dernière réunion d’Auteuil; à la sortie des courses... un grouillement
de parieurs, de bookmakers et de sportsmen bon marché foisonne devant
la gare et dans la rue d’Auteuil; sueur et poussière; tout ce beau
monde a rudement peiné durant le jour: assauts des baraquements du pari
mutuel, allées et venues pour un tuyau, piétinement sur le terre-plein
de la pelouse, émotions des paris sans parler des kilomètres
préalablement avalés, car pas mal d’amateurs sont venus à pied. Aussi
toutes les tables des marchands de vins sont prises, les trôlées de
consommateurs débordent sur les trottoirs, devant chaque café; la
plupart sont nu-tête, ou en manches de chemise; on s’est mis à l’aise
pour boire à la fraîche: on l’a bien gagné. Quelques-uns ont emmené
avec eux leur famille, femmes en camisole et mioches mal mouchés; tout
le Gros-Caillou, Javel et le Point-du-Jour, ont donné. Aussi, que de
tricots, de cottes de velours et de pantoufles en tapisserie! Ces
messieurs de Montmartre se révèlent par des cravates sang de bœuf et
des complets gris pommelé, et de tous ces pieds harassés, de toutes ces
aisselles moites et de ce linge humide monte une odeur de hareng-saur,
de saumure et de marée qui est l’odeur des foules en été.
En hiver, la foule des faubourgs et des banlieues exhale, à l’assommoir
comme au bal musette, une âcre et fade odeur de hanneton, que Georges
Eckoud, l’auteur des _Communions_ et du _Cycle patibulaire_, a très
consciencieusement notée.
L’odeur du hanneton est reconnue à la préfecture pour être l’odeur
spéciale du vagabond, de l’homme qui couche sous les ponts, l’odeur du
forçat et du prisonnier.
_Mardi 11 juillet._--Le Paris des échafaudages. Il s’élevait depuis
bientôt six mois, comme une nouvelle ville dans la ville, en vue de
l’Exposition, mais cette fois la cité fée vient de surgir aux yeux
brusquement, tout à coup et de toutes parts, géométrique et parallèle
d’une délicatesse infinie dans son enchevêtrement de voliges et de
poutrelles, telle une magique Venise de charpentiers... Et soudain,
apparents par la hauteur atteinte avec leur joli ton de bois clair, ils
donnent, ces échafaudages, à nos quais, à nos places, à nos monuments
trop blancs et pierreux des douceurs teintées d’aquarelle, et du pont
d’Iéna à celui de l’Alma escortent et accompagnent l’eau boueuse du
fleuve de portiques élancés et de frêles galeries à jour.
Ce défilé de charpentes légères où s’effilent çà et là des pignons,
des toits pointus et des clochers, le Vieux Paris de 1900! Les tours
de Notre-Dame semblent le saluer de loin, et quand les nuits de lune,
la frêle architecture du Paris reconstitué se mire dans la Seine, la
cathédrale assise là-bas dans son île paraît se rapprocher; mais quand
les échafaudages auront disparu, que restera-t-il de cette cité fée?
Que restera-t-il du Sacré-Cœur, dont l’ensemble pesant s’alourdit
d’heure en heure et paraît s’accroupir au-dessus de Paris, au sommet
de sa butte, quand il sera sorti de l’aérienne dentelle des charpentes
qui l’irradient autour de ses deux dômes, telle une toile d’araignée
gigantesque?
Quelque Trocadéro mystique, plus hideux que le vrai Trocadéro sans
doute, et ce monument lubrique, avec ses deux tours tendues en avant,
comme deux jambes écartées, voudra dire: religion et piété.
Et nous en sommes là de par le déplorable goût de nos architectes à
redouter la disparition des échafaudages, à jouir du mensonge de leur
fragilité provisoire et à désirer la prolongation de leur durée, tant
nous craignons, douloureusement avertis par d’atroces expériences, les
monuments qu’ils nous préparent!
