La condamner, Lorelle! une femme aussi blonde!

Au lecteur.

L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été

harmonisée, mais les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées, et à quelques endroits la

ponctuation a été corrigée.

Certaines abréviations en lettres supérieures sont notées

C{tesse} pour Comtesse, B{ron} pour Baron, etc.

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Poussières de Paris

DU MÊME AUTEUR

=La Petite Classe= 1 vol.

=Histoires de Masques= 1 vol.

(Couverture de HENRY BATAILLE).

=Monsieur de Phocas= 1 vol.

(Couverture de GEO-DUPUIS).

_Pour paraître très prochainement_:

=Le Vice errant= (Coins de Byzance) 1 vol.

=Princesses d’ivoire et d’ivresse= 1 vol.

_EN PRÉPARATION_:

=Le Châtiment de la Lumière.=

=Le Valet de Gloire.=

Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous

les pays, y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le

Danemark.

S’adresser, pour traiter, à la librairie PAUL OLLENDORFF, 50,

Chaussée d’Antin, Paris.

JEAN LORRAIN

Poussières

de Paris

-- CINQUIÈME ÉDITION --

[Logo: P O]

PARIS

SOCIÉTÉ D’ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES

_Librairie Paul Ollendorff_

50, CHAUSSÉE D’ANTIN, 50

1902

Tous droits réservés.

_Il a été tiré à part cinq exemplaires sur papier de hollande._

POUSSIÈRES DE PARIS

_Dimanche 1er janvier_:

J’aime ma vie et j’aime aussi la vie,

Toute la vie éparse et douce malgré tout,

Comme on aime l’année avec ses raisins d’août,

Avec sa neige de janvier, avec sa pluie.

GEORGES RODENBACH.

Et cet amant fervent de la vie, de la vie avec ses joies et ses

douleurs, dont il a rendu les plus fugitives nuances, vient de mourir,

à peine âgé de quarante ans. Cette année 98 l’a emporté, comme elle

en a emporté tant d’autres; elle a cruellement fauché parmi le

clan des artistes (puisqu’on ne peut plus écrire _intellectuels_,

l’intellectualité étant devenue un parti politique). Oui, elle a été

farouchement meurtrière de poètes et de penseurs, cette veule et

vénéneuse année 98. Déjà lourde de mensonges et de trahisons, elle

a été aussi assassin: elle a tué chez nous Gustave Moreau, Puvis de

Chavannes, Stéphane Mallarmé, Auguste Lauzet; en Angleterre, Burne

Jones. Et voilà qu’en s’enfuyant comme une voleuse, elle nous ravit le

pur et délicat poète que fut M. Georges Rodenbach.

M. Octave Mirbeau a dit ici la genèse de cette poésie ardente et

triste; mieux que personne, M. Mirbeau a expliqué les frissonnements

de cette âme de sensitif, en racontant l’enfance de Georges Rodenbach

passée toute dans les cimetières de Bruges, cette Bruges-la-Morte dont

il a noté, dans un style de reflets et de larmes, l’atmosphère de jadis

reflétée dans l’étain des canaux et pleurée goutte à goutte par la

chanson des carillons.

Quelque chose de moi dans les villes du Nord,

Quelque chose survit de plus fort que la mort.

En leurs quartiers lépreux qu’affligent des casernes

Quelque chose de moi pleure dans les tambours,

Et par les soirs de pluie, en leurs mornes faubourgs,

Quelque chose de moi brûle dans les lanternes.

Et, tandis que le vent s’exténue en reproches,

Quelque chose de moi meurt déjà dans les cloches.

Poète de la vie, certes, mais poète de la vie attristée par la

perpétuelle obsession du néant, poète déjà frappé de mort et poursuivi

dans toutes ses œuvres par le souvenir d’une enfance assombrie; et dans

la mélancolie de ce 1er janvier, la plus morne journée de l’année,

celle dont M. Edmond de Goncourt a pu écrire dans son journal: «Le

jour de l’An, pour moi, c’est le jour des Morts», c’est à Rodenbach

que je songe, Rodenbach dont je n’ai pas voulu suivre le convoi par

horreur du mensonge des visages de circonstance et de la banalité

prévue des discours. Il me semble que c’est un peu de son âme que

je respire à travers les pages feuilletées de son ultime et dernier

poème, le _Miroir du ciel natal_. Oui, tout Rodenbach s’évoque dans la

résignation et la somnolence apaisée de ces beaux vers:

La vieille église rêve en un vaste silence;

La ville morte, avec sa tristesse, est autour;

On en sent comme d’un malade, la présence,

Et tout est assombri par l’ombre de la tour.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Oh! cette maladive odeur de vieille église,

Fade, mais sensuelle, et qui fait qu’on défaille;

Lys, crèches de Noël dont se fane la paille.

Encens irrésolu qui meurt dans l’ombre grise:

Vin d’or évaporé des burettes, bougies

Dont la souffrance aura racheté nos péchés;

Et tant d’odeurs encor: les nappes défraîchies

Et les voiles de noce aux bouquets d’orangers.

Et vous aussi, votre immortelle odeur humaine,

Foule venue ici dont Dieu seul sait le compte;

Larmes du repentir et sueur de la honte,

Odeur des siècles, lourde et qui toujours se traîne...

Odeur de mort aussi, car tout ici se meurt!

Cette église est trop vieille et la ville est trop morte;

Ce ne sont que tombeaux dans les nefs et le chœur,

Et combien de cercueils en ont franchi les portes!

Oui! tout est mort! Oui! tout se meurt sans cesse ici!

L’encens dans le néant, aujourd’hui dans naguères;

Les visages des vieux tableaux meurent ainsi;

Et chacun pense aux ossements des vieux reliquaires...

_Mercredi 4 janvier.--Ce qu’ils en disent, ce qu’ils en pensent._

--«Et vous y êtes allé, à ces luttes? --Oh! le Casino de Paris m’a

suffi, depuis que j’ai vu Pons y étrangler Pytlasinski. --C’était

ignoble? --Je vous crois: Pytlasinski était plein de sang. --Aussi

ignoble que la séance des lutteurs turcs au Cirque d’Hiver? --Celle où

Yousouf?... --Parfaitement, celle où Yousouf essayait, à travers le

caleçon de cuir... de préparer son adversaire à entrer au sérail...

