le décor fade et lumineux du restaurant remis à neuf: fresques
mythologiques et frises de glaces rondes enroulées, on dirait, dans des
volutes de bois clair: des faux Ranson pour le motif des encadrements
et des pseudo-Franc Lamy pour fresques, ensemble hétéroclite, à la
fois brutal et pastellisé qui sonne le glas du _Modern Style_, des
robes de soie fastueuses et pâles, des miroitantes sorties de bal, des
chevelures empanachées, des épaules nues, des diamants et même des
jaquettes tailleurs; un parterre de femmes trop parées sur plate-bande
d’hommes, pareille à un jeu de dominos blanc des plastrons immaculés
et noir mat des habits noirs. On soupe par petites tables, les petites
tables à globes roses, et sur le va-et-vient des garçons, vogue le
térébrant _crescendo_ des valses versées par l’éternel orchestre des
tsiganes écarlates, bedonnants et sanglés, œillades et effets de torse,
l’insolent escadron des Rigo, tout bouffis de graisse jaune, avec des
moustaches en virgules cirées et des gros yeux en boule bordés de
deuil comme des billets de faire-part. Et d’autres soupeurs arrivent,
on se bouscule, on s’installe. Pas mal de mondaines et de ménages
d’artistes, mêlés, cette nuit, au public des cocottes; les uns sortent
de la soirée Ollendorff, les autres de la redoute de _Gil Blas_.
--Georgette Leblanc, quel triomphe, elle a dit le _Balcon_, de
Baudelaire. --Comme Bady! --Non, c’est autre chose et puis quelle
ligne, quelle attitude! Cet élan de tout son être, comme jailli hors
du sol, dans cette gaîne de velours noir, et la soudaine éclosion des
bras et de la gorge, cette nudité sertie comme une fleur de chair rare
hors de cette tige d’ombre. --Et vous l’avez éreintée dans _Carmen_.
--Naturellement. Mon admiration n’a pas signé le bail. --Et la revue de
Max Maury. --Hé, heu, il y a une scène drôle. --La parodie du _Vieux
Marcheur_, la série des amoureux du quatrième avec les pancartes,
_Un Monsieur monte_. --Oui, d’un raide, mais Chambéry est impayable,
il a des révérences, des plongeons de croupe et de buste devant les
clients sérieux, c’est l’idéale sous-maîtresse de... --Parfaitement, ce
garçon-là a la science innée du travesti; moi, je rêve pour lui d’une
revuette avec Balthy, lui en fâcheuse androgyne, petit costume Belbœuf,
cheveux courts, chapeau cape de Londres, en peintresse fin de sexe, et
Balthy en cotte de velours et en veste, ceinture rouge et casquette, en
fin déménageur!
Et les nouveaux venus s’abordent, échangent une phrase, un bonjour,
mais peu de couples fusionnent; l’affaire, l’odieuse, l’interminable,
la sempiternelle Affaire a divisé en deux camps bien tranchés les
meilleurs compagnons de l’ancien Paris viveur: ici, le ménage Caran
d’Ache soupe avec Fordyce et le peintre Paul Robert; là, les Alexandre
Nathanson avec Hermann Paul et Privat d’Anglemont, ex-anti-dreyfusard
qui se défend encore.
Parmi les soupeuses de la garenne, une stupéfiante aux cheveux couleur
d’étoupe empanachés de plumages mauves et roses; le maquillage est
comme praliné, les seins ballottent dans une robe sans corset couleur
chair; des perles fausses s’étagent sur un cou rosâtre et poudrederisé
du ton des bonbons fondants, et sous ces plumes ébouriffées en crest
cette élégance exagérée, érupée et factice, prend un aspect tout
clownesque et comique: c’est le grotesque abracadabrant d’un pitre
du Nouveau-Cirque, d’un Footit en falbalas de marquise, la folie de
prétention d’un chienlit de Bullier, et c’est aussi la vision sinistre
d’un voleur à la tire déguisé en femme. Cette fille est vraiment
extraordinaire, elle arrive, à force d’extravagance de maquillage et
de parure à la beauté d’un symbole, à une grandeur caricaturale: c’est
un Beardsley et c’est aussi un Rowlandson; tout le dix-huitième siècle
fardé, maniéré, sec, hautain, libertin et cruel se cambre et s’échevèle
en cette orgie d’aigrettes, et de plumes, et de mauve, et de rose;
c’est la chevalière d’Eon et c’est la marquise de la Houspignolles, et
c’est peut-être aussi le marquis de Sade.