Le règne de la laideur, par eux, est amoindri, atténué.
Et nous en arrivons là, à préférer l’ébauche à l’œuvre, à glorifier
l’échafaudage. Gustave Coquiot, l’écrivain subtil et passionné de
l’aspect des êtres et des choses, des bals publics, des villas et de
la Seine, qui aime Paris, ses beautés et ses tares, en artiste et en
amoureux, la Seine qu’il a dévotieusement décrite et que nous remontons
entre une double rangée d’architectures illusoires, de portiques et de
propylées, me donne l’explication de l’absolue beauté de l’échafaudage
et de sa supériorité sur la chose bâtie.
«L’échafaudage est une épure, me dit-il, une équation; il a la beauté
parfaite d’un théorème, il repose sur la raison pure et doit son
équilibre à des lois aussi nécessaires qu’un système de Descartes ou
qu’une pensée de Pascal, d’où son caractère éternel dans sa fragilité!»
Et j’admire et je me tais devant tant de subtilité; une objection
me vient pourtant aux lèvres: Si l’échafaudage a nécessairement la
beauté, comment expliquer l’indéniable, la prodigieuse laideur de la
tour Eiffel, qui est l’échafaudage type, l’échafaudage idéal avec ses
montants, ses arcs-boutants et son armature de fer, la tour Eiffel,
cette gigantesque charpente sans proportion et sans légèreté, plantée
comme un chandelier de cuisine sur ce Paris, qu’elle déshonore?
Encore si on l’avait peinte en bleu-gris, couleur du ciel indécis des
horizons parisiens, au moins se serait-elle confondue avec l’air et les
nuées, et aurait-elle, imprécise et fantômatique, pris une irréalité
qui en aurait corrigé la lourdeur!
Mais non, nos édiles ont décidé de la badigeonner du haut en bas en
jaune d’ocre, un jaune de déjections, qui fait du chandelier Eiffel un
colossal obélisque ordureux, symbole vivant, sans doute, de la bêtise
et du terre à terre de ce temps.
_Mercredi 12 juillet._--Ce qu’ils en pensent. Entre le Bas-Meudon
et Billancourt, sur la terrasse à balustres de pierre de la plus
ombreuse et de la plus discrète des villas du bord de l’eau, dans
l’île!... quelques délicieux et délicieuses sont étendus, qui sur des
rocking-chairs, qui sur des fauteuils en bambou retour de l’Inde, poses
accablées; sur des tables, des sodas, des brochures, des revues, la
_Revue Blanche_, le _Mercure_, la _Vogue_, la _Revue de Paris_, et des
livres; mais personne ne lit, la journée est trop chaude; des nattes
sont étalées sur le dallage en marbre de la terrasse; pas une saute de
vent ne fait trembler les cimes des peupliers, l’heure est atrocement
lourde, les bateaux-mouches seuls en passant sous l’arche du pont
apportent un peu de fraîcheur en déplaçant un peu de l’air de la voûte.
Ils et elles sont en alpaga beige, en batiste à fleurs ou en piqué
blanc:
--Qu’est-ce qui parlait d’aller dîner aux Ambassadeurs ce soir?
--Ah ben! mon cochon, celui-là en a une couche! --Ne le nommez pas,
nous ne voulons pas le maudire. --A Paris, de cette chaleur, quand
nous avons ici la Seine. --Pour aller entendre Yvette! Vous savez
qu’elle ne fait plus un sou. --Allons donc! ils ont tous les soirs
salle comble. --C’est le four le plus noir. --Après celui de Sarah
à Londres. --Mais laissez donc: _Hamlet_ a fait le maximum. Salles
de curieux; ils ont tous voulu voir mistress Sarah Bernhardt dans le
rôle du grand Will, mais la critique a été terrible... ment injuste:
en Angleterre, ils n’admettent que des Anglais dans le rôle. C’est
un rôle national. Il faut être des trois royaumes pour comprendre et
interpréter Shakespeare: c’est un théâtre fermé. --Comme leur cercle.
