quelle dame Crarford réclamant la communication des pièces secrètes!
Comme il apparaît maintenant dans son ensemble, le vaste complot ourdi
depuis trois ans par les cosmopolites contre la France. Par quelles
ramifications et quelles sapes profondes nos ennemis, réunis sur un
terrain d’occasion, ont fait, depuis 94, un lent et sûr chemin! Comme
il ressort maintenant clairement que Dreyfus n’a été qu’un prétexte,
que le mal vient de plus loin et que la vieille haine européenne, en
marche depuis les guerres de l’Empire, a saisi avec joie le motif
offert par les juifs pour s’allier et marcher contre nous et nous
ruiner par l’anarchie, et cela au nom de l’Humanité et de la Justice...
la Justice de l’Europe, qui a assisté impassible aux massacres
d’Arménie et laisse tous les jours égorgiller un peu plus l’Irlande
sous la main de la Grande-Angleterre, notre amie de demain!
Et comme je sais gré à Maurice Barrès et à Jules Lemaître qui me
donnent dans leurs articles un aperçu net et vrai de ce cloaque qu’est
l’assistance du procès de Rennes, et, rares exemples d’écrivains
au-dessus des influences salonnières et des ordres de banque du
Syndicat, me permettent en les lisant de m’_éveiller en patrie_!
Dans l’air chaud et parfumé d’odeur d’absinthe et de vanille, une volée
de cloches s’ébranle, annonçant la sortie des vêpres; la foule sort des
églises; c’est l’heure de retourner admirer à loisir la nef vide de
Saint-Sernin.
_Mardi 4 septembre._--Bigorre. L’heure du courrier: une lettre de
Saint-Gervais-les-Bains, Saint-Gervais-Savoc, Saint-Gervais la
catastrophe.
«Ne conseillez jamais, même à votre pire ennemi, de venir à
Saint-Gervais... C’est mortel. Pas la moindre distraction, pas le
moindre casino, pas le moindre journal! On est ici d’un arriéré
invraisemblable. Ni l’établissement des bains, ni l’hôtel des Bains ne
sont abonnés à une seule feuille parisienne, et il faut se précipiter
le matin à la gare et se battre pour se procurer un numéro du _Petit
Journal_ ou du _Lyon républicain_. Quant au _Journal_, au _Figaro_, au
_Gaulois_, ignorés ici complètement... Que dites-vous d’une station
pareille par ce temps où les nouvelles sont si palpitantes? Et quel
établissement! L’autre jour, on nous a refusé la douche faute de linge.
On n’a pas de peignoir de rechange, et quand il pleut par malheur, le
linge ne pouvant sécher d’un matin à l’autre, il faut s’en passer.
A l’hôtel des Sapins, qui est le premier d’ici, pas de meubles: un
lit, une petite commode, une table de nuit, et c’est tout. On ne sait
où fourrer ses affaires, et les vêtements restent empilés dans les
malles. Et quel triste public de baigneurs! Un tas de bonnes familles
de province, pas de jeunesse, pas de femmes: rien que des vieux malades
ou des trôlées de nourrices et d’enfants! Pas le moindre visage de
connaissance; c’est d’un bourgeois à faire frémir: un tas de merciers
et d’épiciers de Toulouse, de Genève et de Lyon. La grande distraction,
ici, c’est de se donner des surnoms: à la table d’hôte, nous avons Don
Quichotte, Sancho Pança, Cyrano et Louis XIV (une vieille femme qui
rappelle à s’y méprendre un profil de cire de la chambre à coucher de
Versailles.)
Si pourtant, la famille de Cassagnac, la mère et les deux fils, deux
grands gaillards bruns et découplés, tout le portrait de leur père,
accompagnés d’un père jésuite dont ils servent la messe à tour de rôle
(le fleuret et l’autel!). Nous avons aussi la comtesse de Kergolay,
qui vit seule et retirée, ne parlant à personne; le docteur Roustan de
Cannes, aimable, parisien et causeur.
