fresques riantes, des figures de déesses et de fées, allégories
consolatrices de la jeunesse et de la santé parmi des paysages de
rêve et de soleil; et c’est, peinte par Georges Clairin, toute une
théorie de nymphes accueillantes aux longs cheveux criblés de fleurs;
un horizon de roches et d’eaux lumineuses les auréole, qui peut être
aussi bien la _Riviera_ à Vintimille que l’idéale baie de Naples; puis
voici l’harmonieuse composition d’Auguste Lauzet, l’_Invitation au
voyage_, admirée, l’année dernière, dans son atelier de Marseille.
Dans une autre salle, des grandes esquisses, où je reconnais les
rochers de Capri, me révèlent le pinceau de Dubuffe, et dans un vaste
hall converti en atelier, je surprends, à l’état encore d’ébauches,
des grandes toiles qui seront demain des fresques de Kœnig et de
Ballery-Desfontaine; des galères de songe et des sommeils enlacés de
femmes florentines dans des paysages de calanques, toute la poésie de
lumière et d’indolence que la Faculté ordonne aux délicats hiverneurs
du Midi et qu’un chirurgien psychologue et artiste a tenu à imposer
aux yeux avides d’espoir et d’irréalité des lentes convalescences.
«Car j’ai voulu (et c’est le docteur Samuel Pozzi qui maintenant
me parle) j’ai voulu que mes opérées n’aient devant elles que des
spectacles de douceur, de gaieté et de calme; la réalité ici n’est
que trop douloureuse; j’ai voulu leur infuser du rêve, d’où cette
idée de fresques. On ne parle aux enfants que par l’imagination et
les sens, et la femme malade est un enfant; j’ai fait un appel aux
artistes, et tous ceux dont vous venez de voir les noms m’ont donné
spontanément leur temps et leur talent; mais j’ai fourni les couleurs
et les toiles, et cela représente quelque dix milliers de francs...
Dépenses inutiles, objecteront certains grincheux; je ne le crois
pas. Chez un malade, il n’y a pas que le corps qui souffre; c’est
le cerveau et le système nerveux que j’ai voulu soulager et que je
soulage avec ces fresques. D’ailleurs, l’idée n’est pas de moi, je n’ai
fait que la reprendre à la Renaissance. Vous avez visité l’Italie?
Rappelez-vous les Titien, non, les Tintoretto de l’_Ospedale_ à Venise,
les faïences d’Urbino de l’hospice à Pistoya, ce sont les plus belles
du monde; et les décorations de l’hôpital de Beaune, en France,
toutes du _Bourguignon_, et enfin les beaux _Murillo_ de l’hôpital de
Madrid. Ce que la piété catholique a fait jadis pour les malades de la
Renaissance, j’ai essayé de le demander à la pitié moderne pour les
opérées de nos jours.»
_Mardi 7 février.--Roueries de femme._ Dans sa loge (la loge d’une des
plus belles, d’une des plus en vogue etc). Onze heures; comme elle
n’est que du trois, elle est déjà presque rhabillée; somptueuse robe
de mousseline de soie blanche brodée d’énormes papillons gris-perle et
d’iris bleuâtres sur fond rose changeant. Elle soupe, ce soir comme
tous les autres soirs, au Café de Paris, et démaquillée de son fard
de théâtre, mais remaquillée pour la ville, elle fait jouer sa taille
souple sur ses hanches remuantes en s’étreignant à la ceinture, debout
devant sa haute psyché; une amie est là qui l’attend, car le baron est
en bas à la sortie des artistes.
--«Mais qu’est-ce que tu as donc là sur le cou, demande l’amie en
désignant une tache rouge sur le derme blanc de l’actrice, on dirait
un... --Tais-toi, je me suis fait ça avec mon rouge, il est même assez
mal réussi, attends.» Et s’emparant de son bâton de raisin, elle
travaille et finit artistement l’ecchymose factice. --«Mais tu es
folle! tu ne vas pas sortir comme ça? --Tu crois? il est jaloux comme
un tigre et je lui demanderai dix mille demain: il faut qu’il croie
que c’est de Ritta.» Et avisant une énorme gerbe de lilas semée de
grosses roses rouges et jaunes, la gerbe de dix louis de Paul Néron:
--«Surtout, prends-la, qu’il la voie bien.» Mais auparavant la jeune
femme ôte la carte piquée sur une des tiges, la carte d’un cercleux
connu, et la remplace par celle d’une de nos jolies mondaines, la
femme d’un grand banquier de Bruxelles (_sic_).
