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Poussières de Paris
DU MÊME AUTEUR
=La Petite Classe= 1 vol.
=Histoires de Masques= 1 vol.
(Couverture de HENRY BATAILLE).
=Monsieur de Phocas= 1 vol.
(Couverture de GEO-DUPUIS).
_Pour paraître très prochainement_:
=Le Vice errant= (Coins de Byzance) 1 vol.
=Princesses d’ivoire et d’ivresse= 1 vol.
_EN PRÉPARATION_:
=Le Châtiment de la Lumière.=
=Le Valet de Gloire.=
Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous
les pays, y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le
Danemark.
S’adresser, pour traiter, à la librairie PAUL OLLENDORFF, 50,
Chaussée d’Antin, Paris.
JEAN LORRAIN
Poussières
de Paris
-- CINQUIÈME ÉDITION --
[Logo: P O]
PARIS
SOCIÉTÉ D’ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
_Librairie Paul Ollendorff_
50, CHAUSSÉE D’ANTIN, 50
1902
Tous droits réservés.
_Il a été tiré à part cinq exemplaires sur papier de hollande._
POUSSIÈRES DE PARIS
_Dimanche 1er janvier_:
J’aime ma vie et j’aime aussi la vie,
Toute la vie éparse et douce malgré tout,
Comme on aime l’année avec ses raisins d’août,
Avec sa neige de janvier, avec sa pluie.
GEORGES RODENBACH.
Et cet amant fervent de la vie, de la vie avec ses joies et ses
douleurs, dont il a rendu les plus fugitives nuances, vient de mourir,
à peine âgé de quarante ans. Cette année 98 l’a emporté, comme elle
en a emporté tant d’autres; elle a cruellement fauché parmi le
clan des artistes (puisqu’on ne peut plus écrire _intellectuels_,
l’intellectualité étant devenue un parti politique). Oui, elle a été
farouchement meurtrière de poètes et de penseurs, cette veule et
vénéneuse année 98. Déjà lourde de mensonges et de trahisons, elle
a été aussi assassin: elle a tué chez nous Gustave Moreau, Puvis de
Chavannes, Stéphane Mallarmé, Auguste Lauzet; en Angleterre, Burne
Jones. Et voilà qu’en s’enfuyant comme une voleuse, elle nous ravit le
pur et délicat poète que fut M. Georges Rodenbach.
M. Octave Mirbeau a dit ici la genèse de cette poésie ardente et
triste; mieux que personne, M. Mirbeau a expliqué les frissonnements
de cette âme de sensitif, en racontant l’enfance de Georges Rodenbach
passée toute dans les cimetières de Bruges, cette Bruges-la-Morte dont
il a noté, dans un style de reflets et de larmes, l’atmosphère de jadis
reflétée dans l’étain des canaux et pleurée goutte à goutte par la
chanson des carillons.
Quelque chose de moi dans les villes du Nord,
Quelque chose survit de plus fort que la mort.
En leurs quartiers lépreux qu’affligent des casernes
Quelque chose de moi pleure dans les tambours,
Et par les soirs de pluie, en leurs mornes faubourgs,
Quelque chose de moi brûle dans les lanternes.
Et, tandis que le vent s’exténue en reproches,
Quelque chose de moi meurt déjà dans les cloches.
Poète de la vie, certes, mais poète de la vie attristée par la
perpétuelle obsession du néant, poète déjà frappé de mort et poursuivi
dans toutes ses œuvres par le souvenir d’une enfance assombrie; et dans
la mélancolie de ce 1er janvier, la plus morne journée de l’année,
celle dont M. Edmond de Goncourt a pu écrire dans son journal: «Le
jour de l’An, pour moi, c’est le jour des Morts», c’est à Rodenbach
que je songe, Rodenbach dont je n’ai pas voulu suivre le convoi par
horreur du mensonge des visages de circonstance et de la banalité
prévue des discours. Il me semble que c’est un peu de son âme que
je respire à travers les pages feuilletées de son ultime et dernier
poème, le _Miroir du ciel natal_. Oui, tout Rodenbach s’évoque dans la
résignation et la somnolence apaisée de ces beaux vers:
La vieille église rêve en un vaste silence;
La ville morte, avec sa tristesse, est autour;
On en sent comme d’un malade, la présence,
Et tout est assombri par l’ombre de la tour.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Oh! cette maladive odeur de vieille église,
Fade, mais sensuelle, et qui fait qu’on défaille;
Lys, crèches de Noël dont se fane la paille.
Encens irrésolu qui meurt dans l’ombre grise:
Vin d’or évaporé des burettes, bougies
Dont la souffrance aura racheté nos péchés;
Et tant d’odeurs encor: les nappes défraîchies
Et les voiles de noce aux bouquets d’orangers.
Et vous aussi, votre immortelle odeur humaine,
Foule venue ici dont Dieu seul sait le compte;
Larmes du repentir et sueur de la honte,
Odeur des siècles, lourde et qui toujours se traîne...
Odeur de mort aussi, car tout ici se meurt!
Cette église est trop vieille et la ville est trop morte;
Ce ne sont que tombeaux dans les nefs et le chœur,
Et combien de cercueils en ont franchi les portes!
Oui! tout est mort! Oui! tout se meurt sans cesse ici!
L’encens dans le néant, aujourd’hui dans naguères;
Les visages des vieux tableaux meurent ainsi;
Et chacun pense aux ossements des vieux reliquaires...
_Mercredi 4 janvier.--Ce qu’ils en disent, ce qu’ils en pensent._
--«Et vous y êtes allé, à ces luttes? --Oh! le Casino de Paris m’a
suffi, depuis que j’ai vu Pons y étrangler Pytlasinski. --C’était
ignoble? --Je vous crois: Pytlasinski était plein de sang. --Aussi
ignoble que la séance des lutteurs turcs au Cirque d’Hiver? --Celle où
Yousouf?... --Parfaitement, celle où Yousouf essayait, à travers le
caleçon de cuir... de préparer son adversaire à entrer au sérail...
