieux joué surtout, car Bosman a de la voix.
--Oui, c’est une bonne utilité et la première des seconds rôles,
parfaite dans l’Hilda de _Sigurd_; mais elle n’a ni la ligne, ni le
caractère pour jouer la sainte Thérèse carthaginoise qu’était Salammbô.
--Ah! dame, quand on a vu Caron! --Qui n’avait qu’un geste, mais qui le
déployait si bien. --Et puis, l’orchestration me paraît d’un maigre!
--Ah! ce n’est plus du Wagner. --C’est un fait. Quand on a entendu
_Tristan et Iseult_, si dure qu’en soit la partition, on ne peut plus
entendre d’autre musique. --Vous y venez donc? Je vous croyais rétif
à Wagner? --Moi, c’est-à-dire que je le sens trop pour l’écouter sans
fatigue. C’est la musique élémentale par excellence: cela vous prend
comme le bruit du vent ou la plainte de la mer. Wagner, c’est la voix
même de la nature, et les autres c’est le langage des instruments. On
ne supporte pas un ouragan comme un solo de flûte; les sonorités de
Wagner m’enchantent, me ravissent et m’accablent; je sors de là anéanti
comme d’une grande débauche, et les grandes débauches sont toujours
suivies... --De déperdition de forces nerveuses, nous le savons. --Oui,
offrez-vous ma tête, mais je vous soutiens que ceux qui prétendent
admirer et saisir une œuvre de Wagner à la première audition, mentent
effrontément par pose et par chic: c’est de la mélomanie de snobs,
de la prétention d’imbéciles en mal d’intellectualité. On se décerne
ainsi des brevets de facultés supérieures. Ce sont comme les clichés de
justice et d’humanité en cours dans le monde des écrivains déclassés,
ces petites déclarations d’immortels principes vous ouvrent toujours
la porte d’un grand salon juif, et l’on passe même parfois à la caisse
auparavant. --Pas d’allusion, la musique adoucit les mœurs. --Et la
basse-cour apprivoise les oies. --Si vous parlez de Béranger!
_Jeudi 9 novembre, 10 heures du soir._--A la fête de Montmartre.
--Entré chez Juliano, moins pour ses lions que pour la Goulue et la
légende de sa panthère. C’est avec des lionnes qu’opère maintenant
l’ex-étoile des bals de Montmartre, mais prudemment, en tenant toujours
à distance, avec la fourche du belluaire, son quatuor de fauves
engourdis. La Goulue, grasse à faire craquer le maillot qui la moule,
évolue dans l’ondoiement d’une traîne de satin vert chou-fleur attachée
à sa trousse; c’est aussi brutalement laid que possible, mais d’une
laideur canaille qui eût enchanté Rops. La séance finie, je m’informe
auprès de la dompteuse de la panthère qu’elle aimait. --Ne m’en parlez
pas, m’est-il répondu, je l’ai perdue, on me l’a empoisonnée. Des
jaloux! --Des jaloux! Un homme ou une femme? --Les deux!
Et sur cette réponse byzantine, qui symbolise bien cette fin de siècle,
la Goulue fait volte-face et s’en va.
Dehors, des boniments: le Musée des horreurs, le Pétomane, Alfred
Dreyfus dans sa prison.
_Mardi 14 novembre._--De _Prométhée_ à madame Aubernon. L’annonce
d’un _Prométhée_ au théâtre des Arènes de Béziers ne laisse pas que
d’inquiéter les organisateurs des représentations d’Orange. Si M. de
Max y incarne la figure héroïque du légendaire allumeur de feu, ce ne
sera pas la faute de la dynastie des Mounet qui ont fait tout au monde
pour y jouer Œdipe. Aujourd’hui, c’est M. Paul Mariéton, le félibre des
félibres, qui essaie d’organiser une semaine du Midi en essayant de
faire coïncider à huit jours de distance les représentations d’Orange
et celles de Béziers. Et puis, il y aurait, paraît-il, encombrement de
_Prométhées_ sur la place; M. Mariéton en a lui-même deux dans son lot
de manuscrits: un de M. Lionel des Rieux, un de M. Grandmougin, et un
autre enfin de M. Pedro Gailhard, musique de Vidal, sans parler d’un
autre _Prométhée_ sur le métier. _Prométhée_ serait-il un article de
province? Et sur ce mot de province, Paul Mariéton, ce Provençal de
Lyon, m’en raconte une bien bonne sur cette chère madame Aubernon.
