Mounet-Sully, lui, à propos de madame Favart, déclare qu’il n’y eut

jamais qu’une Doña Sol, l’Athalie de demain... Amusante, la critique de

l’Hamlet de la place du Châtelet par celui de la Comédie-Française...

Entretemps, les Tziganes font rage; d’étincelantes, de passionnées

improvisations entraînent et soulèvent, tour à tour violentes et

caressantes comme les vents de la Pusta à travers les ajoncs et les

genêts parfumés de leur pays.

«Ils jouent ce que leur âme rêve», conclut La Gandara, le peintre de la

princesse de Chimay, qui comprit si bien l’âme de Rigo; et, versé tout

à coup sur le terrain des chansons populaires, l’entretien se termine

sur cette habanera espagnole entendue un jour par Mounet-Sully sur les

lèvres d’un muletier:

Mes peines et mes joies sont comme les vagues de la mer.

Les vagues qui viennent sur moi sont mes peines,

Celles qui s’en vont de moi sont mes joies.

Il y a encore les Parisiens à Paris.

_Lundi 14 août._--Dernière vision. --Paris, dix heures du soir: un

Paris morne aux rues désertes, vide d’habitants, un Paris à peine

éclairé et dont l’atmosphère brûle, une ville de solitude et de chaleur

gardée par des équipes de puisatiers qui, à la lueur du gaz acétylène,

éventrent les chaussées, piochent, halètent et peinent. Tout à l’heure

quai de Passy, c’était, devant les murs de l’usine à gaz, la veillée

accablée et bougonne de toute une escouade de sergents de ville échouée

sur des bancs... La grève d’hier.

Maintenant, devant le Trocadéro, c’est, béante sous des torses et

des bras nus qui se démènent, l’énorme tranchée ouverte en vue du

Métropolitain... Peut-être la grève de demain?

Nous gagnons la gare d’Orléans à travers une ville morte et chaude, en

proie de place en place à des chantiers nocturnes, le long d’un fleuve

sombre bordé d’échafaudages. Dans les rues étouffantes, aux approches

de la gare, l’animation reprend; d’humbles silhouettes se hâtent encore

avec des bouquets ou des pots de fleurs dans les mains... Vers quelles

destinations inconnues? De prétentieux papiers ajourés déshonorent et

les roses et le pot de géranium; les dernières fêtes à souhaiter, c’est

demain le 15 août, l’Assomption de Marie.

_Mardi 15 août._--Bordeaux autre ville morte au bord d’un fleuve aux

eaux de boue, aux quais déserts; j’en ai le regret de la Seine... Oh!

ce fleuve et les quais de Bordeaux un 15 août!

Tout ce qui se respecte ici est à Royan: Royan, comme une immense

machine pneumatique, a pompé, attiré sur sa plage poudreuse quiconque

n’est pas à Luchon, Bigorre ou Arcachon: quiconque ici n’a pas sa

bastide au milieu de ses vignes dans le haut ou le bas Médoc, arbore

aujourd’hui sur la plage aux fritures un tumultueux complet de toile

blanche: Royan, le Trouville des Bordelais.

Pas une âme sur les quais. Sur la baie jaunâtre de la Gironde, pas

même un de ces petits bateaux plats, chargés en semaine de morue et de

paille et dont le débarquement donne à la morne étendue des berges un

faux aspect de vieille estampe. J’erre au hasard par de petites rues

étouffantes et sombres, aux volets clos, aux portes closes, et dont

les trottoirs exhalent une âcre odeur de saumure et de sel; dans l’une

d’elles, un pantin de carton flotte et se dandine à hauteur du premier

étage, au bout d’une ficelle: penché à une mansarde sous les combles,

un enfant s’amuse à l’agiter ainsi dans la solitude de la rue chaude,

un pauvre enfant que je ne vois pas! Là-bas, dans la poussière et l’air

qui brûle, grésillent les allées de Tourny.

_Mercredi 16 août._--Bordeaux. --Ils sont enfin revenus: les Bordelais

sont rentrés de Trouville, Royan nous les a rendus; ils fourmillent rue

Sainte-Catherine, ils arpentent le cours de l’Intendance, ils font

les cent pas place du Théâtre, ils prennent le frais aux tables des

cafés, astiqués, sanglés, haut cravatés de soies voyantes, pantalonnés

de blanc, coiffés de sombreros d’_afficionados_, les larges feutres

gris lancés à Biarritz et très anglais de raideur et d’attitude (on

voit qu’ils y tendent de tous leurs efforts), arrivent à ressembler à

d’élégants Brésiliens, mais à des Brésiliens muets dans la plus triste

et la plus ennuyeuse des villes!