--Quelle horreur! Et dire qu’Héloë n’en manque pas une! --Comme on
écrit l’histoire! je n’ai été que deux fois au Casino. C’est surtout
la physionomie de la foule qui m’amuse; les spectacles de force y
développent une atmosphère spéciale très curieuse à observer: les
femmes ont, en regardant ça, une acuité d’œil et un brusque avancement
de mâchoire très démonstratifs. J’ai vu là de vraies figures d’une fête
sous Néron, tant elles étaient atroces et crispées de luxure, de vraies
physionomies de meurtre! Pour peu que ces spectacles durent et que
l’_Affaire_ s’éternise, d’ici peu on se massacrera dans les restaurants
de nuit. --Non. --Attendez un peu les bals de l’Opéra; je guette mes
contemporains à la sortie, chez Paillard ou au café de Paris, à l’heure
du chaufroid de bécasses. Une fois les femmes grises, pour peu que les
hommes parlent révision, on se tuera, je vous le dis.»
_Jeudi 5 janvier.--Ce qu’ils en disent, ce qu’ils en pensent. Autres
délicieux._ --Et aux Folies-Bergère? --Oh! ceux-là valent la peine; il
y a là Sabès et Pietro II qu’on peut regarder. Moi, je n’admets que
les lutteurs du Midi. --Constant le Boucher, pourtant? --Constant le
Boucher! Oui, c’est tout à fait la jeunesse de Guitry. --Non. --Vous
ne l’avez donc pas regardé? Vous avez vu _Georgette Lemeunier_? --Deux
fois. Hein, comme c’est joué! --Au naturel, c’est Guitry dans les
rôles de Guitry. Il a vraiment trop l’air de se moquer du public. Un
rôle, il faut sembler y croire. --Moi, je le trouve parfait. --Mais
vous êtes vous-même un petit Guitry; et puis, il n’y a pas de pièce.
--Voilà qui m’est égal si je m’amuse. --Avouez que cette erreur du
bijoutier, ces bagues envoyées l’une pour l’autre, faire reposer
quatre actes là-dessus, ce n’est pas du théâtre, c’est trop facile.
--Trop facile! Essayez donc pour voir. --Si c’était mon métier. Et
puis une pièce jouée par Réjane, ça a toujours du succès. --Servez
_Calice_. --Resservez au contraire, car au fond c’est la même pièce.
Si vous regardez bien, c’est toujours _Amoureuse_ de Porto-Riche,
accommodée par Vandérem aux endives tragiques ou par Donnay potage
bonne femme au kari. --En effet, il devient bien popote, Maurice.
--Vous savez que Réjane ne veut plus jouer que des rôles de femmes
honnêtes. --La conversion de Zaza. Je l’aime mieux autrement. --Le fait
est que c’est surtout une amoureuse. --Ah! elle joue avec sa peau,
elle a la science innée du frôlement. Déjà, dans _Viveurs_, elle avait
une façon de prendre contact avec Mayer. --Et dans _Zaza_, une manière
de mettre ses seins sous le nez de Gautier. --Cette Réjane, quand
elle joue, toutes les maisons de nuit font recette. --Quand Réjane
va, tout va. --Qu’est-ce qu’on reprend à la Renaissance? --La _Dame
aux Camélias_. --Et avec quoi ouvre le théâtre des Nations? --Avec la
_Tosca_. --J’aime autant retourner voir la _Reine Fiammette_. --Vous
avez aimé Yahne là-dedans? --L’idéale mercière? Aucun abandon, aucune
nature, tout cela est sec, étudié, voulu; pas de recul dans le passé;
elle a l’air d’une petite bourgeoise costumée tout le temps. Savez-vous
qui j’aurais voulu là-dedans? --Dites? --Lucy Gérard. C’est bien la
petite folle du rôle. --En effet... Avez-vous vu Otero valser la valse
tourbillon?
_Samedi 7 janvier._--Aux Folies-Bergère, entre quatre et cinq dans
les limbes d’une répétition. Sur scène, le clair-obscur d’un décor
de roches et de montagnes peint par Jusseaume, trente danseuses,
engoncées de lainages et en jupons de dessous, évoluent d’un pas
frénétique sous la direction de Mariquita, debout devant le trou du
souffleur. Nous sommes dans la chaîne libyque, et les danseuses qui
tourbillonnent et s’agitent, étroitement épaulées l’une à l’autre et
comme enchaînées par une guirlande de bras, figurent la ronde du sabbat
au milieu duquel Tylda, reine des sorcières, torturera demain Jeanne
Margyl, princesse d’Egypte. L’orchestre, dirigé par Ganne, entonne
maintenant une sorte de marche sacrilège sur le thème du _Dies iræ_,
et tout le corps de ballet, s’écartant et se groupant en quatre files
humaines, figure une énorme croix de Saint-André qui tourne et vire sur
le mode funèbre au pied des montagnes abruptes, tout à coup apparues
singulièrement reculées sous la lune montante, et mon impression de
messe noire et de rites maudits est encore aggravée par mon voisin de
loge, le sculpteur Carabin, qui me raconte ses souvenirs d’enfance
paysanne dans la superstitieuse Alsace, l’Alsace, où la croyance au
sabbat, encore vivace dans l’esprit des populations, veut que la
sorcière, surprise par l’aube hors de son logis, n’y puisse rentrer
que dépouillée de tout vêtement, sa nudité voilée sous la chevelure
éparse... Des paysannes ont été ainsi souvent rencontrées au coin d’une
ruelle de village, à l’orée des champs, et comme je hoche la tête,
Carabin, pour me convaincre, me raconte la sauvage et belle légende de
la pauvresse, la mendiante de campagne qui, le jour de Noël, monte sur
le Ballon d’Alsace, et là, s’y étant mise nue, secoue du charbon pilé
sur les champs de tous ceux qui lui ont refusé l’aumône dans le courant
de l’année; et ce charbon jeté est la malédiction qui stérilise la
terre des avares.
La nuit, quand des cheveux de lune
Baignent, lisses et froids, les épaules des dunes,
Elle s’éveille en leur lumière bleue;
Sa volonté se darde alors de lieue en lieue;
Les vieux pays et leurs minuits de flamme
Hallucinent si vivement son âme
Qu’elle en devient voyante et prophétesse,
Et démêle, parfois, la joie ou la tristesse,
Et les sombres ou lumineux présages
Qui font des gestes d’encre et d’or dans les nuages.
Les feuilles choient sur les chemins
Immensément de bruines trempés,
Comme des mains
Coupées.
Et la vieille point ne mourra.
EMILE VERHAEREN.
Ce qui prouve que toujours les artistes se rencontrent.