L’aimable femme, madame Geoffrin au petit pied qui croyait régenter la
cour et la ville, affectait des ignorances un peu impertinentes pour
tout ce qui n’était pas Louveciennes et Paris.
Nul n’aura de l’esprit que nous et nos amis.
Hors de son salon, pas de salut: hors de Paris, pas d’Académie,
et madame Aubernon, c’était l’Académie. Un soir qu’elle était en
verve autoritaire: «La province, mais qu’est-ce que c’est que ça?»
disait-elle à Mariéton, et l’ami de Mistral, avec son plus gracieux
sourire: «Mais la province, madame, c’est votre salon.» Mariéton n’y
remit jamais les pieds. «Mais, veut-il bien ajouter, je suis le seul
des gens qu’elle a reçus qui ne l’ai pas mise en livre ou au théâtre.
J’ai dîné chez elle sans jamais en rien écrire: les autres ont eu
plutôt des digestions bruyantes.»
_Mercredi 15 novembre._--Dix heures, à l’Opéra, la _Prise de Troie_.
Après le deuxième acte, propos de couloirs. --Moi, je trouve ça
pompier, oh! mais pompier en diable! --Vous êtes difficile: la douleur
d’Andromaque est une page. --Et puis, il y a les bras de mademoiselle
Flahaut. --Destinée tragique que la sienne, c’est la première fois
qu’on l’applaudit et elle ne chante pas. --Succès de mime pour un
contralto. --Oui, elle chante avec ses bras, et cela constitue une très
belle voix de théâtre, mon cher. C’est la statue de la Douleur même
qu’elle donne là dans Andromaque. --Vous y reviendrez? --Je reviendrai.
--Pour les lutteurs? --Vous êtes absurde, il y en a cinquante tous les
soirs au Casino de Paris, et sur les six qui sont en scène, il y a
trois modèles pour ateliers. --Vous les connaissez? --Je puis même vous
les nommer: Bibi Poirée, de l’atelier Rochegrosse; Eugène Lorrain, de
l’atelier Gérôme; Quéniat... --Inutile, je ne sculpte pas... et Crest,
de l’écurie Lebaudy. --Ne parlez pas si haut, Malvina Brach est là, et
Crest est son modèle.
Même soir, à la sortie. --C’est une cantate, ce n’est pas un
opéra. --Et la finale est d’un commun! --J’aime assez, moi, cette
_Marseillaise_ de l’égorgement de Cassandre. --Cette Delna, quelle
voix! C’est comme une eau qui coule. --Oui, mais il ne faut pas la
regarder; vous avez vu ses mains? --Palmées! Oh! ce geste unique et
comique, les doigts étalés, les paumes tendues, on dirait des pattes
de canard. --Un canard à voix de rossignol. --Vous trouvez cela très
ridicule, ce cheval de bois du deuxième? --Non... d’abord il est très
Phidias, et puis toute cette foule qui le précède, attelée à des
cordages, son entrée à la manière d’un vaisseau halé dans un port, cela
a du caractère. Il n’y a pas à dire, les chœurs de cette entrée sont
superbes, et puis quel beau décor! --Vous avez aimé cette apparition
d’Hector? --Le spectre vert! Heureusement, Naudette Stanley était dans
la salle, je me suis hypnotisé sur elle pendant toute la scène. --A
distance? --Non, dans sa loge. --Vous m’en direz tant. Qu’est-ce qu’ils
nous donneront, à l’Opéra, après la _Prise_? --Un opéra de Joncières,
_Lancelot du Lac_. --Vous avez des tuyaux? --Des tas, je vous dirai
cela demain au cercle.
