Sur l’andrinople des murs, autour de nous, dans le salon, rasant

presque les coussins des divans, c’est une galopade grimaçante de

dieux indous, de masques japonais, d’armes d’Orient, de foukousas et

de Bouddhas çà et là, un portrait de Wagner, le dieu du lieu, un autre

de Gautier, puis un de Leconte de Lisle, et des pochades, dont l’une

de Sargent, représentant la maîtresse de céans, interrompent cette

fresque de soie et de bronze. Sous le rond lumineux de la lampe, nous

feuilletons maintenant les albums du Japon. Il y a là des estampes

amusantes aux détails exquis et minutieux: des poissons et des fleurs;

des singes se balançant dans des guirlandes, et toute une animalité

s’ébroue, souriante et malicieuse, parmi une végétation de rêve, que

je préfère même aux scènes de personnages et de guerriers. Une page

me requiert entre toutes, celle où deux lapins, un noir et un blanc,

s’allongent en courant sur la crête des vagues; et l’atmosphère de

ce logis de chimère et de rêve, l’ambiance même de cet appartement

parisien où la fille de Gautier s’attarde et se complaît dans des

évocations d’un Orient légendaire, me semblent résumés dans cette

estampe du Japon, représentant la galopade de deux lapins-fées sur la

mer!

_Dimanche 4 juin._--Aux Acacias, onze heures du matin. Soleilleuse,

poussiéreuse, avec ses maigres ombrages et ses verdures comme

farineuses, c’est, sans contredit, la plus laide et la plus banale

des avenues du Bois; aussi la mode l’a-t-elle adoptée; et sous les

tricycles à vapeur et les automobiles, qui la sillonnent à des allures

de locomotive, elle s’étend, ce matin, plus particulièrement laide

encore, déshonorée par les buvettes en plein vent et les éventaires de

flore commune installés là en vue de la Fête des Fleurs, la fête de la

veille qui va se continuer aujourd’hui après le Prix d’Auteuil.

Sur tout son parcours, ce sont des tables dressées, des bâches

tendues et des tréteaux les uns chargés de piles de verres, les

autres de tas de pivoines et de bleuets amoncelés par les marchands;

des litres rafraîchissent à l’ombre dans l’eau douteuse de seaux en

zinc; des papiers gras jonchent déjà les gazons et dans les taillis,

des fleuristes populaires ont apporté leurs chaises et ficellent

fiévreusement des petits bouquets de deux sous, tandis que, vautrés

dans l’herbe, les hommes ronflent à poings fermés, cottes de velours

et vestes de toile bleue de rôdeurs de barrière, qui se réveilleront

vendeurs à l’heure de la fête. Dans toute la travée de l’avenue, c’est

une colonne d’âcre et chaude poussière, et le bois cher à M. Alphand

fleure aujourd’hui une odeur canaille et commerçante de matinée du 14

Juillet.

De rares promeneurs, mais d’une élégance vernie, nickelée presque, des

robes trop neuves, des jaquettes trop sanglées, des bijoux trop voyants

et parmi les chaises de la Potinière, un bavardage à voix trop haute,

des voix de tête aiguës, tout un vacarme de perruches en délire, mais

pas une figure où l’on puisse mettre un nom; mademoiselle Charpentier,

cependant, la fille de l’éditeur, mademoiselle Frantz Jourdain, Lucien

Muhlfeld, Helleu, le peintre des élégances frêles; Zadoc-Kahn, et dans

les teuf-teuf qui descendent à fond de train sur Longchamp, toutes les

têtes des courtiers du bibelot et des commissaires-priseurs des ventes

célèbres, tous les profils aperçus, l’avant-veille encore, aux enchères

de la vente Talleyrand-Valençay, très peu de _Viv’ l’armée_ pour

parler le langage du jour, mais pas mal d’amis du colonel Picquart et

de petites madones de la Revision... L’arrêt de la Cour de cassation,

l’arrestation de du Paty de Clam et le retour de Zola, songez quelle

victoire! On sent que tout ce monde-là est en joie et vient étaler là

son triomphe. Deux promeneurs mélancoliques: «Nous sommes vaincus.

--Nous n’y avons pas mis le prix, que voulez-vous?»

Devant le tir aux pigeons, toute une escouade de braves Pandores, les

sergots réquisitionnés pour la fête déjeunent gaiement, installés sous

les arbres.

