_Cygne_. Trois clous. L’agilité, la grâce lascive, la hardiesse et la
joie de respirer et de vivre de mademoiselle Chasles, dans le rôle
du faune, le petit faune hilare et dansant qui conseille à Pierrot
d’arrondir le dos et d’agiter comme des ailes ses larges manches de
satin blanc.
Deuxième clou, la plastique impeccable, la majesté, la ligne onduleuse
et les beaux bras levés, implacables et nus, de madame Dehelly, dans
la Tyndaride Léda: on n’accueille pas plus amoureusement le Cygne, on
n’est pas plus Diane outragée et vengeresse en tendant l’arc et en
visant le coupable... Pierrot ou Actéon.
Troisième clou, le délicieux pas du déshabillement, une trouvaille
de Mariquita, cette trouveuse, que ces groupes de femmes se dévêtant
en cadence, et tour à tour agenouillées l’une devant l’autre, puis
enlacées et désenlacées déjà s’aident à la nudité et s’enlèvent et
leurs peignes et leurs voiles dans une série adorable de poses, parmi
l’éclat barbare de miroirs de métal; et puis, il y aurait aussi les
plongeons trépidants des quatre Ethiopiennes tournoyant en cadence
au rythme des cymbales, l’envol de leurs larges manches dorées, la
vision grecque du cortège et l’idylle licencieuse de la Tyndaride au
bain; puis, s’il fallait tout citer, il y aurait aussi la poésie, le
lointain, le clair-obscur et le bleuté du décor. M. Catulle Mendès me
pardonnera-t-il d’aimer moins l’entorse donnée par lui à la légende par
la comédie italienne introduite dans un mythe arien?
Le cygne est divin, son bec rose
Cache un baiser de Jupiter.
L’amour fit la métamorphose,
La source a subjugué l’éclair.
Dans la fable antique, Léda, de femme, devient presque déesse en aimant
l’oiseau qui cèle un dieu; en faisant le cygne mortel, en le faisant
tuer par Pierrot, M. Mendès a changé la reine de Sparte en femelle,
puis, en oisonne puisque la reine enamourée pousse la méprise jusqu’à
prendre ensuite Pierrot pour un cygne, du satin blanc pour de la plume
et un homme pour un oiseau.
On n’est pas plus spirituellement impertinent et cruel; les erreurs de
la Léda de M. Catulle Mendès sont une délicieuse satire de la bêtise
de la femme, une espièglerie de poète, une outrance de lettré amusé
de jongler avec les mythes et les symboles, une irrévérence d’aède
vis-à-vis des dieux..., d’ailleurs le plus joli ballet du monde,
encadré à souhait dans une mise en scène d’Albert Carré et musiqué
avec une langueur et une volupté tout à fait imprévues, du moins
insoupçonnées chez M. Lecoq.
Le coq, le cygne, le moyen aussi de ne pas écrire une musique ailée
avec un tel nom et un tel titre.
Sur les amours du cygne antique
La source a coulé trois mille ans,
Lavant la marche du portique
Où Léda baignait ses pieds blancs,
Et depuis trois mille ans, sans ride,
Dans le miroir du flot glacé,
Le beau corps de la Tyndaride
Resplendit au cygne enlacé.
Et l’homme-neige a tué l’oiseau-lys.
_Mardi 25 avril.--A la Scala, dans une loge, deux sorties de bal de
tulle clair et de plumes, trois habits noirs; c’est un peu avant la
revuette, Fragson est en scène._ --Moi, il ne m’amuse plus. --C’était
bon deux ans après la mort de Gibert, on ne vit pas huit ans sur un
cadavre. --Oui, quand on croyait entendre l’autre, ça allait encore:
mais, à Paris, les morts vont vite, on a «oublié». --Vous êtes dures,
mesdames. --A propos, et Lucien Noël? Vous l’avez vu dans la nouvelle
pièce de la Gaîté? --Non. --Il paraît qu’il a une culotte, ah!
mesdames, pour une culotte, quelle culotte! --Et celle de Fordyce dans
la revue que nous allons voir, vous m’en direz des nouvelles. --Un
poème. --On dit prose en argot.