_Mercredi 8 février._--A l’Odéon, les _Antibel_! les _Antibel_, quelque
chose comme les Héraclides ou les Atrides du Quercy, une famille de
paysans tragiques, poursuivie par la vengeance d’une morte, comme jadis
les races de rois coupables par la colère des dieux.
M. Pouvillon, qui possède à fond George Sand et son Cladel, s’est
également souvenu de _Phèdre_ et a merveilleusement joué de l’inceste
dans un nouveau _Benoît Le Champi_. M. Paul Steck, le dessinateur et le
conseil de M. Ginisty, s’est souvenu, lui, bon Provençal, d’Alphonse
Daudet et de l’_Arlésienne_, si bien que ce drame héroïque de paysans
Quercynois, se déroule dans le merveilleux paysage de la Sainte-Baume.
Ce sont les cimes déchiquetées et bleuâtres du Garlaban et du Baou du
Roy, leurs murailles de falaises épiques qui dominent toute l’action
sur des ciels tour à tour ocre rouge et de cendre, des ciels savamment
mouvementés et dégradés, selon les heures, nuances infinies du paysage
où se révèle une science d’éclairage jusqu’alors inconnue à l’Odéon.
Il y a aussi de jolies scènes et surtout de jolis groupements de
personnages: la lecture de la lettre de Jan par la petite Miette et
l’émotion grandissante de l’Ancienne en écoutant la prose de son gars
sont d’une sincérité parfaite; le retour du marsouin à la ferme natale,
son amour spontané pour sa marâtre éclatant en haine, tout cela est
bien gradué et d’un beau mouvement. Au dernier acte, les attitudes de
la Jane et de Jan sont réglées de façon à faire songer à l’_Angelus_
de Millet, et il y a de la grandeur dans le geste meurtrier d’Antibel,
levant sa faux sur son fils; bref, un parfum d’honnêteté et de passion
saine et sauvage court et réconforte à travers cette pièce, malgré
qu’elle repose, somme toute, sur un inceste.
Madame Tessandier a bien campé sa figure de l’_ancienne_, vieille
aïeule vindicative qui ne peut admettre près de son fils, veuf, la
présence d’une autre femme. Chelles, dans Antibel, a de la vigueur et
de la rondeur; Janvier est toujours le paysan idéal, Jan, le Tonkinois
incestueux, joue avec un dos trop rond; on le voudrait plus émacié,
plus rongé d’amour et de fièvre. M. Dorival devra maigrir. Mademoiselle
d’Arcylle, comme physique et comme jeu, m’a rappelé madame Liane de
Pougy. C’est la même mièvrerie exquise, mais si peu paysanne. Somme
toute, le succès de la soirée en a été la curiosité; on était venu
là pour voir comment se tirerait de ce rôle de servante de ferme
mademoiselle Cécile Sorel, et l’on a applaudi mademoiselle Sorel!
Car mademoiselle Sorel n’est pas seulement une des plus jolies
femmes de Paris, mais c’en est aussi une des plus élégantes; ses
robes et ses chapeaux font loi, mieux, son ameublement préoccupe les
collectionneurs; son installation de l’avenue des Champs-Elysées est
une des plus belles que je sache: le goût le plus sûr, la sélection la
plus avisée ont présidé au choix de la tenture et du meuble; c’est du
sublimé dix-huitième siècle, un arrangement qu’auraient dirigé à la
fois M. Groult et M. Jacques Doucet. La malignité publique a même prêté
à mademoiselle Sorel des liaisons gouvernementales sinon princières; la
vraisemblance eût voulu, en effet, une favorite dans cette installation
digne de la Dubarry ou d’une Pompadour: c’était vous dire avec quelle
joie on eût trouvé mauvaise ou simplement maladroite dans son rôle une
femme aussi comblée de faveurs.
