En effet, sur la scène, la toile à peine levée, des femmes grasses

et charnues sont là, groupées en cercle, la poitrine offerte;

la légendaire et désuète «corbeille», aujourd’hui disparue des

cafés-concerts. Les seins saupoudrés de farine, le bas de la face coupé

comme d’un trait rouge par le fard mouillé des bouches: c’est l’étal,

le morne et sexuel étal; à tour de rôle, les poupées se lèvent et

bêlent, ou tout à coup émoustillées, se trémoussent sur des musiques

de ménageries ou de gourbis, on boit, des marronniers, déjà cuits par

juillet, des feuilles choient et tombent dans les verres. C’est, à

la lumière crue du plein jour, la hideur, maquillée le soir par le

clair-obscur et le jeu des éclairages, de cette chose hideuse: le

café-concert.

Des danseuses espagnoles suivront, tout le clan déhanché des fausses

Otero et des Guerrero au rabais, l’inquiétante armée des «noires comme

des taupes», toutes une fleur rouge piquée derrière l’oreille, et

toutes si chevelues des aisselles que les narines se crispent alarmées!

Il sévit une telle chaleur.

Et c’est l’intermède d’une revue, et puis défile le dessus du panier

des concerts, et c’est Sulbac, et c’est Jane Avril, flexible, et

longue, et mince, mince, et sa danse, un gigottement preste et fol, un

pas fouetté qu’elle mène avec une grâce de fille heureuse de jouer avec

ses jambes comme avec des lanières! Et ce sont encore des danseuses,

et des robes orange, et des robes turquoise, et des robes rouge-sang

et bouton d’or, et dans des clameurs et dans du délire voici Polin,

l’_imperator_ des Dumanet, accueilli avec de tels trépignements de joie

que la vision de mademoiselle Guilbert défaillante de dépit s’impose

immédiate dans l’air.

Mais la voici qui fait son entrée, entrée savante, entrée voulue après

l’ennui d’un numéro plutôt répugnant: une lutte de femmes.

Sèche et les lèvres en fil de couteau, l’air d’une chauve-souris dans

une robe gris-cendre, mademoiselle Guilbert annonce _l’Idiotie du

café-concert_, et d’une voix acide blague les _Grosses Dames_, puis,

neurasthénique, épuisée, mademoiselle Guilbert débite ingénument

pour la neuf cent quatre-vingt-dix-neuvième fois l’_Eros vanné_ de M.

Maurice Donnay, que le public applaudit à tout rompre, cette fois enfin

reconnaissant à l’artiste de la sincérité de son répertoire et de la

conscience de son choix.

Pour finir, les torsions de ventre cosmopolite de mademoiselle Fougère;

d’abord en Espagnole, ajustée d’orange et de brun chocolat, et puis

en Bersaglière avec le ruban de l’Annonciade en sautoir sur de jolis

dessous et de savoureux coins d’épaule. Mademoiselle Fougère roule les

mots comme des cailloux dans une bouche vraiment appétissante, et sait

mettre en valeur la provocation hardie d’une croupe de picador.

Clôture, et maintenant, jusqu’à l’année prochaine: Mastuvus coiffés de

sombreros, demoiselles aux cheveux vrais et faux éclaboussés de toute

la flore des jardins, la foule s’écoule, heureuse et repue. Propos de

sortie: --Vous êtes donc encore à Paris? --Non, je suis à la campagne,

dans la forêt de Marly. --Et vous êtes venu exprès pour cette fête?

--Oui, tous les ans, j’y viens avant de quitter définitivement Paris,

l’ipéca final, je viens m’y griser une bonne dernière fois de l’horreur

de ça et du boulevard; alors je vomis mon Paris et je pars pour trois

mois, guéri de tout regret, de tout revenez-y... n, i, ni, fini et

bien fini, Paris et ses plaisirs, Paris et ses potins, Paris et son

snobisme, son immense snobisme et ses petites gloires. --Et vous allez?

--Moi? à Luchon ou à Allevard.