--Quelle horreur! Et dire qu’Héloë n’en manque pas une! --Comme on

écrit l’histoire! je n’ai été que deux fois au Casino. C’est surtout

la physionomie de la foule qui m’amuse; les spectacles de force y

développent une atmosphère spéciale très curieuse à observer: les

femmes ont, en regardant ça, une acuité d’œil et un brusque avancement

de mâchoire très démonstratifs. J’ai vu là de vraies figures d’une fête

sous Néron, tant elles étaient atroces et crispées de luxure, de vraies

physionomies de meurtre! Pour peu que ces spectacles durent et que

l’_Affaire_ s’éternise, d’ici peu on se massacrera dans les restaurants

de nuit. --Non. --Attendez un peu les bals de l’Opéra; je guette mes

contemporains à la sortie, chez Paillard ou au café de Paris, à l’heure

du chaufroid de bécasses. Une fois les femmes grises, pour peu que les

hommes parlent révision, on se tuera, je vous le dis.»

_Jeudi 5 janvier.--Ce qu’ils en disent, ce qu’ils en pensent. Autres

délicieux._ --Et aux Folies-Bergère? --Oh! ceux-là valent la peine; il

y a là Sabès et Pietro II qu’on peut regarder. Moi, je n’admets que

les lutteurs du Midi. --Constant le Boucher, pourtant? --Constant le

Boucher! Oui, c’est tout à fait la jeunesse de Guitry. --Non. --Vous

ne l’avez donc pas regardé? Vous avez vu _Georgette Lemeunier_? --Deux

fois. Hein, comme c’est joué! --Au naturel, c’est Guitry dans les

rôles de Guitry. Il a vraiment trop l’air de se moquer du public. Un

rôle, il faut sembler y croire. --Moi, je le trouve parfait. --Mais

vous êtes vous-même un petit Guitry; et puis, il n’y a pas de pièce.

--Voilà qui m’est égal si je m’amuse. --Avouez que cette erreur du

bijoutier, ces bagues envoyées l’une pour l’autre, faire reposer

quatre actes là-dessus, ce n’est pas du théâtre, c’est trop facile.

--Trop facile! Essayez donc pour voir. --Si c’était mon métier. Et

puis une pièce jouée par Réjane, ça a toujours du succès. --Servez

_Calice_. --Resservez au contraire, car au fond c’est la même pièce.

Si vous regardez bien, c’est toujours _Amoureuse_ de Porto-Riche,

accommodée par Vandérem aux endives tragiques ou par Donnay potage

bonne femme au kari. --En effet, il devient bien popote, Maurice.

--Vous savez que Réjane ne veut plus jouer que des rôles de femmes

honnêtes. --La conversion de Zaza. Je l’aime mieux autrement. --Le fait

est que c’est surtout une amoureuse. --Ah! elle joue avec sa peau,

elle a la science innée du frôlement. Déjà, dans _Viveurs_, elle avait

une façon de prendre contact avec Mayer. --Et dans _Zaza_, une manière

de mettre ses seins sous le nez de Gautier. --Cette Réjane, quand

elle joue, toutes les maisons de nuit font recette. --Quand Réjane

va, tout va. --Qu’est-ce qu’on reprend à la Renaissance? --La _Dame

aux Camélias_. --Et avec quoi ouvre le théâtre des Nations? --Avec la

_Tosca_. --J’aime autant retourner voir la _Reine Fiammette_. --Vous

avez aimé Yahne là-dedans? --L’idéale mercière? Aucun abandon, aucune

nature, tout cela est sec, étudié, voulu; pas de recul dans le passé;

elle a l’air d’une petite bourgeoise costumée tout le temps. Savez-vous

qui j’aurais voulu là-dedans? --Dites? --Lucy Gérard. C’est bien la

petite folle du rôle. --En effet... Avez-vous vu Otero valser la valse

tourbillon?

_Samedi 7 janvier._--Aux Folies-Bergère, entre quatre et cinq dans

les limbes d’une répétition. Sur scène, le clair-obscur d’un décor

de roches et de montagnes peint par Jusseaume, trente danseuses,

engoncées de lainages et en jupons de dessous, évoluent d’un pas

frénétique sous la direction de Mariquita, debout devant le trou du

souffleur. Nous sommes dans la chaîne libyque, et les danseuses qui

tourbillonnent et s’agitent, étroitement épaulées l’une à l’autre et

comme enchaînées par une guirlande de bras, figurent la ronde du sabbat

au milieu duquel Tylda, reine des sorcières, torturera demain Jeanne

Margyl, princesse d’Egypte. L’orchestre, dirigé par Ganne, entonne

maintenant une sorte de marche sacrilège sur le thème du _Dies iræ_,

et tout le corps de ballet, s’écartant et se groupant en quatre files

humaines, figure une énorme croix de Saint-André qui tourne et vire sur

le mode funèbre au pied des montagnes abruptes, tout à coup apparues

singulièrement reculées sous la lune montante, et mon impression de

messe noire et de rites maudits est encore aggravée par mon voisin de

loge, le sculpteur Carabin, qui me raconte ses souvenirs d’enfance

paysanne dans la superstitieuse Alsace, l’Alsace, où la croyance au

sabbat, encore vivace dans l’esprit des populations, veut que la

sorcière, surprise par l’aube hors de son logis, n’y puisse rentrer

que dépouillée de tout vêtement, sa nudité voilée sous la chevelure

éparse... Des paysannes ont été ainsi souvent rencontrées au coin d’une

ruelle de village, à l’orée des champs, et comme je hoche la tête,

Carabin, pour me convaincre, me raconte la sauvage et belle légende de

la pauvresse, la mendiante de campagne qui, le jour de Noël, monte sur

le Ballon d’Alsace, et là, s’y étant mise nue, secoue du charbon pilé

sur les champs de tous ceux qui lui ont refusé l’aumône dans le courant

de l’année; et ce charbon jeté est la malédiction qui stérilise la

terre des avares.

La nuit, quand des cheveux de lune

Baignent, lisses et froids, les épaules des dunes,

Elle s’éveille en leur lumière bleue;

Sa volonté se darde alors de lieue en lieue;

Les vieux pays et leurs minuits de flamme

Hallucinent si vivement son âme

Qu’elle en devient voyante et prophétesse,

Et démêle, parfois, la joie ou la tristesse,

Et les sombres ou lumineux présages

Qui font des gestes d’encre et d’or dans les nuages.