Ah! j’expie cruellement les orgies de coquillages de notre dernier
séjour à Venise... Il y a un an, vous souvenez-vous, comme c’est déjà
loin! Vous y retournez, vous... Heureux mortel. Mais au moins, en
Bigorre, vous soignez-vous?
J’ai reçu une amusante lettre de Biarritz, de notre amie miss Flarck...
Il paraît que Rennes ne possède pas toutes les petites vérités en
marche, et le golfe de Biscaye en réunit quelques-unes, tout un lot
de jolies syndiquées qui clament et proclament l’innocence de Dreyfus
et la divinité de Picquart. Ils sont tous divins, dans l’ineffable
parti: Picquart est divin, Sarah est divine, Réjane est divine aussi.
Avez-vous remarqué que tous les comédiens sont dreyfusards? Il y a
dans cette affaire un côté théâtral, une atmosphère de mélodrame et
de complot ourdi qui les enchante et ravit: le parfum des coulisses;
mais le Labori est leur maître à toutes et à tous. Quel tempérament et
quelle science des effets dramatiques! C’est un grand acteur pour le
boulevard du Crime; malheureusement, il retarde, son jeu est démodé;
trente ans plus tôt, il eût été le cabot idéal. Excellent en 1860, pour
l’année 1899 il a forcé les effets: c’est l’homme qui rate... et qu’on
rate.
Et les arrestations et les perquisitions gouvernementales, qu’en
dites-vous? Ces gens-là feront partir les fusils tout seuls. A ce
propos, croyez-vous à la balle de Labori?
_Gerde près Bigorre, 14 septembre._--«Kill d’Herodo»--fils d’Hérode...
Des gars en béret, au cours d’une querelle, viennent de se lancer
l’injure à la tête: «Kill d’Herodo», fils d’Hérode... L’invective,
passée dans le peuple et le dialecte, est fréquente de Saint-Bertrand
de Comminges à Bayonne, dans la Bigorre et le pays basque... le
souvenir d’Hérode est encore vivant dans ces montagnes. Salomé y vécut.
«Elle suivit ses parents à Rome et partagea leur exil dans les Gaules.
Le voyage sur mer l’attrista. La manœuvre des voiles l’inquiétait. Les
splendeurs de la capitale de l’empire, les hommages que lui attirait sa
grâce étrange et le bruit de ses aventures qui l’y avait devancée, ne
dissipèrent point sa mélancolie.
»Près de Lyon, l’âpreté du paysage lui fut une souffrance. Les voies
blanches qu’on venait de construire, le fleuve glauque bouillonnant,
les plaines rases et la nudité des collines lui faisaient regretter la
mollesse des campagnes d’Orient, et elle s’affligeait d’être éloignée
du pays des grenadiers, des palmes et des cèdres qui versent une
ombre transparente... Ses regards tournés à l’Est devinaient, au delà
de cette nature sèche, les longues fleurs rouges et les digitales
pareilles à des flammes qui, là-bas, figuraient sur les murs des
cités, d’héroïques incendies, et le scintillement des rivières qui
s’écoulaient sans hâte vers des lacs tranquilles... Elle cherchait
en vain un attrait chez les hommes: les yeux d’acier des Gaulois la
glaçaient.
»En Espagne, elle se sentit moins étrangère. Le Tétrarque disgracié
s’était établi dans une province méridionale de la Péninsule. Elle
y retrouva quelques souvenirs de la terre bien-aimée, dans les
feuilles larges des plantes, l’haleine des orangers, les plantations
symétriques d’oliviers, l’ondulation des champs de maïs. La peau brune
des habitants, leurs yeux sombres, une préférence pour les étoffes
multicolores, lui rappelaient, dans une atténuation qui adoucissait
son regret, la Galilée et son peuple.
»La Galilée!!!»