_Dans une loge à côté, une sortie de bal de tulle sombre et de fleurs,
un smoking et deux habits noirs._ --Et vous réhabituez-vous à Paris?
--Difficilement. --Vous jouez les Calypso? --Comment? --Calypso ne
pouvait se consoler du départ de Nice. --Quel horrible à peu près; et
qu’avez-vous vu depuis votre retour? --Oh! rien encore, le _Cygne_.
--Ballet de génération spontanée! Vous savez qu’on a supprimé les trois
œufs de Pâques de l’apothéose. --Je le regrette, c’était très gentil,
ces petits Pierrots dans l’œuf. --Oui, les Funambules sur le mont
Olympe, une suite au moineau de Lesbie de Catulle, Pierrot cygne ou
le moineau de Léda. --Il y a une très belle salle. --Oui, à cause de
Fordyce...
_Quarante minutes après, la toile tombée sur les applaudissements.
Dans la première loge._ --Eh bien, un peu longuet, ça gagnerait à être
coupé: mais Fordyce est étourdissant. --A-t-il assez bien pigé Delmet!
et quel brio dans ses danses, tous les talents. --Tous! et quelles
performances! --Oui, ce pantalon gris est une révélation. --Odette
Valéry elle-même. --Non, vous exagérez, mais enfin la Direction a bien
fait les choses, elle a suppléé à ce qui manque à Balthy: Fordyce en
a pour deux. --Sans compter qu’il parle comme Caran d’Ache, il dit
_trrrésor_ et _cherrrie_ avec le trrriple grrrasseyement de Caran.
--Trrrès rrrusse en effet, caviarrr et confiturrre, on ne rrroule pas
les r plus abominablement. Fordyce est tout à fait l’homme de ces
petites revuettes. --Et Balthy?... --Oh! plus mystérieuse que jamais,
avec quoi peut-elle donner le coup de rein qui fait si drôlement
évoluer sa jupe?... --Très mystérieuse en effet. --Moi, je la trouve
langouste atmosphérique. --Atmosphérique est le mot, ça ne veut
rien dire, mais c’est tout à fait ça. --C’est picraté et décousu,
clownesque, macabre et vraiment hilare; elle dit à miracle les couplets
de la _Grande Roue_, et puis, c’est si drôle d’entendre ici chanter
quelqu’un avec une voix! --C’est surtout neuf.
_Dans la seconde loge._ --Moi, je n’ai lu que l’_Anneau d’Améthyste_.
--Et ça vous a enthousiasmé? --Enthousiasmé. Il n’y a que des juives
converties là-dedans, c’est observé par un Maître. Si M. Bergeret était
moins indépendant, ce serait un livre tout à fait admirable; la scène
du fiacre est digne de Balzac, et l’officier de fortune, l’officier
taré, entretenu par madame de Bourmont, cette chère Elisabeth, quel
chef-d’œuvre! Si France nous avait donné un portrait de professeur
aussi bien campé, aussi vrai que celui de son officier! --Si, si, si,
avec des si, on changerait le monde; il faut prendre France comme il
est et l’aimer sans si. --C’est Max Lebaudy qu’il a voulu peindre dans
le jeune de Bourmont à la caserne? --Comme Esterhazy dans Raoul Maruex.
--Vous avez lu les notes de Daudet? --Non, j’en suis à l’_Inimitable_.
--Ou les notes de la Nouvelle Athènes?... --Le mot est de Juliette, la
première de chez Doucet; M. La Jeunesse est très populaire, rue de la
Paix. --Vous parlez par énigmes. --Je vous présenterai Fanny.