Bordeaux, la ville des merveilleuses églises, Saint-Jean,

Sainte-Catherine, la cathédrale; le Bordeaux du Palais Galien et

des allées de Tourny; le Bordeaux des marchés rutilants, savoureux

et gourmands; le Bordeaux des grands crus et de la chère exquise!

en avoir fait cette ville de gourme protestante, de pose triste et

suante d’ennui! Mauvais goût méridional et morgue anglaise, c’est

là tout l’aspect de Bordeaux. Ah! combien je regrette la gaieté bon

enfant et l’entrain et le bruit de Marseille, Marseille à la vie

débordante. Heureusement, rencontre de Cora Laparcerie; ses beaux

yeux noirs ensoleillés et doux me remettent un peu de joie au cœur;

elle part, elle aussi, le lendemain, pour Royan, mais sera le 27 à

Béziers. «N’oubliez pas, vous y venez, vous avez promis. --Oui, j’irai,

Déjanire!»

_Jeudi 17 août._--Bagnères-de-Bigorre. --Bigorre et sa somnolence

heureuse de petite ville assoupie sous un éclatant ciel bleu; Bigorre

et le jet d’eau jaseur de son jardin public aux beaux ombrages, ses

rues étroites aux maisons closes, aux toits irréguliers et sa large

allée abritée de platanes de ses fameux «Coustous», la promenade

des oisifs attablés aux cafés et des naturels du pays échoués sur

les bancs; Bigorre et l’Adour torrentueuse et bleue sur un lit de

pierrailles, Bigorre et son cirque lumineux de montagnes indécises et

grises de chaleur.

O petite ville de mon cœur, on a changé ta physionomie benoîte et

provinciale, on a troublé ton reposant ensommeillement. Là aussi,

l’Affaire, la terrible Affaire et le procès de Rennes ont partagé la

population en deux camps, et aux Coustous, dans l’étonnante estampe

du siècle dernier que forment toutes ces vieilles demeures à balcon

de fer forgé apparues dans l’ombre verte des platanes, vous croyez

peut-être que baigneurs et touristes, installés au frais, sont venus

humer leur café en écoutant l’orchestre du Casino juché sur une estrade

ornée de branches de pins, comme l’estrade de musique d’une gouache de

Saint-Aubin? Non pas: tous et toutes y sont venus lire les nouvelles et

dévorer les feuilles de Paris et de Bordeaux que vient d’apporter le

dernier train.

Les camelots inondent aussi la ville: «Demandez le _Journal_,

l’article de Barrès; l’article de Judet. Qui veut le _Petit Journal_,

l’_Aurore_, la _Libre Parole_, le _Gaulois_, la _Petite Gironde_, le

_Petit Parisien_?» Les crieurs font prime, vont de table en table;

chaque groupe commente les nouvelles, discute les événements, se

roule des regards torves; on se mesure de l’œil, on affiche, on étale

hostilement la feuille que l’on lit; chaque attitude est un défi, il

y a une provocation dans le geste avec lequel on déplie son journal.

Tout ce monde de flâneurs est près d’en venir aux mains. L’attentat

Labori a déchaîné toutes les haines; le Comité du Salut public siège en

permanence; Sébastien Faure dénonce et la milice arrête... L’Affaire

nous aura fait reculer d’un siècle; nous sommes en 93.

_Mercredi 23 août._--Bigorre. --Une lettre de Paris... Croquis

d’émeute: --«Vous êtes loin des muffes, vous! Mais, ce qui me console,

c’est, qu’en ce moment, ils sont en train de se casser soigneusement

les mâchoires. J’ai revu Gavroche, pas plus tard que dimanche dernier,

au plus beau de l’émeute: un gosse qui, grimpé sur le dos d’un agent et

accroché à son cou par le bras gauche, lui pilait du poing droit dans

le nez et les yeux. Et le petit était preste et rageur; il devait se

venger de tous les horions que lui avait octroyés l’autorité.