Les feuilles choient sur les chemins

Immensément de bruines trempés,

Comme des mains

Coupées.

Et la vieille point ne mourra.

EMILE VERHAEREN.

Ce qui prouve que toujours les artistes se rencontrent.

_Mercredi 11 janvier._--Galerie Georges Petit, exposition annuelle

des femmes-artistes. Il ne faut pas frapper une femme même avec une

fleur, mais pourquoi ces dames s’acharnent-elles à broyer tant de

bleus et de jaunes inutiles sur tant de pavots, de bleuets, de roses

et de capucines! Et je passe les œillets et les roses-trémières, et

les chardons que j’oubliais (chardons, éventails, un rien comme vous

voyez), toutes pauvres et innocentes corolles, toutes attristées et

déconfites de se voir portraiturées, peinturlurées et exposées dans des

cadres dorés ou laqués de blanc ou de vert.

Que de beaux cadres! et que de beaux noms! Des noms connus même, du

moins par les maris, Brouardel, Fleury, Métra, Dampt et Séailles,

et que de Madeleines, comme si toutes aspiraient à signer Lemaire.

Beaucoup d’aspirations en somme, beaucoup de convictions, pas mal de

prétentions et même de la sincérité; oh! cela, je n’en doute pas;

l’enfer est pavé de bonnes intentions, et les toiles de ces dames en

sont pleines; mais sur quarante peintresses représentées, chacune,

par une moyenne de six envois, pourquoi n’y en a-t-il que trois qui

m’attirent et me retiennent? Madame Madeleine Carpentier, encore une

Madeleine qui fait vraiment l’aquarelle comme l’autre, même perfection

de dessin, mais plus d’humidité et de moelleux dans la matière. Madame

Carpentier envoie des violettes de Parme, des anémones simples et des

prunes, mais surtout des artichauts et des pêches qui condamnent toutes

les fleurs et natures mortes exposées auprès des siennes.

Madame Hélène-Gertrude Cohen, des tableaux de genre, des petites

figures de femmes Louis XV dans des intérieurs du siècle dernier:

des intérieurs froids et secs aux tons délavés, où de mélancoliques

et frêles madame de Warens, à moins qu’elles ne soient d’Epinay,

s’accoudent en peignoir à des petites tables de marqueterie ou

s’accotent, nonchalantes, à des canapés un peu raides, tendus de vieux

lampas à gros bouquets.

Et les déshabillés d’un bleu de lin ou d’un mauve assombri

s’éparpillent en jolis plis sur le satin des meubles; les tailles qu’on

sent fines et souples ont, les unes des redressements de guêpe, les

autres d’adorables langueurs, telles les _Belles Ecouteuses_ chères à

Paul Verlaine et c’est le _Bouquet_ et c’est au _Boudoir_, délicieux

tableautins à peine peints, mais si savamment nuancés de coquetteries

et de nonchaloirs.

Enfin, Louise Desbordes: le mystère de l’eau, l’attirance et le sourire

ambigus des profondeurs glauques, des ténèbres mouvantes des étangs et

de la mer.

Des luminosités les traversent et, dans de l’or en fusion, de la chair

ou de l’ivoire s’irradie découpé, déchiqueté, enroulé autour de

souples tiges, ivoire ou chair qui sont des visages de nymphes ou de

fleurs.

Les fleurs regardent, les yeux fleurissent.

Et c’est le _Printemps_ et c’est _Méduse_, _légende des algues_ ou tout

simplement des _fleurs_. A côté de ces fantasmagories un précieux, un

hallucinant paysage représente les quais de Paris vus du pont de Sully,

un Paris de brume et de rêve à l’heure où s’allument les premiers

réverbères et cette élève de Stevens me fait pour la première fois

songer à Whistler.

_Jeudi 12 janvier._--A l’Opéra-Comique: _A Fidelio, une loge de

délicieux, c’est le second acte_: --Il est tout à fait bien, ce décor.

--Cette citadelle de briques rouges! Vous allez voir comme elle va

s’éclairer tout à l’heure au soleil couchant, et quelles belles ombres

portées; inutile de demander de qui elle est. --C’est un Jusseaume?

--Naturellement. --Très Vélasquez le gouverneur et ces arquebusiers

de Philippe III. --Si vous nous laissiez écouter Beethoven! --Si on

ne peut plus admirer la mise en scène! --Surtout chez Carré. (_Un

silence, puis les hostilités reprennent._) --Décidément Caron est

maladroite au travesti. --Vous perdez toujours la belle occasion de

vous taire; ce n’est pas un travesti, puisque Léonore est déguisée en

homme pour parvenir jusqu’au cachot de son mari, son travestissement

ne doit tromper que le geôlier et la garnison de la citadelle, mais

non le public qui, dès son entrée en scène, doit savoir qui elle est:

le rôle est très bien composé au contraire. --Oh! vous d’abord, dès

qu’il s’agit de Caron. --Oh! comme la citadelle rougit, on dirait le

feu. --Mais non, c’est un crépuscule d’Espagne; les premiers plans

s’obscurcissent, tandis que les lointains et les hauteurs s’exaspèrent

dans la clarté: vous n’avez donc jamais vu un soleil couchant à Valence

ou à Grenade, ou même à Alger? --Oh! vous savez, moi, quand je vais

à Monte-Carlo!... --C’est vrai, vous avez découvert la _Riviera_. Il

paraît qu’il y fait un temps de chien. --Comme ici, pluie et vent. --Si

vous consentiez à nous laisser écouter cependant.

_Pendant le dernier entr’acte, dans les couloirs_: --Mais c’est tout à

fait l’Affaire, ce livret de _Fidelio_; ce Beethoven avait tout prévu;

le bon geôlier ou le major Forzinetti. --Vous délirez, vous la voyez

partout, l’Affaire; il faut soigner ça, mon cher. --Superbe, hein! tout

l’acte, ce trio, puis ce quatuor. --Cet acte, dans le noir; je croyais

lire les _Mystères de l’Inquisition_; et puis, ce prisonnier dont on

creuse la tombe dans son cachot, ça m’impressionne, moi. Si on allait

faire un tour aux Folies? --Allez, monsieur, allez, vous êtes bien de

votre siècle; allez subodorer la sueur de vos lutteurs.