Déception! Mademoiselle Cécile Sorel a été une actrice. Naturelle,
simple, conseillée à miracle, elle a consenti à être une vraie
paysanne, et les bras rougis, le visage masqué de hâle, la gorge libre
sous la chemise de toile bise, elle a été la faneuse, la sarcleuse
d’herbe, la trayeuse de vache et la fille de ferme. Tout Paris en
la voyant a pu croire respirer la senteur des foins et l’odeur de
l’étable, et mademoiselle Sorel n’a pas créé une ribaude, mais une
femme honnête; mieux, mademoiselle Sorel a failli être violée en scène
et tout Paris a été volé qui était venu pour assister à ce viol.
Mademoiselle Sorel a plus qu’aucun talent d’actrice; à la scène même,
elle demeure spirituelle.
_Jeudi 9 février._--A Toulouse, non, pardon, _villa Chaptal_, à
Levallois-Perret, chez Gailhard, dans l’atelier voisin de sa villa
mauresque.
Il y a là Gailhard pétrissant la glaise et raffermissant à coups de
pouce le muscle d’épaule d’une superbe gaillarde nue, une nymphe tueuse
d’aigles d’au moins quatre mètres; il y a là Gheusi du _Gaulois_,
l’auteur de la _Cloche du Rhin_ et des _Danses grecques_; il y a là
mademoiselle Bréval, la _Brunehilde_ de la _Valkure_ et la _Hilda_ de
la _Burgonde_, fier et calme profil de vierge guerrière, et il y a là
Badin, le sculpteur de la _Fontaine d’or_, l’année dernière admirée au
Champ de Mars, Badin, le neveu de Gailhard même, en train de modeler
un bien curieux bas-relief, toute une descente d’anges longs vêtus de
robes traînantes au-dessus d’une Florentine de la Renaissance assise à
un orgue; des vitraux et des arceaux de cathédrale jaillissent derrière
les anges descendant en spirale, et coloré d’acides, teinté et bruni
par des huiles, tout le bas-relief semble baigné dans une lumière
diffuse et diaprée de vitrail.
C’est somptueux, mystique et musical, très vénitien, d’une piété
élancée et décorative de moine d’Italie.
Gailhard, Gheusi, Badin, et l’on attend à déjeuner Vidal... J’avais
bien dit que nous étions à Toulouse; mieux, il n’est question que
d’un divertissement de danses grecques, exécuté par Sandrini cet été
à Toulouse, devant M. Leygues et les Cadets de Gascogne, lors de la
fameuse tournée des _Cape de dious_, et qu’enthousiasmé, réclame pour
une de ses réceptions M. Paul Deschanel! C’est tout le Midi de Joseph
Montet qui bouge, le seul Midi dont il faut être, paraît-il, car
l’autre n’existe pas; déshonorée par les Italiens et les Levantins,
la Riviera et la divine Provence... et moi qui pars demain soir pour
Marseille! Ah! ces Cadets! Et le dîner d’Esparbès dont je ne pourrais
être! Me permettrait-on seulement d’y assister, à moi qui suis Normand
et presque d’outre-Manche. Ah! ces terribles d’Artagnan de Gascogne!
_Samedi 18 février._--Galerie Kleinmann, rue de la Victoire, les
Bottini, cinquante aquarelles: _Bals_, _Bars_, _Théâtres_, _Maisons
closes_.
Silhouettée d’un trait mince, l’air de frêles découpures sur des fonds
d’une somptuosité sourde, c’est toute la flore de Montmartre évoquée
et saisie dans ses cadres familiers. Le pinceau d’un artiste, épris
de gracilités et de tons chauds, l’a surprise et fixée; et, dans des
décors capiteux de couloirs de théâtres et de maisons de filles, au
milieu des luisances nickelées de buvettes et de bars, c’est le défilé
un peu spectral et aguichant des élégances phtisiques, des chloroses
fardées et des pâleurs, et des langueurs d’anémies, l’air de petites
bêtes malfaisantes et malades, des petites prostituées de la place
Blanche et de la Butte, Bérénice et autres petits calices de fleurs
faisandées, pleurées par Jean de Tinan et célébrées par Maurice Barrès.