_Une heure après, chez Maire._ --Oh! _Vieux Marcheur_, c’est
impossible. --La pièce m’a déjà déplu aux Variétés, entendre encore
la parodie! --Le _Vieux Marcheur_ vous a déplu? du Lavedan, vous
blasphémez. --Je n’aime pas les vieux au théâtre, c’est pénible.
--D’autant plus que Brasseur devrait bien changer son jeu, il n’a
pas varié depuis la somnambule, la fameuse somnambule de _Paris qui
marche_. --Et quelles voix de fausset! ils jouent tout ça un ton
trop haut avec des voix de tête fatigantes. --Pas Granier, pourtant.
--Oh! elle, toujours parfaite, une façon de se ployer en deux. --Des
révérences à plongeon étonnantes, oh! elle a de la hanche, et Lender
n’est pas mauvaise du tout, vous savez. --Comment donc. Très bonne au
premier acte et d’une veulerie bien fille. --Et au quatrième donc,
quand elle entre en roulement de la cave au grenier. --Ah! oui, quand
elle supplée, je trouve qu’il manque d’eau, moi, ce quatrième acte.
--D’eau? --Mais oui, réfléchissez. --D’Héloë, vous êtes ignoble.
_Autre groupe._ --Et comme expositions, qu’avez-vous vu depuis votre
retour? --Oh! rien absolument que les Abbéma qui viennent d’ouvrir.
--Ah! oui, ses femmes et fleurs, suite d’éventails chez Georges Petit,
à la rue de Sèze, très vaporeux. --On voit ça toute l’année aux
vitrines de Duvelleroy. --C’est ce qui vous trompe, elle s’est révélée.
Elle envoie, cette année, trois portraits, deux d’officiers surtout
dont je ne vous dis que ça; elle est très cocardière, mademoiselle
Abbéma. Ce qu’elle réussit bien l’uniforme! --Mieux que les fleurs.
--Notre amie est un vrai peintre d’hommes.
_Mercredi 26 avril.--Avant l’Exposition, 20, rue Thérèse, quelques
Lalique._ --En attendant les faux Lalique, dont vont être inondées
toutes les vitrines, section des Champs-Elysées et section du Champ de
Mars, monté admirer quelques originaux au second de la rue Thérèse.
C’est dans les émaux que triomphe cette année le maître joaillier
révélé par M. de Montesquiou: émaux translucides d’une qualité
de nuances et d’une intensité d’éclat qui en font de véritables
pierreries; la gemme est cette fois détrônée ou du moins mise en échec
par un émailleur de génie. Ce sont toujours les aspects de nature qui
fournissent à Lalique ses plus beaux motifs d’ornementation; deux
chaînes de cou aux décors inspirés, l’une par la pomme du pin et
l’autre par le chrysanthème, défient dans leur ingénieuse simplicité
les plus beaux spécimens de musée connus; feuilles et fleurs, cette
fois, ne sont plus stylisées, mais reproduites dans leurs formes et
leurs couleurs propres. La perle baroque et l’opale brute ont, cette
année, la préférence de Lalique. C’est tout en merveilleuses perles
de couleur, perles grises, perles roses et perles bleues même, toutes
baroques, d’un orient admirable et comme baignées de reflets de lune
et de mer, la chaîne de cou de la baronne Oppenheim, d’énormes iris
d’émail les relient entre elles; puis, voici, chardons bleus et
feuillages argentés sur fond de corne blonde, le peigne de madame Sarah
Bernhardt. Des paons ocellés de diamants et de saphirs s’irradient dans
des pendentifs, des plumes de paon s’égrènent entre les chaînons et les
perles de colliers.
Dans l’orgueil ocellé du paon multicolore
Dorment des ciels d’orage et des levers d’aurore,
Tout un trésor gemmé de prismes querelleurs,
Somptueux incendie aux doigts des ciseleurs;
Et dans l’or émaillé des rosaces fleuries
Voici qu’arde et revit l’âme des pierreries
Et la fournaise ardente et sombre des vitraux
Allume, après les paons, l’eau froide des joyaux.