_Vendredi 13 janvier._--L’Elysée à _Georgette Lemeunier_, ou le

spectacle dans la salle... Tous les yeux sont en effet fixés sur la

grande avant-scène de droite, où Monsieur Félix Faure vient de faire

son entrée avec Mademoiselle et Madame, Mademoiselle toute scintillante

de jais noir, Madame épanouie en un superbe velours mauve broché sur

satin blanc: dans la pénombre de l’avant-scène, des chapeaux clairs et

des fracs, la Cour. La Cour à Fontainebleau, la Cour à Rambouillet, la

Cour au Vaudeville. Monsieur Félix Faure s’installe entre Madame et

Mademoiselle; il bedonne un peu, Monsieur Faure, et en bon souverain

ne trompe pas son peuple, car il offre exactement la silhouette

vulgarisée par Hermann Paul. Sur scène, c’est le papotage élégant de

Réjane et de Suzanne Avril, avocates, l’une du mariage et l’autre de

l’adultère; mais la salle est toute à l’avant-scène présidentielle,

chacun escomptant, dans son for intérieur, la joie d’observer et de

dévisager le Président pendant l’acte politique, l’acte du fameux

déjeuner où l’on parlera de l’_Affaire_.

L’acte a eu lieu, Monsieur Faure a sauvé la situation en gardant

obstinément sa lorgnette collée sur ses yeux durant toute la scène

entre le Magistrat et le Général; mieux, il a évité de lorgner les

acteurs, et, pour ne marquer aucune préférence, absolument neutre

entre la magistrature et l’armée, cette lorgnette diplomatique, il l’a

obstinément tenue braquée dans la salle.

Mademoiselle Emilienne d’Alençon, qui se trouve être ma voisine de

baignoire, prétend être l’objet et le but des regards de Monsieur

Faure. --Peut-être qu’il me prend pour... --Et j’ai toutes les peines

du monde à convaincre la douce enfant que cette attitude de nos

gouvernants est voulue par le Protocole.

_Samedi 14 janvier._--Cinq heures du matin, rue Pirouette, aux Halles,

à l’_Ange Gabriel_. On n’est pas des saints, mais on n’est pas non plus

des bœufs: public de loupeurs, de maraîchers, de filles, de garçons

bouchers, de calicots en bordée et de rôdeurs des Halles. On a commencé

par Maxim’s, et, du _Grand Comptoir_ au _Caveau_, on s’est échoué

devant une soupe au fromage et des huîtres, escortés d’une bande de

joyeux inconnus, tricots marrons et casquettes molles, attachés à nos

pas depuis le _Grand Comptoir_.

C’est Mademoiselle Odette Vallery, qui nous vaut ce cortège et cet

honneur, Mademoiselle Odette Vallery, jeune Grecque un peu cosmopolite

aussi, émigrée de la Scala de Milan sur la scène des Folies-Bergère,

Mademoiselle Odette Vallery, la souple, la nerveuse, la bien musclée

aussi, la chercheuse d’inconnu, voire même d’impossible, qui a voulu,

cette nuit, connaître les bas-fonds de Paris et demandera demain, si

la lubie lui prend, de remplacer de Max dans le duc de Reichstadt,

Mademoiselle Vallery fait, cette nuit, la tournée des grands-ducs.

Au fond de l’étroite salle en boyau à l’atmosphère épaisse tant elle

est bondée de consommateurs, Pierre et Jacques tour à tour se font

entendre; chacun en pousse une de sa façon: Pierre vocalise et Jacques

déclame les _Cuirassiers de Reichshoffen_, après _Ma Gigolette elle est

perdue!_ tout le répertoire populo. Deux demoiselles de la rue Joubert,

deux superbes filles, ma foi, reprennent les refrains en chœur; le

maître de l’établissement dégoise lui-même pour amuser sa clientèle, et

je vois le moment où l’on va demander à Odette Vallery de vouloir bien

esquisser un pas, tout comme il y a huit jours, les soupeurs du Café de

Paris, le demandaient, à la même heure, à la señora Carolina Otero.

Aux millions près, c’est la même atmosphère et le même public, mais

nous n’aurons pas à répondre l’apostrophe devenue légendaire de la

belle malagaise. Il n’y a ici que des loqueteux, des ouvriers et,

à part notre bande d’artistes, des turbins et des gens de métier,

quelques-uns inavouables d’ailleurs; nous sommes tous pauvres, il n’y a

que des chrétiens. Dehors, c’est l’heure où les maraîchers déchargent

leurs légumes autour des pavillons incendiés de lumière électrique.

Paris s’éveille, c’est l’heure du mal aux cheveux, de la gueule de bois

et des calamiteux retours en fiacre dans l’aube grognonne et la boue

de six heures du matin; la pluie bat aux vitres et l’on a les moelles

transies. Et maintenant, dormir jusqu’à midi.

_Vendredi 20 janvier._--Le «Monsieur aux camélias»; les soiristes n’ont

pas exagéré, c’est le «Monsieur aux camélias». M. de Max semble vouloir

gâter à plaisir des dons admirables.

Servi par un physique, une voix et un tempérament qui le classent

immédiatement après Mounet-Sully, il compromet ce capital dans des

mièvreries, des pâmoisons gracieuses et des râles qui en font le plus

dangereux parodiste du jeu de madame Sarah Bernhardt. A propos du _Roi

de Rome_, la presse a lancé le mot travesti; il y a de la vraisemblance

dans cette rosserie. Corseté comme un vieux beau sous l’habit de satin

blanc du duc de Reichstadt, un tour de cou de velours épinglé sous

le menton, haut cravaté, sanglé, busqué, il se cambre, plie sur les

jarrets, marche sur les pointes, pirouette, roucoule, gémit, tousse et

s’abandonne, et, sous sa perruque blonde bouclée à l’enfant, arrive à

ressembler à une Déjazet tragique, lui, Napoléon II, le futur Aiglon.

L’_Aiglon_, que doit créer en 1900 madame Sarah Bernhardt, si bien que

le Nouveau-Théâtre semble paraître, sans s’établir pour cela, prendre

à tâche de démolir les établissements rivaux. _Aux Courses_, un mois

avant le _Résultat des Courses_, malice évidente de M. Paul Franck à M.

Antoine; _Roi de Rome_, un an avant l’_Aiglon_ de M. Rostand.

