_Dimanche 18 juin._--Trois heures du matin, chez Maxim’s. --Dans

le décor fade et lumineux du restaurant remis à neuf: fresques

mythologiques et frises de glaces rondes enroulées, on dirait, dans des

volutes de bois clair: des faux Ranson pour le motif des encadrements

et des pseudo-Franc Lamy pour fresques, ensemble hétéroclite, à la

fois brutal et pastellisé qui sonne le glas du _Modern Style_, des

robes de soie fastueuses et pâles, des miroitantes sorties de bal, des

chevelures empanachées, des épaules nues, des diamants et même des

jaquettes tailleurs; un parterre de femmes trop parées sur plate-bande

d’hommes, pareille à un jeu de dominos blanc des plastrons immaculés

et noir mat des habits noirs. On soupe par petites tables, les petites

tables à globes roses, et sur le va-et-vient des garçons, vogue le

térébrant _crescendo_ des valses versées par l’éternel orchestre des

tsiganes écarlates, bedonnants et sanglés, œillades et effets de torse,

l’insolent escadron des Rigo, tout bouffis de graisse jaune, avec des

moustaches en virgules cirées et des gros yeux en boule bordés de

deuil comme des billets de faire-part. Et d’autres soupeurs arrivent,

on se bouscule, on s’installe. Pas mal de mondaines et de ménages

d’artistes, mêlés, cette nuit, au public des cocottes; les uns sortent

de la soirée Ollendorff, les autres de la redoute de _Gil Blas_.

--Georgette Leblanc, quel triomphe, elle a dit le _Balcon_, de

Baudelaire. --Comme Bady! --Non, c’est autre chose et puis quelle

ligne, quelle attitude! Cet élan de tout son être, comme jailli hors

du sol, dans cette gaîne de velours noir, et la soudaine éclosion des

bras et de la gorge, cette nudité sertie comme une fleur de chair rare

hors de cette tige d’ombre. --Et vous l’avez éreintée dans _Carmen_.

--Naturellement. Mon admiration n’a pas signé le bail. --Et la revue de

Max Maury. --Hé, heu, il y a une scène drôle. --La parodie du _Vieux

Marcheur_, la série des amoureux du quatrième avec les pancartes,

_Un Monsieur monte_. --Oui, d’un raide, mais Chambéry est impayable,

il a des révérences, des plongeons de croupe et de buste devant les

clients sérieux, c’est l’idéale sous-maîtresse de... --Parfaitement, ce

garçon-là a la science innée du travesti; moi, je rêve pour lui d’une

revuette avec Balthy, lui en fâcheuse androgyne, petit costume Belbœuf,

cheveux courts, chapeau cape de Londres, en peintresse fin de sexe, et

Balthy en cotte de velours et en veste, ceinture rouge et casquette, en

fin déménageur!

Et les nouveaux venus s’abordent, échangent une phrase, un bonjour,

mais peu de couples fusionnent; l’affaire, l’odieuse, l’interminable,

la sempiternelle Affaire a divisé en deux camps bien tranchés les

meilleurs compagnons de l’ancien Paris viveur: ici, le ménage Caran

d’Ache soupe avec Fordyce et le peintre Paul Robert; là, les Alexandre

Nathanson avec Hermann Paul et Privat d’Anglemont, ex-anti-dreyfusard

qui se défend encore.

Parmi les soupeuses de la garenne, une stupéfiante aux cheveux couleur

d’étoupe empanachés de plumages mauves et roses; le maquillage est

comme praliné, les seins ballottent dans une robe sans corset couleur

chair; des perles fausses s’étagent sur un cou rosâtre et poudrederisé

du ton des bonbons fondants, et sous ces plumes ébouriffées en crest

cette élégance exagérée, érupée et factice, prend un aspect tout

clownesque et comique: c’est le grotesque abracadabrant d’un pitre

du Nouveau-Cirque, d’un Footit en falbalas de marquise, la folie de

prétention d’un chienlit de Bullier, et c’est aussi la vision sinistre

d’un voleur à la tire déguisé en femme. Cette fille est vraiment

extraordinaire, elle arrive, à force d’extravagance de maquillage et

de parure à la beauté d’un symbole, à une grandeur caricaturale: c’est

un Beardsley et c’est aussi un Rowlandson; tout le dix-huitième siècle

fardé, maniéré, sec, hautain, libertin et cruel se cambre et s’échevèle

en cette orgie d’aigrettes, et de plumes, et de mauve, et de rose;

c’est la chevalière d’Eon et c’est la marquise de la Houspignolles, et

c’est peut-être aussi le marquis de Sade.