La _Possession_ de Charles-Henri Hirsch. Et voilà que toute la prose
voluptueuse, nostalgique et savante de M. Charles-Henri Hirsch s’évoque
et fleurit dans mon souvenir: toutes les morbides et vénéneuses pages
consacrées par lui à la gloire de Salomé, une injure en patois pyrénéen
me les a soudain déployées devant les yeux; le début de l’histoire de
Salomé, comme il me devient présent surtout.
«Salomé ne vit même pas la tête saignante dans la coupe où, tout à
l’heure encore, les figues enflées de lait et les raisins cendrés
de Béthunie qu’on dirait pleins de soleil, entouraient des grenades
fendues, resplendissantes comme le feu. Elle ouvrit presque ses yeux
longs, toujours à demi fermés, sur le bourreau qui apportait l’offrande.
»C’était un géant de Nubie. Il avait sur les reins une peau de tigre
d’où le torse, nu, s’élançait tel une colonne d’ébène, avec les bras
noueux. L’immobilité de son visage fascinait...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
»Toute la nuit Salomé avait pleuré.
»Insensible à l’amoureuse prière de ses yeux longs et aux paroles de
miel qu’elle avait murmurées en le frôlant, le Nubien l’avait quittée
à la porte pour rejoindre sur le chemin un jeune garçon vêtu d’une
tunique hyacinthe que fermait la ceinture bigarrée des courtisanes.
»Elle les avait vus disparaître sans pouvoir contenir ses larmes.
»Comme elle avait éprouvé le pouvoir de sa beauté sur les hommes,
l’indifférence de celui qu’elle préférait la faisait souffrir
immensément. La douleur lui inspirait les pires desseins et la mort
n’apaisait pas ses rancunes. Pour oublier, elle cédait à des soldats,
sans jamais se donner d’amour. Personne n’avait encore assouvi ses
désirs. Ils étaient infinis et devaient remplir le monde, avec la
renommée de son habileté à la danse.»
Et voilà qu’après Gustave Flaubert, et Gustave Moreau, et le doux
Laforgue, et l’obscur et preneur Mallarmé, et l’Anglais Wilde
lui-même, et tant de peintres de la Renaissance italienne et de la
vieille Allemagne, et les Cranach, et les Luini, je subis à mon tour
la redoutable emprise de la goule légendaire et biblique, surgie du
fond des siècles avec ses lourds bijoux, ses colliers cliquetants, ses
caleçons fendus, ses parfums, et ses fards, Salomé, fleur vénérienne et
toujours jeune des civilisations disparues; Salomé, récemment rajeunie
par M. Henri Hirsch, et dont le spectre et la luxure viennent de
m’être imposés, dans le calme et montagneux pays de ma cure, par une
patoisante invective: _Kill d’Herodo_, fils d’Hérode!
_Lundi 9 octobre._--Trois heures, entre Arles et Marseille, dans un
wagon de première. --Ah! ce Midi soleilleux, bon enfant, facile et
bavard, où rien ne tire à conséquence, les propos qu’on y entend, les
aveux qu’on y surprend. Deux bons vivants, tous deux quadragénaires et
d’aspect cossu, yeux vifs, ventres replets, grosses chaînes d’or et
larges feutres, l’un monte à Arles et l’autre à Miramar, après force
tapes et bourrades, devisent et s’interrogent gaîment.
«Et ça va bien, les affaires, tu es content! --Mais oui, ça va, ça
vient, et toi? --De même, et le ménage, madame Pétécoul va bien? --Mais
oui, elle se devient à merveille. --Et ta bourgeoise? --La mienne de
même. --Tant mieux, et tes deux fils, ils doivent être grands? --Plus
grands que moi, deux gars superbes; si tu les voyais! L’aîné surtout,
Marius. Il a des yeux; toutes les filles en veulent, elles lui courent
toutes après; lui, un vrai coq, il ne boude pas le cotillon le coquin,
et c’est bien ce qui navre sa pauvre mère; mais que veux-tu, il a vingt
ans, je n’y peux rien. --Et l’autre? --L’autre, le cadet, aïe, lui
Baptistin, c’est autre chose, il se préfère.» Et le train file à toute
vapeur le long des eaux mornes de l’étang de Berre.