M. de Max a cependant des moments superbes et c’est justement là ce

qui enrage de le voir tour à tour si bon et si mauvais. Il donne

princièrement sa main à baiser à la princesse Camarata pendant le bal

de la cour; sa scène de révolte contre le prince de Metternich (ils

prononcent tous Metterniche! pourquoi?) est jouée avec une émotion

et un mouvement admirables; son _ode à la Colonne_, alternativement

reprise par lui et le demi-solde Chambert, fait prime dans les milieux

bonapartistes et chaque soir emplit à heure fixe toutes les loges.

M. de Max est une mode, il est de bon goût de venir conspirer rue

Blanche en l’écoutant; mais, s’il est un déclamateur passionné, M.

de Max est un amoureux déplorable: il s’agenouille comme M. Mérante,

ses duos d’amour relèvent du maître de ballet. D’ailleurs M. de Max

révolutionne le cœur des danseuses, et quant à son agonie, elle est

aujourd’hui classique: râles, petits spasmes et adieux au miroir,

c’est, à côté de la mort de Croizette dans le _Sphinx_ et de celle de

madame Sarah Bernhardt dans la _Dame_, l’agonie à grand orchestre du

«Monsieur aux Camélias».

Le «Monsieur aux Camélias», le duc de Reichstadt! et M. de Max a créé

le roi Christian III des _Rois_, le Yoghi d’_Izeïl_, l’évêque Sophron

de _Gismonda_, le vieil empereur byzantin d’_Héracléa_ et le provençal

aventurier tout de langueur et de rêve de la _Princesse lointaine_.

M. de Max se doit une revanche à lui-même dans quelque rôle de vieil

évêque, de vieux pape ou de vieil empereur.

_Samedi 21 janvier._

La condamner, Lorelle! une femme aussi blonde!

Regarde cette bouche et le rose ingénu

De ses seins. La beauté, c’est le philtre inconnu

Souverain et vainqueur qui corrompt tout au monde.

Ils l’absoudront.

(_Auteur inconnu._)

_8, chaussée d’Antin, chez Landolff, 7 heures du soir, dans un des

salons d’essayage._--Debout devant une grande glace, Jane Margyl, la

_Princesse au Sabbat_ de mercredi prochain, essaie son costume du

un: le gaz flambe haut dans la petite pièce claire; et, gaînée dans

sa robe d’or de reine orientale, son lourd manteau ocellé de bleu,

déployé derrière elle comme une immense queue de paon, Illys s’étudie

et s’épie dans l’eau de la vaste glace, et, soucieuse de ses effets,

joue là au naturel, dans le petit salon du costumier à la mode, son

rôle de coquette et futile princesse aux miroirs. Deux essayeuses sont

accroupies à ses pieds, occupées à disposer savamment les plis du

manteau. Fine et souple dans ses habituelles robes tailleur, madame

Landolff les dirige et les observe; et, sous l’ibis diamanté qui la

diadème, Margyl évolue, lente et majestueuse, règle sa marche et tente

des effets.

Je ne l’avais pas rêvée si nue, je l’avais songée plus hermétique,

plus close, le manteau royal lui descendant des tempes et tombant à

plis droits sur le devant de sa robe, énigmatique et à peine entrevue

sous les pendeloques de turquoises et d’opales, moins féerique et plus

princesse, sorte de pyramide d’or et d’émail mouvante à la façon des

_Esclarmonde_ et des _Théodora_. Je risque une objection, manifeste

un désir; mais Margyl résiste, Margyl est belle et le sait, et, comme

Aphrodite, tient à faire la royale aumône de sa beauté aux spectateurs.

Conflit.

Ah! il n’est pas facile de costumer une jolie femme! La femme, être

de coquetterie immédiate, ignore toujours les effets réflexes de

l’idée suggérée et la grande puissance, que dis-je, la triple et sûre

incantation du mystère, du masque et du voile, et je me désespère: mais

madame Landolff m’a compris. Le temps d’ouvrir une porte et la voici

qui, avec des mètres de gaze bleu-ciel et quelques fils de perles

fausses, échafaude autour de la tête de Margyl des ennuagements d’azur,

des enroulements de nacre, des fumées et des lueurs, l’enveloppe de

légères retombées de tulle, et, de toutes ces brumes et de toutes ces

clartés évoque une impérieuse et hiératique princesse d’Egypte et de

légende, Illys!

_Lundi 23 janvier._--A l’Opéra-Comique, _Manon_. Je ne sais pas si

jamais en France on a poussé plus loin que M. Albert Carré la science

et l’art de la mise en scène.

_Manon!_ avant lui, c’était la partition, toute d’élégance et de

passion, du seul cri d’amour du dix-huitième siècle: _Manon_, c’étaient

les airs fameux populaires dès la troisième représentation, et

populaires demeurés depuis bientôt vingt ans qu’on les chante, les

adieux à la petite table: «N’est-ce plus ta main que ma main caresse?»

la valse, le duo de Saint-Sulpice, les ensembles de l’hôtel de

Transylvanie, etc., etc. _Manon!_ ce fut surtout Heilbronn, _Manon!_ ce

fut aussi Sanderson.

A-t-on jamais chanté Manon depuis? et voici qu’avec un Des Grieux d’un

invraisemblable physique pour le «cher Chevalier» et une Manon un peu

de province, M. Albert Carré, plutôt trahi par l’interprétation, grâce

à une ingéniosité de décors et de costumes inconnus avant lui, arrive

à nous reconstituer, on dirait estampe par estampe, le chef-d’œuvre de

l’abbé Prévost!

Oh! la vie et le mouvement de tout ce peuple de bateleurs et de belles

promeneuses et de flâneurs qui vont et viennent sous les charmilles

taillées en arcades du bord de l’eau, dans l’acte du _Cours-la-Reine_,

la danseuse de corde évoluant entre ses deux poteaux, les marchandes

de parfilage dans leurs boutiques en plein vent, les grâces et les

minauderies des caillettes et le pourchas des abbés galants, le

ridicule du financier Guillot, l’hôtel des Invalides au fond, dans

un décor qui s’enfuit et recule, et cette délicieuse entrée du corps

de ballet de l’Opéra, de ces dames de l’Académie de musique dans le

comique et fastueux costume du temps, corps baleinés et tonnelets,

coiffures d’héiduque empanachées et des pompons partout sur le torse

allongé des danseurs comme sur le corsage guêpé des danseuses, et

le plongeon des révérences et le taqueté des pointes et toutes ces

pirouettes d’ensemble inclinant à la même seconde l’édifice volumineux

de toutes les coiffures.