»Le «fort Chabrol», c’est ça, aussi, un plaisir de quartier; un 14

Juillet de l’émeute. On s’attroupe, on braille, mais, somme toute,

on s’amuse. Ceux qui s’embêtent, ce sont les agents et les gardes,

et Jules Guérin qu’on ne laisse pas dormir. Le bougre a maintenant

le faciès d’un fanatique, les orbites creuses, les yeux luisants et

une résolution véridique dans ses poings qui martèlent de coups, par

instant, la barre d’appui de sa fenêtre. Les petits marchands de glaces

arborent des pancartes «fusils à vendre»; les anarchistes tiennent la

rue et les journaux conservateurs les appellent «ouvriers parisiens

qui n’approuvent pas les doctrines antisémites»! Les Dreyfusards

bafouillent et écrivent «la Rue livrée aux Antisémites.» Ils ne peuvent

plus s’entendre.

»Ces gueules d’anarchos: tous de seize à vingt ans. J’ai vu là la

racaille des ergastules, les bas fonds de maisons centrales, des

faces blêmes et vertes, des triques sèches de voyous rageurs, des

lèvres pincées de vieilles filles soumises, des gueules jaunes aussi

de soldats malades et de garçons plongeurs. La Rue! elle puait, elle

malodorait vraiment: elle sentait l’égout, le vin bleu, les odeurs

humaines, et le soleil ardait, faisait sur les nuques, sur les fronts,

aux plis de toute la trogne, ruisseler la sueur. Villégiatures d’été!

»Les cuves des théâtres sont vides, la Comédie s’exténue; aux

cafés-concerts, c’est l’annuelle venue de la province et de l’étranger:

on nous promet, à Marigny l’arrivée de J. Jeffries, le fameux boxeur

américain. On se cassera la gueule partout.

»Tout ce qui ne boxe pas va à bicyclette, et c’est des automobiles

aussi; toutes les routes puent désormais: sueur et pétrole, pétrole et

sueur. C’est bon, l’air pur de la campagne à la fin du dix-neuvième

siècle!

»Le monument de Bartholomé au Père Lachaise est achevé; quant à

l’architecture et à la sculpture, c’est une merveille.

»Odette Valéry, par ses danses, a troublé des gens qui étaient allés

aux villes d’eaux pour s’y soigner, sinon s’y guérir. J’ai lu qu’un

médecin demandait l’interdiction de ces spectacles scandaleux. Pauvre

fille, elle est la bête impure!

»Les temps sont troubles. Un journal libertaire demande la mise en

jugement de nos princesses de Lamballe et votre ami Coquiot, qui,

l’autre lundi, à propos du portrait de La Gandara, dénonçait à

l’opinion la beauté de la comtesse de Noailles.

»La Gandara, vos dîners du Pavillon-Bleu. Revenez-y. On hante le parc

de Saint-Cloud, les pages d’Hugo (les _Misérables_) consacrées à

Tholomyes et à Fantine revivent; mais la grisette est bien défunte;

elle a maintenant, celle qui la remplace, un égout dans la bouche. Elle

hante les vidangeurs.

»Le décor est toujours là, mais ce ne sont plus les mêmes couples. Des

fourrés du parc il y a des filles qui surgissent en tas: des émules

des revisionnistes, des démolisseuses de l’armée! J’en ai vu une

qui n’avait qu’un bras! Une autre cognait aux arbres une rotondité

d’aérostat, toute la semence d’une caserne. Et le soleil était bon, le

ciel léger.

»J’ai revu aussi Ringel le sculpteur, installé là en pleine forêt,

dans une ancienne faisanderie de l’empereur! Oh! ses masques! Il fait

maintenant du motocycle comme un enragé. Il vit en philosophe, cultive

son jardin et mange, aux saisons favorables, des petits pois onctueux

et des pêches juteuses et douces. C’est un sage!»

_Mardi 29 août._--Béziers, quatre heures de l’après-midi, aux Arènes:

Béziers, noble cité, sœur des cités latines,

Salut! Ferme et debout sur d’antiques ruines,

Ta haute basilique aux féodales tours,

Ainsi qu’une Acropole, aux clairs rayons du jour,

Se dresse, et tes regards, entre les Pyrénées,

Et les Cévennes vont à l’horizon lointain

Chercher, sous le grand ciel, la Méditerranée,

Ondoyante et changeante, aux reflets de satin,

Où chantent dans l’azur les antiques sirènes,

Où les voiles d’argent des légères carènes

Passent dans le brouillard transparent du matin.

Et la coryphée remonte lentement les degrés qui conduisent à la

scène, balaye de ses longs voiles les dalles du proscenium: encore un

escalier, et les portes de bronze du gynécée se referment sur elle.