_Lundi 31 juillet._--Rue de Grenelle, au ministère de l’instruction

publique et des beaux-arts, les dernières audiences de M. Leygues: Le

comte Prozor, le traducteur de Tolstoï, d’Ibsen et de Dostoïevski, le

comte Prozor de la _Puissance des Ténèbres_, de l’_Ennemi du peuple_,

des _Revenants_, de _Peer Gynt_ et de la _Dame de la mer_, le comte

Prozor, que j’ai retrouvé dans l’antichambre du ministre, où nous

attendons tous deux notre tour, me documente assez curieusement sur son

ami Tolstoï, et prend un évident plaisir à démentir la fameuse légende

établie sur le cordonnier qui serait devenu l’écrivain de _Guerre et

Paix_ et d’_Anna Karénine_. Tolstoï ne s’est jamais fait cordonnier par

humilité ou zèle nihiliste; à un moment donné, très surmené et exténué

par vingt ans de production continue, tout travail intellectuel lui

étant interdit, pour occuper ses journées et tromper son ennui, il eut

l’idée de demander à un cordonnier de son village de lui apprendre à

confectionner une paire de chaussures. Il fit de la cordonnerie pour

passer le temps; les reporters s’emparèrent du fait et créèrent la

légende: mais il ne parvint même jamais à tailler un talon de soulier

parfaitement rond, ce qui est, paraît-il, la difficulté du métier.

De là, naturellement, la conversation tombe sur l’Affaire, et de

l’Affaire remonte à l’empereur d’Allemagne qui n’est pas du tout pour

les Allemands le grand homme qu’il est pour nous. Ses côtés décoratifs,

sa perpétuelle agitation étonnent et détonnent au milieu du sérieux

des cerveaux de là-bas, et le _Kaiser_ se trouve être bien plus près

du caractère français que de l’esprit de ceux de sa race. Son amour

affiché des artistes et des littérateurs n’est, d’ailleurs, pas encore

près de leur faciliter l’accès de la cour; il n’y a qu’en France,

affirme le comte Prozor, où l’art est une aristocratie et prête un

véritable prestige à l’artiste. En Allemagne comme en Russie, en

Autriche comme en Angleterre, la noblesse et la haute société ont la

curiosité du poète comme du sculpteur, du peintre comme de l’écrivain,

mais ne les tiennent pas moins à distance respectueuse.

En attendant, ce sont les députés et les sénateurs qui pénètrent

chez le ministre, sur la présentation de leur carte; le comte Prozor

est enfin reçu. Quand passerai-je? Je ne suis ni cadet de Gascogne,

ni Allemand, ni Russe; j’ai bien peur de ne pas encore être reçu

aujourd’hui.

_Mardi 1er août._--Maisons-Laffitte, dans une des jolies villas de

l’avenue Eglé: Eglé, Cléante, Araminthe, Tyrcis! quelles suggestions

dans tous ces noms! et comme ils évoquent bien les lointains bleus et

les hauts ombrages de l’ancien parc à la Watteau, qu’est encore, à

certains endroits, le parc de Maisons. Huit heures du soir, la table

est mise parmi les hautes roses trémières du jardin, l’ombre de leurs

grandes hampes fleuries tremble sur la nappe. Ils causent: --Et vous

avez eu le courage de voir ça? --Et en pleine canicule! --_La douceur

d’y croire_, la douceur de ne pas l’aller voir surtout, ça dépasse

tout ce que j’imaginais. --Et même ce qu’en a dit la presse? --C’est

une honte d’avoir reçu ça aux Français, c’est même au-dessous de

l’imagerie d’Epinal! Epinal, c’est brutal, mais naïf; mais ça c’est de

la bondieuserie de l’_Augustinerstrasse_ à Munich, c’est une douceâtre

et rondouillarde chromo-lithographie allemande. Une fable bête comme

une panade et des phrases comme celle-ci: _Des yeux chéris où ton image

est peinte_. --Non. --Et des vers de cet acabit:

Des mains blanches et lisses,

Ouvertes en calices

--Et ils ont reçu ça à l’unanimité? --Mieux, ils viennent de lui en

recevoir une autre. --Ah! c’est beau le décret de Moscou, et nous

pouvons être fiers du Comité. --L’auteur est si bon garçon! --Et il

donne de si bons dîners.

