partir avant cinq heures. Nice aujourd’hui m’étouffe! et c’est sur le
Montboron, dans les pinèdes et les pierrailles, que je rôde et cherche
à tromper l’angoisse d’attendre qui m’oppresse, le Montboron, dont
la masse énorme menace en promontoire, entre le port de Nice et de la
baie de Villefranche... Oh! le merveilleux panorama qui s’offre de ces
hauteurs! Ce sont des lieues et des lieues de mer et de montagnes qui
se déroulent à l’infini dans le bleu du ciel et le bleu du large.
Ici c’est le miroir uni du petit port de Nice, la baie des Anges, et
alors, dans des lointains qui se violacent, la pointe d’Antibes, la
courbe du golfe Juan et jusqu’aux cimes vaporeuses de l’Estérel, au
delà de Cannes; de l’autre côté, c’est le bassin clair et profond
de Villefranche, propice aux escadres, la petite ville bâtie en
amphithéâtre, la pointe Saint-Jean, chère aux pêcheurs, et au delà,
dans des brumes lumineuses de nacre bleuissante, les contreforts
ruineux et déchiquetés des Alpes, depuis Beaulieu jusqu’au Carnier,
les sommets d’Eze et de la Turbie avec Monte-Carlo au ras de la ligne
des flots, là-bas, là bas...; paysages de golfes et de promontoires,
visions de roches et d’eau, d’azur et de lumière qui me rappellent la
splendeur ensoleillée des rivages de Sicile, et voilà qu’au détour
d’un sentier de pierrailles, entre des verdures grises de genévriers,
s’échelonne un troupeau de chèvres; un petit berger aux jambes
enveloppées de toison de brebis les conduit; c’est l’accoutrement même
des montagnards de Taormina. Svelte et brun, musclé et agile, c’est
avec ses cheveux crépus et ses larges yeux humides, silhouette et
profil, un vrai pâtre sicilien; il flotte ici un parfum de la Grande
Grèce...
O pâturages bleus et fables de Sicile,
Récits de vieux pilote et légendes des îles,
Lourds gâteaux de pavots,
Qu’offraient à des autels vêtus d’ombre de mousse,
Des trayeuses de lait au front ceint de fleurs rousses
Et de gestes dévots!
Quelle douceur de vivre dans ce paysage antique, et je songe à la phrase
entendue l’an dernier, dans le verger fleuri d’iris de Grasse, à
l’ombre dentelée d’idylliques oliviers: «Jamais je ne me suis sentie si
heureuse, je voudrais toujours demeurer ici.»
_Dimanche 5 mars._--La Turbie, à l’Eden Hôtel. Les costumes de
Messaline. C’est madame Héglon qui m’en fait les honneurs: madame
Héglon, l’incomparable Dalila de _Samson_, la Hilda de la _Cloche
du Rhin_, la remarquable et remarquée Pyrrha de la _Burgonde_, la
divine Astarté de l’Opéra de Xavier Leroux, que nous applaudirons l’an
prochain.
Madame Héglon est ici à la Riviera, où elle va créer la _Messaline_
d’Isidore de Lara. Entre Bouvet et Tamagno, personnifiant deux frères
ennemis, elle incarnera l’ardente et l’insatiable impératrice,
_lassata, sed non satiata_, de Suétone et de Juvénal.
Créature de luxure et de perdition, MM. Armand Silvestre et Eugène
Morand, ont, paraît-il, transformé en amoureuse, avide d’inconnu, cette
grande figure libertine de la décadence romaine et, dans leur livret,
les caprices effrénés de l’Augusta se réduisent à une passade avec un
poète des rues et une nuit d’amour avec un gladiateur. Après une _Nuit
de Cléopâtre_, c’est bien plutôt une journée que la vie de l’héroïque
débauchée, un épisode, que l’histoire de l’impératrice; mais ne soyons
pas indiscrets, la future interprète se repent déjà d’en avoir trop dit
et je dois me borner à raconter ce qu’on me montre: les merveilleuses
tuniques et les splendides manteaux (on les dirait peints par Alma
Tadema) dans lesquels se draperont tour à tour la grâce impérieuse et
l’ardeur lascive de la femme de Claude.