Ici, un dragon d’émail glauque et céruléen, frère des paons par le
reflet changeant de ses écailles, se crispe et se convulse en vomissant
des nuages découpés dans de l’opale, et ces prismes tourbillonnants
sont une agrafe; opales aussi, découpées en fumée, le motif de
ce pendentif; plus loin, ce sont des volutes d’écaille blonde que
crachent, en jets de feu, les serpents d’une tête de Gorgone, peigne
arrogant de quelque Euménide; enfin, pour clore ce musée de joaillier
poète, un carcan de perles arbore dans son fermoir un délicat profil
de reine égyptienne couronné, envahi, environné, noyé d’une remuante
ascension de grenouilles, des grenouilles en émail vert translucide,
dont les corps en relief et en creux enserrent d’un grouillement
glauque le front pensif de la princesse Illys.
--_La Princesse au Sabbat!_ veut bien me dire Lalique, je me suis
inspiré de votre ballet.
Inspirer Lalique! Comment n’être pas sensible à une flatterie si
délicate.
_Jeudi 27 avril._--A l’hôpital Saint-Antoine, au diable vauvert,
là-bas, là-bas, bien au delà de la Bastille en plein faubourg populeux,
salle Bichat. C’est l’heure de la visite, de deux à trois. Autour de
chaque lit, ce sont des groupes de parents et d’amis, venus réconforter
le malade dressé sur son séant, en chemise bien propre et qui sourit
ragaillardi; la salle très blanche et dont les murs semblent laqués
sous les couches de Ripolin fleure bon le lilas, la mandarine et
l’orange; et en effet, il y en a sur tous les lits, les infirmières
sont tassées à l’entrée, laissant les malades aux familles. Il n’y a
qu’un lit où je ne vois personne; un homme à la barbe longue s’y tourne
et retourne impatiemment, une main posée sur ses yeux. Je m’informe.
C’est un malheureux artiste, un chanteur, qui, il y a deux ans, était
encore au théâtre, Figaro dans le _Barbier_, et Obéron dans _Obéron_.
Il a perdu la vue, ses yeux se sont usés à déchiffrer les partitions
à la lumière meurtrière des loges et des foyers de répétition, et,
aveugle, sa situation perdue, il doit à sa sœur, surveillante dans
l’hôpital, ce lit numéroté où son agitation douloureuse m’a averti de
son désespoir.
Ces détails, c’est le convalescent que je viens y visiter qui me
les donne, un artiste aussi, un danseur, mais lui entouré, choyé de
toute sa petite famille, sa femme, figurante à la Scala, son frère,
machiniste aux Folies-Bergère, et jusqu’au bébé de six ans qui défile
tous les soirs dans le pensionnat des petites filles, au troisième acte
du _Vieux Marcheur_, celui de la Scala, entendons-nous, la parodie. Ils
sont tous là, la femme, l’enfant et le frère, tous émus de ma visite
avec sur les lèvres des remerciements et le nom de Jane Thylda, Jane
Thylda, qui a eu l’idée de cette collecte en faveur d’un camarade
malade, et, la somme trouvée en un clin-d’œil, un soir, dans les
coulisses, m’a prié puisqu’elle joue en matinée elle-même, de porter
ces dix louis pour elle à l’effarant corbeau de l’antre de _Plango_,
à la sauterelle fantastique qui la terrifiait chaque soir à l’acte
du _Sabbat_ et la forçait à danser la ronde maléfique entre le nain
Youmafre et le crapaud Croachis.
--Monsieur Marcenay, il paraît qu’il est bien bon dans son rôle de
vieux magistrat, m’a dit ma femme, soupire le corbeau Blancard; vous ne
l’avez pas vu, vous, Monsieur, dans le _Vieux Marcheur_? Il parodie M.