_Mercredi 11 janvier._--Galerie Georges Petit, exposition annuelle
des femmes-artistes. Il ne faut pas frapper une femme même avec une
fleur, mais pourquoi ces dames s’acharnent-elles à broyer tant de
bleus et de jaunes inutiles sur tant de pavots, de bleuets, de roses
et de capucines! Et je passe les œillets et les roses-trémières, et
les chardons que j’oubliais (chardons, éventails, un rien comme vous
voyez), toutes pauvres et innocentes corolles, toutes attristées et
déconfites de se voir portraiturées, peinturlurées et exposées dans des
cadres dorés ou laqués de blanc ou de vert.
Que de beaux cadres! et que de beaux noms! Des noms connus même, du
moins par les maris, Brouardel, Fleury, Métra, Dampt et Séailles,
et que de Madeleines, comme si toutes aspiraient à signer Lemaire.
Beaucoup d’aspirations en somme, beaucoup de convictions, pas mal de
prétentions et même de la sincérité; oh! cela, je n’en doute pas;
l’enfer est pavé de bonnes intentions, et les toiles de ces dames en
sont pleines; mais sur quarante peintresses représentées, chacune,
par une moyenne de six envois, pourquoi n’y en a-t-il que trois qui
m’attirent et me retiennent? Madame Madeleine Carpentier, encore une
Madeleine qui fait vraiment l’aquarelle comme l’autre, même perfection
de dessin, mais plus d’humidité et de moelleux dans la matière. Madame
Carpentier envoie des violettes de Parme, des anémones simples et des
prunes, mais surtout des artichauts et des pêches qui condamnent toutes
les fleurs et natures mortes exposées auprès des siennes.
Madame Hélène-Gertrude Cohen, des tableaux de genre, des petites
figures de femmes Louis XV dans des intérieurs du siècle dernier:
des intérieurs froids et secs aux tons délavés, où de mélancoliques
et frêles madame de Warens, à moins qu’elles ne soient d’Epinay,
s’accoudent en peignoir à des petites tables de marqueterie ou
s’accotent, nonchalantes, à des canapés un peu raides, tendus de vieux
lampas à gros bouquets.
Et les déshabillés d’un bleu de lin ou d’un mauve assombri
s’éparpillent en jolis plis sur le satin des meubles; les tailles qu’on
sent fines et souples ont, les unes des redressements de guêpe, les
autres d’adorables langueurs, telles les _Belles Ecouteuses_ chères à
Paul Verlaine et c’est le _Bouquet_ et c’est au _Boudoir_, délicieux
tableautins à peine peints, mais si savamment nuancés de coquetteries
et de nonchaloirs.
Enfin, Louise Desbordes: le mystère de l’eau, l’attirance et le sourire
ambigus des profondeurs glauques, des ténèbres mouvantes des étangs et
de la mer.
Des luminosités les traversent et, dans de l’or en fusion, de la chair
ou de l’ivoire s’irradie découpé, déchiqueté, enroulé autour de
souples tiges, ivoire ou chair qui sont des visages de nymphes ou de
fleurs.
Les fleurs regardent, les yeux fleurissent.
Et c’est le _Printemps_ et c’est _Méduse_, _légende des algues_ ou tout
simplement des _fleurs_. A côté de ces fantasmagories un précieux, un
hallucinant paysage représente les quais de Paris vus du pont de Sully,
un Paris de brume et de rêve à l’heure où s’allument les premiers
réverbères et cette élève de Stevens me fait pour la première fois
songer à Whistler.
_Jeudi 12 janvier._--A l’Opéra-Comique: _A Fidelio, une loge de
délicieux, c’est le second acte_: --Il est tout à fait bien, ce décor.
--Cette citadelle de briques rouges! Vous allez voir comme elle va
s’éclairer tout à l’heure au soleil couchant, et quelles belles ombres
portées; inutile de demander de qui elle est. --C’est un Jusseaume?
--Naturellement. --Très Vélasquez le gouverneur et ces arquebusiers
de Philippe III. --Si vous nous laissiez écouter Beethoven! --Si on
ne peut plus admirer la mise en scène! --Surtout chez Carré. (_Un
silence, puis les hostilités reprennent._) --Décidément Caron est
maladroite au travesti. --Vous perdez toujours la belle occasion de
vous taire; ce n’est pas un travesti, puisque Léonore est déguisée en
homme pour parvenir jusqu’au cachot de son mari, son travestissement
ne doit tromper que le geôlier et la garnison de la citadelle, mais
non le public qui, dès son entrée en scène, doit savoir qui elle est:
le rôle est très bien composé au contraire. --Oh! vous d’abord, dès
qu’il s’agit de Caron. --Oh! comme la citadelle rougit, on dirait le
feu. --Mais non, c’est un crépuscule d’Espagne; les premiers plans
s’obscurcissent, tandis que les lointains et les hauteurs s’exaspèrent
dans la clarté: vous n’avez donc jamais vu un soleil couchant à Valence
ou à Grenade, ou même à Alger? --Oh! vous savez, moi, quand je vais
à Monte-Carlo!... --C’est vrai, vous avez découvert la _Riviera_. Il
paraît qu’il y fait un temps de chien. --Comme ici, pluie et vent. --Si
vous consentiez à nous laisser écouter cependant.
_Pendant le dernier entr’acte, dans les couloirs_: --Mais c’est tout à
fait l’Affaire, ce livret de _Fidelio_; ce Beethoven avait tout prévu;
le bon geôlier ou le major Forzinetti. --Vous délirez, vous la voyez
partout, l’Affaire; il faut soigner ça, mon cher. --Superbe, hein! tout
l’acte, ce trio, puis ce quatuor. --Cet acte, dans le noir; je croyais
lire les _Mystères de l’Inquisition_; et puis, ce prisonnier dont on
creuse la tombe dans son cachot, ça m’impressionne, moi. Si on allait
faire un tour aux Folies? --Allez, monsieur, allez, vous êtes bien de
votre siècle; allez subodorer la sueur de vos lutteurs.