C’est d’abord la robe safran du premier acte, une transparente étoffe
orange, toute constellée de rosaces d’or, la robe de Messaline dans
son palais; de hautes arabesques marron clair, en broderie, en forment
la bordure; un immense manteau mandarine complète le costume; c’est
orageux et chaud de couleur, comme un soir de vendanges de la campagne
de Naples. Puis, voici la robe de Suburre, la tunique de Lyscisca la
courtisane; une avalanche de fleurs brodées sur un tissu qu’on dirait
de nacre, où transparaîtra la nudité de la prostituée, et le manteau
bleu, couleur de nuit, d’un bleu qui sombre et se dégrade et dont
s’encapuchonnera Messaline à la façon d’un Tanagra pour pénétrer dans
le bouge. De larges iris, mauves, jaunes et violets, et d’éclatants
pavots couronneront alors le front de Messaline, et c’est bien
l’impériale et enivrante courtisane de Suburre, que j’évoque sous cette
pluie de gaze et de pétales, en regardant madame Héglon en train de
déployer maintenant, sous mes yeux, la splendeur rouge de son manteau
d’impératrice à l’acte du cirque.
Dehors, c’est la nuit et la Méditerranée, dont on entend râler dans les
ténèbres la plainte douce et monotone; toute la Turbie est endormie,
quel silence! Le train, qui me ramènera à Nice, ne passe que dans une
heure; je sens autour de nous la solitude hautaine de la montagne et
il me plaît que la tragédienne lyrique, qui porte si bien son beau nom
d’Héglon, ait choisi pour séjour, au lieu de Nice ou de Monte-Carlo,
ce promontoire de roches et de cimes ardues, où le Dante exilé erra,
il y a trois siècles: la Turbie, jadis refuge d’aigle, aujourd’hui nid
d’aiglonne, en face de la mer.
_Lundi 6 mars._--Une lettre de Paris. Fragment: «Je ne vous raconterai
pas le _Lys rouge_, vous l’avez lu, restez-en là. Du poète Choulette,
personnage exquis dans le roman, il ne reste rien dans la pièce;
Réjane y arbore une robe surprenante, qu’on dirait rêvée par Sarah,
tant elle la fait nue et cependant voilée. Est-ce de la soie peinte ou
du tulle imprimé? on ne sait. C’est jaune, c’est rose, c’est chatoyant
surtout, avec des fleurs qui se dégradent et se foncent partout où
l’étoffe plaque, et je vous jure qu’elle plaque cette robe-là, mon
cher; quand Réjane s’asseoit, on voit la nacre des genoux sous la robe.
»Il y a aussi le décor de Fiesole, vaporeux, lumineux, bleuâtre, avec
des clochers à l’horizon et, à la cantonade, des cloches qui tintent;
des sons filés se répandent, puis s’éteignent. C’est voluptueux comme
une page d’Annunzio et mélancolique comme un vers de Rodenbach; c’est
surtout de l’Anatole France. Le malheur est que madame de Bécassinet
est toujours dans la salle et, quand on songe que la délicieuse héroïne
de ce _Lys rouge_ a été écrite d’après les yeux de hibou de cette
dondon, prétentieuse et boulotte, rouge comme une tomate et haute comme
une botte, on ne sait si l’on doit déplorer ou envier l’imagination
des poètes. Moi, la présence de cette Polymnie me coupe tout mon
enthousiasme et Dieu sait si j’aime Anatole. Réjane a beau être
charmante, la grâce de l’interprète ne peut faire oublier la hideur de
l’original.
»Il y a aussi l’exposition de Vogler, chez Vollard, rue Laffitte.
Avez-vous une opinion sur ce peintre? Moi, il me paraît tout à fait
supérieur. Il rend comme personne l’atmosphère humide. Il y a de lui
trente-sept toiles dont une douzaine d’effets de neige tout à fait
délicieux. La neige par un temps sec avec un ciel d’un bleu pur,
tendre, fin, un ciel de porcelaine de Sèvres et les terrains ouatés de
blancheurs des petites maisons tapies au fond d’un vallon cotonneux. Il
y a aussi de la neige par le dégel, de grands arbres roux sous un ciel
tout sale et des ombres violettes, de grandes traînées de bleu qui se
violace, qui font des trous dans le givre. C’est d’un impressionnisme
moins exaspéré que Monet, moins sec que Pissarro, solide tout de même;
une peinture plantureuse qui se rapprocherait plutôt de Manet avec une
palette où le bleu remplacerait les anciens bitumes. Il y a aussi un
effet de brouillard sur la Seine et un effet de pluie en pleins champs
dont je ne vous dis que ça. L’eau qui tombe cache la moitié du paysage,
tandis que des gris très fins enveloppent la partie visible d’une
lumière argentée et diffuse. C’est à en avoir la nostalgie de la pluie.