Oui, de son cuisinier il s’est fait un mérite,

Et c’est à ses dîners que chacun rend visite.

Nos sociétaires connaissent leur répertoire. --C’est beau, la fortune.

--Et les _Romanesques_? --Toujours le joli décor, le fameux «le long,

le long, le long du mur», et Leloir, merveilleux en portrait de famille

dans l’avisé Bergamin. --Et la nouvelle interprétation? --M’a fait

regretter l’ancienne, la petite Henriot n’est pas la Sylvette qu’était

Reichenberg. --Vous regrettez Reichenberg, vous? --J’y arrive. --Et

Beer, dans Percinet? --Percinet, Coquelinet, vous voulez dire, on ne

pastiche pas à ce point l’accent d’un comédien, Frontinet, si vous

aimez mieux; Effrontinet même au besoin; mais jouer avec ce physique

de valet, le Léandre de conte bleu créé par Le Bargy, il ne manque pas

d’aplomb, ce petit Beer. --Et Straforel, par Coquelin II? --Joué en

pitre, comme tout ce qu’il fait; il serait si bien au Palais-Royal:

d’ailleurs, public d’été, tous les trains de plaisir de province, il

y avait toute une loge de bicyclistes. --En costumes? --En costumes.

Jamais je n’ai tant aimé les vers des _Romanesques_. --Je vous crois,

après du Jacques Normand. --Parole d’honneur, j’ai l’idée que c’est

Rostand qui lui fait recevoir ses pièces. --Vous n’êtes pas rosse à

moitié. --Je vous assure qu’il en prépare une pour Sarah.

_Jeudi 3 août._--Au fil de l’heure, au fil de l’eau, Poissy, dans l’île

aux Bœufs, dite aussi l’île de Migneaux... L’île de Migneaux, que de

souvenirs!

Le soir tombait, soulignait d’un trait rouge les lointains

coteaux de Triel, et dans l’île de pêcheurs où nous étions venus

dîner en tête-à-tête, relativement sûrs de ne rencontrer âme qui

vive dans cette auberge de canotiers; de vastes pelouses de folle

avoine ondulaient devant nous, pareilles à des vagues, avec au

bord des berges, des frissons argentés de roseaux et de saules.

Du côté des Migneaux, un grand rideau de peupliers, de ces

peupliers d’Italie au feuillage éternellement inquiet, jalonnait

ses hautes quenouilles, à la fois grises et vertes, sur la

profondeur orangée du ciel; au loin, de l’eau luisait.

C’était comme un soir des temps antiques, un soir de légendes

et d’idylle, comme en ont noté, dans d’impérissables rythmes

des poètes amoureux, inspirés de jadis: une fraîcheur montait

des berges en même temps qu’un vent léger s’élevait dans les

feuilles, et, délicieusement ému, je gardais le silence, les yeux

attachés sur les siens, comprenant que l’instant que nous vivions

était irréparable, unique, et que la fuite de l’heure n’en

amènerait jamais le retour.--(Tiré de _Buveurs d’âmes_.)

Après neuf ans passés un hasard me ramène ce soir dans l’île... Les

hautes quenouilles des peupliers sont aujourd’hui immobiles sur l’or

enflammé du ciel; à droite et à gauche, c’est toujours la grande allée

d’eau sombre doublant les hauts ombrages de Migneaux et de Villennes;

mais un restaurant parisien a remplacé l’auberge de pêcheur; il y

a maintenant un lac, des escaliers compliqués entre des balustres,

des tables sous véranda, des balançoires et des tonnelles, et sur

la terrasse du restaurant des couples de dîneurs; le propriétaire

du lieu, qui s’y connaît, a fait photographier par un amateur les

différentes vues de l’île qui paraîtront l’été prochain en album et

seront distribuées à qui de droit, dans Paris, pour lancer le site et

l’établissement avec... On veut bien m’en communiquer la primeur.