Guy des Variétés, et tout le monde dit qu’il est superbe: c’est un ami;
ce que j’aurais voulu le voir!
Et c’est touchant cet intérêt d’artiste pour un autre.
--Et c’est aujourd’hui notre centième et je ne suis pas là, gémit le
pauvre Blancard.
Autour de moi, ce sont des allées et venues d’infirmières, des
recommandations de parents, des adieux, des doléances de malades que
l’on quitte, les Blancard, mari, mère et frère me remercient encore une
fois et je me sens vaguement l’âme de Séverine.
_Vendredi 28._--A la Porte-Saint-Martin, _Plus que Reine_. --Les
lettres de Paris à Nice m’ont trompé. Elle est charmante, elle est
charmante, elle est charmante, elle n’imite pas Sarah, elle a consenti
à être elle-même, et quoiqu’elle n’ait ni le type, ni la taille, ni
le teint, ni la couleur des cheveux de Joséphine, cette créole, la
_Plus que Reine_ qu’est madame Jane Hading est coquette à souhait,
câline à miracle, et arrive surtout à donner l’impression d’une femme
vraiment bonne. C’est la bonne Joséphine, avec, sur les épaules et
sur les seins, une nacre et des blancheurs rosées que n’a jamais eues
l’impératrice.
La pièce, c’est du Frédéric Masson découpé en tranches, anecdotique au
premier tableau du Palais-Royal, tragique à l’acte de Fontainebleau
et de la porte murée, où l’épouse répudiée va se heurter le front,
intéressante en somme comme une suite d’estampes.
M. Coquelin, pour jouer Napoléon, a arboré un faux nez; il avait
déjà abordé les nez d’emprunt dans Cyrano; faux nez dans le Rostand,
faux nez dans le Bergerat, c’est une vocation tardive, mais c’est
une vocation. L’appendice extravagant et riche en métaphore du cadet
de Gascogne seyait mieux au type de M. Constant Coquelin que le nez
impérieux de César; il y tâche de tout son talent, mais le rate de
même. On ne refait pas un profil:
Ne forçons point notre talent,
Nous ne ferions rien avec grâce,
Et jamais Sarcey quoi qu’il fasse
Ne pourra passer pour galant.
En revanche, M. Desjardins est beau comme une médaille antique dans
Lucien Bonaparte et, qu’il soit de Frédéric Masson ou de madame Campan,
M. Bergerat a écrit un bien beau quatrième acte.
Malheureusement, les autres s’en ressentent.
_Samedi 29 avril._ --Au théâtre Sarah-Bernhardt, les coulisses d’un
samedi littéraire. Dans la loge de la grande artiste, vaste, aérée
et claire avec son salon Liberty, tout encombré de fleurs (fleurs
rares et poétiques qu’on sent choisies par Sarah elle-même, arums,
iris et clématites, et les plus bleues parmi ces clématites), c’est
la légion sacrée, comme a écrit Sarcey, la légion des amis de la
première et de la dernière heure, les inséparables. Mademoiselle Louise
Abbéma est leur chef, Loulou dans l’intimité, et c’est aussi Rostand,
d’élégance impeccable, comme peint à même la peau dans des complets
adéquats de drap uni et sombre, la face d’ascète creusée sur des hauts
cols-carcans, où la cravate assortie au costume en continue la couleur.
Madame Sarah Bernhardt, qui rit aux larmes, leur raconte et leur mime
même un peu la parodie que M. Guitry vient de lui faire de Coquelin et
de Jane Hading dans _Plus que Reine_. Madame Sarah Bernhardt parodiant
Jane Hading. La chose a d’autant plus de piquant que maintenant madame
Jane Hading ne l’imite plus.