Ah! ce divertissement de _Manon_! Si mademoiselle Chasles, jolie comme

un Latour sous le rouge et la poudre, a l’air de la Camargo elle-même,

M. Albert Carré a plus que du talent et madame Mariquita pas beaucoup

moins que du génie.

_Mardi 24 janvier._--Boulevard Pereire, quatre heures du soir, le plus

beau coucher de soleil de cet hiver, un ciel soyeux du jaune évaporé,

mais cependant intense de la jonquille et du citron, un horizon d’or

pâle sur lequel les fumées des cheminées s’exaspèrent en bleu et les

squelettes des arbres dépouillés en violet, tour à tour arborescences

d’agate et longues spirales d’encens dans une atmosphère d’aventurine.

C’est fin comme une aquarelle et rutilant comme de la laque. Oh! la

magie de certains crépuscules parisiens, crépuscules d’hiver atténués,

délicats et touchés de si belles lueurs pourtant, quels décors de Rubé,

de Chapron et même de Lavastre pourraient lutter avec ces transparences

et ces évanouissements dans la couleur, quel peintre fixera jamais la

ténuité de ces silhouettes!

Et je songe qu’en ce moment aux Folies-Bergère, où l’on répète devant

la presse les trois tableaux de mon ballet, la maladresse voulue des

éclairages incendie et brutalise des décors peints pour les lumières

bleues et des costumes combinés pour chatoyer dans le clair-obscur.

Et je songe à Landolff, et je songe à Jusseaume: ce sont eux qu’on

égorge en ce moment; et dire que je n’ai pu les défendre! Je n’ai pu

faire comprendre aux intéressés que tout est mensonge et fiction au

théâtre et que les ciels en toile peinte et les portants en carton, les

chairs fardées et les étoffes pailletées de faux cabochons ne peuvent

exister que dans des lumières truquées et que la première condition de

toute bonne mise en scène est l’enveloppement.

_Mercredi 25 janvier._--Neuf heures du soir: _Au bord du Quai_.

En un pays de canaux et de landes,

Mains tranquilles et gestes lents,

Habits de laine et sabots blancs,

Parmi des gens mi-somnolents,

Dites, vivre là-bas, en de claires Zélandes,

Vers des couchants en or broyé,

Vers des caps clairs mais foudroyés,

Depuis des ans, j’ai navigué.

Dites, vivre là-bas,

Au bord d’un quai piqué de mâts

Et de poteaux, mirés dans l’eau;

Promeneur vieux de tant de pas,

Promeneur las.

Vers des espoirs soudain anéantis,

L’orgueil au vent, je suis parti.

La bonne ville, avec ses maisons coites,

Canaux étroits, portes étroites,

Pignons luisants de goudron noir,

Où le beffroi, de l’aube au soir,

Tricote,

Maille à maille, de pauvres notes.

_Les Visages de la Vie._

VERHAEREN.

C’est soir de première; dehors, il gèle, et, du coin de mon feu, où

je les lis, les nostalgiques vers du poète belge m’emmènent au pays

des canaux et des landes, au bord des quais, dans quelque bonne petite

ville ensommeillée de Flandre.

Devant des chalands bruns,

Devant des barques brunes

Dormant dans un grand bain de clair de lune

A l’heure d’immobilité d’or

Où rien ne bouge au fond du port,

Sauf une voile mal carguée

Qui doucement remue encor,

Au vent qui lui vient de la mer!

_Samedi 28 janvier._--Théâtre Sarah Bernhardt, _la Tosca_. _La

Tosca!_ la pièce de Sardou qui fut la plus malmenée par la Presse:

_une pantomime_, écrivait Francisque Sarcey; du _sadisme_, prétendit

Jules Lemaître en protestation contre les horreurs du troisième acte,

ce fameux acte de la torture, que ne put supporter la sensibilité

de mademoiselle Brandès. Il y a plus de onze ans de tout cela, et

personne n’a encore oublié le sensationnel évanouissement de la jolie

pensionnaire des Français, à la vue de Mario rentrant en scène avec

du sang aux tempes; pâmoison d’autant plus touchante, que la jeune

actrice, experte en l’art de manier le rouge et le blanc de théâtre, ne

pouvait se méprendre sur les plaies de M. Dumény et que sa pâleur, son

abandon et sa défaillance furent tout à l’éloge des dons d’émotion de

M. Sardou, qui négligea pourtant de lui confier un rôle.

Traité de fait-divers par les uns et de truquage par les autres, le

drame de la _Tosca_ n’en fit pas moins salle comble, ce fut un nouveau

et colossal succès à l’actif d’un auteur qui déjà ne les comptait plus;

tout Paris voulut y frissonner d’angoisse et de terreur. L’habile,

qu’est M. Sardou, avait choisi pour son intrigue un cadre si savamment

troublant! On pouvait si bien se croire au milieu d’une scène de la

Terreur, dans ce coin d’Italie corrompue et sombre avec le grand nom

de Bonaparte claironnant à la cantonade et précipitant les événements!

Le baron Scarpia, marchandant à la Tosca sa complaisance et la vie

de son amant, faisait songer aux Fouquier-Tinville et aux Carrier de

Nantes; la Révolution française avait dû voir de semblables horreurs,

des femmes, des filles de ci-devant dans la longue robe blanche à

taille courte de madame Sarah Bernhardt, se traînant, les matins mêmes

d’exécution, aux pieds des égorgeurs d’aristocrates et rachetant,

pantelantes et à demi-violées, la vie d’un père ou d’un mari déjà monté

dans la fatale charrette, et cela par des baisers enragés de luxure, où

l’amour devait avoir le goût du sang.

C’est cette atmosphère de libertinage, d’agonie et de sadisme, qui fit

accourir tout Paris frémissant; et puis il y eut les côtés bibelots,

l’art des reconstitutions, dans lequel M. Sardou est passé maître;

le Debucourt du premier acte avec Sarah en fourreau de mousseline de

soie rose et sa gerbe de fleurs sous le bras, Sarah et son chapeau

Directoire, en feutre vert grenouille, sa touffe de plumes et son

écharpe verte! Et puis, après le Debucourt, il y eut un Worms, l’acte

du palais Farnèse, le Worms du Luxembourg, le Worms des femmes Empire

en fourreau de satin blanc, ceinturées d’orfèvrerie, les bras nus

gantés plus haut que la saignée, et le front bas diadème de perles; le

Worms des soirées de musique dans des intérieurs somptueux et froids

de palais romains pavés, dallés, comme mouillés, de marbre, et puis

il y eut la Sarah de ce deuxième acte, la Sarah en fourreau de satin

glacé, coiffée de laurier d’émail comme une muse de la Malmaison,

et sa fameuse révérence au moment d’entonner la fameuse cantate, la

révérence à jarrets pliés, qu’on eût dite enseignée par Vestris tant

elle courbait majestueusement la _Tosca_ devant Sa Majesté Caroline

de Naples, la révérence demeurée légendaire avec le frétillement d’un

coquin de petit pied pointant au bas de la robe, un pied cérémonieux et

moqueur, solennel et impatient, vif et joli comme un bec d’oiseau.