Ballerines impubères du Foyer de la Danse, figurantes de Music-Hall,
gigotteuses salariées du Moulin Rouge, idoles amoureuses de la _Souris_
et du _Hanneton_, soupeuses et rôdeuses; délicates, anguleuses,
effarantes et macabres, invraisemblables de minceur avec de larges yeux
dévorés de luxure et des grandes bouches saigneuses de fard, c’est
sous le carrick rouge à trois collets, l’énorme feutre empanaché de
la noctambule ou dans les grègues bouffantes de la cycliste le charme
sûr, mais frelaté, le ragoût de piment et d’odeurs d’hôpital, le baiser
au picrate et au phénol de la _Dame aux Camélias_ et du _Manchon de
Francine_, mais tout cela rajeuni dans des cadres d’une brutalité toute
moderne par un artiste inquiet et obscur; c’est maladif, cynique et
solliciteur. Il y a là des insexuées et de fâcheuses androgynes, des
bouches de proie et d’agonie, des morphinées, des éthéromanes et des
buveuses d’absinthe, il y a de pauvres petites filles qui n’ont pas
mangé de la journée, des pourritures naïves et des ferveurs émaciées de
Lesbos, il y a beaucoup de pitié aussi dans tout ce vice, mais il n’y a
pas de hideur.
M. Bottini a négligé de portraiturer leurs mères! C’est la boue de
Paris, son atmosphère fuligineuse et lourde de miasmes et de gaz
qui ont décharné ces jolies nudités blêmes de mangeuses de pommes
vertes; il y a aussi de l’élégance innée, de la somptuosité même dans
les attitudes et les gestes de ces petites filles de concierges.
Leur beauté de cimetière et de théâtre est le crime de Paris, mais
elle en est aussi la parure et la fleur. Rats d’Opéra, lys du Rat
Mort, pierreuses et diamanteuses, Bottini a silhouetté toutes ces
filles-fantômes sur des fonds opulents et sourds allant du rouge de
laque au rouge tan, fonds réveillés çà et là de bleus paon et de charme
plutôt imaginé que vu dans la réalité, mais d’une tonalité savoureuse
et savante. Il a été beaucoup parlé de M. Bottini ces temps-ci, et à
propos de lui des noms ont été cités, Goya et Constantin Guys par les
uns, Degas et Forain par d’autres. A la vérité, M. Bottini connaît
ses maîtres et s’en souvient, mais sa vision est bien personnelle, sa
couleur surtout requiert et enchante. J’aime moins son dessin qu’on
dirait volontairement lâché et que je crois inexpérimenté, tant il est
maladroit; dessin malheureux qui a fait dire à quelqu’un: «Oh! Bottini.
Un Goya de Montmartre qui s’inspire de Forain et peint comme un Degas
qui dessinerait mal.»
_Lundi 20 février._--Faubourg-Saint-Honoré, 233, chez Valgren, _Des
Buveuses de clair de lune_. Malheureusement, l’épithète n’est pas de
moi; mais elle s’applique si adéquate à l’élancement fuselé, à la
souplesse étirée du rameau et de tige des figurines de Valgren, elle
convient si justement à la sorte d’arabesque mystique qu’affectent
les longs corps chastes et trop longs, mais si chastement frêles et
longs, de ses femmes, que je le risque et le maintiens, ce vocable de
poète romantique, _Buveuses de clair de lune_. Et c’est, en effet, le
clair de lune et son philtre argenté de songe et de féerie que boivent,
ardemment penchées sur de longs et sveltes calices, ces statuettes
elles-mêmes, si sveltes et si longues, qu’on dirait d’étranges
filles-fleurs. Moirées d’inquiétantes patines, comme baignées de
reflets d’eau glauque et plus loin de reflets de lune morte, dans
quelle matière inconnue vivent-elles de leur vie dolente et chimérique,
dans du bronze, de l’argent terni ou de la cire peinte? On ne sait. La
fluidité de leurs corps allicie et déconcerte, les cheveux coulent
comme de l’eau, comme de l’eau choient leurs épaules et fluent leurs
hanches fines, c’est une coulée d’eau que leur robe qui traîne et,
dressée dans un élan de ferveur, toute leur grâce mélancolique et pure
fond et se dissout dans l’écume d’un flot, le floconnement d’une brume!