Dans les coulisses, adossés à un portant, cette somptueuse et traînante
robe de dentelle blanche, ce manteau de cour, cet éclat des yeux et des
lèvres, cette fraîcheur éclairant l’ombre poussiéreuse de l’endroit,
madame Héglon. Amenée là par M. Catulle Mendès, dont elle va dire les
_Chansons de route_, Myriam Héglon, qu’hospitalise aujourd’hui, Sarah
Bernhardt, est traitée par elle en souveraine; une fois n’est pas
coutume. MM. Catulle Mendès et Xavier Leroux font escorte, le poète et
le musicien; plus loin, c’est M. Guitry, en représentation aujourd’hui
chez son ancienne directrice. M. Guitry a aussi son cortège: Jules
Renard, dont il va dire une des amusantes _Bucoliques_; M. Tristan
Bernard, tout le clan des auteurs gais enfin, les auteurs gais de M.
Guitry, qui va triompher dans le _Petit Lapin_.
M. Gustave Kahn, l’autre organisateur de ces matinées, erre, assez
désemparé dans les limbes du fond; on sent qu’il n’a amené personne. M.
de Max rôde, dépareillé comme lui, dans le clair-obscur des vieilles
toiles.
Sarah pénètre dans les coulisses, et aussitôt les groupes se
rapprochent; il y a concentration subite autour de la Muse; mais la
Muse en complimente une autre: la robe blanche de Sarah s’incline et se
ploie devant la traîne neigeuse de madame Héglon. C’est l’entrevue de
deux reines. Berthe Bady, Mellot, qui va créer ici Ophélie et Blanche
Defresne, mélancolique et blonde comme une élégie, passent et repassent
au second plan. Ulmann apparaît à la porte, et son retour paraît de
bon augure à tous, après les bruits inquiétants qui avaient couru
sur l’_Aiglon_. N’avait-on pas dit que M. Edmond Rostand, cédant aux
prières de M. Le Bargy, avait porté sa pièce à la Comédie-Française? Sa
présence dans les coulisses du théâtre Sarah-Bernhardt est un formel
démenti à de tels racontars, et le concours de madame Héglon, l’éclat
d’un heureux présage; tout cela est commenté, chuchoté, interprété par
chacun et par chacune. Dans la salle, les applaudissements saluent
les tirades des artistes en scène: mais le vrai spectacle, la comédie
d’intrigue, est derrière le décor.
_Dimanche 30 avril._ Dans le monde.
Des larmes sont en nous. C’est la sécurité
Des peines de savoir qu’il y a des larmes toujours prêtes.
Les cœurs désabusés les savent bien fidèles;
On apprend, dès l’enfance, à n’en jamais douter.
Ma mère, à la première, a dit: «Combien sont-elles?»
Des larmes sont en nous et c’est un grand mystère!
Cœur d’enfant, cœur d’enfant, que tu me fais de peine
A les voir prodiguer ainsi et t’en défaire
A tout venant, sans peur de tarir la dernière...
Et celle-là pourtant vaut bien qu’on la retienne...
Non, ce n’est pas les fleurs, non ce n’est pas l’été
Qui nous consoleront si tendrement: c’est elles.
Elles nous ont connus petits et consolés;
Elles sont là en nous, vigilantes, fidèles;
Et les larmes aussi pleurent de nous quitter.
Ces vers d’émotion et de charme de Henri Bataille, c’est mademoiselle
Berthe Bady qui vient de les dire, après le _Madrigal triste_ et
la _Nuit_ de Baudelaire. Elles les a dits, et avec quel don de
sensibilité communicative et contenue, quelle simplicité de diction
prenante et pourtant savante! Tous ceux qui l’ont entendue le savent,
et même aussi le public puisque Edmond Sée, dans son feuilleton de
la _Presse_ ce matin même, vient de la consacrer par cette phrase:
«Mademoiselle Berthe Bady est la vraie gloire des matinées du théâtre
Sarah-Bernhardt, mais déjà dans le salon, où sa récitation vient de
mettre un peu d’au-delà, la banalité des conversations reprend pour
déplorer l’horreur de cette matinée du Vernissage.»