--Soit, n’empêche que l’Hamlet de Sarah était bien plus un étudiant
d’Oxford que le prince d’Elseneur; cela, avouez-le. --Je n’avoue rien,
et puis, il fait trop chaud; ces discussions esthétiques délacent
trop l’atmosphère. --Justement, il n’y en a pas. --Taisez-vous, vous
êtes insupportable, et passez-moi ce livre de Jean d’Hoc, _l’Aventure
sentimentale_. --Voilà, et lisez-nous quelques passages. Tenez,
celui-là, c’est très rafraîchissant:
Un clair de lune ensorcelant,
Prête aux cygnes mélancoliques,
Dans le bassin de marbre blanc,
Des airs de bêtes symboliques.
Et tandis que, profusément,
Tu jettes du pain, je reluque,
Pour y goûter sournoisement,
Des friandises de ta nuque.
Sans voir, au seuil de l’avenue,
Où sa malice s’évertue,
Sur un piédestal de granit,
Ricaner la face camuse
D’un chèvre-pied tout décrépit
Que notre enfantillage amuse.
--Oui... c’est bien l’homme _des mots qu’on égrène à genoux_.
Des mots en satin blanc, inconsistants et doux.
--Un bon élève de Verlaine, ce Jean d’Hoc.
Et les bateaux-mouches continuent de filer sur le fleuve, les cimes
de peupliers d’être immobiles dans l’air; les éventails des femmes
seuls voltigent d’un mouvement, très las, comme de lourdes palmes:
l’atmosphère est étouffante; mercredi, 12 juillet, la plus chaude
journée de l’année.
_Vendredi 14 juillet._--Billancourt, au bord de l’eau. --_Clara
d’Ellébeuse ou l’histoire d’une ancienne jeune fille_, de Francis
Jammes: Naïve et tragique aventure d’une petite âme de dix-sept
ans dans le cadre démodé, suranné d’une vieille demeure estivale:
quelque chose de tendre et de touchant comme un livre d’enfance tout
à coup retrouvé, la délicate et simple histoire d’une petite fille
scrupuleuse, que son innocence même conduit au suicide; le tout mêlé
d’intimes et familiers paysages, préaux de pensionnat et de pelouses
d’ancien parc, paysages rehaussés de détails exquis et précis dont je
n’ai jamais rencontré la qualité d’émotion autre part... Tout chante,
enchante, peint et porte dans ce style liquide et frais de M. Francis
Jammes; les mots y acquièrent une sonorité et un sens auparavant
insoupçonnés... «Il est midi. La canicule tombe des ormeaux bleus
et noirs où éclate le cri d’une cigale. L’air tremble et sue. Un
souffle chaud, empli d’âmes de fleurs lourdes, se traîne...» Plus loin:
«Clara d’Ellébeuse s’éveille sous ses boucles et bâille contre son
bras nu. Elle est ronde et blonde, et ses yeux ont la couleur du ciel
quand il fait beau temps. Le soleil de ses anciennes grandes vacances
fait bouger, sur les rideaux transparents d’indienne à ramages, à la
fenêtre de l’Est, l’ombre du tulipier.» Et puis ce sont des souvenirs
de la Pointe à Pitre, un drame d’amour romantique entre un Joachim
d’Ellébeuse, un grand-oncle de l’héroïne, et une certaine Laura Lopez,
jeune créole exilée, dont Clara surprend, avec la correspondance le
secret douloureux, secret dont elle mourra! Car elle mourra, pauvre
petite âme troublée, par les illustrations du _Musée des familles_ et
la crainte de son confesseur... Et ce sera le suicide de la tendre
héroïne dans le petit cimetière du village, parmi les jacinthes
blanches en fleurs, entre le caveau des d’Ellébeuse et la tombe de
cette Laura..., bref, un des plus jolis livres que j’aie jamais eu la
joie de lire et qu’il faut lire au plus vite, brillant comme une fleur,
tiède comme une larme, et mélancolique et touchant comme un bracelet
en gourmettes et à petit boulet d’or qu’on portait en 1850 et que nous
avons tous vu au poignet de nos mères!