_Samedi 14 octobre, Paris._--Une lettre... adressée à Marseille de
Paris; elle me rejoint ici; on me croit encore dans le Midi: «Restez
au soleil, puisque vous y êtes; attardez-vous dans cette Provence
qui vous inspire et vous ravit. Ici, c’est la boue dans les rues, la
boue dans le ciel, la boue dans les yeux, la politique... Le Paris de
l’Exposition, le Paris yankee, le Paris forain des foules cosmopolites,
se bâtit tous les jours, crevant les chaussées de tranchées, hérissant
les squares de palissades, déshonorant les quais, encombrant les places
et gâtant d’heure en heure un peu plus irrémédiablement le Paris des
artistes, des bibliophiles, des amoureux de belles architectures et
des fervents du vrai Paris... Que nous réserve la ville d’échafaudages
qui empiète aujourd’hui sur le lit même de la Seine? Je n’ose y
songer, tant je la pressens grosse de mécomptes, sinon de désastres.
D’ailleurs, rien dans les théâtres qui vaille la peine d’être vu:
partout de lamentables reprises.
»_Froufrou_ à la Comédie vaut la _Dame de Monsoreau_ à la
Porte-Saint-Martin; à l’Odéon, _Ma Bru_, s’éternise; au boulevard les
concessions à perpétuité sont la _Dame de chez Maxim_ et le _Vieux
Marcheur_. Parole! la _Dame aux Camélias_ manque à la série; je suis
tout étonné de ne pas la voir sur l’affiche du théâtre Sarah-Bernhardt.
Sans cela, ce serait le cycle complet des rossignols. Yvette Guilbert,
aux Folies, y semble la Fauvette du Temple; c’est toujours la suite des
vieux galons, vieux habits. Yvette a engraissé; elle s’est faite lourde
et ronde; elle a perdu toutes les arêtes et toutes les acidités de son
talent de poupée macabre. Qu’est devenue la fantastique mademoiselle
Macchabée, qui détaillait au pèse-gouttes de la névrose et de
l’épouvante aux bons bourgeois? Elle a même renoncé à ses gants noirs,
elle n’a plus sa robe vert livide, et c’est aujourd’hui une grasse
madame dodue, cossue, qui grasseye et imite Judic. Encore une qui est
mûre pour l’Exposition.
»Si, une pièce nouvelle, autant dire mort-née, car d’ici trois jours
elle aura vécu, et la même quinzaine aura vu l’acte de naissance et
l’acte de décès: la _Bonne Hôtesse_, de M. Janvier de la Motte. Il a
remis encore une fois à la scène les salonneux de _Mon Enfant_. Nous
avions déjà vu cette grosse dame dans le _Monde où l’on s’ennuie_ de
Pailleron et _Révoltée_ de Jules Lemaître. La _Bonne Hôtesse_ est une
mauvaise action. Jamais l’aimable femme, peut-être un peu grotesque,
qui a posé pour le portrait ne prit plaisir à protéger l’adultère, et
c’est calomnie pure que d’en avoir fait une complaisante et voyante
de faiblesses d’autrui. Très sévère sur la morale, la chère défunte
(car la pauvre femme a fini par en mourir) se piquait, au contraire,
d’avoir un salon psychique, un salon pour âmes, où les cerveaux seuls
s’échauffaient, mais où les sexes ne se pénétraient pas.
»Les familiers y portaient des dessous de nuances atténuées,
assortis à l’arc-en-ciel défaillant de leurs âmes. Ce salon abrita
cependant quelques flirts: quelques-uns aboutirent au divorce, des
intellectuelles y détournèrent des philosophes; M. Bergeret s’y
déprava. De tout cela, M. Janvier de la Motte s’est souvenu, mais un
peu tard: les actes après décès ne comptent pas.