Ce sont des nixes, ce sont des elfes, ce sont des fées, mais ce sont
aussi des femmes, car ce sont des symboles de désir, de regrets,
d’abandons et d’attirances; ce sont aussi des Rêves, des Désespoirs, de
l’Angoisse et de la Douleur.
Elles boivent du clair de lune et nous en abreuvent, car leur attitude,
ici brisée et attristée, plus loin gracieusement adorante, nous verse
l’ivresse de la Beauté en nous en communiquant la joie, la fièvre et
aussi le frisson. Elles nous en donnent la nostalgie; la nostalgie,
fille des illusions de l’Amour et de l’Art, et ce sont des contes
d’Andersen, et ce sont aussi de brumeuses légendes du vieux Rhin qui
revivent pour moi dans les poses simples et voulues de ces femmes;
un coin d’enfance et de rêves danois fleurit dans cet atelier de
sculpteur-poète et d’artiste visionnaire, qu’est le Finlandais Valgren.
_Vendredi 24 février._--Marseille!... du soleil, mais un petit froid
vif, comme un motif aigu de fifre, dans l’allégresse ensoleillée de
la symphonie d’odeurs et de couleurs du marché aux fleurs des Allées
(_Prononcez les Allllées!_), les Allées de Meilhan, leurs allées, d’où
le vieux port apparaît dans une brusque traînée de lumière, aquarelle
fauve et dorée, gouachée de terre de sienne et d’ocre, entre les
devantures de la Cannebière et son prodigieux mouvement; la Cannebière,
le légitime orgueil de tout Marseillais. Il fleure la jonquille et
la violette, le marché aux fleurs des Allées, mais discrètement,
froidement; les marchandes et leurs gerbes de roses thé grelottent; les
fleuristes ont la pâleur mate et délicate de leurs fleurs, mais les
mimosas égrènent une si belle clarté d’or: printemps du Midi, printemps
menteur.
Sous les platanes, les flâneurs des Chartreux et les nervi du _Course_
font les cent pas, gouaillent, se croisent et s’accostent; la
nomination du nouveau Président met tout le Midi en joie: M. Loubet
est de Montélimar, c’est le nougat national, c’est surtout un enfant
du pays, un Provençaou, té, comme toi et moi... Et Marius et Baptistin
s’en félicitent avec des étreintes comme pour une lutte, des bras
passés autour du cou, des accolades et des bourrades: «Hé! mon bon,
c’est la bonne affaire; nous l’avons, té, le gars Loubet!»
_Samedi 25 février._--Marseille: un hôtel de la rue Tubaneau, une des
rues chaudes avoisinant le cours Belzunce; croquis de trois fenêtres
pris de l’étal en plein vent d’un vendeur d’oursins et praires... Onze
heures du matin...
Première fenêtre: Un Arabe en burnous s’y profile, visage de patriarche
pensif; attentivement penché sur un vieux soulier, il en rapetasse la
semelle, les doigts noirs de poix, et tape et coud et cloue; barbu,
blanc et chenu, on dirait quelque ancestral Eliézer; dans une cage
suspendue en dehors, un merle gai siffle et sautille.
Seconde fenêtre. Deux Marseillais en bras de chemise, les reins sanglés
de la tayolle, deux nervi, je le jurerais, s’y font la barbe devant
un morceau de miroir; couple faraud, jovial et désinvolte, dont l’un
savonne et l’autre rase les joues de son compagnon!... La troisième
croisée, enfin: Une hallucinante figure assise y sirote une tasse de
chocolat, un cabotin ou une vieille femme: engoncé dans un plaid,
coiffé d’un capulet rouge, à la fois funambulesque et dantesque, est-ce
un cardinal en voyage ou une vieille comtesse de Die! tête hoffmanesque
qui fait songer à la fois à un prince de l’Eglise et à quelque _vecchia
strega_ (vieille sorcière).
A la porte, deux marins, deux navigateurs lutinent une fillasse en
cheveux, solide et brune; heureux trio qui ne se dérange même pas
devant le bagage que descend le garçon d’hôtel! Un voyageur en capa
noire doublée de velours rouge suit le bagage, le sâr Peladan ou un
hidalgo.
Au milieu de la rue un portefaix du port pilote trois Indous
enturbannés de blanc et long gaînés de toile noire. A dix pas, le
_course_ bruit et grouille.