Trois jeunes gens en habit noir s’empressent et galantisent autour de
ce spectre ou de cette volaille. Les soupeuses de Paris, ah! le beau
livre à faire; mais on y perdrait sa santé, toute son énergie, et il
faudrait tabler sur vingt-cinq louis par soir.
_Mardi 20 juin._--59, rue Lepic, à la soirée Léandre, minuit et demi:
De la chaleur du jour encore tout accablés,
Dyos et Théréa sont blottis dans les blés.
Ces sensualités rythmées de M. Francis de Croisset, c’est la voix
chaude et captivante de mademoiselle Laparcerie qui, tour à tour,
les mord et les caresse; une voix savante, un peu sombrée, qui, par
moments, devient rauque et défaille, comme un roucoulement de colombe
pâmée d’amour.
Dans les bras de Dyos, parmi les épis d’or,
Théréa, souriante, un peu lasse, s’endort.
Une musique de Thomé souligne et soutient les gestes et la voix de la
tragédienne; comme une ardeur s’émane de toutes ses attitudes, et le
public d’artistes entassés là, peintres, graveurs, journalistes et
poètes, croient voir s’animer et prendre vie dans la personne même de
la diseuse, la voluptueuse image de Théréa.
La chair brûle ses doigts, elle est ardente et rose,
La caresse se fait plus lente et se repose,
Dyos sent le parfum des cheveux le griser.
Dans l’assistance des visages connus, Thaulow, Henry Bauër, Jules
Huret, Willy, l’ovale allongé, le sourire à la Vinci de mademoiselle
Moreno, le profil arrêté, impertinent de Félicia Mallet et,
splendidement belle, mais un peu massive, madame Clovis Hugues apparue
sur l’escalier de la loggia.
_Vendredi 23 juin._--La cuisine des mots historiques. --Les mots qu’on
leur prête, les mots avec lesquels l’anecdote, cette médisance de
l’histoire, les clouera au pilori de la postérité, sont-ils inventés
pour les besoins de la cause? Qu’importe, s’ils sont vraisemblables et
ressemblent à ceux qui les ont soi-disant prononcés.
Mots du soir d’Auteuil échappés, paraît-il, à madame Loubet, après
la bagarre du pesage et du coup de canne; la pauvre femme, encore
trépidante et bouleversée par les émotions de la journée des huées et
des œufs: «Mais c’est indigne, ces cris de Panama, jetés à la face de
mon mari; il est absolument étranger à l’Affaire. C’est une calomnie et
c’est une victime: c’est tout à fait l’affaire du Collier.»
M. Emile Loubet comparé à la reine: _Se non è vero, bene trovato._
_Samedi 24 juin._--A Saint-Philippe-du-Roule, midi et demi, le mariage
de Pierre Louys, le dernier événement littéraire de la semaine. La
bénédiction nuptiale de l’auteur d’_Aphrodite_ aura clos la série des
cérémonies élégantes où il faut être vu, où l’on doit se faire voir.
Naturellement, tout Paris est là, le Paris des revues littéraires,
le Paris politique (MM. Leygues et Hanotaux), le Paris des salons
(les ménages Ganderax et de Bonnières) et même le Paris cosmopolite,
puisque la duchesse Paul de Mecklembourg! tous ces Paris-là venus
bien plus pour M. Jose-Maria de Heredia que pour le poète harmonieux
et l’écrivain sensuel de _Bilitis_; événement très parisien, comme
dirait M. Arthur Meyer, dont les incidents sensationnels et les gloses
à commentaires sont fournis par la robe de madame une telle, plus ou
moins en beauté, et la tenue du jeune marié. La redingote à collet
de velours de M. Pierre Louys, sa cravate mauve et son pantalon gris
perle réunissent tous les suffrages. On ne se mariera plus que comme
ça; on trouve aussi très bien que M. Pierre Louys ait pris comme
premier témoin M. François Coppée; cela est très crâne et a une
belle allure indépendante par ces temps de dreyfusisme intellectuel.
