fournisseur breveté des mots exquis, des impertinentes allusions, des
mordantes boutades et des réticences cruelles de mesdames Réjane,
Granier et de M. Guitry, le Maurice Donnay un peu chatnoiresque et
d’autant plus charmant, le maître de l’adultère et des liaisons
dangereuses, l’auteur dont nous _raffolons toutes!_ le tendre et
sceptique amoureux de _Douloureuse_, ce chef-d’œuvre, ému quand
il se souvient et implacable quand il se reprend, a voulu cette
fois, écrire pour mademoiselle Bartet, MM. Duflos et le Bargy et la
Comédie-Française. Mieux ou pis, il a voulu réhabiliter l’amour et la
passion auxquels il ne croyait pas naguère; cet amour et cette passion
qu’il a si finement raillés même; que dis-je? il a voulu proclamer le
droit à la vie, le droit de vivre sa vie (dangereuse thèse qui peut
conduire au droit au meurtre, au droit à la débauche, et au droit au
vol, puisqu’il établit déjà l’adultère), et pour nous faire accepter
tout cela, le railleur et le joli faiseur de mots rosses qu’est M.
Maurice Donnay nous a conduits au prêche.
Si charmeur et fin psychologue en chambre que soit M. Le Bargy dans le
désillusionné Morins, si parfait abbé tout de bonhomie et d’indulgence
que soit Féraudy-Bloquin, leurs consultations autour de la détresse de
madame Lambert ne parviennent pas à intéresser le public à un malheur
d’exception; la faute de Bartet n’a d’excuse que dans la bassesse d’âme
de son honnête homme de mari, et si M. Donnay n’avait pris soin de
faire de madame Versannes la plus adorable et la plus haïssable des
poupées parisiennes, son type de Julien Versannes ne serait qu’un mari
bien ordinaire, courtisan indiqué de toute jolie femme et prenant son
plaisir dans un ménage voisin; mais il y a cet odieux Lambert, type
œuvré de main d’artiste du bourgeois autoritaire, libre-penseur, sûr
de lui-même, horrible produit des immortels principes et inévitable
petit-fils de la Révolution, Lambert armé de la loi et des conventions
contre toutes les délicatesses du cœur; et il y a aussi les jolis
couplets de Le Bargy, et les sottises à fleur de peau et à cœur vide de
cette jolie oiselle de madame Versannes.
Mademoiselle Muller y est délicieuse, et MM. Le Bargy et Féraudy ont
trouvé, dans les deux raisonneurs, une occasion difficile de créer deux
vrais rôles: la pièce a d’ailleurs tout ce qu’il faut pour réussir: une
soutane d’abbé et un décor d’usine.
Coquelin cadet et M. Beer, chacun dans des rôles de célibataires, l’un
humoriste et l’autre flirteur honoraire, ont des entrées de clown assez
divertissantes.
_Vendredi 5 mai._--Au salon. Ces dames:
«Je ne sais pas bien ce que je veux, mais je sais que je veux.»
Oisonnerie délicieuse d’une femme de peintre rembarrant son mari.
Réponse typique et rare d’une épouse en mal d’humeur et de névrose, et
que me rapportait, avec la joie exultante d’un trouveur de trésor, un
peintre ami de la maison.
Si cruellement qu’une femme ait jamais pu nous faire souffrir, ce genre
de boutade nous venge et nous console de tout.
Décidément, la femme est un refuge. Et me consolaient-elles assez de
certaines critiques salonnières, partis pris dogmatiques et rageurs
d’écrivains têtus et sectaires, la reposante inconscience, la sincérité
d’élan et la sympathie irraisonnée vers le joli, le poncif et le léché
des trois exquises petites madames, mesdames de Versannes, de Versatile
et de Futile aussi, que je me plus à suivre, aujourd’hui, à travers
les Salons Champ de Mars-Champs-Elysées.
Etaient-elles assez mannequins de chez Doucet, avec leurs tailles
longues et leurs hanches étroites, sanglées dans les robes plates et
remuantes du jour; et la bonne odeur, oh! combien douce à respirer,
que laissaient derrière elles, tel un troublant sillage, le fringant
roulis de leurs croupes! étaient-elles assez délicieusement femmes,
femmes de gestes voulus, de poses étudiées et de babillage puéril,
et comme instinctivement, spontanément, elles allaient droit à la
peinture qui devait leur plaire et qui leur ressemblait: «Les jeunes
hommes de Courtois, sont-ils assez chair de pêche et duvetés, et les
Carrier-Belleuse, ma chère! on voudrait être danseuse pour être peinte
ainsi.» Oh! les trois charmantes poupées!