_Midi et demi._--Au Pavillon d’Armenonville, à l’avoine. --Ici, de

la fraîcheur, une lumière douce, atténuée par de profonds et grands

ombrages, un cadre d’élégance affinée et de haut luxe; le miroitement

des argenteries et des cristaux à travers les glaces sans tain de la

véranda, l’ombre verte des feuilles reflétées dans les tables laquées

de bleu tendre, et parmi les ébrouements des chevaux, les cliquetis des

mors et des gourmettes, les grincements des roues et les étincellements

des harnais, des shake-hands, des jolis rires, des propos à bâtons

rompus, des bonjour pour le plaisir de montrer les dents et de tendre

une petite main surchargée de bagues, un va-et-vient de robes claires

et de souples tailles gaînées de broderies sous d’imprévus virements

d’ombrelle.

Ce sont les édifices extravagants et pointant haut vers le ciel des

chapeaux de femmes, que lance aujourd’hui la mode; les premiers

pantalons blancs arborés en même temps que les grands feutres gris

à ruban de couleur par les hommes, et c’est Balthy anguleuse et

dégingandée, tel un croquis de Toulouse-Lautrec, et c’est Cahen

d’Anvers dans une charrette-tonneau bondée de jolies femmes, et c’est

Nelly Newstraten, rose de la tête aux pieds dans une écumante robe

de guipure, et si blonde, Nelly qui déjeune avec un grand seigneur

vénitien, et combien d’autres encore! Les uns arrivent, les autres

passent. Impossible de trouver une table, et parmi les nuances fondues

des toilettes et du décor, pareil à une gerbe rouge de coquelicots,

sanglé de vestes écarlates, l’orchestre prévu des Tziganes versant là

sur tous ces déjeuners la veulerie égrillarde de leurs polkas et la

fadeur langoureuse de leurs valses.

_Propos d’une heure_: _quelques tables_: --Vous avez vu les Acacias ce

matin? --Oui, ils étaient tous sortis. --Très gai, l’avenir qu’ils nous

réservent; ça va être pour nous la captivité d’Egypte...

_A une table plus loin._ --Ballot-Beaupré est insoupçonnable, c’est

une conscience, tandis que votre Quesnay... --Ballot-Beaupré, je vous

conseille d’en parler.

_Autre table._ --«Les La Gandara, moi je ne sors pas de là; sa

princesse de Brancovan-Chimay sera un des portraits du siècle;

avez-vous remarqué les mains, comme c’est traité, et quelle race dans

la raideur un peu voulue de la taille; on sent que cette femme-là

s’assoit sans jamais s’appuyer, comme nos aïeules au grand siècle,

et cette maigreur, et la tête trop petite, accentuée encore par la

volumineuse coiffure; et je vous fais grâce du fini des étoffes: il

fait chanter le satin comme Velasquez. --Oui, on sent que cette petite

femme-là est née pour être duchesse, mais j’aime autant le portrait

de madame Salvator; c’est campé comme un personnage de musée, et la

trouvaille des deux mains mettant la rose à la ceinture, on dirait

un objet d’art, je ne sais quelle précieuse et vivante agrafe! Quel

motif de fermoir pour Lalique! Voyez-vous, en jade, là, ces dix doigts

posés sur une fleur d’émail, et puis le rose mat de la bouche, est-ce

assez la manière de Whistler --Ou de Vélasquez. --Vous l’avez déjà

dit, vous savez de qui il a commande pour portrait? --Non. --De Joseph

Reinach; il est en pourparlers pour peindre mademoiselle Reinach.

--Naturellement, peintre attitré des princesses, il peint la fille du

souverain: c’est la consécration officielle du talent. --Mieux, je

parie qu’il a demande d’achat pour le Luxembourg.

_Autre table._ --Et vous n’avez pas vu Marchand? --Non. --Vous avez

perdu: très intéressant, tête sympathique, des yeux clairs regardant

droit devant eux, un air de force et de confiance, le sourire un peu

triste. --Il y a de quoi. --Mais si simple et un joli geste de mains

croisées sur la poitrine, l’air apôtre. --Oui, Jules-Lemaître l’a dit,

une tête de missionnaire. --Qui connaîtra le martyre. --Et la foule, la

rue, si vous aviez vu sa physionomie ce jour-là! ça valait la peine.