_Clara d’Ellébeuse?_ Puissiez-vous avoir la sensuelle et délicate joie
de feuilleter ces pages innocentes et passionnées, dans le silence d’un
vieux parc, à l’heure où l’azur vibre aux cimes d’arbres luisantes dans
la solitude de l’été!
_Samedi 15 juillet._--Lendemain de fête. Rentré à Paris en hâte pour y
prendre mon courrier.
Dans la rue chaude encore des danses prolongées jusqu’au grand jour,
un halo de poussière âcre flotte en colonne jusqu’aux balcons des
cinquièmes; entre les feuillages de l’estrade où l’orchestre se démena
toute la nuit, éteintes et fripées, des lanternes vénitiennes sèment de
lamentables oranges en papier peint et déteint, et toute la rue sent la
sueur et l’absinthe... Et dire qu’ils recommenceront ce soir!
Dans la loge de mon concierge, un pot de géranium s’épanouit sur
la fenêtre, dans lequel une main patriote a planté deux drapeaux
tricolores, deux petits drapeaux de jouets d’enfant.
Oh! joies populaires! Et je ne puis m’empêcher de songer à la boutade
de M. Edmond de Goncourt, le cher et grand défunt dont je vois presque
les toits de ma fenêtre (je les devine plutôt derrière les hauts
ombrages de la villa Montmorency): M. Edmond de Goncourt qui, dans son
horreur des fêtes nationales et des manifestations de joies chauvines,
prétendait que, le jour de l’inhumation de Victor Hugo, toutes les
filles des maisons publiques avaient arboré des jarretières tricolores
ornées d’un crêpe funèbre sur leurs professionnels et classiques bas
noirs.
_Dimanche 16 juillet._--Surlendemain de fête. Dix heures du soir,
Boulogne, au coin de l’avenue de Versailles et du boulevard de
Strasbourg. --Un petit bal de marchand de vin y grouille et
remue, installé sur la chaussée avec les obligatoires ombrages de
lauriers-roses en caisses et des éternelles lanternes en papier, un
petit bal de quartier où toutes les familles sont venues, en voisines
regarder se trémousser leur progéniture, car, Ils et Elles dansent
encore.
C’est une maladie endémique, une épidémie renouvelée de celle du
moyen-âge que ces danses du 14 Juillet abattues tous les ans, à époque
fixe, sur la ville et y faisant rage pendant trois jours.
Le croirait-on? Ces banlieusards dansent un pas de quatre, le pas de
quatre cérémonieux des beaux soirs de Deauville et de Biarritz, et il
faut voir avec quel sérieux tous ces jeunes premiers en casquette et
en cotte de velours mènent leur danseuse par le bout des doigts, et
avec quels saluts, quels cambrements de torse! tous pénétrés de leur
importance et quelques-uns, ma foi, vraiment élégants.
L’élégance réelle des corps jeunes et des tailles souples. Ces
demoiselles en corsage clair affectent des petits airs pincés tout à
fait divertissants; on tient à faire voir qu’on peut être distinguée
quand il le faut: on sait aussi avoir de bonnes manières, tout comme
dans le grand, ma chère!
Entassés sur les bancs du marchand de vin qui n’a pas perdu sa journée
et ne perdra pas sa nuit, les pères et mères de toute cette jeunesse
se prélassent, s’emplissent de bocks et, l’estomac noyé de liquide, se
félicitent et s’attendrissent sur les grâces de leurs garçons et de
leurs demoiselles... Ça finira peut-être par un mariage, est-ce qu’on
sait!