»Vous avez aussi manqué la fête foraine du boulevard Diderot.
Imaginez-vous qu’on a eu l’idée de faire tourner des chevaux de bois à
l’emplacement même de Mazas. En passant près de la gare de Vincennes,
j’ai lu sur des grandes pancartes ces mots suggestifs: _Fête à Mazas..._
»J’ai été voir: à la lueur de lampes Popp, un grand terrain jonché de
gravats avec, tout autour, des matériaux de démolitions et de hautes
palissades. C’est là que campent les banquistes. Pas mal s’y firent
des cheveux blancs derrière de hautes murailles. Peu nombreux, les
banquistes. De grands espaces vides séparent les baraques, tels de
vastes carrefours noirs coupés de lumières blafardes; tout cela est
pauvre et sordide. Des fillasses empaquetées de maillots rose vif
gigottent sur des tréteaux; deux dromadaires dépaysés promènent un
regard morne sur des groupes de badauds en casquettes. Quelle variété
de casquettes! Elles s’ornent de rouflaquettes, coiffent des faces
émaciées et chafouines, de gros visages papelards et des bajoues
livides; têtes de gosses ou de souteneurs déjà mûrs, toutes sont
glabres, du glabre des pensionnaires des maisons centrales. Fête à
Mazas! Attraction pour les chevaux de retour, joie de baguenauder en
liberté où l’on vécut à l’ombre d’interminables heures qui s’appelaient
des _plombes_. Evidemment, nombre de ces badauds ont connu un Mazas
moins gai. Quelques messieurs bien mis dans cette foule, attirés, eux
aussi, par des souvenirs personnels? _Chi lo sa._ Peut-être étaient-ils
des illustres fournées qui firent de Mazas un endroit très parisien
pendant les temps difficiles célébrés par Forain dans le _Doux pays_!
»Aux Français, l’_Othello_ d’Aicard intéresse surtout les deux Mounet
qui y rugissent, moins bien que Tamagno pourtant; aux Funambules, porte
close. L’établissement est fermé pour cause d’insuffisance de recette.
L’_Enlizement_ a enlizé le succès. Liane auteur a tué son théâtricule.
Il faut toujours tuer quelque chose; elle avait mieux réussi son
suicide. Le public n’a pas du tout mordu à la littérature de la jolie
femme. Ses sourires demeurent ses œuvres les plus éloquentes.»
_Mardi 21 mars._--Monte-Carlo. --_La première de Messaline; ce qu’ils
en pensent, ce qu’ils en disent, huit heures et demie dans l’atrium._
Deux sorties de bal en tulle pailleté et semé de fleurs; l’une, en
tulle gris cendre, garniture de plumes et d’acacia rose, l’autre, en
tulle jonquille, broderies d’argent, semis de violettes de Parme;
chapeaux catapultueux. Deux smokings fleuris d’œillets blancs les
accompagnent. Ils et Elles viennent de se casser le nez à la porte. Le
spectacle est commencé, les ordres émanés du palais sont obéis à la
lettre; on n’entre pas pendant la représentation: les huissiers sont
inflexibles; fureur des deux sorties de bal qu’essaient en vain de
calmer les smokings:
«Alors, nous n’entrerons qu’au second acte? --Apparemment. --Et nous
allons faire l’atrium comme des grues? --Nous ne sommes pourtant pas à
Bayreuth! --Il paraît que si. Vous savez que l’orchestre est invisible,
en contre-bas de la scène, comme là-bas. --Alors, ce monsieur se prend
pour Wagner.... le Bayreuth des rastas...?»
_Une demi-heure après, le quatuor une fois installé aux fauteuils_:
--«Il y a une très belle salle. --Tout Cannes et tout Monte-Carlo.
--Oh! cette jolie femme, là-bas, quelles épaules! --Et quel corsage,
Blanche Thyl. --Cette barbe blonde auprès d’elle. --Le Doyen. --Oh! mes
ovaires, racontez-moi le premier acte. --Oh! ça, non, vous le lirez
demain. --Le décor, bien? --Oui, mais pour moi, il n’y en a qu’un de
vraiment réussi, celui du quatrième: la loge impériale, de Lavastre;
les autres sont terriblement italiens. --On dit Héglon superbe. --Au
quatrième surtout. --Alors, la pièce commence au quatrième? --Je ne
vous dis plus rien, vous êtes insupportable. --Chut, voici le rideau.»