--Oui, l’atmosphère des fêtes russes à la venue du tsar. --Soit,

mais tout l’élan d’un peuple, l’ivresse des foules vers le symbole

d’une force. --Oui, le besoin de se donner un maître. --Au lieu d’en

avoir trois cents, j’aimerais mieux un seul. --Oh! oh! Seriez-vous

du coup d’Etat! --Coup d’Etat, quelle folie! Oh! ils en ont eu assez

peur; l’ont-ils assez escamoté, le héros de Fachoda? On avait même

caché son itinéraire, et l’absence de drapeaux aux monuments, et les

brigades centrales campées dans les massifs des Champs-Elysées, tout à

coup debout pour barrer le passage à la foule ruée, hurlante de joie,

derrière le landau de Lockroy et, si la police n’avait pas joué des

poings... --Et du plat du sabre. --Peut-être, mais il faut l’ordre

avant tout; oui, sans cela cinq cents voyous entraient à l’Elysée

derrière la voiture du ministre. --Seriez-vous révolutionnaire à ce

point? --Non, j’attends.

_Autre table._ --Et madame Paulmier, dans la foule, sous le balcon du

Cercle militaire. --Oui, et criant à tue-tête: «Vive l’armée!» --Dans

la matinée j’ai vu bousculer par des agents un pauvre homme qui n’en

disait pas plus. --Alors, ce soir-là, il aurait fallu arrêter plus

de cinq cents femmes, c’étaient les plus enragées. --Le mystère des

foules, l’ivresse de la force. --C’était beau quand même, ce balcon

pavoisé, toutes ces chamarrures, ces dorures d’uniformes tassées

autour de la poitrine de ces moustaches grises, l’émotion de tous

ces officiers, de tous ces généraux en s’entendant acclamer par le

peuple, les fleurs jetées du balcon sur les manifestants, toutes les

fleurs envoyées depuis le matin au Cercle militaire que les officiers

lançaient sur la foule en remerciement, et la face illuminée, presque

extatique de Marchand, la poitrine haletante d’émotion, trop ému

pour parler et, au moment où il allait le faire, Lockroy le prenant

gentiment par la taille et lui faisant quitter le balcon, Marchand et

sa tête brunie de héros doucement emmené par le petit vieillard blanc.

Et le lendemain, il partait dans sa famille en congé de convalescence,

et voilà comment on évite les révolutions.

_Trois heures.--Auteuil, au pesage, devant la tribune des courses._

--Que de toilettes en guipure et en broderie écrues! Onduleuses,

étroites, moulant les hanches, jamais les robes n’ont été si

merveilleusement adéquates au corps, et jamais les femmes n’ont eu

si accusé l’aspect de longues fleurs sur tiges ou de merveilleuses

vipères dressées sur elles-mêmes. Mais que de broderies, mon Dieu! Il

y a abus; on croirait que toutes se sont donné le mot pour s’enrouler

dans leurs stores, les stores en broderies bise et crème des somptueux

appartements.

Tout à coup, des cris: «Vive Loubet! Vive le Président!» Ils

retentissent à l’entrée du pesage: ce sont les amis de l’Elysée qui

l’acclament. Cette ovation se passe derrière la tribune; M. Loubet

vient d’y pénétrer avec les ministres et le président du conseil.

Devant la pelouse, des cris de: «Vive l’armée!» répondent; c’est

comme une traînée de poudre, la foule se porte en masse devant la

tribune présidentielle, hurlant et vociférant des «Vive l’armée!» et

«Vive la France!». Les «Vive Loubet!» sont étouffés, et comme des

agents interviennent, malmenant les manifestants, on crie maintenant

à tue-tête: «Panama!» et «Démission!» M. Loubet se lève et répond en

saluant à ceux qui l’acclament. Sous la tribune, ce sont des scènes

de pugilat, des injures, des gifles et des coups de poing; des femmes

frappent à coups d’ombrelles, on se traite de juif, de faussaire,

d’Esterhazy, de Prussien et de Paty de Clam. --M. le comte de Dion,

venu se camper sous la tribune avec quelques jeunes gens pour y crier:

«Vive l’armée!» est bousculé, appréhendé, frappé et jeté à terre par

les agents: on l’emmène. Le tumulte est indescriptible, la mêlée

générale. Dans l’effarement, l’escalier qui conduit à la tribune

présidentielle est demeuré libre: un homme s’y précipite, l’escalade

et arrive à niveau du Président, l’interpelle avec violence et lève sa

canne. Le huit-reflets de M. Loubet est bossué, l’homme immédiatement

cerné par la police est saisi, frappé et emmené sanglant: c’est le

baron Christiani.