_Vendredi 13 janvier._--L’Elysée à _Georgette Lemeunier_, ou le
spectacle dans la salle... Tous les yeux sont en effet fixés sur la
grande avant-scène de droite, où Monsieur Félix Faure vient de faire
son entrée avec Mademoiselle et Madame, Mademoiselle toute scintillante
de jais noir, Madame épanouie en un superbe velours mauve broché sur
satin blanc: dans la pénombre de l’avant-scène, des chapeaux clairs et
des fracs, la Cour. La Cour à Fontainebleau, la Cour à Rambouillet, la
Cour au Vaudeville. Monsieur Félix Faure s’installe entre Madame et
Mademoiselle; il bedonne un peu, Monsieur Faure, et en bon souverain
ne trompe pas son peuple, car il offre exactement la silhouette
vulgarisée par Hermann Paul. Sur scène, c’est le papotage élégant de
Réjane et de Suzanne Avril, avocates, l’une du mariage et l’autre de
l’adultère; mais la salle est toute à l’avant-scène présidentielle,
chacun escomptant, dans son for intérieur, la joie d’observer et de
dévisager le Président pendant l’acte politique, l’acte du fameux
déjeuner où l’on parlera de l’_Affaire_.
L’acte a eu lieu, Monsieur Faure a sauvé la situation en gardant
obstinément sa lorgnette collée sur ses yeux durant toute la scène
entre le Magistrat et le Général; mieux, il a évité de lorgner les
acteurs, et, pour ne marquer aucune préférence, absolument neutre
entre la magistrature et l’armée, cette lorgnette diplomatique, il l’a
obstinément tenue braquée dans la salle.
Mademoiselle Emilienne d’Alençon, qui se trouve être ma voisine de
baignoire, prétend être l’objet et le but des regards de Monsieur
Faure. --Peut-être qu’il me prend pour... --Et j’ai toutes les peines
du monde à convaincre la douce enfant que cette attitude de nos
gouvernants est voulue par le Protocole.
_Samedi 14 janvier._--Cinq heures du matin, rue Pirouette, aux Halles,
à l’_Ange Gabriel_. On n’est pas des saints, mais on n’est pas non plus
des bœufs: public de loupeurs, de maraîchers, de filles, de garçons
bouchers, de calicots en bordée et de rôdeurs des Halles. On a commencé
par Maxim’s, et, du _Grand Comptoir_ au _Caveau_, on s’est échoué
devant une soupe au fromage et des huîtres, escortés d’une bande de
joyeux inconnus, tricots marrons et casquettes molles, attachés à nos
pas depuis le _Grand Comptoir_.
C’est Mademoiselle Odette Vallery, qui nous vaut ce cortège et cet
honneur, Mademoiselle Odette Vallery, jeune Grecque un peu cosmopolite
aussi, émigrée de la Scala de Milan sur la scène des Folies-Bergère,
Mademoiselle Odette Vallery, la souple, la nerveuse, la bien musclée
aussi, la chercheuse d’inconnu, voire même d’impossible, qui a voulu,
cette nuit, connaître les bas-fonds de Paris et demandera demain, si
la lubie lui prend, de remplacer de Max dans le duc de Reichstadt,
Mademoiselle Vallery fait, cette nuit, la tournée des grands-ducs.
Au fond de l’étroite salle en boyau à l’atmosphère épaisse tant elle
est bondée de consommateurs, Pierre et Jacques tour à tour se font
entendre; chacun en pousse une de sa façon: Pierre vocalise et Jacques
déclame les _Cuirassiers de Reichshoffen_, après _Ma Gigolette elle est
perdue!_ tout le répertoire populo. Deux demoiselles de la rue Joubert,
deux superbes filles, ma foi, reprennent les refrains en chœur; le
maître de l’établissement dégoise lui-même pour amuser sa clientèle, et
je vois le moment où l’on va demander à Odette Vallery de vouloir bien
esquisser un pas, tout comme il y a huit jours, les soupeurs du Café de
Paris, le demandaient, à la même heure, à la señora Carolina Otero.
Aux millions près, c’est la même atmosphère et le même public, mais
nous n’aurons pas à répondre l’apostrophe devenue légendaire de la
belle malagaise. Il n’y a ici que des loqueteux, des ouvriers et,
à part notre bande d’artistes, des turbins et des gens de métier,
quelques-uns inavouables d’ailleurs; nous sommes tous pauvres, il n’y a
que des chrétiens. Dehors, c’est l’heure où les maraîchers déchargent
leurs légumes autour des pavillons incendiés de lumière électrique.
Paris s’éveille, c’est l’heure du mal aux cheveux, de la gueule de bois
et des calamiteux retours en fiacre dans l’aube grognonne et la boue
de six heures du matin; la pluie bat aux vitres et l’on a les moelles
transies. Et maintenant, dormir jusqu’à midi.
_Vendredi 20 janvier._--Le «Monsieur aux camélias»; les soiristes n’ont
pas exagéré, c’est le «Monsieur aux camélias». M. de Max semble vouloir
gâter à plaisir des dons admirables.
Servi par un physique, une voix et un tempérament qui le classent
immédiatement après Mounet-Sully, il compromet ce capital dans des
mièvreries, des pâmoisons gracieuses et des râles qui en font le plus
dangereux parodiste du jeu de madame Sarah Bernhardt. A propos du _Roi
de Rome_, la presse a lancé le mot travesti; il y a de la vraisemblance
dans cette rosserie. Corseté comme un vieux beau sous l’habit de satin
blanc du duc de Reichstadt, un tour de cou de velours épinglé sous
le menton, haut cravaté, sanglé, busqué, il se cambre, plie sur les
jarrets, marche sur les pointes, pirouette, roucoule, gémit, tousse et
s’abandonne, et, sous sa perruque blonde bouclée à l’enfant, arrive à
ressembler à une Déjazet tragique, lui, Napoléon II, le futur Aiglon.
L’_Aiglon_, que doit créer en 1900 madame Sarah Bernhardt, si bien que
le Nouveau-Théâtre semble paraître, sans s’établir pour cela, prendre
à tâche de démolir les établissements rivaux. _Aux Courses_, un mois
avant le _Résultat des Courses_, malice évidente de M. Paul Franck à M.
Antoine; _Roi de Rome_, un an avant l’_Aiglon_ de M. Rostand.
M. de Max a cependant des moments superbes et c’est justement là ce
qui enrage de le voir tour à tour si bon et si mauvais. Il donne
princièrement sa main à baiser à la princesse Camarata pendant le bal
de la cour; sa scène de révolte contre le prince de Metternich (ils
prononcent tous Metterniche! pourquoi?) est jouée avec une émotion
et un mouvement admirables; son _ode à la Colonne_, alternativement
reprise par lui et le demi-solde Chambert, fait prime dans les milieux
bonapartistes et chaque soir emplit à heure fixe toutes les loges.