MM. René Maizeroy et Jean de Mitty ont le succès de boutonnière: on
remarque l’œillet blanc de l’un et les bleuets de l’autre, on n’est pas
impunément du Petit Chapeau. Madame Henri de Régnier a une bien jolie
robe d’un cerise mourant, couleur robe dite _singe malade_, c’est elle
qui veut bien m’en informer, et la princesse de Caraman-Chimay, d’une
souplesse mouvante dans une robe si ajustée qu’on la dirait peinte sur
elle-même, a plus de grâce encore que son portrait. MM. Paul Hervieu,
Abel Hermant et Vandérem, impeccables et lustrés, semblent sortir de
chez le même tailleur; M. Auguste Dorchain, avec des gestes d’Antigone,
dirige la marche chancelante de M. Sully-Prudhomme. On cherche des
yeux la comtesse Diane, elle n’y est pas; madame de Bonnières, d’une
fragilité d’héroïne de keepsake dans une humble petite robe de faille
noire (on n’est pas plus volontairement simple) promène une langueur si
lasse, une beauté si frêle, qu’à la porte de la sacristie, il lui faut
une chaise pour s’asseoir; trop faible pour se risquer dans la foule,
elle attend patiemment le défilé et recueille les hommages au passage,
madame de Bonnières et sa cour; madame Valette, la Rachilde de la
_Tour d’amour_, délicieusement amincie, elle aussi, le profil amenuisé
et d’une pâleur de perle, arrive à lui ressembler. Dans un groupe de
mondaines, affairée et très agitée, la comtesse Récopé. Enfin, moulée
dans une robe vert Nil ou plutôt vert du Rhin tant l’étoffe en est
pâlement glauque, voici la baronne Deslandes (la petite Ilse de l’île
bienheureuse).
_Dimanche 25 juin._--Versailles, les fêtes en l’honneur du général
Hoche. Versailles et la solitude de ses grandes avenues ensoleillées,
que ne parviennent pas à animer les trôlées de promeneurs et de
badauds; il en est venu pourtant des environs et de Paris tout proche
de ces trains de plaisir, et de la gare Saint-Lazare et de la gare
Montparnasse, et par les tramways de l’avenue de Versailles; les
foules processionnent depuis l’aube, attirées là par la charpente du
feu d’artifice qu’on tirera le soir. Il y a eu revue de huit régiments
dans la matinée. La fête des cyclistes militaires organisée par le
_Journal_ a amené aussi pas mal de monde, mais les peuples endimanchés
paraissent disséminés dans les interminables voies rayonnant en face du
château de Louis XIV.
Le grandiose de ses avenues est tel que les buvettes, les tirs et
les restaurants installés sous leurs ombrages ne leur donnent même
pas une physionomie foraine; malgré les lampions et les oriflammes,
c’est la ville morne et c’est la ville morte, la nécropole et, pis,
la caserne, la vaste et froide cour de prytanée militaire où les
heures sont sonnées par les fanfares de quartier... atmosphère de
préau de prison qui se dégourdit seulement dans les rues avoisinant
la petite place; là les mains de filles attirent les uniformes; là
c’est la lourde promenade de pantalons à basane; là, ce sont aussi
des fanfaronnades pataudes de pauvres permissionnaires engoncés et
farauds, toute la pauvre joie de collégiens pressés de jouir de leur
jour de sortie et courant vite, dans leur détresse d’êtres abandonnés
et simples, retrouver là un peu de famille et de foyer absents. Sur les
avenues, attablés aux devantures des cafés, les sous-officiers prennent
l’absinthe! Hoche, né en 1768, soldat à seize ans, général à vingt-neuf
ans!!!
_Mardi 27 juin.--Paulo minora canamus_, 27, rue Christophe-Colomb, la
soirée de la baronne Deslandes, audition d’œuvres de Gabriel Fauré,
récitation par mademoiselle Brandès des _Perles rouges_, de M. de
Montesquiou.
Tout petit incident dans les annales mondaines, mais gros événement
pourtant dans le rayon des cénacles et des chapelles littéraires que
cette officielle réconciliation des deux âmes longtemps rivales et
divergentes dans leurs prétentions à régenter la mode et diriger le
goût.