«Mon petit Rosa Bonheur», insiste le propriétaire, en me faisant

remarquer une curieuse vue de prairie semée de bétail. De l’autre côté

de l’eau, dans le noir des ombrages et de la nuit, la trépidation

d’une automobile et une voix d’homme hélant et réclamant un madrier

pour caler les roues. «Ce sont mes pensionnaires. On y va; ils rentrent

de Meulan; ils sont partis depuis six heures. Ohé le passeur!...» Et

c’est, accompagnée d’un homme en casquette de chauffeur, l’entrée d’une

grande femme blonde, cache-poussière d’alpaga, des flots de tulle

blanc lui encageant la tête, qui, gantée de frais, rayonnante et toute

rose, déclare qu’on ne respire vraiment bien qu’en teuf-teuf, jeunesse

exubérante de santé et de grand air.

O ma petite auberge d’il y a neuf ans où ne fréquentaient que des

pêcheurs!

Maison triste et charmante, ô maison du passé, au fil de l’eau, au fil

de l’heure.

_Vendredi 4 août._--Maisons-Laffitte: la baignade des forains. --Par

l’étroit raidillon encaissé de grands murs de villas, qui conduit

à la Seine, ils remontent disséminés par groupes, les forains dont

la dernière séance a lieu ce soir. Ils viennent de se baigner dans

l’émoi des feuilles et la fraîcheur des grands peupliers de la berge,

dans le joli établissement de bains froids dont on voit le ponton du

pont du chemin de fer. C’est là que les familles des boursiers et des

coulissiers en villégiature à Maisons viennent prendre le frais, le

soir de six à sept, avant d’aller cueillir les pères et les maris à la

gare; et c’est un clapotis, et une joie de se tremper dans l’eau et de

s’y sentir revivre, rafraîchi par la caresse fluide du fleuve, qui font

des bains de Maisons-Laffitte une minuscule plage de casino.

Depuis quinze jours que la fête bat ici son plein, les forains sont

devenus assidus de l’endroit, et, tout ragaillardis par le bain,

les voici qui reviennent, et ce sont, les cheveux crépus encore

emperlés d’eau, minces sous les camisoles de percale claire, les deux

danseuses de la baraque de la Danse du ventre. Un jeune colosse blond

les accompagne, de la baraque d’Adrien Marseille, celui-là, Raoul le

Boucher. Ce grand brun est le pétomane, en blouse dans la journée, en

habit rouge le soir, et voici Ajax connu pour l’avoir vu cet hiver

aux Folies-Bergère, et voici Marius de Rennes, le modèle de l’atelier

Gérôme, et le clou des tableaux vivants, une gloire foraine rencontrée

jadis à Toulon (excusez du peu), Raoul de Bel-Castel, tout l’armorial

des entresorts.

Brun, olivâtre, trapu, les cheveux grisonnants, méridional d’allure

et d’_assent_, Olivier de Perpignan, vieux rempart du Midi, dont les

camarades blaguent le physique, déclare d’une voix tonitruante: «Té! si

vous m’aviez connu zeune, z’étais si mignon qué ma pauvre mère, elle, a

usé plus de cent francs de çandelles pour me regarder dormir!»

Boutade emphatique qui me remémore la réponse quasi-shakespearienne

entendue, il y a dix ans, dans la bouche d’un forain désemparé et

triste, échoué lui, dans je ne sais quelle fête d’hiver. Comme on

lui demandait s’il avait une famille, des enfants, une femme: «Moi,

répondait le bohème, je suis marié avec la lune, pour engendrer le

brouillard.» Vraie boutade de bouffon dans la lande où rôde le roi Lear.

_Samedi 5 août._--Le dernier dîner de la saison. Poissy dans l’île.