_Quatre heures._ --Derrière la tribune, même tumulte, même foule

hurlante et houleuse, altercation très vive du comte Boni de Castellane

et du préfet de police, M. Blanc. Des escouades de sergents de

ville arrivent au pas de course: encore des pugilats, et encore des

arrestations. Puis, voici un détachement des gardes républicains à

cheval demandé en toute hâte à la préfecture. Vive l’armée! encore;

ce sont les gardes qu’on acclame; ils viennent assurer le départ

des ministres et du Président. M. Dupuy, déjà sur le perron avec M.

Lockroy et son secrétaire M. Ignace, scrute obstinément dans la foule;

les cris augmentent, les gardes repoussent la foule de la croupe de

leurs chevaux; ils ont le sabre au clair, et sous la protection de la

force armée, M. Loubet monte dans la première voiture avec le général

Bailloud. Les autres suivent, et l’Elysée défile entre les sabres au

clair et les cuirasses de l’escorte. A la sortie, des œufs crus lancés

par la foule viennent s’écraser dans le landau du Président, M. Loubet

s’essuie la joue, c’est la journée des œufs après celle des harengs.

M. le Président de la République a pu savourer, aujourd’hui, toutes les

joies de la popularité.

_Lundi 5 juin._--Onze heures du matin, au Bois, entre le champ de

courses et la mare d’Auteuil. C’est la solitude de l’été sous les

couverts comme sur la pelouse, tant la journée s’annonce accablante;

les tribunes, toutes proches, apparaissent lointaines, comme évaporées

de chaleur; des cris de cigales dans les gazons ardents; un silence

fait de mille bruits d’insectes et d’herbes qui se fanent; le silence

crépitant des lourdes matinées d’août. Pas une amazone, pas un cavalier

sous la verdure immobile des allées; à l’ombre chaude d’un chêne, un

groupe de faucheurs déjeunent, leurs faulx posées près d’eux.

Un bruit de grelots, un glissement rapide et velouté dans la

poussière; pantalonné de blanc, le torse droit dans le veston de

drap noir, le panama sur les yeux, c’est M. Henri de Rochefort qui

passe à bicyclette; madame de Rochefort le précède, quelques amis les

accompagnent, une victoria les suit.

Le temps de soulever mon chapeau, ils sont déjà loin! Loin, les

acclamations, les cris et le tumulte de la journée d’hier!

Je rentre en traversant la piste même du steeple, paysage anglais coupé

de haies et de rivières, qu’une passerelle de bois traverse en semaine,

pour la commodité des piétons; dans les osiers et les lentilles d’eau

des grenouilles coassent, leur chœur rauque et monotone monte au

soleil comme le chant même de la prairie, et, à plat ventre dans les

graminées, un charpentier, un des ouvriers employés à la réparation

des tribunes, guette, épie la rêverie somnolente des grenouilles, et

allongeant brusquement le bras au fond de l’eau, cherche à saisir

l’une d’elles. Voilà un électeur que n’a guère ému, j’en suis sûr, la

manifestation dont les feuilles, aujourd’hui, sont pleines; et l’ami

qui m’accompagne et qui a lu dans mon sourire, résume en trois phrases

courtes la philosophie de la situation. «La grenouille, le peuple la

pêche, les députés la mangent, il y en a même qui l’épousent.»

_Même jour, dix heures du soir.--Hamlet_, l’avant-dernière

représentation de madame Sarah Bernhardt. Salle comble, l’annonce

du départ de la tragédienne ne laisse plus une place au bureau, la

moyenne des recettes est de dix mille; mais le prince de Danemark est

bien las, il a joué deux fois dans la journée d’hier, le soir et en

matinée, et sa voix demande grâce. Un ami, qui revient de la loge de

l’artiste, me dit qu’Hamlet rayonne; madame Sarah Bernhardt est une

ardente révisionniste et les événements de samedi, ceux de la veille

aussi, qui donnent gain de cause à ses amis, la mettent en joie. Comme

je m’informe des visiteurs de la loge, sur le nom du docteur Pozzi (je

viens de le voir dans la salle). --«A propos, elle va fonder un dîner,

le dîner des opérées, toutes celles que Pozzi a guéries; naturellement,

aucun homme, excepté l’opérateur. C’est Sarah elle-même qui en prend

l’initiative avec Séverine.»

Séverine! madame Sarah Bernhardt! Toutes unies dans le culte du colonel

Picquart, c’est la communion nouvelle, la religion des belles âmes et

des intelligences hautes; et puis il n’est pas mauvais de proclamer

l’amour de l’Innocent à la veille d’une tournée à l’étranger. A

Londres comme à Milan, à Naples comme à Munich et même à Bruxelles.