Hortensias bleus d’un côté, iris noirs de l’autre, s’est-on assez
longtemps fait la guerre à coups de poètes, de peintres et de
tapissiers; Ossit, pseudonyme littéraire de madame Deslandes, avait
à peine inventé Oscar Wilde, que M. de Montesquiou exhumait madame
Desbordes Valmore; tous deux allaient se faire peindre à Londres
et le _Burne Jones_ de l’une répondait au _Whistler_ de l’autre. Y
eut-il jamais personne au monde dont les portraits en pied furent
plus exposés que ceux de madame Deslandes et de M. de Montesquiou;
c’était la course à la réclame. Tous deux avaient leurs poètes, leurs
musiciens, leurs peintres attitrés; tous deux, des journaux dévoués à
leur gloire; chacun prétendait imposer des nuances et des fleurs, des
styles de meubles et de bijoux; le comte aimait les chauves-souris,
c’était même là le titre de son premier livre; la baronne avait riposté
en affichant une soudaine passion pour un énorme crapaud de bronze en
permanence dans son boudoir et s’appelait elle-même la princesse aux
grenouilles; et c’était une guerre latente, sinon ouverte, entre l’iris
et l’hortensia, la grenouille et la chauve-souris.
Et voilà qu’aujourd’hui l’on fusionne et l’on s’aime! Enterrement des
vieilles rancunes, réclame bien entendue ou bien épithalame, et les
curieux de la galerie sont navrés.
_Vendredi 30 juin._--L’agonie du Salon, le dernier jour de deux
Sociétés, la fin des avenues de toile peinte et du hall aux statues
de la Galerie des Machines, l’heureuse fermeture... Oh! oui, la chute
implorée du rideau sur les dix-huit mille horreurs, pis, les trente-six
mille insignifiances du Champ de Mars et des Champs-Elysées... avec
la bonne nouvelle, enfin confirmée, de la formation d’un troisième
Salon... car, en dépit des démentis, il est né et il existe ce
troisième Salon d’une élite, et l’année 1900 verra les envois de la
Société nouvelle des peintres et des sculpteurs.
Salon d’une élite! et, en effet, que de promesses et de sécurité dans
la liste publiée des membres du nouveau groupe! Et comme elle rassure
et nous fait espérer, la Société d’artistes qui réunit les noms de M.
Albert Baertsoen, Aman Jean et J. W. Alexander; puis, voici Franck
Brangwyn, l’homme à la vision prestigieuse, le peintre aux toiles
rutilantes, harmonieuses et fondues comme d’admirables tapis persans;
Charles Cottet, le maître de l’observation sincère et puissante, le
Cottet du _Finistère_ et des _Bretons_; André Dauchez et la mélancolie
prenante de ses paysages, la sécheresse voulue, la consciencieuse
étude de ses terrains et ses ciels, André Dauchez, le poète austère et
combien attendri des vastes étendues, le Dauchez des marais, des berges
abandonnées et de la rase campagne... Gaston La Touche, fantaisiste
lumineux, qui se souvient de Turner, peintre de somptuosité et de
rêve, dont je revois encore la vasque et le jet d’eau s’échevelant
dans le fondu d’un crépuscule de féerie, parmi un tourbillon de cygnes
nageant... le Sidaner, cette poésie et cette intimité, le coloriste
de l’ombre, le Sidaner et ses canaux de La Haye; Henri Martin, René
Menard, classique et nostalgique comme un soir de la grande Grèce;
René Prinet et la grâce exquise, la sobriété de haut goût de ses
intérieurs; Lucien Simon, le Monsieur des _Lutteurs bretons_, un des
hommes de demain, disons même, d’aujourd’hui, et, alors, le maître
de tous et la gloire du Champ de Mars de cette année, la palette la
plus savoureuse, l’homme à la matière admirable, le poète du ciel et
de l’eau; Fritz Thaulow, dont les deux toiles me hantent encore...
Oh! le bleu profond et si léger pourtant du ciel de sa cour de ferme,
l’ombre portée des branches de pommiers sur les terrains vert-de-grisés
d’humidité, et le vitreux, le glauque, on dirait strié de fiel, du
large remous de ses vagues, dans son coin de mer démontée.
Si, à ces noms de peintres, on joint ceux d’Alexandre Charpentier,
de Camille Lefebvre et du grand Constantin Meunier, du côté des
sculpteurs, on voit à quelle forte partie vont avoir affaire, en l’an
1900, les vanités remuantes et réclamières du groupe du Champ de Mars
et les vieilles gloires ankylosées de ces pauvres Champs-Elysées,
sultanes invalidées des médaillés de la critique et du monde officiel.