Sur la piste, un orchestre de trois cents musiciens éclate: le bâton de

Fauré les conduit; les arènes sont combles. Dans l’immense hémicycle

des gradins est entassée, vibrante et haletante, attentive et en joie,

la foule multicolore et gesticulante des courses de taureaux: larges

sombreros de feutre gris, pantalons blancs, vestons clairs, fleurs

éclatantes des chapeaux et nuances fleuries des corsages de femmes,

tout cela papillote et remue au soleil comme un mouvant kaléidoscope,

et sous la gaze comme sous le feutre, c’est l’éclair des yeux et des

sourires, et, chauffée de soleil, la face de médaille de la race latine.

Béziers, noble cité, debout.

Tout le Midi est là: on est venu de Toulouse; Narbonne et Perpignan

sont émigrées sous les allées Paul-Riquet; Agde a donné, et tous les

environs de récoltes et de vignes; on est même venu de Marseille, et

d’Arles en Provence, et d’Avignon en royaume d’Avignon; on est même

venu de Paris, car dans ce tohu-bohu de clartés et de couleurs, je

reconnais des visages: le marquis de Castellane, le prince Edmond

de Polignac, Ferdinand Herold, le poète; la baronne de Lansdorf,

Durand, l’éditeur. D’Esparbès, qui assistait à la représentation du

dimanche, est parti hier... Et pendant que le chœur des Héraclides

défile et évolue avec le chœur des Œchaliennes autour du proscenium,

l’œil ne peut se rassasier de la merveille, jusqu’alors inconnue, de

la gigantesque et prodigieuse décoration de Jambon, un décor de plein

air envahissant le tiers de ces arènes où s’entassent douze mille

spectateurs, et d’escaliers en escaliers, de praticables en praticables

et de portiques en portiques, montant par de vertes pelouses et des

jardins plantés d’oliviers et de cyprès jusqu’aux remparts d’une

Acropole antique, toute de palais, d’arcs de triomphe et de temples:

héroïque silhouette se profilant dans le vrai ciel, non plus dans des

frises, mais dans le bleu aujourd’hui presque blanc de chaleur du ciel

de Béziers...

Des glaciers d’un côté, des crêtes rocheuses de l’autre se hérissent

en demi-cercle autour de l’Acropole, et, avec les jeux de l’ombre, se

violacent ou s’éclairent, selon l’heure, harmonisés avec l’espace et la

couleur de l’air par le talent d’un prodigieux artiste.

Et l’orage de la partition de Saint-Saëns, déchaîné par l’orchestre et

les chœurs, tour à tour gronde, menace, et s’apaise, et soupire.

Comme la Ménade en délire,

Comme le souffle ardent de son dieu,

Comme la pâle Tysiphone

Dans le vol noir de ses cheveux,

Déjanire accourt, furieuse,

Les doigts crispés, les yeux ardents.

Des clameurs! Interrogeant l’horizon, le revers de la main sur les

yeux, la foule se porte en avant et mime la terreur et l’attente, et,

sur un char attelé de quatre chevaux, quatre chevaux mal maintenus

par quatre hommes suspendus à leurs mors, Déjanire entre au galop sur

la piste; Déjanire et Phénice, Cora Laparcerie et Odette de Fehl;

Déjanire et son grand manteau orangé déployé comme une nuée derrière

elle. Déjanire! Hercule aura beau invectiver le destin et les dieux;

Philoctète maudire les rigueurs de l’Héraclide et la tendresse d’Iole;

Iole, blanche et pure dans sa robe de vierge, développer des gestes

étudiés d’après les plus authentiques Tanagra, maintenant je ne connais

et je ne verrai plus que Déjanire!

A la minute où elle a mis le pied sur le proscenium, elle a conquis la

scène et le public, elle est à la fois la pièce et l’intrigue, et la

fable et l’intérêt du drame: elle est Déjanire!

Déjanire impérieuse, Déjanire outragée, menaçante, irritée, et puis

tendre, implorante, toute de caresse et de langueur, Déjanire éperdue

se traînant à genoux, les bras jetés, comme deux liens, autour du

torse cabré d’Hercule. Et quelle éloquence dans le moindre geste, quel

sentiment et quelle pensée dans chaque attitude!