La table est dressée sous la véranda, devant le grand bras du fleuve

et les coteaux de Triel; un vase bleuté de Lachenal, d’après madame

Fumery, s’y contourne en spirale sous l’ardente chevauchée d’une nudité

de sorcière; autour d’elle, un orchestre de grenouilles, en vieux

saxe, s’évertue, et, çà et là, entre les couverts, des crapauds de

bronze et des magots de grès japonais, très grimaçants et très hideux,

grouillent parmi des jonchées de glaïeuls roses: délicate attention à

un ballet déjà oublié, la _Princesse au Sabbat_.

Ils et elles dînent. «Cette fois, est-ce bien sérieux, au moins, vous

partez? --Et pour trois mois. --Alors, ça tient toujours, ce séjour à

Venise? --Si ça tient, je ne pars que pour ça. --Mais vous commencez

par Luchon: de la santé d’abord et de la joie ensuite. --Oui, vous

dépenserez là-bas vos réserves et rentrerez encore malade à Paris.

--Courte et bonne, que voulez-vous! Le présent est à nous, l’avenir

est à Dieu. --M’avez-vous apporté des livres, au moins! --Mais oui,

_Voluptés_, de Maxime Formont, ça vous plaira, et _Reflets sur la

sombre route_. --Du Loti: cela se lit toujours; cela se relit surtout.

Ah! son _Désert_ et sa _Galilée_! Que faut-il relire pendant cet été?

--Mais du d’Annunzio, du Renan, du Paul Adam ou de l’Anatole France!

--Vous vous moquez, _Bysance_, est-ce bien de Jean Lombard? --Très

beau, mais connaissez-vous l’_Agonie_? --L’_Agonie_? --Oui, son roman

sur Héliogabale. --Sur Héliogabale? --C’est surtout cela qu’il faut

lire. --Vous savez qu’on en a tiré une pièce? --Ah! --Tout un drame

en vers et qui sera joué cet hiver. --Qui ça et où ça? --Villeroy,

l’auteur d’_Héraclée_, et au Cirque d’Hiver. --Au Cirque d’Hiver?

--Oui, avec un déploiement de foule et de mise en scène inouï,

extraordinaire, une série... de représentations limitées, dix soirées

en tout et cent francs le fauteuil; c’est un richissime Américain qui

en fait les frais. --Et l’interprétation? --Hors pair... Marie Laurent

dans l’aïeule Mœsa, Segond-Weber dans l’impératrice Sœmia, Laparcerie

dans la Vestale, Liane de Pougy dans la Courtisane et de Max dans

Héliogabale. --De Max dans Héliogabale! Il sera superbe. --Et le drame

est osé? --Je vous crois, à la fin du troisième, à l’acte du Palatin:

Héliogabale, tout en écarlate, en prêtre du soleil, coiffé d’une tiare

en cône, avec, enchâssée au frontal, la fameuse Pierre Noire, apparaît

au milieu des huées et des clameurs du peuple tassé au pied des

terrasses, et les insultes de la foule ameutée montent avec d’horribles

invectives: --«Es-tu prêtre ou grande prêtresse? Es-tu l’Auguste ou

bien l’Augusta?» Ce sont, crachées et vomies sur le César asiatique,

toutes les ordures de bouges de Suburre et des poètes des Attelanes.

Alors, César, avec un geste d’une obscénité grandiose et que cherche et

n’a pas encore trouvé de Max, quelque chose comme une _épique bazane_,

se tourne vers le peuple, et dans une pose cynique: «Qui je suis? La

Vestale que je violerai cette nuit, te le dira demain!» C’est chaud,

vous en avez de bonnes! --Ah! l’an 1900 nous en promet des raides.

--Nous n’aurons pas froid aux yeux, pendant l’Exposition.

Et le dîner continue dans la chaleur lourde, suffocante; pas une

feuille ne bouge... Au loin, dans un ciel d’encre, des grondements

d’orage: tout près, des luisances d’eau sombre entre des herbes pâles,

la Seine.