»Les vrais tréteaux restent à la politique; la _Cour du roi Pétaud_
est le titre de la pièce; les journaux officiels appellent cela la
Haute-Cour. Pour la besogne qu’on y mène, c’est, vous le savez,
plutôt la Basse. Las de platitude (on en demande trop vraiment à ce
brave homme), M. Béranger s’en prend aux photographes. Il poursuit
comme des obscénités les instantanés que l’on tente de faire de ses
interrogatoires et traite la Vérité en carte transparente. Ah! les
temps sont bien changés. Ce n’est plus la Vérité qui marche: c’est la
pauvre Suzanne entre dix-huit vieillards.
»Autre incident gai: le président Melcot a joué le _Roman chez la
portière_, et madame Gibou a tenté de servir du mauvais café à un
confrère. Une dame, en dînant chez M. Melcot, avait raconté qu’elle
avait dîné chez M. Grosjean, où dînaient, ce jour-là, toute sorte de
gens que le Syndicat eût fait volontiers saisir au collet par les
agents; mais le jour où l’on prit les renseignements, c’étaient des
menteries et des boniments; une dame du Midi avait fait le cancan,
histoire de se donner un air important. Les dames du Midi sont très
à l’évent; le mensonge hystérique après l’historique. Où allons-nous
donc, mon Dieu! mes enfants! Et M. Melcot est très melcontent. Scène de
revue pour fin d’année. Voyez-vous Félicia dans ce rôle! Quel succès.
»A part cela, rien de drôle: le général de Galliffet continue à être
le collaborateur assidu du _Figaro_ et à communiquer à M. de Rodays
les arrêtés du ministère avant de les communiquer à l’_Officiel_. Le
_Figaro_ a mené une assez belle campagne en faveur de l’armée pour
mériter cette faveur. Le premier au combat, le premier à l’honneur.»
_Dimanche 29 octobre._--Paris, l’horreur du retour, tous ces livres
que je trouve en arrivant empilés sur ma table. Les éditeurs n’ont pas
chômé pendant mon absence; déjà, dans le train qui me ramenait, hier,
j’avais l’épouvante de tous ces volumes en embuscade dans mon logis,
car une force supérieure m’oblige à les feuilleter, sinon à les lire.
Voici enfin (et ceux-là, je les mets à part pour les relire, car je les
ai déjà parcourus et délectés par morceaux dans la _Vie Parisienne_, la
_Revue Blanche_ et le _Mercure_), voici donc les _Femmes du Colonel_ de
cette chère Gyp; la _Câlineuse_, de M. Hugues Rebell, et la délicieuse
_Route d’Emeraude_, d’Eugène Demolder.
Voilà enfin le second livre de _la Jungle_, de Kipling. Une lettre
l’accompagne; elle est datée de Shizar (Petit Thibet) et a été écrite
le 1er octobre:
Vous le saviez donc, perfide, que vos Pall-Mall étaient le pain
de mon exil et l’aliment de ma solitude, que je n’en ai pas
manqué un depuis mon départ et que je trouverais votre souvenir
indulgent! J’ai lu vos appréciations sur Tim, le Tim de la _Vie
Parisienne_, au bord d’un torrent de l’Himalaya,--le coolie qui
m’apportait mon courrier m’a rencontré par hasard au retour d’une
visite à un glacier; j’ai immédiatement donné votre nom à un
pic, c’est une distraction que je m’offre dans ces régions peu
connues. Elle est sourcilleuse... J’ai lu avec joie l’article de
Paul Adam sur vous, et avec trouble votre mention de la scène à
faire de Max dans _Héliogabale_; j’ai mille fois été sur le point
de vous écrire, je vous ai fait des vers! La preuve, les voici.
Je comptais les envoyer au _Mercure_.