Allemands, Italiens, Anglais, Hollandais et Belges, tout le monde est

révisionniste, et c’est l’acclamation de la femme avec le triomphe de

l’artiste.

Dans la salle, au balcon, vêtu de gris cendre, le gris velouté et

doux des costumes de femmes, le Sâr Joséphin Péladan, Sâr, Mage et

Ethopoète; une barbe, et une chevelure assyriennes le dénoncent à la

curiosité du public; la Sârine auprès de lui, coiffée d’un volumineux

chapeau blanc, où s’érigent deux ailes de cygne, le casque de

Lohengrin... Que de gestes, que de cycles!

_Jeudi 8 juin._--A l’Opéra-Comique, _Cendrillon_.

Si _Peau d’Ane_ m’était conté

J’y prendrais un plaisir extrême.

Ah! le joli conteur qu’est M. Albert Carré, et quels bons illustrateurs

de son texte il a trouvés dans Carpézat, Rubé et Jusseaume. Madame de

la Haltières et ses deux pécores de filles sont parties au bal de la

cour, et Cendrillon Cendrillonnette est demeurée assise, seule, au coin

de l’âtre, où elle rêve, et du prince et des splendeurs du bal; et

voici que les tapisseries s’animent, que le fond de suie de la cheminée

s’éclaire et sous leurs grandes ailes de phalènes, voici l’essaim des

fées et des lutins, fées diaphanes et farfadets bleuâtres tissant au

clair de lune la robe d’apparat, la robe argentée et changeante qui

fera princesse l’humble _Cenerentola_ du conte; puis voici, affalé sur

son trône et incurable de mélancolie, le Prince Charmant Emelen, le

prince obstinément silencieux et désespérément inattentif au concert

champêtre des jolis sonneurs de viole et de flûte d’amour; puis voilà

l’adorable ballet des dames joueuses de mandoline.

Oh! le joli plongeon de leur robe bouffante sous le galant manteau de

cour, les saluts et les passades de leurs cavaliers en pourpoint busqué

vert-amande et le papillotement, le mouvement et la coquetterie altière

de ce divertissement de Mariquita, que pourrait signer Roybet, tant il

chatoie de satins et de velours... Et le Corot du troisième acte, la

symphonie lunaire de l’arbre des fées avec les rondes de nymphes dans

les lointains de brumes, et la descente lente, lente de la branche

de l’arbre au-dessus des amants... et la véranda toute ruisselante

de fleurs du quatrième, la ville vue à vol d’oiseau à travers des

échevèlements de pivoines, de roses et de volubilis frissonnant et

mouvant comme dans une estampe d’Hokousaï; et dans le palais italien

l’apothéose, à travers les colonnades de marbre, d’onyx et d’agate,

le défilé des princesses, celles d’Orient et celles des Pôles, des

Byzantines et des Barbares venant tenter en vain l’emprise d’un cœur

que le prince n’a plus.

Si _Cendrillon_ m’était chanté,

J’y prendrais un plaisir extrême.

Mais voilà, la musique est de Massenet et les coccinelles sont couchées

et l’inspiration du musicien a imité les coccinelles. La _Cendrillon_

qu’il nous donne n’est que la petite fille d’_Esclarmonde_ et de

_Manon_, et combien affaiblie! une très neurasthénique petite fille

qu’il faudra conduire à la Bourboule, pour la débarrasser de gênants

souvenirs.

Mais M. Albert Carré demeure un bien beau conteur; que n’a-t-il aussi

écrit la musique!

_Vendredi 16 juin.--Leurs derniers vendredis; quatre heures et demie, à

la sculpture au milieu de la jolie colonnade en hémicycle du Champ de

Mars, devant l’_Eve _de Rodin. Un suave et deux délicieuses._ --Non,

par cette chaleur nous conduire ici, c’est de la folie! --Regardez le

Rodin, ça vous rafraîchira. --En effet, cette _Eve_ donne froid, si

jamais l’on m’y repince. --Oui, c’est bien la dernière fois. --Fleuve

du Tage, je fuis vos bords heureux. --De quoi vous plaignez-vous,--je

vous ai révélé les Auburtin. --_La pêche au gangui_, une belle mer

bleue, mais que de soleil! j’en avais chaud. --Je vous crois, en

rade de Marseille. --Mais _sa forêt de la mer_ est d’un glauque

frigide. --On avait besoin de cela après l’Anquetin; vous aimez les

Blanche? --Oui, c’est un peintre. --Mais quelles détestables opinions;

antirevisionniste, il retarde. --Mais sa peinture avance, j’aime

surtout ses _Liseuses en blanc_, parce que le portrait de l’_Ouvreuse_

avec madame Willy et le chien. Vous savez? Monsieur, madame et bébé.