Tout à coup, une espèce de tapissière, lancée au grand trot, s’arrête,
une voiture de blanchisseur; les guides, jetées à toute volée,
retombent lâches sur le collier du cheval; et, prestement descendu, un
gros gars jovial et faraud tend les bras en avant pour y recevoir une
gosseline, une petite femme mince en tenue de travail; et, plantant là
voiture et cheval au beau milieu de la chaussée, le blanchisseur et la
blanchisseuse entrent bravement dans le bal, et gai, gai, gai, aux sons
des crincrins attaquant une polka, se mettent ensemble à en suer une.
_Minuit, sur le pont de Billancourt._ --La lune brille très haut, dans
le ciel, au-dessus des grands ombrages de l’île; tout est noir sur la
berge, les guinguettes sont éteintes; un cor de chasse sonne encore des
fanfares, là-bas, du côté de Meudon, dans quelque villa et, comme un
incendie, le Pavillon de Bellevue flambe rouge dans l’ombre. Son reflet
flotte en fanal, entre les mille et une facettes de miroir du fleuve
baigné de clair de lune; dans un frôlement, c’est le glissement sans
grelots, à lanternes éteintes, de bicyclistes qui regagnent Paris.
_Mardi 18 juillet._--Levallois, villa Chaptal, huit heures du soir; des
souvenirs, des souvenirs, des souvenirs....
La table est mise dans le jardin, des phalènes errent mollement
autour de la lampe et, tandis que le valet de chambre remporte dans
l’habitation deux Monticelli et un Jongkind que Gailhard a tenu à
me faire voir, l’amphitryon, de sa voix chaude et bien timbrée de
toulousain, scande des racontars, des anecdotes de jeunesse, souvenirs
de théâtre, de baryton et de directeur, souvenirs sur souvenirs que le
conteur essaime et remue d’une main nonchalante où pointe le feu d’un
cigare.
«--Ce pauvre Albert Wolff, il était d’une laideur de déshérité, mais il
avait au jeu une chance infernale, une chance qui enrageait tous les
autres pontes; mais aussi un à-propos qui désarmait et lui conquérait
les rieurs. Je me rappelle, un soir, au cercle de la Presse, un soir
où il abattait neuf comme tous les autres soirs, un joueur malheureux,
exaspéré de sa série, à chaque gloussement de Wolff, annonçant de sa
voix de sérail la carte de son jeu... neuf! neuf! neuf! mâchonnait,
lui, de coléreux: chameau! chameau! chameau! Wolff enfin, ramasse et
se lève; il emportait, ce soir-là, une bagatelle de cinquante louis, et
un de ses amis lui demandant où il allait maintenant. «Où je vais? Au
désert!» gloussait, de sa petite voix, le fameux figariste et, le dos
rond, il s’esquivait et rentrait effectivement chez lui retrouver son
lit, le désert...
_Jeudi 21 juillet._ --«Le corps humain, quelle source de joies et de
surprises inespérées pour l’œil de l’artiste! Depuis quarante ans
que je l’étudie, je découvre tous les jours en lui des aspects que
j’ignore... Mes modèles, c’est quand ils quittent la pose qu’ils me
révèlent le plus souvent leur beauté; il en est des attitudes et des
mouvements comme des vagues de la mer: elles et ils varient à l’infini;
toute la beauté humaine est contenue dans la fable de Protée. Toute une
vie, toute une œuvre d’artiste arrive à peine à fixer, je dis fixer,
pas même, à ébaucher, à saisir quelques aspects de la nature, la nature
aux formes mouvantes et illimitées.»
C’est Rodin qui parle, le Rodin de l’_Eve_ et de la _Porte de l’Enfer_,
le Rodin du _Balzac_ tant attaqué et tant discuté, exalté par les uns
et renié par les autres, le Rodin des dithyrambes, des huées et des
polémiques, Rodin à l’œuvre duquel le Conseil municipal, pour une fois
sorti de ses errements et de ses préjugés, vient d’accorder tout un
emplacement et presque un square à la grande gloire de l’an 1900.