Pour bien accentuer leur programme, les séparatistes ont élu, comme
président de leur groupe, un tout jeune homme, ardent propagateur et
passionné champion des idées nouvelles, érudit et solide écrivain,
peut-être encore plus apprécié à Londres que parmi nous, M. Gabriel
Mourey, l’heureux traducteur des poèmes de Swinburne, plus heureux
notateur encore des choses et des visions londoniennes et cela nous
est une joie que de féliciter la nouvelle Société de son choix; rien
ne pouvait mieux signifier les tendances et les aspirations d’art du
troisième Salon que cette élection du pamphlétaire averti, indigné et
convaincu du _Règne de la Laideur_.
_Samedi 1er juillet._--La fête de Neuilly, oh! l’étrange et troublante
lumière, que retenait le ciel, ce soir, longtemps après le soleil
tombé, et comme la transparence de cet horizon livide et translucide,
au-dessus des massifs du Bois de Boulogne, vous conseillait de vous
attarder au bord de la Seine dans la fraîcheur des pelouses de
Longchamps plutôt que d’aller à cette fête!
Le jour est pâle encor d’avoir été la nuit,
soupire un beau vers d’Henri de Régnier; ce soir, c’est l’antithèse
même de ce vers, qui flotte dans ce ciel lumineusement blême:
La nuit est claire encor d’avoir été le jour.
Mais c’est Neuilly, Neuilly et l’ignominie de ses interminables arcades
de verres de couleur, autant d’œufs rouges et verts allumés dans
l’ombre; ce sont deux kilomètres de grosses boules lumineuses violant
brutalement le ciel de cette douce soirée, qui, meurtrie, se fonce,
défaille et s’évanouit.
Sous ces éclairages, de la foule et du bruit: manèges et ménageries
grouillent, tournent, glapissent, odorent ferme et rugissent dans
du mouvement, de la sueur, de la sottise et du hourvari. C’est la
hideur habituelle aux foules foraines aggravée ici de prétention et de
snobisme, car elles doivent être vues chez les lutteurs, et sous leurs
longues mantes de mousseline jonquille et de cachemire cendre de rose,
elles aiment à battre des mains et à s’énerver, au milieu de l’élégance
morne des hommes de leur monde, pour les pectoraux suants et velus
de tel ou tel, toutes convaincues qu’elles soient du mensonge de la
parade et du convenu de l’issue de chaque lutte; mais il leur plaît de
prendre des attitudes et de risquer des gestes, elles se passionnent
à froid, sûres d’être regardées pour elles. Les exercices d’Arpin ne
sont que des prétextes à simagrées d’effroi ou d’enthousiasme, et sur
la sciure de bois de l’arène, comme aux fauteuils à deux francs des
premières, c’est partout du _chiqué_, du _chiqué_, pour parler l’argot
des voyous et des forains, le _chiqué_, cette blague de l’émotion qui
nous pourrit tous. Le tangage et le roulis des manèges de bêtes, mal de
mer momentané qui engourdit les dyspepsies en appuyant délicieusement
sur les lombes, ont moins de succès cette année. Toutes, naturellement,
ont chevauché les lapins. Il y avait une drôlerie hardie dans cette
cavalcade, mais ce n’est déjà plus la vogue des cochons de l’année
dernière; on a toujours le cheval qu’on mérite, et la suprématie de
la femme s’affirmait mieux sur le goret sensuel et poussif que sur le
lapin furtif et narquois. Il y a même, cette année, des manèges de
chats: s’y risquer est presque un aveu et beaucoup hésitent; les vaches
ont moins d’amazones que de cavaliers: c’est la revanche de l’homme
humilié par le cochon. Les manèges d’écrevisses, qui devaient tourner
à reculons, ont été discrédités par les feuilles dreyfusardes, les
cavaliers de ces crustacés ayant été traités d’antirevisionnistes.
Le _Carnet des heures_ de la presse a consacré aux dompteurs un très
curieux passage d’une observation très exacte des ménageries. Les
hommes y verdissent, le nez sur leur mouchoir visiblement bouleversés
par une intolérable odeur de toison et d’urine; les femmes, elles,
et les plus élégantes, vont, viennent, rient et sourient à la lionne
comme à l’Hamadryas et semblent comme chez elles dans cette atmosphère
d’ammoniaque... Pourquoi? On a cru longtemps qu’elles venaient là
pour le dompteur: quelle méprise, quelle incommensurable méprise!