M. de Max est une mode, il est de bon goût de venir conspirer rue
Blanche en l’écoutant; mais, s’il est un déclamateur passionné, M.
de Max est un amoureux déplorable: il s’agenouille comme M. Mérante,
ses duos d’amour relèvent du maître de ballet. D’ailleurs M. de Max
révolutionne le cœur des danseuses, et quant à son agonie, elle est
aujourd’hui classique: râles, petits spasmes et adieux au miroir,
c’est, à côté de la mort de Croizette dans le _Sphinx_ et de celle de
madame Sarah Bernhardt dans la _Dame_, l’agonie à grand orchestre du
«Monsieur aux Camélias».
Le «Monsieur aux Camélias», le duc de Reichstadt! et M. de Max a créé
le roi Christian III des _Rois_, le Yoghi d’_Izeïl_, l’évêque Sophron
de _Gismonda_, le vieil empereur byzantin d’_Héracléa_ et le provençal
aventurier tout de langueur et de rêve de la _Princesse lointaine_.
M. de Max se doit une revanche à lui-même dans quelque rôle de vieil
évêque, de vieux pape ou de vieil empereur.
_Samedi 21 janvier._
La condamner, Lorelle! une femme aussi blonde!
Regarde cette bouche et le rose ingénu
De ses seins. La beauté, c’est le philtre inconnu
Souverain et vainqueur qui corrompt tout au monde.
Ils l’absoudront.
(_Auteur inconnu._)
_8, chaussée d’Antin, chez Landolff, 7 heures du soir, dans un des
salons d’essayage._--Debout devant une grande glace, Jane Margyl, la
_Princesse au Sabbat_ de mercredi prochain, essaie son costume du
un: le gaz flambe haut dans la petite pièce claire; et, gaînée dans
sa robe d’or de reine orientale, son lourd manteau ocellé de bleu,
déployé derrière elle comme une immense queue de paon, Illys s’étudie
et s’épie dans l’eau de la vaste glace, et, soucieuse de ses effets,
joue là au naturel, dans le petit salon du costumier à la mode, son
rôle de coquette et futile princesse aux miroirs. Deux essayeuses sont
accroupies à ses pieds, occupées à disposer savamment les plis du
manteau. Fine et souple dans ses habituelles robes tailleur, madame
Landolff les dirige et les observe; et, sous l’ibis diamanté qui la
diadème, Margyl évolue, lente et majestueuse, règle sa marche et tente
des effets.
Je ne l’avais pas rêvée si nue, je l’avais songée plus hermétique,
plus close, le manteau royal lui descendant des tempes et tombant à
plis droits sur le devant de sa robe, énigmatique et à peine entrevue
sous les pendeloques de turquoises et d’opales, moins féerique et plus
princesse, sorte de pyramide d’or et d’émail mouvante à la façon des
_Esclarmonde_ et des _Théodora_. Je risque une objection, manifeste
un désir; mais Margyl résiste, Margyl est belle et le sait, et, comme
Aphrodite, tient à faire la royale aumône de sa beauté aux spectateurs.
Conflit.
Ah! il n’est pas facile de costumer une jolie femme! La femme, être
de coquetterie immédiate, ignore toujours les effets réflexes de
l’idée suggérée et la grande puissance, que dis-je, la triple et sûre
incantation du mystère, du masque et du voile, et je me désespère: mais
madame Landolff m’a compris. Le temps d’ouvrir une porte et la voici
qui, avec des mètres de gaze bleu-ciel et quelques fils de perles
fausses, échafaude autour de la tête de Margyl des ennuagements d’azur,
des enroulements de nacre, des fumées et des lueurs, l’enveloppe de
légères retombées de tulle, et, de toutes ces brumes et de toutes ces
clartés évoque une impérieuse et hiératique princesse d’Egypte et de
légende, Illys!
_Lundi 23 janvier._--A l’Opéra-Comique, _Manon_. Je ne sais pas si
jamais en France on a poussé plus loin que M. Albert Carré la science
et l’art de la mise en scène.
_Manon!_ avant lui, c’était la partition, toute d’élégance et de
passion, du seul cri d’amour du dix-huitième siècle: _Manon_, c’étaient
les airs fameux populaires dès la troisième représentation, et
populaires demeurés depuis bientôt vingt ans qu’on les chante, les
adieux à la petite table: «N’est-ce plus ta main que ma main caresse?»
la valse, le duo de Saint-Sulpice, les ensembles de l’hôtel de
Transylvanie, etc., etc. _Manon!_ ce fut surtout Heilbronn, _Manon!_ ce
fut aussi Sanderson.
A-t-on jamais chanté Manon depuis? et voici qu’avec un Des Grieux d’un
invraisemblable physique pour le «cher Chevalier» et une Manon un peu
de province, M. Albert Carré, plutôt trahi par l’interprétation, grâce
à une ingéniosité de décors et de costumes inconnus avant lui, arrive
à nous reconstituer, on dirait estampe par estampe, le chef-d’œuvre de
l’abbé Prévost!
Oh! la vie et le mouvement de tout ce peuple de bateleurs et de belles
promeneuses et de flâneurs qui vont et viennent sous les charmilles
taillées en arcades du bord de l’eau, dans l’acte du _Cours-la-Reine_,
la danseuse de corde évoluant entre ses deux poteaux, les marchandes
de parfilage dans leurs boutiques en plein vent, les grâces et les
minauderies des caillettes et le pourchas des abbés galants, le
ridicule du financier Guillot, l’hôtel des Invalides au fond, dans
un décor qui s’enfuit et recule, et cette délicieuse entrée du corps
de ballet de l’Opéra, de ces dames de l’Académie de musique dans le
comique et fastueux costume du temps, corps baleinés et tonnelets,
coiffures d’héiduque empanachées et des pompons partout sur le torse
allongé des danseurs comme sur le corsage guêpé des danseuses, et
le plongeon des révérences et le taqueté des pointes et toutes ces
pirouettes d’ensemble inclinant à la même seconde l’édifice volumineux
de toutes les coiffures.
