--Ayez du courage, mon garçon, dit-il d'une voix creuse. On se sent

étranglé, on gigote et c'est fini. Il y a un jour ou deux, nous avons eu

la même corvée à faire, et l'homme a à peine gémi. Le vieux Spender, qui

est maréchal-ferrant du Duc, a une façon à lui pour serrer le noeud, et

non moins de jugement pour ménager la chute, qui vaut celle de Dun, de

Tyburn. Donc ayez du courage, car vous ne passerez point par les mains

d'un apprenti.

--Je voudrais pouvoir informer Monmouth que ses lettres ont été remises,

m'écriai-je, en m'asseyant sur le bord de la couchette.

--Sur ma foi, elles ont été remises. Quand vous auriez été le porteur de

lettres à un penny de Mr Robert Murray, dont nous avons tant entendu

parler à Londres au printemps dernier, elles ne seraient point parvenues

plus directement. Pourquoi n'avez-vous parlé doucement au Duc? C'est un

gentilhomme bienveillant. Il a bon coeur, excepté quand on le contrarie.

Quelques mots sur le nombre des rebelles, sur leurs dispositions,

auraient pu vous sauver.

--Je m'étonne que vous, un soldat, vous puissiez parler ou penser ainsi,

dis-je avec froideur.

--Bon, bon, votre cou est à vous. S'il vous plaît de faire un saut dans

le néant, ce serait dommage de vous contrarier. Mais Sa Grâce a voulu

que vous voyez le chapelain: il faut que j'aille le chercher.

--Je vous en prie, ne l'amenez pas, dis-je, car j'appartiens à une

famille de dissenters, et j'aperçois une Bible là-bas dans cette niche.

Aucun homme ne saurait m'aider à me réconcilier avec Dieu.

--Cela se trouve à point, répondit-il, car le Doyen Newby est venu de

Chippenham, et en ce moment-ci, il discourt avec notre bon chapelain sur

la nécessité de s'imposer des privations, tout en s'humectant la gorge

avec une bouteille de Tokay premier choix. Au dîner, je l'ai entendu

dire les grâces pour ce qu'il allait recevoir, et presque sans reprendre

haleine, demander au maître d'hôtel comment il avait l'audace de servir

à un diacre de l'Église un poulet non truffé. Mais peut être

désirez-vous le secours spirituel du Doyen Newby? Non? En tout cas je

ferai pour vous tout ce qu'on peut faire raisonnablement, puisque vous

n'êtes pas pour longtemps entre nos mains. Et surtout ayez du courage.

Il sortit de la cellule, mais il rouvrit bientôt la porte, et montra sa

lugubre figure dans l'entrebâillement.

--Je suis le capitaine Sinclair, de la maison du Duc, dit-il, si vous

avez besoin de me demander quelque chose. Vous feriez bien de vous

assurer le secours spirituel, car je vous apprendrai que dans cette

cellule-ci il y a eu quelque chose de pire que jamais ne le fut un

gardien ou un prisonnier.

--Quoi donc? demandai-je.

--Eh bien, oui, le diable, rien que cela! répondit-il, en entrant et

fermant la porte. Voici comment cela s'est fait. Il y a deux ans, Hector

Marot, le détrousseur de grands chemins, fut enfermé dans cette même

tour des Botelers. Cette nuit là, j'étais moi-même de garde dans le

couloir, et à dix heures je vis le prisonnier assis sur le lit, tout

comme vous l'êtes en ce moment. À minuit, j'eus l'occasion de donner un

coup d'oeil, selon mon habitude, dans l'espoir d'égayer ses heures de

solitude. Il avait disparu! Oui, vous pouvez bien ouvrir de grands yeux.

Je n'avais pas perdu de vue la porte un seul instant, et vous vous

rendrez compte par vous-même de la possibilité qu'il fût parti par les

fenêtres. Les murs et le plancher sont en blocs de pierre, autant dire

du roc massif, pour la solidité. Lorsque j'entrai, il y avait une

affreuse odeur de souffre, et la flamme de ma lanterne bleuit. Oui, il

n'y a pas de quoi sourire. Si le diable n'est point parti en emportant

Marot, je vous le demande, qu'est-ce qui l'a fait? Car je suis bien

convaincu qu'un bon ange ne serait jamais venu le délivrer, comme cela

eut lieu jadis pour l'apôtre Pierre. Peut-être le Malin tient-il à un

autre oiseau de la même cage. Aussi puis-je vous avertir de vous

prémunir contre ses attaques.

--Non, je ne le crains point, répondis-je.

--C'est bien, croassa le capitaine, ne soyez pas abattu.

Sa tête disparut et la clef tourna dans la serrure grinçante.

Les murs étaient d'une épaisseur telle, que quand la porte eut été

fermée, il me fut impossible d'entendre aucun bruit.

À part la plainte du vent dans les branches des arbres en dehors de

l'étroite fenêtre, tout était silencieux comme la tombe dans l'intérieur

du donjon.

Ainsi abandonné à moi-même, je m'efforçai de me conformer au conseil du

Capitaine Sinclair, et d'avoir le coeur ferme, bien que ses propos

fussent loin d'être encourageants.

Au temps de mon enfance, et tout particulièrement parmi les sectaires

avec lesquels je m'étais trouvé en contact, la croyance que le Prince

des Ténèbres se montrait à l'occasion, et qu'il intervenait sous une

forme corporelle dans les affaires humaines était très répandue et

incontestée.