Paul Escudier est aussi à cette table, où les convives charmés ont
fait soudain silence pour écouter parler le Maître, enfin départi de
sa réserve ou de sa timidité; Paul Escudier, le jeune et le remuant
conseiller municipal dont l’intelligence et la volonté surent, Dieu
sait à travers quelles difficultés, écarter les objections, vaincre
les partis pris et réduire à néant les animosités soulevées autour
du projet Rodin, ce projet imposé et enfin voté grâce aussi, il faut
le dire, à l’aide de MM. Quentin-Bauchart et Labusquière, projet
qui, au milieu des tracasseries inutiles et des petitesses dont nos
édiles sont malheureusement coutumiers, restera à leur honneur pour le
rejaillissement de renommée, que l’œuvre de Rodin spécialement exposée
va nous valoir devant l’étranger.
Et tandis que le sculpteur achève sa phrase dans le silence et le
recueillement de l’assistance, il me plaît de comparer les deux hommes,
l’artiste créateur, le pétrisseur de rêve et de réalité, l’homme dont
le cerveau enfante et dont le pouce anime, le sculpteur de conception
grandiose et d’exécution géniale, et, presque vis-à-vis de lui, le
dilettante, l’homme politique et moderne, d’intelligence avertie et de
culture affinée, le Parisien en éveil qui, à travers les soucis d’une
situation à garder ou à prendre, les intérêts de la ville à défendre et
les sollicitations des partis, a su, conseiller municipal de Montmartre
(et pesez ce mot, Montmartre, l’art de la Butte!), a su imposer aux
politiciens étroits de l’Hôtel de Ville ce Titan de l’Humanité; et
c’est en opposition à la physionomie aiguë du conseiller, face pâle et
tourmentée de nerveux, petite tête d’aristocratie et de volonté, yeux
clairs et mobiles dans un visage de roux, comme en ont peint Porbus et
Clouet, l’air presque d’un Valois, s’il ne rappelait aussi un portrait
d’échevin flamand sous la régence de Marie d’Autriche, au gré du
souvenir bourgeois têtu de Gand ou même Charles-Quint; et c’est donc en
opposition à cette fine et coupante physionomie, l’aspect de bonhomie
et de timidité un peu fruste de Rodin, sa barbe de fleuve ou d’apôtre,
ce visage en apparence fermé, le nez et le front d’un seul plan comme
dans certaines faces d’anachorète, les yeux on dirait endormis sous
les sourcils en broussailles, derrière le verre des lunettes, le geste
tâtonnant et hésitant des mains, l’air d’ennui que l’artiste traîne un
peu dans ce salon comme un chèvrepied au milieu de l’Olympe, et c’est
l’image du faune qui s’impose à moi et qui me reste; le faune capturé
par Apollon et mené par l’oreille, au milieu de l’empyrée, pour avoir
traité la forêt en femme, et qui tout à l’heure éblouira et terrifiera
les dieux quand il entonnera son hymne à la Beauté, et c’est le poème
même de Victor Hugo, l’aventure de Pan, de sa _Légende des siècles_,
qui m’empliront tout et m’apparaîtront dans la réalité quand, l’œil
tout à coup allumé derrière ses lunettes, le rustique et le timide
que semble être Rodin va s’animer dans l’éloge passionné des formes
mouvantes de la Nature et de la Beauté!... Et dans ce long visage
d’anachorète, sous ce front rocheux de solitaire, tressailleront de
vibrantes narines, s’épanouiront d’imprévues pommettes; et des mains
tout à coup devenues éloquentes aux veines gonflées des tempes, et
jusque dans l’œil inspiré éclatera une divine et formidable sensualité.