Trois jeunes gens en habit noir s’empressent et galantisent autour de

ce spectre ou de cette volaille. Les soupeuses de Paris, ah! le beau

livre à faire; mais on y perdrait sa santé, toute son énergie, et il

faudrait tabler sur vingt-cinq louis par soir.

_Mardi 20 juin._--59, rue Lepic, à la soirée Léandre, minuit et demi:

De la chaleur du jour encore tout accablés,

Dyos et Théréa sont blottis dans les blés.

Ces sensualités rythmées de M. Francis de Croisset, c’est la voix

chaude et captivante de mademoiselle Laparcerie qui, tour à tour,

les mord et les caresse; une voix savante, un peu sombrée, qui, par

moments, devient rauque et défaille, comme un roucoulement de colombe

pâmée d’amour.

Dans les bras de Dyos, parmi les épis d’or,

Théréa, souriante, un peu lasse, s’endort.

Une musique de Thomé souligne et soutient les gestes et la voix de la

tragédienne; comme une ardeur s’émane de toutes ses attitudes, et le

public d’artistes entassés là, peintres, graveurs, journalistes et

poètes, croient voir s’animer et prendre vie dans la personne même de

la diseuse, la voluptueuse image de Théréa.

La chair brûle ses doigts, elle est ardente et rose,

La caresse se fait plus lente et se repose,

Dyos sent le parfum des cheveux le griser.

Dans l’assistance des visages connus, Thaulow, Henry Bauër, Jules

Huret, Willy, l’ovale allongé, le sourire à la Vinci de mademoiselle

Moreno, le profil arrêté, impertinent de Félicia Mallet et,

splendidement belle, mais un peu massive, madame Clovis Hugues apparue

sur l’escalier de la loggia.

_Vendredi 23 juin._--La cuisine des mots historiques. --Les mots qu’on

leur prête, les mots avec lesquels l’anecdote, cette médisance de

l’histoire, les clouera au pilori de la postérité, sont-ils inventés

pour les besoins de la cause? Qu’importe, s’ils sont vraisemblables et

ressemblent à ceux qui les ont soi-disant prononcés.

Mots du soir d’Auteuil échappés, paraît-il, à madame Loubet, après

la bagarre du pesage et du coup de canne; la pauvre femme, encore

trépidante et bouleversée par les émotions de la journée des huées et

des œufs: «Mais c’est indigne, ces cris de Panama, jetés à la face de

mon mari; il est absolument étranger à l’Affaire. C’est une calomnie et

c’est une victime: c’est tout à fait l’affaire du Collier.»

M. Emile Loubet comparé à la reine: _Se non è vero, bene trovato._

_Samedi 24 juin._--A Saint-Philippe-du-Roule, midi et demi, le mariage

de Pierre Louys, le dernier événement littéraire de la semaine. La

bénédiction nuptiale de l’auteur d’_Aphrodite_ aura clos la série des

cérémonies élégantes où il faut être vu, où l’on doit se faire voir.

Naturellement, tout Paris est là, le Paris des revues littéraires,

le Paris politique (MM. Leygues et Hanotaux), le Paris des salons

(les ménages Ganderax et de Bonnières) et même le Paris cosmopolite,

puisque la duchesse Paul de Mecklembourg! tous ces Paris-là venus

bien plus pour M. Jose-Maria de Heredia que pour le poète harmonieux

et l’écrivain sensuel de _Bilitis_; événement très parisien, comme

dirait M. Arthur Meyer, dont les incidents sensationnels et les gloses

à commentaires sont fournis par la robe de madame une telle, plus ou

moins en beauté, et la tenue du jeune marié. La redingote à collet

de velours de M. Pierre Louys, sa cravate mauve et son pantalon gris

perle réunissent tous les suffrages. On ne se mariera plus que comme

ça; on trouve aussi très bien que M. Pierre Louys ait pris comme

premier témoin M. François Coppée; cela est très crâne et a une

belle allure indépendante par ces temps de dreyfusisme intellectuel.