Et puis, il y eut la pièce et il y eut, longue, harmonieuse, presque

nue sous les plis droits et serrés de la draperie antique, mais

d’une nudité chaste, une nudité de nymphe grecque ou d’archange

de Botticelli, il y eut la Sarah des autres actes, c’est-à-dire

la tragédie elle-même, la grandeur et la noblesse de la ligne et

de l’attitude, l’âme devenue soudain tangible et visible dans la

simplicité d’un bas-relief d’Egine et la volupté d’un Prud’hon. Or,

cette Tosca, je ne l’avais pas retrouvée depuis, même aux reprises de

la Renaissance. Etait-ce le cadre trop étroit? le souvenir du théâtre

de Donnay flottant dans l’air, le scepticisme de M. Guitry demeuré dans

la salle, mais le drame de Sardou m’y avait paru étouffé, étriqué, la

_Tosca_ semblait y retenir ses gestes de peur d’y crever les décors.

Je retrouve aujourd’hui ma vision première, et quand, dans sa robe

blanche de victime, la _Tosca_, qu’un monstre de luxure vient de

torturer durant les douze heures d’une longue nuit, s’empare lentement

du couteau qu’elle vient de découvrir sur la nappe, quand l’homme enfin

frappé, elle s’avance pâle et triste et si calme dans la lueur des deux

flambeaux élevés au bout de ses bras, pour les déposer de chaque côté

du cadavre, j’ai retrouvé la _Tosca_ d’il y a onze ans et j’ai pensé

que madame Sarah Bernhardt était ici dans son cadre, que ses gestes

n’y crevaient plus le décor, qu’elle pouvait tout oser avec un Scarpia

enfin digne d’elle; que M. Calmettes est plus qu’un acteur de comédie;

que madame Sarah Bernhardt est dans son élément dans le grand drame,

qu’elle est, avant tout, la femme du costume, de l’épopée, du rêve et

de l’au-delà de l’espace et du temps, et que son théâtre mérite enfin

son nom, le théâtre Sarah-Bernhardt.

_Mercredi 1er février._--Au Luxembourg, dans la salle Charles Hayem. Un

don royal, une offrande de quinze cent mille francs à deux millions que

vient de faire à l’Etat le collectionneur du boulevard Malesherbes.

J’y retrouve les plus beaux Gustave Moreau de sa galerie, ces

coruscantes et nostalgiques aquarelles où l’art du lapidaire semble

lutter avec celui de l’émailleur pour sertir des conceptions de poète.

Théogonies d’Orient et stupres des religions antiques, il y a là,

fixés, que dis-je? burinés et en même temps sculptés dans des violets

de sardoine et des bleus de lapis, le mystère et la philosophie des

plus belles fables des vieux mondes. C’est _Œdipe et le Sphinx_ et

son attitude si étrangement inquiète d’éternel voyageur; le _Jeune

Homme et la Mort_, et le léger enveloppement du voile de la déesse

s’enroulant autour de l’éphèbe prédestiné. Au milieu des deux œuvres

éclate et fourmille le tapis persan de la _Péri_; et puis, voici la

merveille des merveilles, la fameuse aquarelle de l’_Apparition_, la

Salomé dansant devant Hérode dans sa nudité cuirassée de joyaux, le

geste fatidique de son bras tendu vers la tête décollée du prophète,

et l’énigmatique et muette figure voilée du bourreau: figure sombre,

comme tout l’Orient mystérieux de la Bible et que nous retrouvons

dans une autre petite aquarelle voisine, comme dans toute cette

architecture de splendeur et de rêve, empruntée on dirait à un

prestigieux Saint-Marc: voûtes de porphyre, de métal et de jaspe sous

lesquelles Gustave Moreau aime à asseoir la songerie accablée de ses

rois; puis voici le _Phaéton_ précipité dans la mer, entre la fureur du

lion du Zodiaque et la gueule menaçante du serpent Python; enfin cet

émail et ce prisme, l’_Amour et les neuf Muses_, et un tableautin on

dirait du Vinci, un chef-d’œuvre, on croirait de l’école lombarde, une

_Descente de croix pleurée_, _par une Pieta_, et puis d’autres encore,

le camaïeu tendrement gris et blanc de la _Plainte du poète_ et le

plus beau peut-être à mon gré parmi tous ces dons, la _Bethsabée sur

la terrasse_, admirable par la composition du jardin de ruines et de

verdures dont s’entoure la femme d’Urie, frondaisons d’un vert sombre

et pilastres rougeâtres d’une douceur de velours et d’un éclat de

gemmes dans la sourde intensité de la couleur.

Un très beau portrait de M. Charles Hayem, signé Delaunay, et, lui

faisant face, une toile magistrale représentant M. Franck,--M. Charles

Hayem est le gendre de M. Franck,--le Franck de l’Institut, de la

_Kabbale_ et des _Origines du peuple hébreu_, sont là pour imposer à la

foule ignorante le souvenir du donateur.

_Samedi 4 février._--L’attirance des chefs-d’œuvre. Au Luxembourg,

retourné là ou plutôt ramené par l’obsession des Gustave Moreau,

admirés il y a trois jours. Il y a de l’envoûtement dans les œuvres de

Gustave Moreau, et ce n’est pas par hasard que Fourcaut l’a appelé un

maître sorcier. Retourné aussi pour voir le portrait de Verlaine, la

peinture de Chantalat, qu’une Société de fervents du poète a presque

imposé à l’Etat. Elle est vivante et sourit étrangement à travers une

grisaille fauve empruntée à Carrière, la peinture de M. Chantalat; le

côté faunesque et triste de l’auteur des _Romances sans paroles_ et de

_Parallèlement_ y menace, y inquiète et y survit; on y voit, embusqué

sous les paupières, ce terrible regard qui mûrissait les enfants; mais

un autre portrait me sollicite d’un homme que j’ai bien plus connu,

celui de M. d’Aurévilly.