_Vendredi 17._--A l’Opéra.--A la seconde de la _Prise_, dans une loge,
après le troisième acte. --Il y a une très belle salle. --Vous trouvez?
Toutes les loges sont données, personne n’est encore revenu. --Là-bas,
c’est bien madame Fourton, dans cet entre-colonnes? --Ou madame
Bernardacki; elles n’ont pas la même voix, mais elles se ressemblent.
--Comme la Norwège à la Russie.
Autre loge. --Vous aimez ces lutteurs? --Je trouve Renaud bien mieux
qu’eux tous. --N’est-ce pas qu’il est beau? --Et le costume grec
n’avantage pas. --Au théâtre. --Vous l’avez vu en Grec à la ville? --Ce
n’est pas ce que j’ai voulu dire. --Expliquez-vous! (_Bruit d’éventails
et chuchotements._)
Autre loge. --C’est bien elle à l’amphithéâtre? --Elle a toujours
son nœud de velours noir. --C’est un vœu, elle a juré de le porter
tant que Picquart ne serait pas rentré dans l’armée. --Elle avait
déjà cessé de chanter durant l’emprisonnement de Dreyfus et elle a
une voix splendide. --La protestation du silence; elle a retrouvé sa
voix, maintenant? --Mais arbore toujours son nœud: la dame au nœud
révisionniste, c’est une profession de foi. --Une déclaration de
principes. --Naturellement, elle devrait chanter dimanche au Triomphe
de la République. --Elle aurait du succès, elle a le physique. --Oui,
l’air d’une statue de Dalou. --Beauté populaire.
Dans l’aquarium, deux habits noirs. --Apéritif en diable, ce corsage à
jours losangés. --Le corsage à lucarnes, elle est au Casino tous les
soirs. (_A une petite femme blonde._) Bonsoir, Hélène; nous partons
toujours pour Saint-Pétersbourg? --Cimenter l’alliance russe; on ne
s’appelle pas Chauvin pour rien. --Le chauvinisme à l’étranger! exquis,
je l’enverrai à Déroulède (_Hélène Chauvin._) Datez votre lettre de
chez Maxim’s.
_Dimanche 19 novembre._--Le Sauve-qui-peut du Président ou le Triomphe
de la République. --Après la bagarre d’Auteuil, celle de la place de la
Nation. M. Loubet n’a pas de chance: à Auteuil, il s’esquivait devant
les coups de canne; aujourd’hui, il détale devant les drapeaux: les
départs précipités de son Président semblent la caractéristique de la
troisième République.
A Auteuil, les classes dirigeantes le huaient avec voies de fait sur
son gibus; aujourd’hui, les classes dirigées lui secouent des loques
rouges dans le nez et l’accueillent avec les cris de: «Vive la Commune!
A bas l’armée!» et «Mort aux flics!» C’est une présidence troublée.
--Ça ira, les bourgeois on les pendra... et que faut-il au bon
républicain! Du plomb, du fer, un peu de pain, voilà les cris
pacifiques avec lesquels le peuple de Paris --(celui qu’on nous affirme
être le peuple)--il y en a un autre!-- accueille le triomphe du régime
actuel. On ne procédait pas autrement à l’égorgement des aristocrates
à la veille des massacres de l’Abbaye; même figuration dans le défilé
de tantôt, que dans la bande armée de piques et de faux qui se ruait il
y a un siècle à Versailles; égoutiers et dames de la Halle. «Dansons
_la Carmagnole_, et vive le son du canon.»
Comment MM. Trarieux et de Pressensé n’ont-ils pas conduit leurs
troupes au Luxembourg? Il y avait là des prisonniers désarmés, et c’est
un peu moins loin que Versailles.
Le Triomphe de la République... non, de la Révolution! Seulement, les
insurgés de 89 criaient éperdument: «A la frontière,» et à la frontière
d’alors, c’étaient Jemmapes et Valmy et le siège héroïque de Verdun.