_La toile se lève sur l’acte de Suburre_: «Oh! c’est parfait, comme
ça grouille, comme ça remue! Mais il est délicieux, ce décor,--un peu
celui de la _Martyre_. --Oui, mais bien mieux mis en scène; on voit que
Morand a passé par là. --Et l’imprévu des costumes! Charmantes, les
deux petites courtisanes montées sur la table. Et comme c’est éclairé.
--J’aime moins la citharède aveugle.
Je vais chanter un chant tiré de l’Odyssée.
--Cette femme drapée de bleu? --Héglon, Messaline, vous allez la
revoir. --Ah! Bouvet.
Elle m’avait pris, elle m’a laissé.
--Déjà! --Quelle adorable voix! Mais cette «nuit d’amour, répands sur
moi, répands ton onde» est du bon Gounod, ou je n’ai pas de mémoire.
--C’est comme le refrain de la bacchanale! j’ai entendu cela sur les
quais de Naples: c’est une chanson du _basso porto_. --A Messaline,
maintenant. --Est-elle bien drapée! un Tanagra. --Et l’idée de cette
résille d’or posée comme un masque! Est-elle assez goule avec cette
face métallique et figée, où les deux yeux vivent seulement. --Elle
a bien dit son invocation. --Oh! attention, vous allez rire: c’est
l’entrée de Myrrhon.
Viens aimer, les nuits sont trop brèves.
Viens rêver, les jours sont trop courts.
--L’air est joli, mais Soulacroix et sa couronne de roses. --Ce gros
homme glabre entre ces deux jolies filles, on dirait leur mère! --Et il
va rebisser le morceau; raccroche-t-il assez son public! --Moi, je le
trouve très barrière de l’Ecole. --Oui, très Suburre. --Ah! l’entrée
d’Hélion:
Dans le cirque étincelant,
Le sable est blanc.»
La voix claironnante de Tamagno éclate et tonitrue; stupeur sur
la scène et stupeur dans la salle; puis, tous les étrangers de
l’assistance s’effondrent en applaudissements: --Vous aimez cette
voix-là, vous? --Oui, comme phénomène, ça me fait l’effet d’un exercice
de force, d’un acrobate introduit dans une comédie. --Moi, c’est plus
fort que ma volonté, je crois entendre une sonnerie de régiment, et
j’ai envie d’aller chercher ma gamelle. --Une gamelle de dix mille
francs. Et le débinage continue, d’autant plus féroce qu’aucun de ces
quatre délicats et délicates n’ont payé leur place au bureau; fauteuils
de faveur, fauteuils de dénigrement.
_Vendredi 24 mars._--Une Lettre de Paris (fragment): «Et vous n’aurez
pas vu Sarah dans _Dalila_! D’un rôle vide et démodé, elle avait fait
merveille. Avez-vous remarqué le goût des acteurs de talent pour les
pièces bêtes? Ils peuvent mettre du leur autour, mieux, ils font
la pièce! Nous avons donc revu la femme fatale, mangeuse d’hommes,
Sapho d’un grand monde de paravent, sirène du second Empire à qui
le jeune premier poitrinaire dit à certain moment: «Vous êtes, ce
soir, belle et froide comme une bacchante au repos.» Tout cela datait
comme un tableau de Winterhalter, corsages à la Berthe et crinolines,
ce temps où tout poète devait être élégiaque et phtisique, où la
pâleur seule était intéressante, où celles enfin, que nous appelons
les grandes amoureuses, étaient des monstres de perversité parce
qu’elles attelaient à trois ou quatre! Pauvres petites chattes! on les
canoniserait, maintenant.
»Je parle à l’imparfait, car naturellement _Dalila_ a déjà cessé de
vivre, la pièce n’a pas tenu l’affiche.
»Sarah, ensorceleuse de poète, y apparaissait pourtant dans un étonnant
costume, une de ces robes dont elle a le secret: fourreau de satin
blanc brodé de larges fleurs dans le bas, épaules nues, rivières de
diamants en épaulettes et deux écharpes! et quelles écharpes! l’une, de
soie légère vert Nil autour des reins, les deux pans en retombée sur le
devant de la robe; l’autre, de gaze jaune serin, comme glissée du cou
sur les bras et s’arrondissant sur la croupe en schall.
»L’éloquence que Sarah prêtait à ces écharpes, vous la devinez! Tantôt
roulées en corde, tantôt déployées comme des ailes, elles étaient
le soulignement de chaque attitude, elles s’envolaient au bout d’un
bras, se ramenaient d’un geste frileux sur les épaules pour se rejeter
en arrière, coudes au corps, en accompagnant la dignité ressaisie!