_Dimanche 6 août.--A la Morgue, lendemain de catastrophe._ --Entré

là, par hasard, au courant d’une promenade dans la Cité et dans

Saint-Louis-en-l’Ile, le long de ces vieux quais ombragés et discrets,

dont les anciens hôtels gardent seuls dans la ville yankee, qui partout

s’élève, le vrai caractère de notre Paris... La veille des départs,

quand les malles sont faites, c’est là que j’aime à rôder une dernière

journée, du terre-plein du Pont-Neuf, où cavalcade l’immobile statue

du Vert-Galant, à la pointe de Saint-Louis-en-l’Ile, que surplombent

les lourds entablements de pierre et la haute rotonde de l’hôtel

Lambert... Quai de Béthune, quai de Bourbon, quai d’Anjou, coins de

province aux noms discrets et charmeurs, où chaque vieux logis a une

histoire; c’est l’hôtel Lauzun et tous ses souvenirs, des amants

de la Grande Mademoiselle aux bibelots du baron Pichon; plus loin,

ce grand balcon de fer forgé, où se balance un écriteau à louer,

l’appartement naguère occupé par Linné et, débouchant toutes sur le

fleuve, des rues étroites et fraîches, demeurées de jadis, les rues

Le Regrattier, des Deux-Ponts, Poulletier, Bretonvilliers, dont les

rues des Nonnains-d’Hyères, du Petit-Musc et de la Cerisaie semblent

le prolongement de l’autre côté de l’eau; et c’est, pareil à un

Canaletto, tout ce coin d’architectures et d’eau dormante, que forment

et Saint-Paul et son dôme, et Saint-Germain et sa tour, au-dessus de la

baignade des chevaux des Célestins.

Ah! tout ce décor dolent et pourtant si vivant de la _Seine_, qu’a

si bien saisi Gustave Coquiot, le bijou de pierre guilloché de

l’hôtel Walesky et de sa loggia, le décor hollandais de l’estacade,

un Ruysdaël, on dirait, installé en plein Paris moderne, et, après

le panorama soleilleux de Bercy avec le chaos plâtreux de la

Montagne-Sainte-Geneviève, où ballonne un faux Saint-Pierre de Rome, la

hideur de notre Panthéon... la fraîcheur et le friselis des feuilles en

émoi de Saint-Louis, en retour auprès du pont Notre-Dame avec le chevet

de la basilique en silhouette hardie et si gothiquement fine sur le

bleu évaporé du ciel.

Devant la Morgue, une affluence de foule arrête notre voiture. Une

curiosité de l’ami que j’accompagne m’y fait entrer, et, le dirai-je?

pour la première fois de ma vie. Comment se comporteront mes nerfs

devant le funèbre étal? J’en ai le cœur pincé d’angoisse. Je redoute

une émotion que je pourrai toujours attribuer à la chaleur et j’entre

bravement.

L’étal m’est une déception: quatre noyés sont là, couchés derrière une

vitre épaisse, dans une buée verdâtre, comme dans la cage de verre

d’un aquarium. Sont-ce des cadavres? J’ai la sensation d’avoir devant

moi quatre figures de cire; l’appareil frigorifique donne à ces chairs

mortes un aspect gras et vernissé que j’ai déjà vu au musée Grévin.

La foule défile, d’ailleurs indifférente; des fillettes entrent en

curieuses, qui ressortent et puis rentrent avec des amies; des ménages

endimanchés détaillent curieusement les cheveux et les cils des morts.

C’est tout juste si on n’amène pas les enfants voir la _gueule que font

les macchabées_: le père voudrait bien, mais c’est la bourgeoise qui ne

veut pas. C’est un plaisir de quartier.

La foule me semble pourtant plus surexcitée qu’à une fête ordinaire,

et puis il y a renfort de gardes municipaux. Je m’informe; on vient

de transporter dans les caveaux les victimes non reconnues de la

catastrophe d’hier: les tués de Juvisy, je n’y songeais pas. C’est pour

le coup que j’ai bien envie de m’en aller; mais mon ami insiste et je

prends sur moi de faire passer ma carte au commissaire de service.

