Le délicieux ironiste d’_Amants_ et de _Georgette Lemeunier_, le

fournisseur breveté des mots exquis, des impertinentes allusions, des

mordantes boutades et des réticences cruelles de mesdames Réjane,

Granier et de M. Guitry, le Maurice Donnay un peu chatnoiresque et

d’autant plus charmant, le maître de l’adultère et des liaisons

dangereuses, l’auteur dont nous _raffolons toutes!_ le tendre et

sceptique amoureux de _Douloureuse_, ce chef-d’œuvre, ému quand

il se souvient et implacable quand il se reprend, a voulu cette

fois, écrire pour mademoiselle Bartet, MM. Duflos et le Bargy et la

Comédie-Française. Mieux ou pis, il a voulu réhabiliter l’amour et la

passion auxquels il ne croyait pas naguère; cet amour et cette passion

qu’il a si finement raillés même; que dis-je? il a voulu proclamer le

droit à la vie, le droit de vivre sa vie (dangereuse thèse qui peut

conduire au droit au meurtre, au droit à la débauche, et au droit au

vol, puisqu’il établit déjà l’adultère), et pour nous faire accepter

tout cela, le railleur et le joli faiseur de mots rosses qu’est M.

Maurice Donnay nous a conduits au prêche.

Si charmeur et fin psychologue en chambre que soit M. Le Bargy dans le

désillusionné Morins, si parfait abbé tout de bonhomie et d’indulgence

que soit Féraudy-Bloquin, leurs consultations autour de la détresse de

madame Lambert ne parviennent pas à intéresser le public à un malheur

d’exception; la faute de Bartet n’a d’excuse que dans la bassesse d’âme

de son honnête homme de mari, et si M. Donnay n’avait pris soin de

faire de madame Versannes la plus adorable et la plus haïssable des

poupées parisiennes, son type de Julien Versannes ne serait qu’un mari

bien ordinaire, courtisan indiqué de toute jolie femme et prenant son

plaisir dans un ménage voisin; mais il y a cet odieux Lambert, type

œuvré de main d’artiste du bourgeois autoritaire, libre-penseur, sûr

de lui-même, horrible produit des immortels principes et inévitable

petit-fils de la Révolution, Lambert armé de la loi et des conventions

contre toutes les délicatesses du cœur; et il y a aussi les jolis

couplets de Le Bargy, et les sottises à fleur de peau et à cœur vide de

cette jolie oiselle de madame Versannes.

Mademoiselle Muller y est délicieuse, et MM. Le Bargy et Féraudy ont

trouvé, dans les deux raisonneurs, une occasion difficile de créer deux

vrais rôles: la pièce a d’ailleurs tout ce qu’il faut pour réussir: une

soutane d’abbé et un décor d’usine.

Coquelin cadet et M. Beer, chacun dans des rôles de célibataires, l’un

humoriste et l’autre flirteur honoraire, ont des entrées de clown assez

divertissantes.

_Vendredi 5 mai._--Au salon. Ces dames:

«Je ne sais pas bien ce que je veux, mais je sais que je veux.»

Oisonnerie délicieuse d’une femme de peintre rembarrant son mari.

Réponse typique et rare d’une épouse en mal d’humeur et de névrose, et

que me rapportait, avec la joie exultante d’un trouveur de trésor, un

peintre ami de la maison.

Si cruellement qu’une femme ait jamais pu nous faire souffrir, ce genre

de boutade nous venge et nous console de tout.

Décidément, la femme est un refuge. Et me consolaient-elles assez de

certaines critiques salonnières, partis pris dogmatiques et rageurs

d’écrivains têtus et sectaires, la reposante inconscience, la sincérité

d’élan et la sympathie irraisonnée vers le joli, le poncif et le léché

des trois exquises petites madames, mesdames de Versannes, de Versatile

et de Futile aussi, que je me plus à suivre, aujourd’hui, à travers

les Salons Champ de Mars-Champs-Elysées.

Etaient-elles assez mannequins de chez Doucet, avec leurs tailles

longues et leurs hanches étroites, sanglées dans les robes plates et

remuantes du jour; et la bonne odeur, oh! combien douce à respirer,

que laissaient derrière elles, tel un troublant sillage, le fringant

roulis de leurs croupes! étaient-elles assez délicieusement femmes,

femmes de gestes voulus, de poses étudiées et de babillage puéril,

et comme instinctivement, spontanément, elles allaient droit à la

peinture qui devait leur plaire et qui leur ressemblait: «Les jeunes

hommes de Courtois, sont-ils assez chair de pêche et duvetés, et les

Carrier-Belleuse, ma chère! on voudrait être danseuse pour être peinte

ainsi.» Oh! les trois charmantes poupées!