Ah! ce divertissement de _Manon_! Si mademoiselle Chasles, jolie comme
un Latour sous le rouge et la poudre, a l’air de la Camargo elle-même,
M. Albert Carré a plus que du talent et madame Mariquita pas beaucoup
moins que du génie.
_Mardi 24 janvier._--Boulevard Pereire, quatre heures du soir, le plus
beau coucher de soleil de cet hiver, un ciel soyeux du jaune évaporé,
mais cependant intense de la jonquille et du citron, un horizon d’or
pâle sur lequel les fumées des cheminées s’exaspèrent en bleu et les
squelettes des arbres dépouillés en violet, tour à tour arborescences
d’agate et longues spirales d’encens dans une atmosphère d’aventurine.
C’est fin comme une aquarelle et rutilant comme de la laque. Oh! la
magie de certains crépuscules parisiens, crépuscules d’hiver atténués,
délicats et touchés de si belles lueurs pourtant, quels décors de Rubé,
de Chapron et même de Lavastre pourraient lutter avec ces transparences
et ces évanouissements dans la couleur, quel peintre fixera jamais la
ténuité de ces silhouettes!
Et je songe qu’en ce moment aux Folies-Bergère, où l’on répète devant
la presse les trois tableaux de mon ballet, la maladresse voulue des
éclairages incendie et brutalise des décors peints pour les lumières
bleues et des costumes combinés pour chatoyer dans le clair-obscur.
Et je songe à Landolff, et je songe à Jusseaume: ce sont eux qu’on
égorge en ce moment; et dire que je n’ai pu les défendre! Je n’ai pu
faire comprendre aux intéressés que tout est mensonge et fiction au
théâtre et que les ciels en toile peinte et les portants en carton, les
chairs fardées et les étoffes pailletées de faux cabochons ne peuvent
exister que dans des lumières truquées et que la première condition de
toute bonne mise en scène est l’enveloppement.
_Mercredi 25 janvier._--Neuf heures du soir: _Au bord du Quai_.
En un pays de canaux et de landes,
Mains tranquilles et gestes lents,
Habits de laine et sabots blancs,
Parmi des gens mi-somnolents,
Dites, vivre là-bas, en de claires Zélandes,
Vers des couchants en or broyé,
Vers des caps clairs mais foudroyés,
Depuis des ans, j’ai navigué.
Dites, vivre là-bas,
Au bord d’un quai piqué de mâts
Et de poteaux, mirés dans l’eau;
Promeneur vieux de tant de pas,
Promeneur las.
Vers des espoirs soudain anéantis,
L’orgueil au vent, je suis parti.
La bonne ville, avec ses maisons coites,
Canaux étroits, portes étroites,
Pignons luisants de goudron noir,
Où le beffroi, de l’aube au soir,
Tricote,
Maille à maille, de pauvres notes.
_Les Visages de la Vie._
VERHAEREN.
C’est soir de première; dehors, il gèle, et, du coin de mon feu, où
je les lis, les nostalgiques vers du poète belge m’emmènent au pays
des canaux et des landes, au bord des quais, dans quelque bonne petite
ville ensommeillée de Flandre.
Devant des chalands bruns,
Devant des barques brunes
Dormant dans un grand bain de clair de lune
A l’heure d’immobilité d’or
Où rien ne bouge au fond du port,
Sauf une voile mal carguée
Qui doucement remue encor,
Au vent qui lui vient de la mer!
_Samedi 28 janvier._--Théâtre Sarah Bernhardt, _la Tosca_. _La
Tosca!_ la pièce de Sardou qui fut la plus malmenée par la Presse:
_une pantomime_, écrivait Francisque Sarcey; du _sadisme_, prétendit
Jules Lemaître en protestation contre les horreurs du troisième acte,
ce fameux acte de la torture, que ne put supporter la sensibilité
de mademoiselle Brandès. Il y a plus de onze ans de tout cela, et
personne n’a encore oublié le sensationnel évanouissement de la jolie
pensionnaire des Français, à la vue de Mario rentrant en scène avec
du sang aux tempes; pâmoison d’autant plus touchante, que la jeune
actrice, experte en l’art de manier le rouge et le blanc de théâtre, ne
pouvait se méprendre sur les plaies de M. Dumény et que sa pâleur, son
abandon et sa défaillance furent tout à l’éloge des dons d’émotion de
M. Sardou, qui négligea pourtant de lui confier un rôle.
Traité de fait-divers par les uns et de truquage par les autres, le
drame de la _Tosca_ n’en fit pas moins salle comble, ce fut un nouveau
et colossal succès à l’actif d’un auteur qui déjà ne les comptait plus;
tout Paris voulut y frissonner d’angoisse et de terreur. L’habile,
qu’est M. Sardou, avait choisi pour son intrigue un cadre si savamment
troublant! On pouvait si bien se croire au milieu d’une scène de la
Terreur, dans ce coin d’Italie corrompue et sombre avec le grand nom
de Bonaparte claironnant à la cantonade et précipitant les événements!
Le baron Scarpia, marchandant à la Tosca sa complaisance et la vie
de son amant, faisait songer aux Fouquier-Tinville et aux Carrier de
Nantes; la Révolution française avait dû voir de semblables horreurs,
des femmes, des filles de ci-devant dans la longue robe blanche à
taille courte de madame Sarah Bernhardt, se traînant, les matins mêmes
d’exécution, aux pieds des égorgeurs d’aristocrates et rachetant,
pantelantes et à demi-violées, la vie d’un père ou d’un mari déjà monté
dans la fatale charrette, et cela par des baisers enragés de luxure, où
l’amour devait avoir le goût du sang.
C’est cette atmosphère de libertinage, d’agonie et de sadisme, qui fit
accourir tout Paris frémissant; et puis il y eut les côtés bibelots,
l’art des reconstitutions, dans lequel M. Sardou est passé maître;
le Debucourt du premier acte avec Sarah en fourreau de mousseline de
soie rose et sa gerbe de fleurs sous le bras, Sarah et son chapeau
Directoire, en feutre vert grenouille, sa touffe de plumes et son
écharpe verte! Et puis, après le Debucourt, il y eut un Worms, l’acte
du palais Farnèse, le Worms du Luxembourg, le Worms des femmes Empire
en fourreau de satin blanc, ceinturées d’orfèvrerie, les bras nus
gantés plus haut que la saignée, et le front bas diadème de perles; le
Worms des soirées de musique dans des intérieurs somptueux et froids
de palais romains pavés, dallés, comme mouillés, de marbre, et puis
il y eut la Sarah de ce deuxième acte, la Sarah en fourreau de satin
glacé, coiffée de laurier d’émail comme une muse de la Malmaison,
et sa fameuse révérence au moment d’entonner la fameuse cantate, la
révérence à jarrets pliés, qu’on eût dite enseignée par Vestris tant
elle courbait majestueusement la _Tosca_ devant Sa Majesté Caroline
de Naples, la révérence demeurée légendaire avec le frétillement d’un
coquin de petit pied pointant au bas de la robe, un pied cérémonieux et
moqueur, solennel et impatient, vif et joli comme un bec d’oiseau.