Ganneron, du _Journal_ rencontré, là, dans la salle d’attente, me

présente au juge d’instruction et l’on veut bien m’admettre à l’épreuve

d’une reconnaissance. Un petit couloir à traverser, et me voici avec

les sergents de ville dans une salle blanchie à la chaux, où sont

rangés onze cercueils. Un ouvrier avec un bandeau sur l’œil et un

jeune homme d’une trentaine d’années sont déjà venus là pour réclamer

des morts, et, un à un, les couvercles de bois blanc glissent sur les

boîtes.

C’est un cauchemar. Bouffies, tuméfiées et noirâtres, les têtes

apparues ont des faces de nègres, des faces congestionnées et

huileuses, avec du sang coagulé dans les narines et d’atroces prunelles

révulsées sous des paupières, où on ne voit que du blanc.

Ce sont des cadavres d’étranglés, des chairs injectées qui évoquent

des idées de supplices, des yeux jaillis de leurs orbites comme dans

les plus horrifiantes planches de Goya. Tout à coup, autour de moi,

des cris et des pas qui s’empressent: un des hommes admis là vient de

reconnaître son père et sa mère, et le malheureux se débat dans une

attaque de nerfs.

Je m’esquive, honteux de moi-même et poursuivi par une suffocante odeur

d’éther.

Ah! dehors, c’est bon la foule et le soleil! L’ami à qui je transmets

ces détails ne veut plus rien savoir; sa curiosité s’est brusquement

éteinte.

«Si nous entrions à Notre-Dame? --Non, il fait encore trop jour,

et l’on voit les vitraux, les ignobles vitraux dont le Chapitre a

déshonoré les ogives où flamboyaient, avant la Commune, la braise

ardente et l’or en fusion de splendides verrières. Il n’y a plus de

mystère à Notre-Dame qu’avec la nuit tombée. Allons simplement sur le

Pont-Neuf contempler au soleil couchant la féerie de la Seine bordée de

palais.»

A côté de nous, dans la foule, trois horribles vieilles au nez rongé,

vendent aux enfants des bonbons et des oranges. Ce sont les Pasques de

la Morgue. «Cocher, au Pont-Neuf, et de là à la Colonnade du Louvre.»

_Mercredi 9 août._--Neuf heures du soir, Saint-Cloud, Pavillon-Bleu,

dîner avec Mounet-Sully et La Gandara... Les fêtes d’Orange! Les

Cigaliers et les Cigales auront Mounet-Sully dans _Alceste_ et Paul

Mounet dans _Athalie_, pour le rôle de Joad, avec madame Favart dans

la reine d’Israël... madame Favart!... Et l’on avait compté sur madame

Sarah Bernhardt dans la _Médée_ de M. Catulle Mendès et dans la

_Samaritaine_ de M. Edmond Rostand.

C’est presque un désastre. Mariéton éperdu a beau multiplier les

invitations, ce sont les représentations de Béziers et les deux cents

musiciens dirigés par Saint-Saëns en personne avec Laparcerie dans

_Déjanire_ qui tiendront cet été le record du théâtre antique dans tout

le Midi soulevé.

Gascons contre Provençaux. La défection de madame Sarah Bernhardt aura

donné le pas aux Cadets de Gascogne. Photime devait bien cette palme

à l’auteur de l’_Aiglon_... Défection de madame Sarah Bernhardt! Aux

Beaux-Arts, on est là-dessus assez explicite. Paul Mariéton, déçu

et compromis fulmine, tonne et détonne; M. Catulle Mendès, en jeu

avec sa _Médée_, avoue avoir reçu de son interprète, en ce moment à

Belle-Isle, une lettre explicative de vingt-quatre pages, mais toujours

chevaleresque et appuyé sur l’épée qu’il mit si hardiment au service

d’_Hamlet_, déclare que madame Sarah Bernhardt ne saurait jamais avoir

de tort.

Poussières de Paris · 第 9 / 27 段