C’était puéril et charmant. Mais, c’était et c’est toujours notre
Sarah de divines attitudes. Et la coiffure en boucles à l’enfant avec
une grappe de glycine rose en oreille de chien sur l’oreille! Que
n’avez-vous vu cela, mon cher! Un portrait de Devéria, non, un père
Stevens de la bonne époque, _Dalila_, Sarah!
»Magnier était bien un peu musclé pour un jeune poète poitrinaire, le
_Monsieur aux Camélias_; j’aurais préféré de Max; mais il réalisait
assez bien le type du pseudo-tzigane aimé d’une princesse; Dalila
l’enivrait de luxe et des parfums d’Orient de ses mouchoirs.
»Il y avait beaucoup de mouchoirs dans cette pièce, celui que trouvait
le poète musicien dans un bosquet, celui aux parfums d’Asie, celui
enfin où il crachait ses poumons et qu’il apportait, trempé de sang à
la princesse, pour l’attendrir.
--»Tous les poètes crachent le sang, lui répondait Dalila. L’amour
littéraire était gai sous l’Empire.
»Il y avait encore un dernier tableau: un merveilleux clair de lune sur
la mer avec des arbres et des ruines au premier plan, un Carle Vernet.
Il y passait une berline noire traînée par des chevaux noirs, emportant
le cadavre de la jeune fiancée morte d’avoir été délaissée... la
gracieuse Thomsen, tout à fait exquise de naturel... Malheureusement,
malgré tant de grâces et tant d’écharpes, le public a résisté à cette
berline, à Carle Vernet et à tous ces mouchoirs: c’était tout à fait un
livret pour Raynaldo Hahn.»
_Dimanche 16 avril._--Paris, le retour. Un Paris noyé dans une petite
pluie fine, un ciel couleur d’ardoise, d’un gris très doux, la joie de
retrouver les quais, les tours de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle,
et les silhouettes aimées du vieux Paris.
Paris, la vieille pierre y a des tons fins et pourtant profonds,
inconnus sous les ciels crus du Midi; là-bas, tout est fauve et
safrané, de Vintimille à Marseille; ici, c’est un bleu très tendre qui
dort sous tous les gris; et puis, les jolies verdures pâles pareilles à
des fumées qui flottent aux bords de la Seine.
Mais déjà l’enchantement cesse: c’est l’affreuse trouée de la Cour des
Comptes, où s’élèvent déjà les bâtiments neufs de la gare d’Orléans,
c’est tout ce coin de quai veuf de ses beaux ombrages et la blancheur
morne d’énormes blocs de pierre sur l’emplacement de la petite forêt
vierge jaillie des ruines d’un palais. Le fiacre roule toujours,
et voilà que je retrouve de moins en moins mon Paris à mesure que
j’avance: deux mois l’ont-ils pu changer à ce point?
Voici la masse énorme, toute en hautes colonnades, du nouveau Palais
de l’Industrie, au milieu des Champs-Elysées, puis, la seule arche
droite et massive du pont Alexandre; elle enjambe tout le fleuve et
obstrue une perspective que je ne reconnais plus; le Trocadéro en
paraît tout enfoncé dans la Seine; on a gâché le Cours-la-Reine! Que
de tranchées! que de palissades! des baraquements s’y élèvent déjà:
tout grillagé de vert, c’est le théâtre des Bonshommes Guillaume; puis,
ces clochetons, ces pignons, ces tourelles, pans coupés et fenêtres à
meneaux, la rangée de vieux logis moyenâgeux qu’on me dit être le Vieux
Paris; logis encore plâtreux d’un blanc triste et froid sur ces bords
de Seine; plus loin, c’est le jardin du Trocadéro, déjà bouleversé, le
jardin du Trocadéro où l’on creuse et où l’on pioche, où l’on détruit
et où l’on bâtit: Section de l’Inde française, l’Andalousie au temps
des Maures. Une armée d’architectes et de démolisseurs s’est donc
abattue sur la ville; jamais on n’en a si profondément fouillé et remué
les entrailles; on sent l’influenza embusquée et tapie dans toutes ces
fosses et tous ces trous.
L’Influenza, fille de l’Exposition, devant tous ces terrains saccagés,
je ne m’étonne plus qu’elle soit si pernicieuse.