Aujourd’hui, c’est: «Plus de frontières» que braillent les hordes
libertaires, ce qui supprime le courage en même temps que la Patrie, le
service militaire et les em...dements.
Doux pays! ces partisans de la liberté ont assommé un officier de paix,
et dans la nuit malmené les habits noirs et les robes décolletées du
bal de l’Hôtel-de-Ville. Ç’a été un pillage, une orgie; des femmes ont
été bousculées, frappées, des mains de pochards ont palpé des épaules
nues; on se battait autour des buffets; sous un escalier, on ramassait
ivre-mort un conseiller municipal et, pour faire évacuer les salles au
pillage, à trois heures et demie, on éteignait le gaz.
Le Triomphe de la République! le mardi-gras des dreyfusards! A quand le
mercredi des Cendres?
Et pendant les saturnales, l’alliance est en train de se faire entre
l’Angleterre, la Russie et l’Allemagne: naturellement, notre indignité
nous exclut.
Le Triomphe de la République!
_Mardi 21 novembre._--Au Père-Lachaise. --Dans la mélancolie de ce
tiède novembre, retourné voir le monument de Bartholomé. L’emphase et
la redondance des figures de Dalou m’ont donné, avec la nostalgie des
formes pures et frêles, l’idée de ce pèlerinage, et dans le cimetière,
aujourd’hui désert, les groupes symbolisant la détresse et l’effroi du
Maître de la Mort prennent, dans la clarté jaune de ce jour d’automne,
une grandeur émue et significative... C’est une pauvre humanité qui
s’achemine là, défaillante d’angoisse et de terreur, vers la porte
fatale, et j’admets, devant ces torses déjetés et ces hanches fuyantes,
tous les reproches qui ont été faits au sculpteur: l’anatomie de
presque toutes ces figures est défectueuse; mais n’est-ce pas une
humanité de misère déjà déchue et presque frappée, puisque déjà,
pour la plupart, entrée dans la mort? Une suprême pitié se dégage de
toutes ces nudités chancelantes, tassées les unes contre les autres,
quelques-unes écroulées de désespoir et prostrées d’épouvante, et c’est
le tragique affaissement de la figure assise, les coudes aux genoux,
et pleurant, voilée de sa chevelure, et c’est la courbe, l’ondoiement
de tige de la femme nue qui, désespérément, refuse d’écouter l’homme
penché à son oreille et ne veut pas être consolée; et c’est le
geste, le baiser d’adieu de la jeune fille à la Vie, délicieuse
nudité accroupie, comme trop faible pour se soutenir et dont le bras
mince lance un dernier appel à la joie du soleil. Leurs blancheurs
menues processionnent et souffrent contre la pierre de l’hypogée,
merveilleusement enveloppée dans la cendre du crépuscule. C’est bien un
peuple d’ombres qui se presse, pleure et hésite au seuil de l’inconnu;
autour d’elles, s’étagent des mausolées et des tombes, et dans la
solitude du cimetière, le long des chemins bruissants de feuilles
mortes, c’est ce détail exquis, puéril et touchant, d’un bouquet de
violettes insinué furtivement, glissé sous la porte de bronze d’un
caveau funéraire: une idée certainement d’une âme restée très jeune ou
d’un tout petit enfant, que cette furtive offrande posée sous cette
porte, quand on aurait pu la suspendre aux grilles, et, comme un billet
doux, poussée plus près du mort.
_Mercredi 22 novembre._--Cinq heures, au Café de Paris, au thé qu’on
essaie d’y lancer en concurrence à ceux du Palace et du Ritz-Hôtel.
Public excessivement _smart_ ou se piquant, du moins, de le paraître;
atmosphère ouatée, parfumée, chuchoteuse et délicieusement amortie,
atmosphère de chambre de malade presque, mais de malade élégante;
probablement la réputation, sinon la vertu des jolies buveuses de thé
de cinq heures, car beaucoup de Tendresses escortées de leurs flirts.
Pourtant égarées là, mais avec des maris, quelques femmes du monde,
venues en curieuses regarder picorer les poules. On cause.