Le d’_Aurévilly_ de Lévy, le sensationnel portrait du Cercle des

Mirlitons, il y a quatorze ans, celui dont le portraituré disait avec

un grand geste d’insouciance hautaine: «Mes ennemis me reconnaissent...

moi, pas.»

Sanglé dans une redingote à plis, une cravate noire bordée de dentelle

d’or bouffant sous le col, M. d’Aurévilly lève haut un nez en bec

d’aigle et crispe une bouche aux lèvres serrées et fines, ponctuée

par les deux virgules d’une moustache teinte; le menton pointu mais

volontaire, le regard dédaigneux, la narine retroussée et vibrante,

tout cela est vu de bas en haut. Insolent, campé, busqué et musqué,

M. d’Aurévilly plafonne, M. d’Aurévilly plastronne aussi, mais c’est

le plastron d’un grand seigneur qui offre aux attaques sa poitrine

toute grande et l’on attend la riposte prête à siffler en flèche de

cette bouche tendue comme un arc le: «Je vous ai déjà donné hier»,

fastueusement reproché à Bourget qui, à l’avis de ce remueur d’idées,

multipliait trop ses visites, ou bien le fameux: «Je n’ai rien à y

mettre», répondu, à la porte de _Gil Blas_, par le piteux Nicolardot,

congédié la veille et revenant humblement tendre la main.

_Lundi 6 février._--Rue Broca, au diable vauvert, plus loin que

le Panthéon et le Val de Grâce, dans le voisinage du boulevard de

l’Hôpital et du marché aux chevaux, au centre même d’un quartier

autrefois de crime et de misère, entre les rues de la Santé et

Mouffetard, l’hôpital Broca, qui fut autrefois l’hospice de Lourcine.

Lourcine! un nom presque sinistre dans les annales populaires;

Lourcine, dont les salles jadis réservées aux vénériennes s’ouvrirent

plus tard au dénuement des femmes du peuple en mal de grossesse et

à la détresse des filles-mères; Lourcine, effroi des unes et refuge

des autres; Lourcine, dont le nom cité à propos d’une femme évoquait

une tare; Lourcine, où l’épidémie puerpérale était si notoirement en

permanence, que les plus misérables préféraient le grabat de leur

taudis à la propreté infectieuse de ses salles; Lourcine, enfin, où

la Germinie Lacerteux de M. de Goncourt va échouer comme une bête à

l’abattoir, après avoir donné à Jupillon l’argent économisé pour ses

couches...

L’initiative et la persévérance opiniâtres, la volonté d’un homme de

science et de pitié en ont fait, aujourd’hui, l’hôpital Broca, la

maison de salut de la femme atteinte dans la source même de la vie, au

plus intime de son être, une chaire pratiquante de gynécologie, une

salle enseignante de chirurgie, où, tous les jours, les savants de la

province et de l’étranger peuvent venir assister aux opérations du

Maître de l’ovariotomie et apprendre de lui l’art de prolonger la vie à

de pauvres êtres, que la médecine eût jadis condamnés irrémédiablement.

Ces opérations, il y a dix ans encore, seules les femmes de

l’aristocratie et de la haute finance pouvaient en bénéficier; les

soins minutieux d’antisepsie qu’elles réclament, les conditions de

calme, de confortable et de bien-être nécessaires à la convalescence,

la cure pour ainsi dire morale, indispensable pour mener à bien la

guérison physique, le traitement de toute heure et de toute minute

qu’exige, pour être menée à bien, une opération qui atteint aussi

profondément l’être nerveux qu’est la femme, tout cet ensemble

d’exigences imposait aux opérées des intérieurs ouatés, sinon de haut

luxe, mais du moins de maisons de santé coûteuses, interdites aux

petites bourses; et quand un cas de gynécologie se présentait dans

les hôpitaux, les suites d’opérations se compliquaient trop souvent

d’accidents fâcheux. Talent d’opérateur à part, il y avait là une

question de milieu et d’atmosphère, et la femme de l’ouvrier, comme

la petite rentière, atteintes dans l’intimité de leur être, étaient

par cela même vouées fatalement à la mort; il y avait là une criante

injustice dans cette chirurgie apte seulement à sauver les riches,

tandis que les pauvres étaient infailliblement condamnées.

Un homme a remédié à tout cela, et quel homme! le chirurgien même, que

sa science et son habileté ont fini par imposer à la vogue, comme le

plus adroit et le plus heureux des opérateurs; celui dont le bistouri

délivre et guérit, et le chirurgien des banquières et des princesses

opère aujourd’hui les pauvres et les humbles dans un hôpital voulu,

fondé et organisé tel par lui.

J’en visite, ce matin, les bâtiments neufs, récemment édifiés sur les

jardins de l’ancien Lourcine. Un interne m’en fait les honneurs:

hauts plafonds, hautes et larges fenêtres, le jour coule à flots

dans ces grandes salles blanchies à la chaux et comme teintées de la

tendre laque bleue des mobiliers anglais; des revêtements de faïence

montent jusqu’à mi hauteur des murs. Partout c’est une impression de

netteté et de clarté qui rassure et égaie; les échaudoirs, les fours

stérilisateurs pour les pansements et les vêtements des infirmières,

tout cela reluit d’un calme éclat dans la belle lumière. Comme nous

sommes loin de la pierre grise et morne des anciens bâtiments du siècle

dernier affectés aux autres hôpitaux de Paris, Beaujon, la Pitié,

Laënnec. Jour d’hôpital, jour de prison, maison de géhenne et de

souffrance!

Tout, ici, au contraire, a la clarté, la gaieté rajeunie d’une heureuse

convalescence, et, dans les quelques salles que nous traversons, entre

deux rangées de lits de femmes couchées, je ne rencontre aucun de ces

regards de bête malade que j’ai trop vus ailleurs. Non, mais dans les

faces trop blanches, mais reposées, dans les yeux agrandis, mais si

clairs, il y a de la gaieté et du sourire, de la reconnaissance pour la

grande blouse et le tablier de l’interne qui m’accompagne et qui, pour

toutes ces femmes, ne représente pas le bourreau, mais un libérateur.

Poussières de Paris · 第 1 / 27 段