Même jour, onze heures du soir. Aux Folies-Bergère, Labounskaya dans
ses danses, mademoiselle de Labounskaya, étoile russe au ciel de
l’Alliance et comète historique a, pour nous, l’attrait d’un passé
presque politique. C’est la Lola Montès d’un pays plus lointain que la
Bavière et pourtant moralement plus près de nous, immoralement aussi;
les danses et les danseuses ont toujours joué un grand rôle en Russie;
il y a un an, les annales humoristiques des Romanoff nous étaient
révélées dans un livre piquant: _Sur les Pointes_, qui restera une des
œuvres les plus curieuses de ce temps.
Mademoiselle de Labounskaya danse-t-elle? c’est un mystère à éclaircir.
Cette longue mante de satin changeant dans laquelle elle se cambre, se
renverse et se livre, et puis, qu’elle traîne et déploie ensuite en
drapeau derrière elle; ses attitudes abandonnées et toujours ce corps
en offrande, tout cela constitue-t-il une danse? En Russie, peut-être,
mais en France, assurément pas, même aux Folies-Bergère. Mais, quelle
tumultueuse robe mademoiselle de Labounskaya a ce soir, machinée comme
les dessous d’un théâtre, avec ce devant fendu en triangle sur le
ventre et la rondeur des cuisses apparue dans des écartements de gaze,
telle à une lucarne d’idéal... une robe d’une transparence argentée
soulignée par d’aguichantes jarretières de velours noir, une robe que
l’on dirait signée Félicien Rops, tant elle est d’un goût obscène et
tentateur; impossible d’aller plus loin dans le canaille et le joli.
Un danseur, tout de blanc vêtu, pirouettant et maniéré avec, sur
l’abdomen, un énorme nœud de satin rose, complète cet ensemble; il a
le costume du roi de Rome, ce danseur, et s’appelle Maxagora... de Max
angora, chuchote-t-on dans la salle.
_Mardi 18 avril._--Galerie Georges Petit, rue de Sèze, aux
Pastellistes. Aman-Jean, Léandre, Helleu, Lévy-Dhurmer, je ne veux
retenir que ces quatre noms, sans prétention de faire là une critique
ou décerner des couronnes; c’est à ces quatre peintres que je vais,
impressionné, attiré par l’ensemble de leur envoi sans même avoir
consulté le catalogue, requis par la qualité de la vision.
Oh! la merveilleuse _Mère France_ qu’expose cette année Léandre sous le
titre de _Romance_, quelle vérité et quelle ironie dans cette grosse
mafflue pinçant de la guitare, quelle mesure dans l’exagération, quel
tact dans la déformation, qui d’un portrait fait un symbole, et quelle
fraîcheur, et quel éclat dans la couleur! A côté, un mélancolique
et calme paysage, une gentilhommière se reflétant dans l’eau, une
eau bleue déjà sombre de crépuscule, a le charme apaisé d’un vers de
Francis Jammes.
Helleu envoie d’élégants et fins portraits de femmes et toute une
étude d’hortensias: femmes et fleurs sont peintes dans des gris
fauves et atténués sur des fonds d’une sobriété voulue et un peu
sèche, qui met dans un étrange relief la hardiesse du dessin: encore
un peu, cela serait macabre; toute la maigreur est accusée dans ces
sveltes Parisiennes. Peinture d’artiste et affinée, presque maladive
de recherche tant l’impression en est volontaire; on dirait que le
squelette, le troublant squelette adoré des décadences apparaît dans la
femme comme dans la fleur.
Helleu est décidément le peintre des Avrils frileux et des fragiles
automnes, ses hortensias hallucinent comme des spectres, ses femmes
ont le charme élégant et précis des bois dépouillés par l’hiver. De
Lévy-Dhurmer, un masque de Paul Ollendorff.
Aman-Jean, lui, a consenti à sortir de ses limbes ses ondoyantes et
vivantes figures de femmes; ses portraits, même les plus modernes,
semblaient jusqu’ici peints derrière la trame obscure des siècles.
Jusqu’ici, il avait tissé de merveilleuses tapisseries; cette fois,
il a rompu le canevas qui tenait captives les têtes de ses portraits,
il en a éclairé la pénombre, et du mystère archaïque, mystère un peu
enfantin en somme, il a fait dans un éclairage violent, osé et tout
ensemble exquis, de vraies chairs et de vraies chevelures, des yeux
d’eau et des bouches en fleurs.
Besnard continue à éclairer ses figures à l’intérieur comme des
lanternes vénitiennes, Besnard père, entendons-nous. Les paysages et
les scènes rustiques de M. Lhermitte ont les vibrations énervantes d’un
cinématographe. Pourquoi?