O Marseille, porte de l’Orient et palette de sensations et de couleurs!
_Mardi 1er mars._--Nice. --La baronne de Rhaden, l’écuyère du
Nouveau-Cirque, la souple et svelte baronne de Rhaden, nerveuse comme
un cheval de race, et si pâle, si pâle, si étrangement pâle sous
ses cheveux si blonds, tels une fumée d’or. Une légende tragique la
précédait à Paris, où ses débuts affolèrent à la fois les clubs, les
écuries, les boudoirs; il y avait, disait-on, du sang à l’ourlet de
sa robe, la robe d’amazone qui la gaînait à la fois si délicate et si
fièrement droite. Femme d’un officier hongrois, le baron de Rhaden, des
hommes s’étaient tués pour elle, et belle d’une beauté décevante et
froide, belle de l’impérieuse beauté de la neige qui ne fond pas, elle
apportait avec elle, toute passionnante et trouble, une atmosphère de
drames, de suicides et de duels! Tout Paris hennit, cabré de désir, à
cette odeur de femme et de mort: René Maizeroy fanatique écrivit pour
elle un bloc-note où il la comparait à une héroïne de d’Aurévilly,
et en effet cette centauresse aux yeux clairs et au profil si calme
faisait songer à l’impassible et terrible amoureuse du _Bonheur dans
le crime_: tous les sensitifs, tous les friands de littérature et
d’émotions fines se plurent à rêver des _Diaboliques_ devant cette
écuyère titrée et mariée qui, d’un coup de sa petite main gantée de
peau de chien, quitte à les renverser après sur la piste, faisait si
dextrement prendre le mors aux dents et aux hommes et à son cheval; et
puis, la baronne venait de si loin!!
La baronne de Rhaden... je la retrouve ici au programme d’une troupe
italienne au Cirque de Nice, et j’ai l’impression d’une déchéance:
la baronne de Rhaden au Cirque de la rue Pastorelli... Une curiosité
néanmoins m’y fait entrer, dans ce cirque; l’écuyère tragique était
encore si jolie il y a cinq ans, la dernière fois que je la vis..., la
baronne hongroise est encore svelte et souple, mais le masque s’est
virilisé, durci, elle manie toujours merveilleusement sa bête au milieu
d’un corps de ballet travesti en écuyers, culotte blanche et habit
rouge, et je regrette le plastron immaculé et l’habit noir de M. Loyal.
Mon idole d’antan m’apparut ici amoindrie, diminuée. Nice, ville
cosmopolite et rastaquouère, démode et démonétise, il me semble, les
talents et les femmes; c’est par excellence la ville refuge des santés
compromises, des réputations avariées, des talents finis, des tares et
des suprêmes avatars; toutes les déchéances y viennent prolonger au
soleil factice une agonie dont on ne veut plus ailleurs, et autant,
par exemple, le nom de la baronne Rhaden m’attriste et me gêne sur
cette affiche de la rue Pastorelli, autant j’admets et comprends au
programme du Casino le nom de madame Tarquini d’Or.
_Mercredi 2 mars._--Fleurs de Nice, autre épave. Onze heures du soir,
dans un bar des Anglais de la place Masséna, bodega ou posada selon
qu’y miaule entre dix et onze un orchestre de _bar-maid_ irlandaises ou
de guitaristes espagnols. Quatre Napolitains tourmentent des mandolines
dans celui où nous sommes attardés, ce soir: au comptoir, juchés sur
les hauts tabourets, cinq ou six dégusteurs de cocktail, figures
louches de croupiers de cercle ou des bookmakers...: un petit Italien
assez joli, quinze ans à peine, se déhanche, mime une tarentelle...
Entrent deux femmes, deux rôdeuses en quête du monsieur de la nuit, le
visage plâtreux, reculé entre des bandeaux crêpés et bouffants, comme
au fond d’un manchon d’astrakan noir: volumineux mantelet de velours à
la mode de l’an dernier, épaisse voilette rabattue sur les yeux, l’air
de bêtes nocturnes et malfaisantes avec leur face de morte et leur
rictus saigneux de fard...