En vérité, je leur en aurais voulu si leurs préférences n’avaient

été aux peintres mêmes que je leur devinais, car elles allèrent

naturellement aux envois de M. Jean Béraud, à cause de Le Bargy, aux

tableaux de Gervex, parce que les élégances de la scène du yacht, comme

au portrait de M. Paul Robert, parce que le prince Henri, leur prince!

Les La Gandara, les retinrent un moment, parce que la princesse de

Brancovan-Chimay et les étoffes si curieusement peintes... «Un peintre

à la toilette, tant il comprend le satin! mais il n’embellit pas, il

enlaidit plutôt.» Les nudités de Stewart, tachetées d’ombre et de

soleil, leur plurent comme une inconvenance, l’une chuchota aux autres

le nom de... Gordon Bennet et l’histoire des séances de modèle dans le

parc, mais elles hâtèrent le pas devant les Simon, dédaignèrent les

Cottet et pâmèrent en extase devant les Madeleine Lemaire... Oh! ce

triptyque! cette femme en hennin, ces lys, ces roses et ces pains et

les vers, la poésie, ma chère! Sainte Roseline, Rosa, la rose, ça se

décline.

Roseline! Je reconnais le miracle de sainte Elisabeth de Hongrie,

la transmutation des pains d’aumône en roses fleuries de la légende

des saints; je reconnais aussi Juliette, l’ancien modèle de Picard,

l’adorable Juliette des naïades des années précédentes, Juliette, la

figurante unique de la _Lépreuse_. C’est elle qui, cette année, a posé

la sainte moyen-âgeuse de madame Lemaire.

Vous n’avez pas gagné au change mademoiselle Juliette, et, rendue par

Picard, votre beauté avait un autre caractère. Qu’est devenu le côté

puéril et terrible à la fois de votre profil de petite nymphe primitive

et la belle ligne inquiétante de votre menton trop long et de votre

nez trop court sous l’entêtement du front bombé et bas; tout cela

s’est édulcoré, fondu, adonisé, sous les doigts de peintresse et de

modiste aussi de madame Lemaire, et comme sainte Elisabeth de Hongrie,

vous êtes devenue Roseline, mousseline et vaseline! J’aimais mieux la

Juliette d’autrefois.

--Maintenant il faudrait trouver le portrait de Rostand et celui de

Deschanel. --On dit le Boutet de Monvel délicieux, une vraie tapisserie

du douzième. --Oui, Jeanne d’Arc.

Et elles vont au Boutet de Monvel. Sont-elles assez gentilles! Je les

embrasserais si j’osais, et quelles jolies nuques elles ont sous la

soie dorée de leurs cheveux, des nuques d’une chair satinée, savoureuse

et menue; comme je les aime d’être si d’accord avec elles-mêmes. Je

suis sûr qu’elles vont hurler devant les Carrière: Carrière!

Geffroy, vous qui passez,

Daignez me secourir.

En effet, ça ne manque pas! Quel joli Salon elles écriraient, celles-là,

si elles notaient leurs impressions.

_Lundi 8 mai._--A l’Opéra, première de _Briséïs_, de MM. Ephraïm

Mikhaël et Catulle Mendès, musique d’Emmanuel Chabrier.

Briséïs a seize ans: son front veiné d’iris

A la douce pâleur des aubes matinales

Et ses pieds transparents aux doigts cerclés d’opale,

Font rêver au calice étincelant des lys.

Elle songe au Scamandre où dans les joncs fleuris

Elle se baignait nue, au temple aux larges dalles,

Où ses pieds bondissaient au son clair des crotales,

Ses pieds frais, aujourd’hui, de lourds joyaux meurtris.

Elle revoit en rêve au fond des crépuscules

Le chœur plaintif et doux des blanches hiérodules,

Chantant l’hymne du soir sous les cieux solennels,

Et, triste au souvenir de ses vœux éternels,

Sous ses bras nus, parmi la gaze violette

De ses voiles, pleurante, elle cache sa tête.