En vérité, je leur en aurais voulu si leurs préférences n’avaient
été aux peintres mêmes que je leur devinais, car elles allèrent
naturellement aux envois de M. Jean Béraud, à cause de Le Bargy, aux
tableaux de Gervex, parce que les élégances de la scène du yacht, comme
au portrait de M. Paul Robert, parce que le prince Henri, leur prince!
Les La Gandara, les retinrent un moment, parce que la princesse de
Brancovan-Chimay et les étoffes si curieusement peintes... «Un peintre
à la toilette, tant il comprend le satin! mais il n’embellit pas, il
enlaidit plutôt.» Les nudités de Stewart, tachetées d’ombre et de
soleil, leur plurent comme une inconvenance, l’une chuchota aux autres
le nom de... Gordon Bennet et l’histoire des séances de modèle dans le
parc, mais elles hâtèrent le pas devant les Simon, dédaignèrent les
Cottet et pâmèrent en extase devant les Madeleine Lemaire... Oh! ce
triptyque! cette femme en hennin, ces lys, ces roses et ces pains et
les vers, la poésie, ma chère! Sainte Roseline, Rosa, la rose, ça se
décline.
Roseline! Je reconnais le miracle de sainte Elisabeth de Hongrie,
la transmutation des pains d’aumône en roses fleuries de la légende
des saints; je reconnais aussi Juliette, l’ancien modèle de Picard,
l’adorable Juliette des naïades des années précédentes, Juliette, la
figurante unique de la _Lépreuse_. C’est elle qui, cette année, a posé
la sainte moyen-âgeuse de madame Lemaire.
Vous n’avez pas gagné au change mademoiselle Juliette, et, rendue par
Picard, votre beauté avait un autre caractère. Qu’est devenu le côté
puéril et terrible à la fois de votre profil de petite nymphe primitive
et la belle ligne inquiétante de votre menton trop long et de votre
nez trop court sous l’entêtement du front bombé et bas; tout cela
s’est édulcoré, fondu, adonisé, sous les doigts de peintresse et de
modiste aussi de madame Lemaire, et comme sainte Elisabeth de Hongrie,
vous êtes devenue Roseline, mousseline et vaseline! J’aimais mieux la
Juliette d’autrefois.
--Maintenant il faudrait trouver le portrait de Rostand et celui de
Deschanel. --On dit le Boutet de Monvel délicieux, une vraie tapisserie
du douzième. --Oui, Jeanne d’Arc.
Et elles vont au Boutet de Monvel. Sont-elles assez gentilles! Je les
embrasserais si j’osais, et quelles jolies nuques elles ont sous la
soie dorée de leurs cheveux, des nuques d’une chair satinée, savoureuse
et menue; comme je les aime d’être si d’accord avec elles-mêmes. Je
suis sûr qu’elles vont hurler devant les Carrière: Carrière!
Geffroy, vous qui passez,
Daignez me secourir.
En effet, ça ne manque pas! Quel joli Salon elles écriraient, celles-là,
si elles notaient leurs impressions.
_Lundi 8 mai._--A l’Opéra, première de _Briséïs_, de MM. Ephraïm
Mikhaël et Catulle Mendès, musique d’Emmanuel Chabrier.
Briséïs a seize ans: son front veiné d’iris
A la douce pâleur des aubes matinales
Et ses pieds transparents aux doigts cerclés d’opale,
Font rêver au calice étincelant des lys.
Elle songe au Scamandre où dans les joncs fleuris
Elle se baignait nue, au temple aux larges dalles,
Où ses pieds bondissaient au son clair des crotales,
Ses pieds frais, aujourd’hui, de lourds joyaux meurtris.
Elle revoit en rêve au fond des crépuscules
Le chœur plaintif et doux des blanches hiérodules,
Chantant l’hymne du soir sous les cieux solennels,
Et, triste au souvenir de ses vœux éternels,
Sous ses bras nus, parmi la gaze violette
De ses voiles, pleurante, elle cache sa tête.