MM. René Maizeroy et Jean de Mitty ont le succès de boutonnière: on

remarque l’œillet blanc de l’un et les bleuets de l’autre, on n’est pas

impunément du Petit Chapeau. Madame Henri de Régnier a une bien jolie

robe d’un cerise mourant, couleur robe dite _singe malade_, c’est elle

qui veut bien m’en informer, et la princesse de Caraman-Chimay, d’une

souplesse mouvante dans une robe si ajustée qu’on la dirait peinte sur

elle-même, a plus de grâce encore que son portrait. MM. Paul Hervieu,

Abel Hermant et Vandérem, impeccables et lustrés, semblent sortir de

chez le même tailleur; M. Auguste Dorchain, avec des gestes d’Antigone,

dirige la marche chancelante de M. Sully-Prudhomme. On cherche des

yeux la comtesse Diane, elle n’y est pas; madame de Bonnières, d’une

fragilité d’héroïne de keepsake dans une humble petite robe de faille

noire (on n’est pas plus volontairement simple) promène une langueur si

lasse, une beauté si frêle, qu’à la porte de la sacristie, il lui faut

une chaise pour s’asseoir; trop faible pour se risquer dans la foule,

elle attend patiemment le défilé et recueille les hommages au passage,

madame de Bonnières et sa cour; madame Valette, la Rachilde de la

_Tour d’amour_, délicieusement amincie, elle aussi, le profil amenuisé

et d’une pâleur de perle, arrive à lui ressembler. Dans un groupe de

mondaines, affairée et très agitée, la comtesse Récopé. Enfin, moulée

dans une robe vert Nil ou plutôt vert du Rhin tant l’étoffe en est

pâlement glauque, voici la baronne Deslandes (la petite Ilse de l’île

bienheureuse).

_Dimanche 25 juin._--Versailles, les fêtes en l’honneur du général

Hoche. Versailles et la solitude de ses grandes avenues ensoleillées,

que ne parviennent pas à animer les trôlées de promeneurs et de

badauds; il en est venu pourtant des environs et de Paris tout proche

de ces trains de plaisir, et de la gare Saint-Lazare et de la gare

Montparnasse, et par les tramways de l’avenue de Versailles; les

foules processionnent depuis l’aube, attirées là par la charpente du

feu d’artifice qu’on tirera le soir. Il y a eu revue de huit régiments

dans la matinée. La fête des cyclistes militaires organisée par le

_Journal_ a amené aussi pas mal de monde, mais les peuples endimanchés

paraissent disséminés dans les interminables voies rayonnant en face du

château de Louis XIV.

Le grandiose de ses avenues est tel que les buvettes, les tirs et

les restaurants installés sous leurs ombrages ne leur donnent même

pas une physionomie foraine; malgré les lampions et les oriflammes,

c’est la ville morne et c’est la ville morte, la nécropole et, pis,

la caserne, la vaste et froide cour de prytanée militaire où les

heures sont sonnées par les fanfares de quartier... atmosphère de

préau de prison qui se dégourdit seulement dans les rues avoisinant

la petite place; là les mains de filles attirent les uniformes; là

c’est la lourde promenade de pantalons à basane; là, ce sont aussi

des fanfaronnades pataudes de pauvres permissionnaires engoncés et

farauds, toute la pauvre joie de collégiens pressés de jouir de leur

jour de sortie et courant vite, dans leur détresse d’êtres abandonnés

et simples, retrouver là un peu de famille et de foyer absents. Sur les

avenues, attablés aux devantures des cafés, les sous-officiers prennent

l’absinthe! Hoche, né en 1768, soldat à seize ans, général à vingt-neuf

ans!!!

_Mardi 27 juin.--Paulo minora canamus_, 27, rue Christophe-Colomb, la

soirée de la baronne Deslandes, audition d’œuvres de Gabriel Fauré,

récitation par mademoiselle Brandès des _Perles rouges_, de M. de

Montesquiou.

Tout petit incident dans les annales mondaines, mais gros événement

pourtant dans le rayon des cénacles et des chapelles littéraires que

cette officielle réconciliation des deux âmes longtemps rivales et

divergentes dans leurs prétentions à régenter la mode et diriger le

goût.