Briséïs, la captive d’Achille, les intrigues d’Agamemnon, la colère

du fils de Thétis contre le roi des rois contraint de rendre enfin sa

conquête, la dissension au camp des Grecs et la splendeur épique du

poème d’Homère. J’en veux presque à MM. Mendès et Mikhaël de m’avoir

fait espérer les féeries d’or et d’airain de l’Iliade pour m’offrir

la fable fanatique et sombre de la _Fiancée de Corinthe_; mais il y

a la musique de Chabrier, la caresse enveloppante, toute de brise

alizée et de parfums du large; le chant d’aurore et de mer matinale des

rameurs de la galère d’Hylas, il y a le duo balbutiant d’amour puéril

et charmeur des deux fiancés sur le banc de marbre, dans l’ombre des

lauriers roses, il y a la plainte et la crainte de Briséïs redoutant

pour Hylas les courtisanes des mauvaises îles et les embûches des

traversées lointaines, il y a... il y a tout cet acte enfin, troublant

et nostalgique par le mystère des autres inachevés, tel un fragment de

fresque retrouvé, une de ces merveilleuses peintures de Pompéï, dont

les personnages survivants font d’autant plus regretter les figures

disparues, les couleurs périmées, et l’ensemble aboli.

_Samedi 13 mai._--La mort de Henry Becque.

Sa carrière fut longue et peu remplie. Aucune de ses œuvres n’eut

un succès éclatant et immédiat. Il était venu au monde sans

fortune et s’en va de même... Néanmoins, il fut glorieux, moins

peut-être qu’il ne le désirait, mais presque autant qu’il le

méritait, et plus assurément qu’une foule d’ennemis ne lui aurait

permis s’il leur en avait demandé la permission. Son nom était

universellement connu, même par ceux qui ne connaissaient pas son

œuvre. Il jouissait d’une grande considération, surtout parmi les

écrivains dramatiques de la jeune génération, qui l’avaient élu

pour maître. On le recherchait presque autant qu’on le craignait.

Il dînait en ville tous les soirs. Il était officier de la

Légion d’honneur. Un fauteuil à l’Académie lui était réservé. Sa

pauvreté officielle et «reconnue d’utilité publique» lui avait

valu différentes pensions assez larges. Il était entretenu comme

un grand fonctionnaire, et sa fonction, depuis quinze ans qu’il

s’était mis volontairement à la retraite, était de faire des mots

cruels. Reconnaissons qu’il les faisait bien et avec bonheur.

Le morceau funèbre pourrait être signé du mort lui-même, c’est du

Becque posthume, et du meilleur. Quel portrait! Le pauvre cher défunt

ne l’aurait pas mieux buriné; mais oyez la suite:

C’était un homme qui avait du caractère, et le caractère

peu endurant. Il était violent, amer, sarcastique, dépourvu

d’indulgence et d’un esprit désobligeant. Il ne pardonnait pas

à ses ennemis, et on dit qu’il ne ménageait guère non plus ses

amis. Il aimait beaucoup à haïr. Il faut dire, à sa louange,

que ses haines, comme ses rancunes, n’avaient rien de bas, de

personnel, ni même peut-être de très profond; elles étaient

l’aliment nécessaire de son génie si particulier, et elles

entretenaient constamment sa verve. S’il invectivait souvent

certains hommes, c’est qu’il n’aimait pas leurs idées et qu’il

était dans son tempérament assez direct de s’attaquer plus

volontiers aux hommes qu’aux idées, car ceux-ci lui offraient

plus de prise que celles-là. Ou bien, c’est qu’ils lui avaient

fait tort en quelque chose. Il était du reste assez facile de le

contrarier, et je crois qu’il était né susceptible, facilement

irritable, et plutôt malveillant.

Il ne suffisait pas, quoi qu’on en ait dit, d’avoir du succès

pour devenir son ennemi. Mais il ne pardonnait pas les succès

faciles et obtenus par des moyens de mauvais aloi, car sa

conscience d’artiste ne lui en avait jamais permis de tels. Au

demeurant, c’était un fort honnête homme de lettres et aussi un

fort honnête homme qui ne fit jamais de tort à personne qu’avec

des mots. Il est vrai que, contrairement au dicton, quelques-uns

de ses mots ne s’envoleront pas et resteront comme des écrits.