En tout cas, je voulais vous parler de la traduction de Kipling
que j’ai faite avec Fabulet. Le second volume paraît dans
quelques jours, on vous l’enverra comme on a fait du premier.
L’avez-vous lu? Je ne pense pas, car vous auriez éprouvé le
besoin d’en parler; en tout cas vous allez prendre le second et
lire une seule nouvelle que je recommande à votre admiration:
elle s’appelle _le Miracle du Purun-Bhagat_. Faites cela pour
moi, je ne suis pas inquiet de ce que vous ferez ensuite. Entre
parenthèses, le premier livre de la _Jungle_ est à sa huitième
édition. Mais assez sur ces jungles-books, dont je ne vous
parlerais pas tant si je ne les trouvais si conformes à votre
génie.
Vous allez donc à Venise, homme heureux; j’y ai passé, il y a
trois ans, quatre mois inoubliables. Je logeai Palazzo de Mula,
sur le Canale Grande, un vieux logis du quatorzième siècle avec
une vue extraordinaire; je voyais une église par jour et j’avais
une grande passion à Padoue, tous les dimanches, la passion
et moi, nous explorions la Vénétie: Chioggia, Este, Trévise.
Vicence, où j’ai passé une nuit de toutes les nuits... J’ai
peur que ceci vous arrive trop tard; mais rappelez-vous d’aller
voir à Arquâ, dans les monts Euganéens, la maison et le tombeau
de Pétrarque. Shelley passa un hiver tout près, et, si vous le
demandez, on vous montrera, sur le registre, les noms de Byron et
de la Giuccioli. Le vin d’Arquâ est exquis.
Une autre chose adorable à Venise et que personne ne connaît,
c’est l’île de San Francesco del Deserto.
C’est là que saint François d’Assise fit le miracle des
oiseaux. Vous la trouverez entre Murano et Torcello (vous
connaissez Torcello, naturellement). Sentinelles extrêmes de la
lagune vénitienne; deux couvents: Saint-Georges-des-Algues et
Saint-François-du-Désert... Cher pays! Que vous dire de celui-ci?
J’ai laissé mes chevaux ici, il y a quinze jours, à cause de
l’impossibilité des chemins, et je reviens hier, ayant fait trois
cent soixante kilomètres à pied, sans un jour de repos, par
des passes de cinq mille mètres et sur des monts de six mille,
le tout culminant dans le panorama de deux glaciers: l’un, le
Biafo, le plus long du monde; l’autre, le Baltoro, dominé par
quatre ensembles de pics de huit mille mètres, à l’Ouest et au
Sud, tandis qu’au Nord se dresse la seconde cime de l’Himalaya
et de la Planète, à près de dix mille mètres dans le ciel. Au
loin, c’est la Chine. Toute arithmétique ne vous dit peut-être
pas grand’chose, mais vous auriez été comme moi ravi de voir un
spectacle certainement unique sur ce globe dreyfusard.
Et quelle vie, cher ami! quelle glorieuse et libre vie nomade
parmi de la Beauté toute neuve--qui se donne pour la première
fois!
Je pars après-demain avec toute ma caravane pour le Ladakh, le
vrai Petit-Thibet bouddhiste, le pays des Lamas-Rouges, le long
de l’Indus, à travers des districts polyandres. Je regagnerai
le Kashmir dans six semaines, après trois mois en tout de cette
vie inimitable; puis je verrai le Sud de l’Inde et Java, d’où
je rentrerai peut-être au printemps si l’Affaire est finie,
remettant le Pacifique à plus tard.
Je veux un de nos soirs de faubourg et d’absinthe,
afin de vous parler d’Asie et d’en rêver avec vous, et je serai
plein d’entrain à notre prochain dîner.
Adieu, soyez heureux et répondez-moi, si vous pouvez.