--Vous en êtes là, un peu vieux, mon cher, je préfère son Chéret.

--Peuh! le Paganini du pinceau, ça plafonne. --Comme une affiche, c’est

un symbole. Tout ça ne vaut pas la petite femme en jaune de Prinet. La

petite femme au canapé, c’est peint comme en 1840, mais cela vous plaît

à vous; vous êtes rétrograde, vous étiez mercredi chez Bailby? --La

revue de Francis de Croisset, étourdissante, ma chère. --Dire que je

n’ai pas vu ça, on ne va pas la donner chez Marguerite Deval? --Non,

Félicia a créé un Hamlet, non! C’est inimaginable comme elle a pigé

les trucs de Sarah, le décorticage le plus féroce, le débinage le plus

spirituel des tics et des procédés de la Divine, quelle caricaturiste

que cette Félicia! Que n’ose-t-elle jouer cela à la Renaissance, elle

ferait courir les foules. Eh! l’_Hamlet prodigue_. --Non, _prodige_.

A propos, est-ce que l’infante Eulalie y était? --Non, ni elle, ni la

comtesse de Lima.

_Samedi 17 juin._ --La conspiration de l’Œillet blanc, le complot de

muscadins, la dernière invention de M. Dupuy, le legs du ministère

d’hier au ministère de demain... Dire que nos gouvernants n’ont trouvé

que cette bourde pour expliquer la mobilisation de troupes de dimanche;

un véritable corps d’armée mis en marche autour de la promenade de M.

Loubet à Longchamps: trente mille fantassins et cavaliers, sortis de

toutes les casernes de Paris, pour protéger le Président contre un

coup de main de royalistes, prudemment déposés à l’ombre.

Et l’interrogatoire des accusés, celui du comte de Dion entre autres,

renouvelé, on dirait, des tribunaux comiques de Jules Moinaux, et, à la

réponse du comte de Dion: «J’ignore complètement le club de l’Œillet

blanc, et me demande même où le tribunal a puisé les renseignements

établissant l’existence d’un cercle de ce nom», le président de la

correctionnelle ne trouvant que cette brid’oisonnerie: «L’existence de

cette Société a été affirmée par la presse.»

La presse renseignant la police et la magistrature... le club du Canard

blanc, alors!...

Ce pauvre Œillet blanc! si M. Charles Dupuy, au lieu d’être le lourd

et madré Auvergnat qu’il est, était un tant soit peu Parisien, il eût

hésité avant de lancer ce chimérique bateau de l’Œillet, prudemment

averti par un joyeux souvenir, car cet Œillet blanc a existé il y a

quelque quinze ans... hélas! Société ultra-élégante et féministe, dont

j’ai failli faire partie, sollicité que je fus par le président du

cercle d’en être le chroniqueur!

Le président, non, la présidente, car cette Société de l’_Œillet

blanc_, composée de mondaines, de femmes de théâtre et de peintresses,

tout unies dans le but de la glorification de la femme, avait comme

présidente et fondatrice madame Louise Abbéma elle-même.

Parfaitement. Des noms? Hé, si j’en crois mes souvenirs, mademoiselle

Cerny, alors pensionnaire de M. Porel à l’Odéon; madame de Guerre, la

sculpteuse; madame Manoël de Grandfort, l’écrivain, en étaient membres;

j’omets à dessein les noms de femmes du monde. C’était même plus qu’un

club, c’était un régiment dont mademoiselle Abbéma était le colonel.

Madame Sarah Bernhardt, sollicitée, déclina l’honneur et le titre

de maréchal; enfin, détail piquant, M. Joséphin Peladan, mage, sâr

et éthopoète, dirigeait la conscience esthétique de ces dames comme

aumônier confesseur; car c’était un régiment de beauté, se mouvant en

beauté et se devant à lui-même d’évoluer en beauté, bien avant les

théories d’Ibsen. Et tout un roman à cycle du sâr raconta en détail la

vie et la psychologie de ses ouailles.

Mais où sont les œillets d’antan?

Poussières de Paris · 第 6 / 27 段