La sensualité frissonnante, intense et douloureuse qui court le long de
ses gorges et de ses torses, le cri de volupté, désir et convoitise,
désespoir et regret, qui tord des muscles dans ses marbres et y fait
palpiter de la chair, la joie de vie et de souffrance de l’_Homme et
son Rêve_ et des _Femmes damnées_, l’audace de ses symboles, leur
infinie tristesse, le _Premier baiser_, la _Dernière étreinte_,
l’ivresse éperdue et peureuse de ses monstrueux chèvrepieds, la cruauté
inconsciente, l’indifférence imméritée et pourtant vengeresse de ses
femmes, l’hallucinante séduction de leurs nudités, tout Rodin et son
œuvre me sont tout à coup expliqués, tout et même l’immense effort
de son _Balzac_ dans la soudaine illumination de ce visage artiste,
révélation de tout un être qu’Escudier, penché à mon oreille, résume
d’une phrase: «Rodin, c’est le faune guettant la Beauté.»
_Vendredi 22 juillet._--Une heure, rue de Rivoli. Paris fournaise, la
chaleur la plus torride, une odeur de bitume et de terre échauffés;
de tout le sol éventré pour les travaux du Métropolitain montent des
effluves et des bouffées, effluves d’étuve mal tenue et bouffées
de brasier; le jardin des Tuileries crépite dans du soleil et de
la poussière, le ciel est bas, comme craquelé; des trôlées de
provinciaux, d’Anglais Bon Marché et de nègres coloniaux processionnent
en s’épongeant, sous les arcades; sur la chaussée, des équipes de
terrassiers, Piémontais blonds aux moustaches cendreuses, Bretons
trapus aux joues cuites de soleil, yeux verdâtres de Celtes sous des
fronts bas ternis de poussière, peinent fort, suent ferme et odorent.
Des camelots dans la foule: le marchand d’éventails: _Un sou mon petit
vent du Nord, Demandez mes petits vents du Nord_. Le marchand de
journaux: _Demandez l_’Antijuif, _voyez le portrait du Traître_!
Le traître est délaissé pour le petit vent du Nord, le vent du Nord
ne vient plus de Bretagne: l’Affaire de Rennes laisse on ne peut plus
froids les Anglais de Cooks et les messieurs colorés, en ce moment à
Paris.
Le vent qui souffle à travers la Bretagne
Ne les rend pas fous.
_Dimanche 21 juillet._--Après dîner stagnante et torride. --«Que je
serais malheureux si j’avais des seins et étais nourrice! Ou si, un de
ces musiciens militaires, je devais, sanglé dans un uniforme, souffler
dans un trombone des Danaïdes, au jardin public! Ah! être une mouche
dans une cuisine au carrelage arrosé, en province! Ou plutôt une éponge
passive, un corail au fond de la mer... ou une fleur de rideau dans le
salon propret et nu d’une vieille fille à Quimper!»
_Vendredi 28 juillet._--Aux Ambassadeurs, au concert annuel offert par
Jules Rocques à ses abonnés, la fête de Cabotinville, car ils sont tous
là, les Mastuvu des beuglants, et ceux que les engagements expirés
font maîtres de leurs loisirs avant le départ pour le bagne estival
des villes d’eaux et des bains de mer, et ceux qui ne figurent pas au
programme de la fête, et ceux qui ne reprendront le collier de misère
que ce soir: ils sont venus applaudir et débiner les bons camarades et
les petites amies, tous frais, bien rasés, les cuisses moulées dans
des pantalons tendres, tous uniformément coiffés de chapeaux carrés de
picador.
Des demoiselles les accompagnent, du bâtiment ou de celui d’à côté, des
grues aussi, de tout poil et de toute espèce, troupeau de volailles
bruyantes, voyantes et pavoisées de toutes les nuances des jardins en
fleurs; tout ce monde papote excité, rougeaud, l’œil émérillonné et la
chair moite: on sort de table et l’on va voir des filles, songez!