Briséïs, la captive d’Achille, les intrigues d’Agamemnon, la colère
du fils de Thétis contre le roi des rois contraint de rendre enfin sa
conquête, la dissension au camp des Grecs et la splendeur épique du
poème d’Homère. J’en veux presque à MM. Mendès et Mikhaël de m’avoir
fait espérer les féeries d’or et d’airain de l’Iliade pour m’offrir
la fable fanatique et sombre de la _Fiancée de Corinthe_; mais il y
a la musique de Chabrier, la caresse enveloppante, toute de brise
alizée et de parfums du large; le chant d’aurore et de mer matinale des
rameurs de la galère d’Hylas, il y a le duo balbutiant d’amour puéril
et charmeur des deux fiancés sur le banc de marbre, dans l’ombre des
lauriers roses, il y a la plainte et la crainte de Briséïs redoutant
pour Hylas les courtisanes des mauvaises îles et les embûches des
traversées lointaines, il y a... il y a tout cet acte enfin, troublant
et nostalgique par le mystère des autres inachevés, tel un fragment de
fresque retrouvé, une de ces merveilleuses peintures de Pompéï, dont
les personnages survivants font d’autant plus regretter les figures
disparues, les couleurs périmées, et l’ensemble aboli.
_Samedi 13 mai._--La mort de Henry Becque.
Sa carrière fut longue et peu remplie. Aucune de ses œuvres n’eut
un succès éclatant et immédiat. Il était venu au monde sans
fortune et s’en va de même... Néanmoins, il fut glorieux, moins
peut-être qu’il ne le désirait, mais presque autant qu’il le
méritait, et plus assurément qu’une foule d’ennemis ne lui aurait
permis s’il leur en avait demandé la permission. Son nom était
universellement connu, même par ceux qui ne connaissaient pas son
œuvre. Il jouissait d’une grande considération, surtout parmi les
écrivains dramatiques de la jeune génération, qui l’avaient élu
pour maître. On le recherchait presque autant qu’on le craignait.
Il dînait en ville tous les soirs. Il était officier de la
Légion d’honneur. Un fauteuil à l’Académie lui était réservé. Sa
pauvreté officielle et «reconnue d’utilité publique» lui avait
valu différentes pensions assez larges. Il était entretenu comme
un grand fonctionnaire, et sa fonction, depuis quinze ans qu’il
s’était mis volontairement à la retraite, était de faire des mots
cruels. Reconnaissons qu’il les faisait bien et avec bonheur.
Le morceau funèbre pourrait être signé du mort lui-même, c’est du
Becque posthume, et du meilleur. Quel portrait! Le pauvre cher défunt
ne l’aurait pas mieux buriné; mais oyez la suite:
C’était un homme qui avait du caractère, et le caractère
peu endurant. Il était violent, amer, sarcastique, dépourvu
d’indulgence et d’un esprit désobligeant. Il ne pardonnait pas
à ses ennemis, et on dit qu’il ne ménageait guère non plus ses
amis. Il aimait beaucoup à haïr. Il faut dire, à sa louange,
que ses haines, comme ses rancunes, n’avaient rien de bas, de
personnel, ni même peut-être de très profond; elles étaient
l’aliment nécessaire de son génie si particulier, et elles
entretenaient constamment sa verve. S’il invectivait souvent
certains hommes, c’est qu’il n’aimait pas leurs idées et qu’il
était dans son tempérament assez direct de s’attaquer plus
volontiers aux hommes qu’aux idées, car ceux-ci lui offraient
plus de prise que celles-là. Ou bien, c’est qu’ils lui avaient
fait tort en quelque chose. Il était du reste assez facile de le
contrarier, et je crois qu’il était né susceptible, facilement
irritable, et plutôt malveillant.
Il ne suffisait pas, quoi qu’on en ait dit, d’avoir du succès
pour devenir son ennemi. Mais il ne pardonnait pas les succès
faciles et obtenus par des moyens de mauvais aloi, car sa
conscience d’artiste ne lui en avait jamais permis de tels. Au
demeurant, c’était un fort honnête homme de lettres et aussi un
fort honnête homme qui ne fit jamais de tort à personne qu’avec
des mots. Il est vrai que, contrairement au dicton, quelques-uns
de ses mots ne s’envoleront pas et resteront comme des écrits.