Hortensias bleus d’un côté, iris noirs de l’autre, s’est-on assez

longtemps fait la guerre à coups de poètes, de peintres et de

tapissiers; Ossit, pseudonyme littéraire de madame Deslandes, avait

à peine inventé Oscar Wilde, que M. de Montesquiou exhumait madame

Desbordes Valmore; tous deux allaient se faire peindre à Londres

et le _Burne Jones_ de l’une répondait au _Whistler_ de l’autre. Y

eut-il jamais personne au monde dont les portraits en pied furent

plus exposés que ceux de madame Deslandes et de M. de Montesquiou;

c’était la course à la réclame. Tous deux avaient leurs poètes, leurs

musiciens, leurs peintres attitrés; tous deux, des journaux dévoués à

leur gloire; chacun prétendait imposer des nuances et des fleurs, des

styles de meubles et de bijoux; le comte aimait les chauves-souris,

c’était même là le titre de son premier livre; la baronne avait riposté

en affichant une soudaine passion pour un énorme crapaud de bronze en

permanence dans son boudoir et s’appelait elle-même la princesse aux

grenouilles; et c’était une guerre latente, sinon ouverte, entre l’iris

et l’hortensia, la grenouille et la chauve-souris.

Et voilà qu’aujourd’hui l’on fusionne et l’on s’aime! Enterrement des

vieilles rancunes, réclame bien entendue ou bien épithalame, et les

curieux de la galerie sont navrés.

_Vendredi 30 juin._--L’agonie du Salon, le dernier jour de deux

Sociétés, la fin des avenues de toile peinte et du hall aux statues

de la Galerie des Machines, l’heureuse fermeture... Oh! oui, la chute

implorée du rideau sur les dix-huit mille horreurs, pis, les trente-six

mille insignifiances du Champ de Mars et des Champs-Elysées... avec

la bonne nouvelle, enfin confirmée, de la formation d’un troisième

Salon... car, en dépit des démentis, il est né et il existe ce

troisième Salon d’une élite, et l’année 1900 verra les envois de la

Société nouvelle des peintres et des sculpteurs.

Salon d’une élite! et, en effet, que de promesses et de sécurité dans

la liste publiée des membres du nouveau groupe! Et comme elle rassure

et nous fait espérer, la Société d’artistes qui réunit les noms de M.

Albert Baertsoen, Aman Jean et J. W. Alexander; puis, voici Franck

Brangwyn, l’homme à la vision prestigieuse, le peintre aux toiles

rutilantes, harmonieuses et fondues comme d’admirables tapis persans;

Charles Cottet, le maître de l’observation sincère et puissante, le

Cottet du _Finistère_ et des _Bretons_; André Dauchez et la mélancolie

prenante de ses paysages, la sécheresse voulue, la consciencieuse

étude de ses terrains et ses ciels, André Dauchez, le poète austère et

combien attendri des vastes étendues, le Dauchez des marais, des berges

abandonnées et de la rase campagne... Gaston La Touche, fantaisiste

lumineux, qui se souvient de Turner, peintre de somptuosité et de

rêve, dont je revois encore la vasque et le jet d’eau s’échevelant

dans le fondu d’un crépuscule de féerie, parmi un tourbillon de cygnes

nageant... le Sidaner, cette poésie et cette intimité, le coloriste

de l’ombre, le Sidaner et ses canaux de La Haye; Henri Martin, René

Menard, classique et nostalgique comme un soir de la grande Grèce;

René Prinet et la grâce exquise, la sobriété de haut goût de ses

intérieurs; Lucien Simon, le Monsieur des _Lutteurs bretons_, un des

hommes de demain, disons même, d’aujourd’hui, et, alors, le maître

de tous et la gloire du Champ de Mars de cette année, la palette la

plus savoureuse, l’homme à la matière admirable, le poète du ciel et

de l’eau; Fritz Thaulow, dont les deux toiles me hantent encore...

Oh! le bleu profond et si léger pourtant du ciel de sa cour de ferme,

l’ombre portée des branches de pommiers sur les terrains vert-de-grisés

d’humidité, et le vitreux, le glauque, on dirait strié de fiel, du

large remous de ses vagues, dans son coin de mer démontée.

Si, à ces noms de peintres, on joint ceux d’Alexandre Charpentier,

de Camille Lefebvre et du grand Constantin Meunier, du côté des

sculpteurs, on voit à quelle forte partie vont avoir affaire, en l’an

1900, les vanités remuantes et réclamières du groupe du Champ de Mars

et les vieilles gloires ankylosées de ces pauvres Champs-Elysées,

sultanes invalidées des médaillés de la critique et du monde officiel.