Il n’aimait pas beaucoup la plupart de ses confrères. Il n’aimait

pas non plus beaucoup les directeurs!... Ah!... Il n’aimait

pas non plus beaucoup les critiques. Il avait ses raisons pour

cela, et il les donnait volontiers sans trop se faire prier. Il

racontait sur les uns et sur les autres beaucoup d’anecdotes où

ils ne jouaient pas, en général, des rôles très favorables.

Mais il aimait beaucoup la société des femmes, et je crois

qu’elles ne détestaient pas la sienne. Il était fort galant et

empressé auprès d’elles. Il savourait leurs mots et d’autant plus

qu’elles le régalaient davantage par leur bêtise, leur cruauté ou

leur rosserie, et réalisaient ainsi son idéal qui n’était point

tendre. Ai-je besoin de dire qu’il était fort misogyne.

Et cette page, parue en tête d’un grand quotidien du matin, est

anonymement signée _Tout-Paris_; pis, l’impression en petits caractères

décourage presque le lecteur. Quelle prudence et quelle modestie! Parmi

tant d’encre sympathique répandue sur la tombe du mort, j’ai pensé que

ces quelques lignes étaient celles qui lui ressemblaient le plus. Comme

Henry Becque les eût aimées, ces lignes, surtout écrites sur un autre;

et même imprimées de son vivant, je crois qu’il les eût préférées à

l’éloge de certains.

Voilà pourquoi je les reproduis.

_Mardi, 16 mai._--Onze heures, aux Folies-Bergère. --La souplesse

étirée et robuste des corps d’acrobates et des nudités de danseuses,

l’aspect de longues fleurs des unes dans le remous des jupes évasées

en calice, les jambes fines apparues comme deux pistils, le cambrement

brisé des tailles renversées en arrière, tels des grands lys après la

pluie, et, balayant soudain le sol, les flots éployés des chevelures;

tout cela en vérité forme un vivant, capiteux et captivant spectacle...

et après la valse-tourbillon des Dante, cette valse où, vibrante comme

une tige d’acier et puis fluide, on dirait comme l’eau, une si étrange

fille se contourne et se ploie avec des mollesses d’étoffe, après les

exercices de force des hallucinants Paxton, pareils à deux Dioscures

dans la soie brillantée de leurs maillots blancs: c’est la gaieté,

la furia, la fleur de sang, de santé et de joie, le parfum d’œillet,

de jeunesse et de jasmin aussi de cette incomparable fille, toute de

souplesse et de déhanchement dans sa mantille et ses pampilles noires,

qui a nom la Guerrero.

La Guerrero, c’est-à-dire l’Andalousie en personne cambrée et cabrée

dans une _Malagueña_ qui flambe, pétille et qui sent bon, la Guerrero,

le plus délicieux visage que j’aie encore vu depuis Miss Saint-Cyr, sur

la scène des Folies, la Guerrero, ce bijou rose et noir, cet œillet de

chair vive, cette jonquille qui danse, ce grelot d’or d’une veste de

torero.

Un vrai spectacle où conduire une femme grosse; on serait sûr

d’améliorer la race, si toutes les Parisiennes, en voie d’être mères,

allaient voir jouer chaque soir les muscles des Paxton et la taille

onduleuse des Dante et de la Guerrero.

_Jeudi 18 mai, 9 h. 1/2._--La fête de Vaugirard, boulevard Pasteur,

à l’angle des rues de Sèvres et Lecourbe. C’est là que le mouvement,

le tumulte et le brouhaha sévissent, c’est le rond-point choisi par

tous les manèges: manèges de chevaux de bois, manèges de cochons,

balançoires, ballons et montagnes russes. Tous sont pris d’assaut, et,

chargé de familles, tout cela tourne, se croise, se rencontre ou paraît

se rencontrer, s’effleure et se frôle presque, emporté dans tous les

sens, sens parallèles et sens inverses, dans un tourbillon de lumière

et de cris.

C’est un vertige: des paillons luisent, des jupes s’envolent, des

têtes se renversent, des animaux se cabrent, fantasques et chamarrés

d’étoffes: une vraie charge de l’apocalypse.