Il n’aimait pas beaucoup la plupart de ses confrères. Il n’aimait
pas non plus beaucoup les directeurs!... Ah!... Il n’aimait
pas non plus beaucoup les critiques. Il avait ses raisons pour
cela, et il les donnait volontiers sans trop se faire prier. Il
racontait sur les uns et sur les autres beaucoup d’anecdotes où
ils ne jouaient pas, en général, des rôles très favorables.
Mais il aimait beaucoup la société des femmes, et je crois
qu’elles ne détestaient pas la sienne. Il était fort galant et
empressé auprès d’elles. Il savourait leurs mots et d’autant plus
qu’elles le régalaient davantage par leur bêtise, leur cruauté ou
leur rosserie, et réalisaient ainsi son idéal qui n’était point
tendre. Ai-je besoin de dire qu’il était fort misogyne.
Et cette page, parue en tête d’un grand quotidien du matin, est
anonymement signée _Tout-Paris_; pis, l’impression en petits caractères
décourage presque le lecteur. Quelle prudence et quelle modestie! Parmi
tant d’encre sympathique répandue sur la tombe du mort, j’ai pensé que
ces quelques lignes étaient celles qui lui ressemblaient le plus. Comme
Henry Becque les eût aimées, ces lignes, surtout écrites sur un autre;
et même imprimées de son vivant, je crois qu’il les eût préférées à
l’éloge de certains.
Voilà pourquoi je les reproduis.
_Mardi, 16 mai._--Onze heures, aux Folies-Bergère. --La souplesse
étirée et robuste des corps d’acrobates et des nudités de danseuses,
l’aspect de longues fleurs des unes dans le remous des jupes évasées
en calice, les jambes fines apparues comme deux pistils, le cambrement
brisé des tailles renversées en arrière, tels des grands lys après la
pluie, et, balayant soudain le sol, les flots éployés des chevelures;
tout cela en vérité forme un vivant, capiteux et captivant spectacle...
et après la valse-tourbillon des Dante, cette valse où, vibrante comme
une tige d’acier et puis fluide, on dirait comme l’eau, une si étrange
fille se contourne et se ploie avec des mollesses d’étoffe, après les
exercices de force des hallucinants Paxton, pareils à deux Dioscures
dans la soie brillantée de leurs maillots blancs: c’est la gaieté,
la furia, la fleur de sang, de santé et de joie, le parfum d’œillet,
de jeunesse et de jasmin aussi de cette incomparable fille, toute de
souplesse et de déhanchement dans sa mantille et ses pampilles noires,
qui a nom la Guerrero.
La Guerrero, c’est-à-dire l’Andalousie en personne cambrée et cabrée
dans une _Malagueña_ qui flambe, pétille et qui sent bon, la Guerrero,
le plus délicieux visage que j’aie encore vu depuis Miss Saint-Cyr, sur
la scène des Folies, la Guerrero, ce bijou rose et noir, cet œillet de
chair vive, cette jonquille qui danse, ce grelot d’or d’une veste de
torero.
Un vrai spectacle où conduire une femme grosse; on serait sûr
d’améliorer la race, si toutes les Parisiennes, en voie d’être mères,
allaient voir jouer chaque soir les muscles des Paxton et la taille
onduleuse des Dante et de la Guerrero.
_Jeudi 18 mai, 9 h. 1/2._--La fête de Vaugirard, boulevard Pasteur,
à l’angle des rues de Sèvres et Lecourbe. C’est là que le mouvement,
le tumulte et le brouhaha sévissent, c’est le rond-point choisi par
tous les manèges: manèges de chevaux de bois, manèges de cochons,
balançoires, ballons et montagnes russes. Tous sont pris d’assaut, et,
chargé de familles, tout cela tourne, se croise, se rencontre ou paraît
se rencontrer, s’effleure et se frôle presque, emporté dans tous les
sens, sens parallèles et sens inverses, dans un tourbillon de lumière
et de cris.
C’est un vertige: des paillons luisent, des jupes s’envolent, des
têtes se renversent, des animaux se cabrent, fantasques et chamarrés
d’étoffes: une vraie charge de l’apocalypse.