L’une d’elles vient à nous, se nomme et nous interpelle, la baronne
Chipola. C’est elle et sa grâce simiesque, son visage allongé et son
sourire aigu de gitane; la baronne Chipola a un œil au beurre noir;
n’importe, elle s’installe, et avec des cajoleries, des minauderies
et des boniments de romanichel en parade, c’est la fatale bouteille
de champagne et les fâcheuses cigarettes du khédive, quatre francs le
paquet, qu’elle nous extirpe d’abord; suit le vulgaire tapage du louis
prévu, réduit par nous à un louis de voyageurs, les dix francs qu’on
ne refuse pas à la fille en dèche. «J’ai tout perdu à Monte-Carlo,
j’ai joué sur le 17 plein et c’est le 11 qui est sorti, c’est bien ma
veine... Je touche trois mille demain, mon amant m’a télégraphié ce
soir. Venez-vous souper au London House. C’est moi qui vous invite,
j’y loge, j’y suis descendue, parole d’honneur... Allez demain à
Monte-Carlo... Vous verrez, j’y fais sauter la banque, cette fois j’ai
une martingale.»
Nous déclinons ses offres et évinçons la dame. A peine dehors:
--«Monte-Carlo, nous tuyaute un Niçois qui nous accompagne, elle se
gardera bien de s’y risquer, on l’a expulsée des salles, la principauté
lui est interdite, elle y a vécu deux mois sans mettre un sou en
banque, rien qu’en faisant le tour des tables, les jetons lui sautaient
dans les poches, oh! une dextérité de main... pas sa pareille pour
étouffer les orphelins, madame--la Mort aux gosses, quoi, ou _Gare aux
poches_, le phylloxéra des joueurs.»
_Vendredi 4 mars.--Nice._ --Le _Phare du Littoral_, hier très tard dans
la soirée, m’a appris la triste nouvelle.
Le _Journal_ reçu ce matin me la confirme, endeuillé d’un encadrement
noir: Fernand Xau est mort, Fernand Xau, qui fut le créateur et l’âme
même de ce _Journal_, Fernand Xau, à qui nous devons tous dans la
littérature l’exceptionnelle situation faite à la plupart d’entre nous
dans un journalisme avant lui hostile et fermé aux artistes de rêve et
d’imagination. J’ai télégraphié à Grasse la veille, dès le douloureux
événement, appris très tard dans la nuit, et j’attends la réponse à
ma dépêche, la réponse qui m’autorise à aller là-bas, à la maison
mortuaire.
Grasse, Fernand Xau! et voilà que dans mon souvenir s’évoque et se
précise, visions de calme et de chaleur, le doux paysage ensoleillé
au milieu duquel je trouvais Xau, installé à peu près à pareille
époque, l’année dernière, dans sa villa des Quatre-Chemins. Ancien mas
provençal perdu dans un repli de terrain avec à l’horizon les hautes
montagnes de Grasse, _chaud cagnard_ du pays du soleil à l’abri de la
brise de mer et des vents, comme il fleurait bon la lavande, le thym
et la menthe sauvage, le cher abri trouvé par Xau pour y rétablir, il
l’espérait du moins, une santé irréparablement détruite! et, si atteint
qu’il fût par son mal, si maigre qu’il fût devenu avec sa voix changée,
ses joues creuses et sa mine défaite, nous voulions nous faire illusion
et espérer avec lui... Il y avait de telles ressources de volonté, une
si tenace et si belle énergie dans ce Breton obstiné et trapu, et je le
revois me faisant gaiement les honneurs de sa retraite de convalescent,
admirant et me faisant admirer les cinq hectares d’oliviers, verger
biblique aux troncs noueux et tordus s’étendant tout à l’entour de
l’habitation, le jardin fleuri d’iris, le puits moussu dans la courette
et la gloriette et la tonnelle. Et madame Xau nous suivait, dévouement
attentif et ferveur touchante désormais attachés à une ombre. Et
c’est à ce dévouement et à cette douleur que vont aujourd’hui mes
pensées, car, avec une précision cruelle, je me souviens aujourd’hui
d’une phrase échappée à madame Xau dans ce calme et somnolent décor
d’oliviers et de soleil, phrase typique et dont la joie confiante, ce
jour-là, me fit peur: «Je voudrais toujours demeurer ici, jamais je ne
me suis sentie si heureuse!»