Pour bien accentuer leur programme, les séparatistes ont élu, comme

président de leur groupe, un tout jeune homme, ardent propagateur et

passionné champion des idées nouvelles, érudit et solide écrivain,

peut-être encore plus apprécié à Londres que parmi nous, M. Gabriel

Mourey, l’heureux traducteur des poèmes de Swinburne, plus heureux

notateur encore des choses et des visions londoniennes et cela nous

est une joie que de féliciter la nouvelle Société de son choix; rien

ne pouvait mieux signifier les tendances et les aspirations d’art du

troisième Salon que cette élection du pamphlétaire averti, indigné et

convaincu du _Règne de la Laideur_.

_Samedi 1er juillet._--La fête de Neuilly, oh! l’étrange et troublante

lumière, que retenait le ciel, ce soir, longtemps après le soleil

tombé, et comme la transparence de cet horizon livide et translucide,

au-dessus des massifs du Bois de Boulogne, vous conseillait de vous

attarder au bord de la Seine dans la fraîcheur des pelouses de

Longchamps plutôt que d’aller à cette fête!

Le jour est pâle encor d’avoir été la nuit,

soupire un beau vers d’Henri de Régnier; ce soir, c’est l’antithèse

même de ce vers, qui flotte dans ce ciel lumineusement blême:

La nuit est claire encor d’avoir été le jour.

Mais c’est Neuilly, Neuilly et l’ignominie de ses interminables arcades

de verres de couleur, autant d’œufs rouges et verts allumés dans

l’ombre; ce sont deux kilomètres de grosses boules lumineuses violant

brutalement le ciel de cette douce soirée, qui, meurtrie, se fonce,

défaille et s’évanouit.

Sous ces éclairages, de la foule et du bruit: manèges et ménageries

grouillent, tournent, glapissent, odorent ferme et rugissent dans

du mouvement, de la sueur, de la sottise et du hourvari. C’est la

hideur habituelle aux foules foraines aggravée ici de prétention et de

snobisme, car elles doivent être vues chez les lutteurs, et sous leurs

longues mantes de mousseline jonquille et de cachemire cendre de rose,

elles aiment à battre des mains et à s’énerver, au milieu de l’élégance

morne des hommes de leur monde, pour les pectoraux suants et velus

de tel ou tel, toutes convaincues qu’elles soient du mensonge de la

parade et du convenu de l’issue de chaque lutte; mais il leur plaît de

prendre des attitudes et de risquer des gestes, elles se passionnent

à froid, sûres d’être regardées pour elles. Les exercices d’Arpin ne

sont que des prétextes à simagrées d’effroi ou d’enthousiasme, et sur

la sciure de bois de l’arène, comme aux fauteuils à deux francs des

premières, c’est partout du _chiqué_, du _chiqué_, pour parler l’argot

des voyous et des forains, le _chiqué_, cette blague de l’émotion qui

nous pourrit tous. Le tangage et le roulis des manèges de bêtes, mal de

mer momentané qui engourdit les dyspepsies en appuyant délicieusement

sur les lombes, ont moins de succès cette année. Toutes, naturellement,

ont chevauché les lapins. Il y avait une drôlerie hardie dans cette

cavalcade, mais ce n’est déjà plus la vogue des cochons de l’année

dernière; on a toujours le cheval qu’on mérite, et la suprématie de

la femme s’affirmait mieux sur le goret sensuel et poussif que sur le

lapin furtif et narquois. Il y a même, cette année, des manèges de

chats: s’y risquer est presque un aveu et beaucoup hésitent; les vaches

ont moins d’amazones que de cavaliers: c’est la revanche de l’homme

humilié par le cochon. Les manèges d’écrevisses, qui devaient tourner

à reculons, ont été discrédités par les feuilles dreyfusardes, les

cavaliers de ces crustacés ayant été traités d’antirevisionnistes.

Le _Carnet des heures_ de la presse a consacré aux dompteurs un très

curieux passage d’une observation très exacte des ménageries. Les

hommes y verdissent, le nez sur leur mouchoir visiblement bouleversés

par une intolérable odeur de toison et d’urine; les femmes, elles,

et les plus élégantes, vont, viennent, rient et sourient à la lionne

comme à l’Hamadryas et semblent comme chez elles dans cette atmosphère

d’ammoniaque... Pourquoi? On a cru longtemps qu’elles venaient là

pour le dompteur: quelle méprise, quelle incommensurable méprise!