C’est une chevauchée de garçons et de filles: les uns gouaillent,
les autres délirent. Que de chatouilles, que de bras éperdus et que
de rires, que de virginités compromises! C’est la course à l’abîme
se ruant en cercle au-dessus des têtes et des épaules de la foule;
il y a là des vestons et des blouses, des chapeaux, des casquettes
et des casques de cuirassiers permissionnaires; et tous, bouches
bées, les yeux écarquillés et ravis, regardent monter dans le ciel
les couples des balançoires, passer dans une trombe, sur le dos des
licornes, les couples des manèges, Polyte avec Titine et Mélie avec
Dumanet; des prunelles s’allument quand se découvre une cheville;
et ce fracas qui roule là-haut, dans les cimes d’arbres, c’est le
wagonnet des Montagnes-Russes. C’est un sabbat, c’est une féerie, et
l’assourdissante rumeur des orgues! Et tout cela, dans la lueur verte
et mouillée, comme laiteuse, des marronniers en fleurs, toute une
avenue d’arbres pareils à de grandes girandoles de cire, et parmi les
feuillages, c’est le papillotement continu, le clignotement imprévu
de tant de lampions et de tant de verres de couleur! là-bas, dans le
carrefour, c’est l’incendie tournant, ce sont les geysers de flammes
des manèges en marche, et les omnibus passent, ébranlant les pavés, et
passent aussi, hués par la foule, des fiacres et des fiacres. L’azur
nocturne est troué d’un va-et-vient de balancelles; la Grande Roue de
l’Exposition, illuminée, se profile en clartés au-dessus des toits;
c’est fou, abracadabrant, grouillant et coloré comme un tableau de
Cornélis de Moor: c’est compliqué, fantasque et virevoltant comme une
composition de de Feure. A l’angle de la rue de Sèvres, sous un immense
dôme peint de pseudo-fresques de Tiepolo, tournoie un manège de lapins
blancs gigantesques; ils galopent trois par trois, les oreilles droites
et droite la queue, enrubannés de bleu-céleste et mordant sournoisement
un énorme louis d’or: c’est le clou de la fête.
La foule se rue sur les lapins, les femmes surtout. Oh! la joie des
petites apprenties enfourchant l’animal détesté... la course aux
lapins: Parisiennes, quel symbole!
Le manège concurrent est installé près de la rue du Château, des
pancartes en promènent l’annonce dans la foule: «Elles arrivent, les
Vaches sont arrivées.» Les vaches et les lapins; les cochons ont vécu,
les cochons sont détrônés.
Les vaches et les lapins, l’engouement et la joie populaire de Paris, à
la veille de 1900. Quel document pour la postérité!
_Lundi 22 mai._--Théâtre Sarah-Bernhardt: _la Tragique histoire
d’Hamlet, prince de Danemark_. Hamlet, le rôle le plus complexe et le
plus difficultueux peut-être de tout le théâtre de Shakespeare, mettons
même de tout le théâtre, celui, dont la philosophie hésitante et triste
a fourni le plus de gloses et de commentaires aux penseurs comme aux
critiques, le personnage dont l’interprétation a déchaîné le plus de
polémique et passionné et divisé le plus de partisans: l’Hamlet gras
et robuste, sorte de géant blond, l’irrésolu et mélancolique Hamlet
des Anglo-Saxons, qui veulent voir dans le prince à l’haleine courte
de Shakespeare un Danois lymphatique et lourd de bière aux indécisions
tout à coup écroulées en colères de brute, puis l’Hamlet raisonneur et
soudain égaré, espèce de fou furieux déjà mûr et barbu, qu’ont imposés
ici, à l’imagination des foules, l’Hamlet-Faure de l’opéra d’Ambroise
Thomas et l’Hamlet Mounet-Sully de la traduction de Paul Meurice, et
enfin l’Hamlet rêveur et halluciné, marchant à travers les brumes
de sa folie parfois feinte et réelle parfois, volonté tour à tour
naufragée et surnageante, que tout Londres applaudit et chérit dans
Irving, un Hamlet imberbe, cette fois; et puis, s’il faut les nommer
tous, l’Hamlet travesti qu’abordèrent déjà la tragédienne Leroux et la
Diligenti dans ses tournées de Milan à Nice;... personnage d’autant
plus écrasant que chacun après la lecture (et tout le monde a lu
Shakespeare), s’est fait un idéal différent du héros, héros de drame ou
de légende, selon les tempéraments: autant de moules à briser, pour qui
veut imposer à nos souvenirs un autre Hamlet de sa création.
Il appartenait à la créature d’énergie et de volonté qu’est madame
Sarah Bernhardt d’avoir cette généreuse audace.