Elles viennent là pour les fauves, elles coquettent avec le tigre et
aguichent l’orang-outang; il y en a même qui risquent des œillades à la
tigresse. Elles se savent belles et veulent éprouver leur beauté sur
les fauves; anesthésiées par le désir de plaire, elles ne sentent même
plus l’effroyable remugle des sexes moites et des litières.
Les poupées n’ont pas d’odorat.
_Samedi 8 juillet._--Bergen, la petite ville aux maisons peintes,
où le Kaiser vient d’imposer sa visite à notre marine à bord de
l’_Iphigénie_... Bergen et ses pêcheurs, son port grouillant
d’embarcations, ses quais bâtis sur pilotis et ses logis, on dirait de
poupées, dédoublant leurs façades roses, jaunes et vertes dans l’eau
profonde et bleue des fiords; Bergen, où se tient le plus grand, le
plus important marché de poissons de l’univers; Bergen, où l’on voit
des barbues de cinquante kilos et où un saumon de vingt livres est
vendu couramment quatre francs...
Une lettre d’amis en ce moment en route pour le Cap Nord, le soleil de
minuit et la région glacée des aurores boréales, me donne en quelques
traits de plume un croquis de Bergen, pareil à une illustration de
quelque conte d’Andersen.
Les Norvégiens, très fiers de Bergen, l’appellent pompeusement la
Venise du Nord.
Venise, que de souvenirs!
Il n’y a pas un an, j’y voyais le Kaiser s’embarquer pour la
Terre-Sainte et, dans une pompe d’apothéose, y dater son exode pour
l’Orient, où sa croisade avait surtout pour but l’abaissement de la
France et de notre influence en Syrie et au Saint-Sépulcre, auprès des
sujets du sultan. Et la Venise des doges et de Saint-Marc avait alors
été le lieu élu par lui pour encadrer ce prestigieux départ d’empereur
chrétien et conquérant.
Et voilà qu’à neuf mois de distance, le Kaiser, voyageur et impresario
de lui-même, choisit la Venise norvégienne, la Venise brumeuse aux
petites maisons de bois peint des pêcheurs, pour y faire des avances
à cette France qu’il voulait abaisser en novembre, en présence de la
reine Marguerite et du roi Humbert.
Nous sommes, d’ailleurs, dans l’ère des gracieusetés et des avances.
Avant la visite à bord de l’_Iphigénie_ et le cordial discours à
l’Ecole des aspirants, c’est un chirurgien français que le Kaiser
avait tenu à faire venir en consultation à Berlin pour sa propre santé
impériale. Doyen, à peine de retour il y a une quinzaine de jours de
Potsdam, où Guillaume II le comblait de prévenances et d’honneurs.
Avant ces invites à la France scientifique et à notre corps médical,
Guillaume II avait eu la préoccupation de plaire à la France des
artistes et des lettres: il avait fait monter par ordre à Berlin un
opéra inédit d’un musicien français; malheureusement, il y eut cette
fois méprise, et l’attaché aux beaux-arts en est encore tout piteux:
l’opéra, une fois monté et représenté à Berlin, on découvrit que le
musicien français était belge. M. L. B.... le maestro joué par ordre,
avait bénéficié de la terminaison française de son nom.
Les tournées de Guillaume II sont loin d’ailleurs d’être toujours
triomphales: la fameuse mission Cook en Orient a même été un assez
joli four. M. Gheusi, actuellement à Constantinople et qui a visité
les lieux parcourus par l’Empereur, publiait hier dans le _Gaulois_ un
article assez concluant sur la bonne impression laissée par le Kaiser à
Damas: Guillaume II n’y eut pas la notion orientale des pourboires; le
mark allemand ne se prêta pas aux combinaisons du baschich ottoman et
l’Asie, encore éblouie des fastes et des magnificences des califes des
_Mille et une Nuits_, l’Asie, déçue par ce Kaiser pratique et économe,
a déjà effacé sous les coups de pierres et les pâtés d’ordures le nom
du visiteur auguste gravé sur une plaque de marbre, intercalée dans
l’autel de Jupiter solaire, dans les ruines grandioses de Balbeck.