Son entrée d’épouse et de reine offensée dans le gynécée où gémit la

princesse captive devenue sa rivale, la mimique de son apostrophe à

Iole... puis, à l’acte suivant, quand elle a décidé la jeune fille

à fuir le palais d’Œchalie et à la suivre à Calydon pour échapper

à l’amour du héros, son apparition furtive à la porte du palais,

enveloppée de la tête aux pieds dans son manteau d’or safrané, toute

sa souple nudité comme sculptée dans les plis de l’étoffe, et le geste

dont elle en écarte la traîne au-dessus de son front, le rythme de la

voix et des attitudes pendant le récit du meurtre de Nessus, et la

remise à Iole du coffret qui contient la précieuse tunique destinée à

rallumer l’ardeur de son époux.

Comme me le chuchote le marquis de Castellane à mon oreille:

Reine de l’attitude et princesse de geste.

Nous en avons deux maintenant.

Mais voici le dernier acte, le plus tragique et le plus propre au

développement des masses et à l’émotion!

Autour du bûcher nuptial, la foule se presse pour assister à la

cérémonie; les Œchaliennes et les Héraclides se livrent à des danses,

et le cortège descend les marches: les présents qu’Hercule destine à sa

nouvelle épouse sont portés par de nombreux serviteurs.

Iole sort du gynécée; elle offre à Hercule la tunique de Nessus:

Hercule va la revêtir et prie Iole d’aller de son côté se parer du

voile nuptial.

Et Déjanire!... L’angoisse et l’ardeur mal contenue de l’épouse

répudiée et amoureuse encore, retirée à l’écart et figée dans l’attente

du prodige, cette immobile et passionnée statue de deuil que donne

alors Laparcerie, toute voilée de crêpe noir, telle une aurore sous une

nuée, et muette et droite, et comme raidie dans du silence et de la

douleur!

L’inoubliable et saisissante figure de bas-relief et d’éternité

qu’atteignent là la grandeur et la simplicité de son attitude: une des

plus belles choses que j’aie vues, jamais au théâtre, en vérité, et

tout à l’heure, quand, dévoré par le feu de la tunique empoisonnée,

Hercule, la poitrine saignante, hurlera, tonnera de douleur, et

essaiera en vain de l’arracher de ses épaules, avec des meuglements

de taureau; en vain, au milieu de l’épouvante du peuple et la colère

des dieux, Déjanire se traînera-t-elle, éperdue, auprès de l’Héraclide

agonisant avec des cris d’horreur et de détresse; en vain quand le

bûcher libérateur s’enflammera, aura-t-elle, pour tomber poignardée

dans les bras de ses femmes, des grâces et des affaissements de colombe

blessée, rien n’effacera, rien ne pourra effacer l’impression de

grandiose et d’esthétique par elle atteinte, au moment où, muette et

voilée, la reine de Calydon attendait l’arrêt même de son sort!

«Saint-Saëns! Saint-Saëns! Castelbon de Beauxhôtes! Castelbon de

Beauxhôtes!» Ce sont toutes les arènes en délire, les douze mille

spectateurs des gradins, debout, les bras tendus, les paumes

retentissantes, qui acclament et réclament à grands cris et le

musicien de _Déjanire_ et l’organisateur, l’homme d’initiative, et

d’enthousiasme et de foi artiste à qui Béziers est redevable de ce

spectacle, M. Castelbon de Beauxhôtes, l’âme et l’impresario de ces

représentations, le Biterrois qui, le premier, en eut l’idée, demanda

la pièce à Gallet, la partition à Saint-Saëns, sut réunir les fonds,

chercher, amener les artistes, commanda le décor unique à Jambon, et de

tous ces éléments divers fit l’ensemble prodigieux qui fait aujourd’hui

de Béziers une sorte de Mecque artistique, un pèlerinage national de

Beauté, la rivale d’Orange, un Bayreuth français.

«Bravo, Saint-Saëns! Bravo, Fauré! Castelbon sur la scène! Vive

Castelbon!»

On crie, les chapeaux volent, on tapage, on acclame; des spectateurs

envahissent la piste.