Elles viennent là pour les fauves, elles coquettent avec le tigre et

aguichent l’orang-outang; il y en a même qui risquent des œillades à la

tigresse. Elles se savent belles et veulent éprouver leur beauté sur

les fauves; anesthésiées par le désir de plaire, elles ne sentent même

plus l’effroyable remugle des sexes moites et des litières.

Les poupées n’ont pas d’odorat.

_Samedi 8 juillet._--Bergen, la petite ville aux maisons peintes,

où le Kaiser vient d’imposer sa visite à notre marine à bord de

l’_Iphigénie_... Bergen et ses pêcheurs, son port grouillant

d’embarcations, ses quais bâtis sur pilotis et ses logis, on dirait de

poupées, dédoublant leurs façades roses, jaunes et vertes dans l’eau

profonde et bleue des fiords; Bergen, où se tient le plus grand, le

plus important marché de poissons de l’univers; Bergen, où l’on voit

des barbues de cinquante kilos et où un saumon de vingt livres est

vendu couramment quatre francs...

Une lettre d’amis en ce moment en route pour le Cap Nord, le soleil de

minuit et la région glacée des aurores boréales, me donne en quelques

traits de plume un croquis de Bergen, pareil à une illustration de

quelque conte d’Andersen.

Les Norvégiens, très fiers de Bergen, l’appellent pompeusement la

Venise du Nord.

Venise, que de souvenirs!

Il n’y a pas un an, j’y voyais le Kaiser s’embarquer pour la

Terre-Sainte et, dans une pompe d’apothéose, y dater son exode pour

l’Orient, où sa croisade avait surtout pour but l’abaissement de la

France et de notre influence en Syrie et au Saint-Sépulcre, auprès des

sujets du sultan. Et la Venise des doges et de Saint-Marc avait alors

été le lieu élu par lui pour encadrer ce prestigieux départ d’empereur

chrétien et conquérant.

Et voilà qu’à neuf mois de distance, le Kaiser, voyageur et impresario

de lui-même, choisit la Venise norvégienne, la Venise brumeuse aux

petites maisons de bois peint des pêcheurs, pour y faire des avances

à cette France qu’il voulait abaisser en novembre, en présence de la

reine Marguerite et du roi Humbert.

Nous sommes, d’ailleurs, dans l’ère des gracieusetés et des avances.

Avant la visite à bord de l’_Iphigénie_ et le cordial discours à

l’Ecole des aspirants, c’est un chirurgien français que le Kaiser

avait tenu à faire venir en consultation à Berlin pour sa propre santé

impériale. Doyen, à peine de retour il y a une quinzaine de jours de

Potsdam, où Guillaume II le comblait de prévenances et d’honneurs.

Avant ces invites à la France scientifique et à notre corps médical,

Guillaume II avait eu la préoccupation de plaire à la France des

artistes et des lettres: il avait fait monter par ordre à Berlin un

opéra inédit d’un musicien français; malheureusement, il y eut cette

fois méprise, et l’attaché aux beaux-arts en est encore tout piteux:

l’opéra, une fois monté et représenté à Berlin, on découvrit que le

musicien français était belge. M. L. B.... le maestro joué par ordre,

avait bénéficié de la terminaison française de son nom.

Les tournées de Guillaume II sont loin d’ailleurs d’être toujours

triomphales: la fameuse mission Cook en Orient a même été un assez

joli four. M. Gheusi, actuellement à Constantinople et qui a visité

les lieux parcourus par l’Empereur, publiait hier dans le _Gaulois_ un

article assez concluant sur la bonne impression laissée par le Kaiser à

Damas: Guillaume II n’y eut pas la notion orientale des pourboires; le

mark allemand ne se prêta pas aux combinaisons du baschich ottoman et

l’Asie, encore éblouie des fastes et des magnificences des califes des

_Mille et une Nuits_, l’Asie, déçue par ce Kaiser pratique et économe,

a déjà effacé sous les coups de pierres et les pâtés d’ordures le nom

du visiteur auguste gravé sur une plaque de marbre, intercalée dans

l’autel de Jupiter solaire, dans les ruines grandioses de Balbeck.

Poussières de Paris · 第 7 / 27 段