Et puis, il y eut la pièce et il y eut, longue, harmonieuse, presque
nue sous les plis droits et serrés de la draperie antique, mais
d’une nudité chaste, une nudité de nymphe grecque ou d’archange
de Botticelli, il y eut la Sarah des autres actes, c’est-à-dire
la tragédie elle-même, la grandeur et la noblesse de la ligne et
de l’attitude, l’âme devenue soudain tangible et visible dans la
simplicité d’un bas-relief d’Egine et la volupté d’un Prud’hon. Or,
cette Tosca, je ne l’avais pas retrouvée depuis, même aux reprises de
la Renaissance. Etait-ce le cadre trop étroit? le souvenir du théâtre
de Donnay flottant dans l’air, le scepticisme de M. Guitry demeuré dans
la salle, mais le drame de Sardou m’y avait paru étouffé, étriqué, la
_Tosca_ semblait y retenir ses gestes de peur d’y crever les décors.
Je retrouve aujourd’hui ma vision première, et quand, dans sa robe
blanche de victime, la _Tosca_, qu’un monstre de luxure vient de
torturer durant les douze heures d’une longue nuit, s’empare lentement
du couteau qu’elle vient de découvrir sur la nappe, quand l’homme enfin
frappé, elle s’avance pâle et triste et si calme dans la lueur des deux
flambeaux élevés au bout de ses bras, pour les déposer de chaque côté
du cadavre, j’ai retrouvé la _Tosca_ d’il y a onze ans et j’ai pensé
que madame Sarah Bernhardt était ici dans son cadre, que ses gestes
n’y crevaient plus le décor, qu’elle pouvait tout oser avec un Scarpia
enfin digne d’elle; que M. Calmettes est plus qu’un acteur de comédie;
que madame Sarah Bernhardt est dans son élément dans le grand drame,
qu’elle est, avant tout, la femme du costume, de l’épopée, du rêve et
de l’au-delà de l’espace et du temps, et que son théâtre mérite enfin
son nom, le théâtre Sarah-Bernhardt.
_Mercredi 1er février._--Au Luxembourg, dans la salle Charles Hayem. Un
don royal, une offrande de quinze cent mille francs à deux millions que
vient de faire à l’Etat le collectionneur du boulevard Malesherbes.
J’y retrouve les plus beaux Gustave Moreau de sa galerie, ces
coruscantes et nostalgiques aquarelles où l’art du lapidaire semble
lutter avec celui de l’émailleur pour sertir des conceptions de poète.
Théogonies d’Orient et stupres des religions antiques, il y a là,
fixés, que dis-je? burinés et en même temps sculptés dans des violets
de sardoine et des bleus de lapis, le mystère et la philosophie des
plus belles fables des vieux mondes. C’est _Œdipe et le Sphinx_ et
son attitude si étrangement inquiète d’éternel voyageur; le _Jeune
Homme et la Mort_, et le léger enveloppement du voile de la déesse
s’enroulant autour de l’éphèbe prédestiné. Au milieu des deux œuvres
éclate et fourmille le tapis persan de la _Péri_; et puis, voici la
merveille des merveilles, la fameuse aquarelle de l’_Apparition_, la
Salomé dansant devant Hérode dans sa nudité cuirassée de joyaux, le
geste fatidique de son bras tendu vers la tête décollée du prophète,
et l’énigmatique et muette figure voilée du bourreau: figure sombre,
comme tout l’Orient mystérieux de la Bible et que nous retrouvons
dans une autre petite aquarelle voisine, comme dans toute cette
architecture de splendeur et de rêve, empruntée on dirait à un
prestigieux Saint-Marc: voûtes de porphyre, de métal et de jaspe sous
lesquelles Gustave Moreau aime à asseoir la songerie accablée de ses
rois; puis voici le _Phaéton_ précipité dans la mer, entre la fureur du
lion du Zodiaque et la gueule menaçante du serpent Python; enfin cet
émail et ce prisme, l’_Amour et les neuf Muses_, et un tableautin on
dirait du Vinci, un chef-d’œuvre, on croirait de l’école lombarde, une
_Descente de croix pleurée_, _par une Pieta_, et puis d’autres encore,
le camaïeu tendrement gris et blanc de la _Plainte du poète_ et le
plus beau peut-être à mon gré parmi tous ces dons, la _Bethsabée sur
la terrasse_, admirable par la composition du jardin de ruines et de
verdures dont s’entoure la femme d’Urie, frondaisons d’un vert sombre
et pilastres rougeâtres d’une douceur de velours et d’un éclat de
gemmes dans la sourde intensité de la couleur.
Un très beau portrait de M. Charles Hayem, signé Delaunay, et, lui
faisant face, une toile magistrale représentant M. Franck,--M. Charles
Hayem est le gendre de M. Franck,--le Franck de l’Institut, de la
_Kabbale_ et des _Origines du peuple hébreu_, sont là pour imposer à la
foule ignorante le souvenir du donateur.
_Samedi 4 février._--L’attirance des chefs-d’œuvre. Au Luxembourg,
retourné là ou plutôt ramené par l’obsession des Gustave Moreau,
admirés il y a trois jours. Il y a de l’envoûtement dans les œuvres de
Gustave Moreau, et ce n’est pas par hasard que Fourcaut l’a appelé un
maître sorcier. Retourné aussi pour voir le portrait de Verlaine, la
peinture de Chantalat, qu’une Société de fervents du poète a presque
imposé à l’Etat. Elle est vivante et sourit étrangement à travers une
grisaille fauve empruntée à Carrière, la peinture de M. Chantalat; le
côté faunesque et triste de l’auteur des _Romances sans paroles_ et de
_Parallèlement_ y menace, y inquiète et y survit; on y voit, embusqué
sous les paupières, ce terrible regard qui mûrissait les enfants; mais
un autre portrait me sollicite d’un homme que j’ai bien plus connu,
celui de M. d’Aurévilly.