C’est une chevauchée de garçons et de filles: les uns gouaillent,

les autres délirent. Que de chatouilles, que de bras éperdus et que

de rires, que de virginités compromises! C’est la course à l’abîme

se ruant en cercle au-dessus des têtes et des épaules de la foule;

il y a là des vestons et des blouses, des chapeaux, des casquettes

et des casques de cuirassiers permissionnaires; et tous, bouches

bées, les yeux écarquillés et ravis, regardent monter dans le ciel

les couples des balançoires, passer dans une trombe, sur le dos des

licornes, les couples des manèges, Polyte avec Titine et Mélie avec

Dumanet; des prunelles s’allument quand se découvre une cheville;

et ce fracas qui roule là-haut, dans les cimes d’arbres, c’est le

wagonnet des Montagnes-Russes. C’est un sabbat, c’est une féerie, et

l’assourdissante rumeur des orgues! Et tout cela, dans la lueur verte

et mouillée, comme laiteuse, des marronniers en fleurs, toute une

avenue d’arbres pareils à de grandes girandoles de cire, et parmi les

feuillages, c’est le papillotement continu, le clignotement imprévu

de tant de lampions et de tant de verres de couleur! là-bas, dans le

carrefour, c’est l’incendie tournant, ce sont les geysers de flammes

des manèges en marche, et les omnibus passent, ébranlant les pavés, et

passent aussi, hués par la foule, des fiacres et des fiacres. L’azur

nocturne est troué d’un va-et-vient de balancelles; la Grande Roue de

l’Exposition, illuminée, se profile en clartés au-dessus des toits;

c’est fou, abracadabrant, grouillant et coloré comme un tableau de

Cornélis de Moor: c’est compliqué, fantasque et virevoltant comme une

composition de de Feure. A l’angle de la rue de Sèvres, sous un immense

dôme peint de pseudo-fresques de Tiepolo, tournoie un manège de lapins

blancs gigantesques; ils galopent trois par trois, les oreilles droites

et droite la queue, enrubannés de bleu-céleste et mordant sournoisement

un énorme louis d’or: c’est le clou de la fête.

La foule se rue sur les lapins, les femmes surtout. Oh! la joie des

petites apprenties enfourchant l’animal détesté... la course aux

lapins: Parisiennes, quel symbole!

Le manège concurrent est installé près de la rue du Château, des

pancartes en promènent l’annonce dans la foule: «Elles arrivent, les

Vaches sont arrivées.» Les vaches et les lapins; les cochons ont vécu,

les cochons sont détrônés.

Les vaches et les lapins, l’engouement et la joie populaire de Paris, à

la veille de 1900. Quel document pour la postérité!

_Lundi 22 mai._--Théâtre Sarah-Bernhardt: _la Tragique histoire

d’Hamlet, prince de Danemark_. Hamlet, le rôle le plus complexe et le

plus difficultueux peut-être de tout le théâtre de Shakespeare, mettons

même de tout le théâtre, celui, dont la philosophie hésitante et triste

a fourni le plus de gloses et de commentaires aux penseurs comme aux

critiques, le personnage dont l’interprétation a déchaîné le plus de

polémique et passionné et divisé le plus de partisans: l’Hamlet gras

et robuste, sorte de géant blond, l’irrésolu et mélancolique Hamlet

des Anglo-Saxons, qui veulent voir dans le prince à l’haleine courte

de Shakespeare un Danois lymphatique et lourd de bière aux indécisions

tout à coup écroulées en colères de brute, puis l’Hamlet raisonneur et

soudain égaré, espèce de fou furieux déjà mûr et barbu, qu’ont imposés

ici, à l’imagination des foules, l’Hamlet-Faure de l’opéra d’Ambroise

Thomas et l’Hamlet Mounet-Sully de la traduction de Paul Meurice, et

enfin l’Hamlet rêveur et halluciné, marchant à travers les brumes

de sa folie parfois feinte et réelle parfois, volonté tour à tour

naufragée et surnageante, que tout Londres applaudit et chérit dans

Irving, un Hamlet imberbe, cette fois; et puis, s’il faut les nommer

tous, l’Hamlet travesti qu’abordèrent déjà la tragédienne Leroux et la

Diligenti dans ses tournées de Milan à Nice;... personnage d’autant

plus écrasant que chacun après la lecture (et tout le monde a lu

Shakespeare), s’est fait un idéal différent du héros, héros de drame ou

de légende, selon les tempéraments: autant de moules à briser, pour qui

veut imposer à nos souvenirs un autre Hamlet de sa création.

Il appartenait à la créature d’énergie et de volonté qu’est madame

Sarah Bernhardt d’avoir cette généreuse audace.