C’est bien fini, le vernissage est mort, la réunion des deux Salons a
été son glas; ça n’a pas été journée des dix mille, mais des trente
mille badauds, et, d’un tacite accord, le monde élégant désormais s’en
abstiendra; autant inaugurer la foire de Neuilly ou la fête du Trône,
d’autant plus que des kilomètres de toiles exposées là ne sont pas
beaucoup meilleures que celles des baraques foraines. Quant aux envois
de la sculpture, il y a des musées de cire ambulants qui les valent...
Avez-vous vu les Rodin? et l’on cite le mot de Gérôme devant l’_Eve_ du
maître: «--Frémiet a donc exposé cette année?» Et tout le monde de rire.
Quelle salutaire idée j’ai eue en n’allant pas me fourvoyer dans cette
cohue! Habits noirs et épaules diamantées continuent de salonner comme
Arsène Alexandre ou Gustave Geffroy, et je songe en moi-même au mot
de Goncourt: «Ce qui entend dire le plus de bêtises, c’est un tableau
d’exposition, le jour du Vernissage.»
_Lundi 1er mai._--Galerie des machines, aux deux Salons... pour faire
comme tout le monde.
D’abord à la section des objets d’art, aux Champs-Elysées. On est
cueilli, là, happé au passage par un tas de bibelots curieux et
affriolants; c’est comme une halte avant de pénétrer dans le labyrinthe
effarant des galeries.
Retrouvé là un joli groupe de Ferrari _Renaud et Angélique_, albâtre,
acier, marbre et cuivre: un amalgame, un ragoût très savoureux de
pierre et de métal, le mélange de sculpture et de ciselure déjà
apprécié l’an dernier dans le groupe du _Cygne et Léda_. M. Ferrari est
fidèle à son modèle: je reconnais la souple et fine nudité d’Angélique
pour l’avoir admirée dans le sommeil abandonné de Léda. Très drôles
et curieusement modelées, les sept étendues de femmes nues d’Henri
Loisel, intitulées: _Une semaine_, et la jolie jeune femme, qui a posé
trois d’entre elles, en est tout honteuse: le public la reconnaît et
la déshabille sous le drap sombre de son costume tailleur. Retrouvé,
là aussi, la féerie des émaux et des pierreries de Lalique. Quoique
similaires, les vitrines de MM. Fouquet et Foy méritent d’être
remarquées. Un merveilleux tapis; toute une flore de forêt, longues
tiges vertes fleuries d’ombelles, blancheur de ciguë et d’orties, doit
être de Ballery-Desfontaine; enfin, un buste de M. de Max me requiert.
Etrangement maquillé et peint, il semble une cire et est de marbre:
il représente, dans son rôle de Roi de Rome, le jeune et talentueux
tragédien; ce sont bien ses cheveux roux, son pur et fin profil de
diplomate, nez aux ailes vibrantes, bouche étroite et sans lèvres,
menton aigu, galochard même, buriné, l’on dirait, dans de l’insolence
et du flegme hautain; une très jolie créature est arrêtée devant, en
extase, invraisemblablement mince avec une inquiétante opulence de
hanches et c’est mademoiselle Odette Vallery en personne, l’étoile du
music-hall de la rue Richer; et l’à-propos de la rencontre me fait
songer à la bizarre destinée du comédien. Sculpté dans le marbre, il
faut qu’on le maquille et qu’il prenne les aspects d’une cire peinte;
traduit en buste, au lieu de l’exposer à la sculpture, on l’envoie aux
objets d’art au milieu de bijoux, de bracelets et de peignes, et là, il
faut qu’une femme se pose en point d’admiration devant lui, et cette
femme est Vénus Callipyge elle-même.
La destinée de M. de Max est vraiment celle d’un empereur byzantin.
_Mercredi 3 mai._--A la Comédie-Française, à la répétition générale du
_Torrent_.
Ne forçons point notre talent!