Le d’_Aurévilly_ de Lévy, le sensationnel portrait du Cercle des
Mirlitons, il y a quatorze ans, celui dont le portraituré disait avec
un grand geste d’insouciance hautaine: «Mes ennemis me reconnaissent...
moi, pas.»
Sanglé dans une redingote à plis, une cravate noire bordée de dentelle
d’or bouffant sous le col, M. d’Aurévilly lève haut un nez en bec
d’aigle et crispe une bouche aux lèvres serrées et fines, ponctuée
par les deux virgules d’une moustache teinte; le menton pointu mais
volontaire, le regard dédaigneux, la narine retroussée et vibrante,
tout cela est vu de bas en haut. Insolent, campé, busqué et musqué,
M. d’Aurévilly plafonne, M. d’Aurévilly plastronne aussi, mais c’est
le plastron d’un grand seigneur qui offre aux attaques sa poitrine
toute grande et l’on attend la riposte prête à siffler en flèche de
cette bouche tendue comme un arc le: «Je vous ai déjà donné hier»,
fastueusement reproché à Bourget qui, à l’avis de ce remueur d’idées,
multipliait trop ses visites, ou bien le fameux: «Je n’ai rien à y
mettre», répondu, à la porte de _Gil Blas_, par le piteux Nicolardot,
congédié la veille et revenant humblement tendre la main.
_Lundi 6 février._--Rue Broca, au diable vauvert, plus loin que
le Panthéon et le Val de Grâce, dans le voisinage du boulevard de
l’Hôpital et du marché aux chevaux, au centre même d’un quartier
autrefois de crime et de misère, entre les rues de la Santé et
Mouffetard, l’hôpital Broca, qui fut autrefois l’hospice de Lourcine.
Lourcine! un nom presque sinistre dans les annales populaires;
Lourcine, dont les salles jadis réservées aux vénériennes s’ouvrirent
plus tard au dénuement des femmes du peuple en mal de grossesse et
à la détresse des filles-mères; Lourcine, effroi des unes et refuge
des autres; Lourcine, dont le nom cité à propos d’une femme évoquait
une tare; Lourcine, où l’épidémie puerpérale était si notoirement en
permanence, que les plus misérables préféraient le grabat de leur
taudis à la propreté infectieuse de ses salles; Lourcine, enfin, où
la Germinie Lacerteux de M. de Goncourt va échouer comme une bête à
l’abattoir, après avoir donné à Jupillon l’argent économisé pour ses
couches...
L’initiative et la persévérance opiniâtres, la volonté d’un homme de
science et de pitié en ont fait, aujourd’hui, l’hôpital Broca, la
maison de salut de la femme atteinte dans la source même de la vie, au
plus intime de son être, une chaire pratiquante de gynécologie, une
salle enseignante de chirurgie, où, tous les jours, les savants de la
province et de l’étranger peuvent venir assister aux opérations du
Maître de l’ovariotomie et apprendre de lui l’art de prolonger la vie à
de pauvres êtres, que la médecine eût jadis condamnés irrémédiablement.
Ces opérations, il y a dix ans encore, seules les femmes de
l’aristocratie et de la haute finance pouvaient en bénéficier; les
soins minutieux d’antisepsie qu’elles réclament, les conditions de
calme, de confortable et de bien-être nécessaires à la convalescence,
la cure pour ainsi dire morale, indispensable pour mener à bien la
guérison physique, le traitement de toute heure et de toute minute
qu’exige, pour être menée à bien, une opération qui atteint aussi
profondément l’être nerveux qu’est la femme, tout cet ensemble
d’exigences imposait aux opérées des intérieurs ouatés, sinon de haut
luxe, mais du moins de maisons de santé coûteuses, interdites aux
petites bourses; et quand un cas de gynécologie se présentait dans
les hôpitaux, les suites d’opérations se compliquaient trop souvent
d’accidents fâcheux. Talent d’opérateur à part, il y avait là une
question de milieu et d’atmosphère, et la femme de l’ouvrier, comme
la petite rentière, atteintes dans l’intimité de leur être, étaient
par cela même vouées fatalement à la mort; il y avait là une criante
injustice dans cette chirurgie apte seulement à sauver les riches,
tandis que les pauvres étaient infailliblement condamnées.
Un homme a remédié à tout cela, et quel homme! le chirurgien même, que
sa science et son habileté ont fini par imposer à la vogue, comme le
plus adroit et le plus heureux des opérateurs; celui dont le bistouri
délivre et guérit, et le chirurgien des banquières et des princesses
opère aujourd’hui les pauvres et les humbles dans un hôpital voulu,
fondé et organisé tel par lui.
J’en visite, ce matin, les bâtiments neufs, récemment édifiés sur les
jardins de l’ancien Lourcine. Un interne m’en fait les honneurs:
hauts plafonds, hautes et larges fenêtres, le jour coule à flots
dans ces grandes salles blanchies à la chaux et comme teintées de la
tendre laque bleue des mobiliers anglais; des revêtements de faïence
montent jusqu’à mi hauteur des murs. Partout c’est une impression de
netteté et de clarté qui rassure et égaie; les échaudoirs, les fours
stérilisateurs pour les pansements et les vêtements des infirmières,
tout cela reluit d’un calme éclat dans la belle lumière. Comme nous
sommes loin de la pierre grise et morne des anciens bâtiments du siècle
dernier affectés aux autres hôpitaux de Paris, Beaujon, la Pitié,
Laënnec. Jour d’hôpital, jour de prison, maison de géhenne et de
souffrance!
Tout, ici, au contraire, a la clarté, la gaieté rajeunie d’une heureuse
convalescence, et, dans les quelques salles que nous traversons, entre
deux rangées de lits de femmes couchées, je ne rencontre aucun de ces
regards de bête malade que j’ai trop vus ailleurs. Non, mais dans les
faces trop blanches, mais reposées, dans les yeux agrandis, mais si
clairs, il y a de la gaieté et du sourire, de la reconnaissance pour la
grande blouse et le tablier de l’interne qui m’accompagne et qui, pour
toutes ces femmes, ne représente pas le bourreau, mais un libérateur.