Dans une ingéniosité de mise en scène qu’elle a trouvé moyen de

renouveler, elle donne un Hamlet contracté, volontaire, obstiné, aux

yeux aigus et à la bouche amère; un douloureux et torturé Hamlet, ivre

de dégoûts et de tristesse, dont les éclats de fureur ont plutôt l’air

de spasmes; un Hamlet malade de la maladie du siècle, dont les nausées

se crachent en soudaines invectives, conseils à Ophélie, bourrades

à Polonius, pour retomber dans des lassitudes qui sont des dédains

accablés.

Cet Hamlet-là est peut-être un peu cousin germain de _Lorenzaccio_...

à moins que le souvenir obsédant d’une création fameuse n’ait gêné mon

libre arbitre! madame Sarah Bernhardt avec son profil délicat et pur,

la souplesse nerveuse de son corps si jeune, sa bouche de menace et

ses yeux qui parlent, a peut-être, à mon gré, trop de race et trop de

félinerie italienne pour l’indolent et lourd prince de Danemark; le

Danois devient presque un Florentin avec elle; mais cela tient à la

finesse même de son physique.

Toutes ses scènes avec Polonius, ses dialogues avec Ophélie, ses

reparties aux comédiens, ses façons d’éconduire Guildestein et

Rosencrantz, le ton dont elle dit «des mots, des mots», son «Va-t’en

au couvent!» à son effarée et implorante fiancée, ses couplets sur la

flûte et sur le nuage à forme de belette, puis de chameau, sa tristesse

écœurée des railleries, la fatigue énorme de son mépris pour cette cour

cynique et criminelle de sicaires et de complaisants; tout cela est

merveilleux et saisissant de composition, de mimique et d’attitudes.

A l’acte de la comédie dans le palais, pendant la représentation du

_Meurtre de Gonzague_, madame Sarah Bernhardt a, pour surprendre le

trouble et l’aveu du roi, des rampements et des fixités d’yeux de chat

sauvage, une façon d’approcher sa torche de la face du coupable qui

donne froid dans le dos, et la captivante mise en scène d’un archaïsme

si précieux de tout cet acte!

Dans la salle, quantité d’Anglais et d’Anglaises, curieux de voir

interpréter le rôle d’Irving par mistress _Sarah Berneart_, quantité

surprenante aussi de dames en cheveux courts, en jaquette de drap et

petit col d’homme, que tous les John Bull de l’assistance s’obstinent à

prendre toutes pour autant de Louise Abbéma.

_Jeudi 25 mai._ --31, rue Washington, dîné chez madame Judith Gautier,

la fille du grand Théo, cette médaille syracusaine devenue, par la

culture d’elle-même, une Japonaise d’Hokousaï, face régulière et pâle,

on dirait modelée dans du kaolin, sous les cheveux noirs comme de

l’encre de Chine.

Madame Judith Gautier est aussi directrice de théâtre, un merveilleux

théâtre de marionnettes, où à la fois impresario, machiniste,

décorateur, régisseur et costumier, elle modèle et sculpte de ses

mains les personnages des drames qu’elle représente. Un petit cercle

d’élus a déjà applaudi sur cette scène la _Valkyrie_ et _Parsifal_ pour

l’œuvre de Wagner, et _Une larme du Diable_, de Théophile Gautier; et

les drames wagnériens furent bel et bien joués avec chœurs et orchestre

comme à Bayreuth. Cette année, enfreignant les statuts de la Société

des auteurs, madame Judith Gautier monte sur sa scène un drame en vers

dont elle est l’auteur, _Tristane_.

Comme elle me dit elle-même en me communiquant les maquettes des

décors: «Cette fois, j’aurai tout fait, les acteurs et la pièce» et

comme je m’extasie sur l’ingéniosité de ces maquettes: «Que serait-ce

si vous aviez vu celles de la _Valkyrie_? soupire-t-elle; j’avais

alors un collaborateur précieux, un jeune peintre, René Gérin. Pauvre

garçon! mort à trente ans! Voyez s’il avait du talent...» Et prenant

une lampe, elle l’approche d’un grand tableau où trois sirènes à la

chevelure d’algues bercent le sommeil d’un chevalier d’une musique de

coquillages, de madrépores et de coraux. «Quelle jolie imagination! et

pourtant, ce n’est qu’une ébauche!»

Poussières de Paris · 第 5 / 27 段