Votre
Robert D’HUMIÈRES
_Mardi 31 octobre._--Nouveau-Théâtre, pendant le deuxième acte de
_Tristan_. --Eh bien! non, je ne suis pas mûr, dussé-je encourir
les foudres de M. George Vanor! Les térébrances, les vibrances, et
les piétinements sur place, les reprises et les surprises de cet
interminable duo d’amour qui n’aboutit jamais, ces efforts vers
une explosion attendue, oh combien! à travers tant d’accords, tant
de cris et de phrases torturés par le même leitmotiv, tout cela
me donne la migraine, et la Litivine a beau être admirable (cela
est convenu et j’en conviens), la métaphysique même de cet amour
passionnément allemand me dépasse et surpasse, et j’en arrive à oublier
les délicieuses sonorités de la chasse du roi Mark et la nostalgie
mélancolique de ces appels de cor dans la nuit, et j’aspire avec une
impatience de neurasthénique, atteint de claustrophobie, à la chute du
rideau pour pouvoir sortir.
Oui, je sais, le premier acte est un chef-d’œuvre; la chanson du
matelot dans les vergues: «O fille d’Irlande», tout le récitatif
d’Iseult racontant à Brangiane sa haine et son amour, le chant de
guerre de Kourvenal, les bruits de mer et de cordages de l’orchestre,
tout cela est merveilleux et formidablement génial; toutes les phrases
du breuvage, surtout, et le grésillement orchestré du philtre, quand
son ardeur monte et flambe dans le cœur des deux amants pour éclater
en cris de stupeur et en aveux enivrés sur leurs lèvres, tout cela
est incomparable et sans précédent dans le monde musical; mais, Dieu!
que madame Brêma est insistante et lourde, comme elle appuie sur
tout ce rôle de suivante tragique! Avec quelle pesanteur elle joue à
l’avant-scène, empiétant sur le rôle d’Iseult, qui devient sa rivale
pour un spectateur non averti! Qu’elle est Allemande, bon Dieu! et d’un
art massif et cruellement voulu! C’est une fatigue de suivre son jeu
figé dans de longues attitudes, un surmenage que de l’écouter prendre
toujours sa voix d’en bas et d’en racler, pour ainsi dire, les motifs
de la partition.
Et puis, vraiment, il y a trop de chauves-souris dans cette salle. D’où
sortent tous ces bandeaux plats que je n’avais pas revus depuis les
premières de l’_Œuvre_, ces faces blêmes de maîtresses d’esthètes, ces
grosses dames en tuniques grecques et ces jeunes gens haut cravatés et
colletés de velours comme autant d’Alfred de Musset? L’atmosphère est
lourde de snobisme, de germanisme, de piquardisme et fleure l’encens
raréfié des petites chapelles. Comme je suis loin du soleil et de la
brise du large! Et puis cette sensation atroce de se sentir encagé dans
son fauteuil d’orchestre et de ne pouvoir sortir sans faire scandale,
cela est vraiment au-dessus de mes forces. Dans les couloirs, on se
congratule et l’on se pâme. Je ne suis pas au diapason de toutes ces
extases, je ne suis plus Parisien.
_Deux habits noirs près de moi._ --Heureusement que nous allons
avoir la _Prise de Troie_, à l’Opéra; c’est la réponse de Gailhard à
Lamoureux. Vous rentrez pour le troisième acte? --non, j’ai vu les
têtes, ça me suffit. Venez-vous au Cirque Medrano voir la demi-finale
des luttes? --Oui, allons voir les lutteurs.
_Mercredi 1er novembre_. --La Toussaint, le _Monument aux Morts_,
le Bartholomé, au Père-Lachaise; les chrysanthèmes, la visite aux
cimetières, tous les clichés connus.
En pleut-il, des sonnets, depuis le commencement de la semaine, sur
le frissonnant défilé d’humanités de Bartholomé! Les vers s’y mettent
déjà comme à une très vieille gloire, et c’est comme une décomposition
de plus dans ce cimetière, que tous ces alexandrins s’attaquant aux
nudités épeurées et plaintives du Maître de la Mort.
Je n’irai pas le voir aujourd’hui.