Quel enthousiasme! Oh! c’est beau, le Midi! Dans le toril et les

écuries convertis en coulisses, un peuple de figurants se rhabille; des

choristes demi-nues s’enfuient ou plutôt s’envolent dans un frisson

de tuniques et d’étoffes... Cela sent la sueur, le fard, l’œillet

et l’orangeade; un relent de sang s’y mêle d’une âcreté fade: nous

traversons la place où l’on achève les chevaux, _lo matadère_. Ces

baraquements de planches: les loges des artistes. Ici, Laparcerie; ici,

Segond-Weber; ici, Dorival, Hercule; plus loin, Beryl; là, Odette de

Felh, très allurale Phénice. Une des loges s’entr’ouvre: un bras nu, un

coin d’épaule de femme, une voix. «Apportez-moi un poète.» Un poète,

mais oui. Autre entrebâillement de porte, autre demi-nudité entrevue,

une autre voix: «Qu’on m’envoie un poète.» Encore un poète... Mais il

en pleut donc? Le fait est qu’ils pullulent. Il y avait Congrès, hier,

en l’honneur des fêtes de _Déjanire_, et tout le Parnasse et tout le

symbole du Midi ont donné: il en est venu de Lyon, de Toulouse, d’Agen,

de Dax et de Marseille, toutes les jeunes revues du Languedoc et de

la Provence ont dû, la soirée de la veille, déclamer leurs rimes au

théâtre. Je reconnais et salue au passage Maurice Magre, Varenne,

Louis Payen et Pol de Levengard... L’Odéon.

Autre loge, autre voix: «Il n’y a donc plus de poètes, ils sont

déjà partis? --Je vous crois, Laparcerie les a tous dans sa loge,

Laparcerie, «princesse de sang, de mort et de luxure», comme écrit en

dédicace d’un poème enivré un poète qui certes la connaît mal ou ne la

connaît pas.

Il prend Laparcerie pour Déjanire! Oh! c’est beau la jeunesse!

Dans les arènes, la foule s’écoule: devant un marchand de limonade,

une femme est arrêtée avec un enfant. «Veux-tu faire une petite

pompette?... combien le verre, monsieur? --Vingt centimes. --Et que

vous ne la donnez pas, votre marchandise; donnez tout de même. (_A

l’enfant._) Hé! mon joli miroir, et pompe donc, et ne le suce pas!»

Il me semble être à Marseille! Ah! le Midi! Les voitures regagnent au

grand trot les allées; au loin les clameurs continuent:

_Vive Castelbon! Vive Saëns! Vive Fauré, Laparcerie!_

Et dehors il y a des couples beaux et sains, des gars découplés et

rieurs, et de jolies filles en cheveux, attablés, et qui boivent; les

vendanges ont commencé hier. Ah! comme nous sommes ici loin de Rennes,

et des Labori, et des Picquart.

Béziers, noble cité, sœur des cités latines,

Merci.

_Dimanche 3 septembre._--Toulouse, allées La Fayette. --Courses de

taureaux à Bayonne: Frascuelo, Mazantini et toute la _cuadrilla_; à

Luchon, le soir, concert aux Quinconces et embrasement de parc; à

Bigorre, inauguration du buste de Roland, le chanteur campagnard:

discours, déclamations de vers sur les Coustous et toutes les sociétés

de musique de la ville; fête populaire et officielle; toutes les

Pyrénées en joie, depuis Bigorre jusques au pays basque, et, comme de

partout des lettres me sollicitent, je me terre prudemment en Toulouse

et, faute du don d’ubiquité, me tiens coi. Et puis je me suis attardé à

me laisser vivre en ce riche et joyeux pays de Biterre, et je ne suis

plus au courant des journaux, je ne sais plus rien de l’odieuse Affaire.

Comme elles me rassurent et me confirment dans mon opinion première,

la ferme attitude et les dépositions nettes et précises des généraux

en réponse à la phraséologie vide et déclamatoire des témoins

de la défense. Autant de plaidoyers individuels où chacun vient

expliquer les motifs de ses tendances, exposer ses opinions, mais

n’apporte aucun fait, aucune preuve: des hypothèses, des manuels de

méthodes philosophiques et des redondances... quelle misère! et le

déplorable défilé des officiers défroqués, et le comique des nullités

prétentieuses de l’Ecole des Chartes; là-dessus, les questions

insidieuses, les traquenards et les gestes papelards de Me Demange,

«l’air d’un maître d’hôtel essayant de placer au conseil de guerre des

morceaux douteux», et comme finale, les coups de tête ou plutôt de

hure de Me Labori, le sanglier du Syndicat, fonçant sur les témoins de

l’accusation, les défenses en arrêt, et essayant de culbuter dans le

maquis de la procédure MM. du Breuil et de Cernusky; Labori, par son

attitude, ses provocations et ses violences arrivant à charger encore

son client, Dreyfus, devenu non pas sympathique, mais un objet de pitié

de par la maladresse et l’arrogance de ses partisans!

Poussières de Paris · 第 10 / 27 段