Dans une ingéniosité de mise en scène qu’elle a trouvé moyen de
renouveler, elle donne un Hamlet contracté, volontaire, obstiné, aux
yeux aigus et à la bouche amère; un douloureux et torturé Hamlet, ivre
de dégoûts et de tristesse, dont les éclats de fureur ont plutôt l’air
de spasmes; un Hamlet malade de la maladie du siècle, dont les nausées
se crachent en soudaines invectives, conseils à Ophélie, bourrades
à Polonius, pour retomber dans des lassitudes qui sont des dédains
accablés.
Cet Hamlet-là est peut-être un peu cousin germain de _Lorenzaccio_...
à moins que le souvenir obsédant d’une création fameuse n’ait gêné mon
libre arbitre! madame Sarah Bernhardt avec son profil délicat et pur,
la souplesse nerveuse de son corps si jeune, sa bouche de menace et
ses yeux qui parlent, a peut-être, à mon gré, trop de race et trop de
félinerie italienne pour l’indolent et lourd prince de Danemark; le
Danois devient presque un Florentin avec elle; mais cela tient à la
finesse même de son physique.
Toutes ses scènes avec Polonius, ses dialogues avec Ophélie, ses
reparties aux comédiens, ses façons d’éconduire Guildestein et
Rosencrantz, le ton dont elle dit «des mots, des mots», son «Va-t’en
au couvent!» à son effarée et implorante fiancée, ses couplets sur la
flûte et sur le nuage à forme de belette, puis de chameau, sa tristesse
écœurée des railleries, la fatigue énorme de son mépris pour cette cour
cynique et criminelle de sicaires et de complaisants; tout cela est
merveilleux et saisissant de composition, de mimique et d’attitudes.
A l’acte de la comédie dans le palais, pendant la représentation du
_Meurtre de Gonzague_, madame Sarah Bernhardt a, pour surprendre le
trouble et l’aveu du roi, des rampements et des fixités d’yeux de chat
sauvage, une façon d’approcher sa torche de la face du coupable qui
donne froid dans le dos, et la captivante mise en scène d’un archaïsme
si précieux de tout cet acte!
Dans la salle, quantité d’Anglais et d’Anglaises, curieux de voir
interpréter le rôle d’Irving par mistress _Sarah Berneart_, quantité
surprenante aussi de dames en cheveux courts, en jaquette de drap et
petit col d’homme, que tous les John Bull de l’assistance s’obstinent à
prendre toutes pour autant de Louise Abbéma.
_Jeudi 25 mai._ --31, rue Washington, dîné chez madame Judith Gautier,
la fille du grand Théo, cette médaille syracusaine devenue, par la
culture d’elle-même, une Japonaise d’Hokousaï, face régulière et pâle,
on dirait modelée dans du kaolin, sous les cheveux noirs comme de
l’encre de Chine.
Madame Judith Gautier est aussi directrice de théâtre, un merveilleux
théâtre de marionnettes, où à la fois impresario, machiniste,
décorateur, régisseur et costumier, elle modèle et sculpte de ses
mains les personnages des drames qu’elle représente. Un petit cercle
d’élus a déjà applaudi sur cette scène la _Valkyrie_ et _Parsifal_ pour
l’œuvre de Wagner, et _Une larme du Diable_, de Théophile Gautier; et
les drames wagnériens furent bel et bien joués avec chœurs et orchestre
comme à Bayreuth. Cette année, enfreignant les statuts de la Société
des auteurs, madame Judith Gautier monte sur sa scène un drame en vers
dont elle est l’auteur, _Tristane_.
Comme elle me dit elle-même en me communiquant les maquettes des
décors: «Cette fois, j’aurai tout fait, les acteurs et la pièce» et
comme je m’extasie sur l’ingéniosité de ces maquettes: «Que serait-ce
si vous aviez vu celles de la _Valkyrie_? soupire-t-elle; j’avais
alors un collaborateur précieux, un jeune peintre, René Gérin. Pauvre
garçon! mort à trente ans! Voyez s’il avait du talent...» Et prenant
une lampe, elle l’approche d’un grand tableau où trois sirènes à la
chevelure d’algues bercent le sommeil d’un chevalier d’une musique de
coquillages, de madrépores et de coraux. «Quelle jolie imagination! et
pourtant, ce n’est qu’une ébauche!»