Les philosophes, dans la paix de leur chambre, peuvent raisonner

doctement sur l'absurdité de ces choses-là, mais dans un donjon où règne

un demi-jour, où l'on est séparé du monde, où la lueur grise domine de

plus en plus, où votre destinée est suspendue au fléau de la balance, il

en est tout autrement.

Si le récit du capitaine était vrai, l'évasion paraissait tenir du

miracle.

J'examinai très attentivement les murs de la cellule.

Ils étaient formés de grands blocs carrés habilement ajustés ensemble.

La mince fente ou fenêtre était percée au milieu d'un gros bloc de

pierre.

Partout où la main pouvait atteindre, la surface des murs était couverte

de lettres et d'inscriptions gravées par bien des générations de

prisonniers.

Le sol était formé de dalles usées par les pas, et solidement réunies

ensemble.

La recherche la plus minutieuse ne laissait apercevoir aucun trou,

aucune fissure par où un rat eût pu s'enfuir, et à plus forte raison un

homme.

C'est chose bien étrange, mes enfants, que d'être ainsi couché, d'avoir

tout son sang-froid et de se dire que selon toutes les probabilités,

dans quelques heures votre pouls aura battu pour la dernière fois, et

que votre âme aura été lancée vers sa destination suprême.

C'est étrange, et très impressionnant.

Quand on se lance à cheval en pleine mêlée, la mâchoire contractée, les

mains fortement serrées sur la bride et sur la poignée du sabre, on ne

peut sentir les mêmes émotions, car l'esprit humain est ainsi fait qu'un

frisson en efface toujours un autre. De même quand l'homme baisse et

respire péniblement sur le lit ou il va mourir de maladie, on ne saurait

dire qu'il a éprouvé ce frisson, car l'esprit, affaibli par la maladie,

ne peut que s'abandonner, et est incapable d'envisager de trop près ce à

quoi il s'abandonne.

Mais quand un homme, plein de jeunesse et de vigueur, est ainsi seul,

qu'il voit la mort en face de lui, suspendue sur lui, il a pour

entretenir ses pensées des choses telles que, s'il survit, s'il atteint

à l'âge où les cheveux grisonnent, toute sa vie subira l'empreinte, le

changement que produisent ces heures solennelles, ainsi qu'un cours

d'eau dont la direction est brusquement modifiée par le rude choc d'une

rive contre laquelle il s'est heurté.

Toutes les fautes, même les moindres, même les travers, apparaissent

avec clarté, en présence de la mort, comme les atomes de poussière

deviennent visibles quand le rayon de soleil pénètre dans une chambre où

l'on a fait l'obscurité.

Je les remarquai alors, et depuis, je l'espère, je les ai toujours

remarqués.

J'étais assis la tête penchée sur ma poitrine, profondément absorbé par

ce solennel enchaînement de pensées, lorsque j'en fus brusquement tiré

par un bruit de coups très distinct, tel que le produirait un homme qui

voudrait attirer l'attention.

Je me levai d'un bond et plongeai mes regards dans l'obscurité

croissante sans pouvoir me rendre compte de quel côté cela venait.

Je m'étais déjà presque persuadé que mes sens m'avaient trompé, quand le

bruit se répéta, plus fort que la première fois.

Je levai les yeux et vis une figure qui m'épiait à travers la

meurtrière, ou plutôt une partie de la figure, car je ne pouvais

apercevoir que l'oeil et le bord de la joue.

En montant sur mon siège, je reconnus que ce n'était rien autre que le

fermier qui m'avait tenu compagnie en route.

--Chut, mon garçon! dit-il à demi-voix dans le plus pur anglais et non

plus dans le patois de l'ouest comme le matin.

Il passait son doigt à travers l'étroite fente, pour m'inviter au

silence.

--Parlez bas, ou il pourra arriver que la garde nous entende...

Qu'est-ce que je puis faire pour vous?

--Comment avez-vous fait pour savoir où je suis? demandai-je avec

étonnement.

--Mais, mon homme, répondit-il, c'est que je connais cette maison-ci

aussi bien que Beaufort lui-même la connaît. Avant que Badminton fût

construit, mes frères et moi, nous avons passé plus d'un jour à grimper

sur la vieille tour des Botelers. Ce n'est pas la première fois que j'ai

parlé par cette fenêtre. Mais vite, voyons, que puis-je faire pour vous?

--Je vous suis obligé, monsieur, répondis je, mais je crains que vous ne

puissiez rien faire pour m'être utile, à moins vraiment, que vous ne

soyez en mesure d'informer les amis que j'ai à l'armée, de ce qui m'est

arrivé.

--Pour cela, je pourrais le faire, répondit le fermier Brown. Écoutez,

mon garçon, ce que je vais vous dire à l'oreille et dont je n'ai soufflé

mot à personne jusqu'à présent. Ma conscience me reproche parfois que

nous étayons un Papiste, pour qu'il règne sur une nation protestante.

Que les gouvernants soient comme les gouvernés, voilà mon opinion. Aux

élections, j'ai fait à cheval le voyage à Sudbury, et j'ai voté pour

Maître Evans, de Turnford, qui était en faveur des Exclusionnistes. Pour

sûr, si le Bill en question avait été adopté, c'est le Duc qui serait

assis sur le trône de son père. La loi aurait dit oui. À présent elle

dit: non. C'est une bien drôle chose que la loi, avec ses oui, oui, ses

non, non, comme ceux de Barclay, le Quaker, qui est venu par ici,

complètement habillé de basane, et a qualifié le curé d'homme coiffé

d'un clocher. La loi est là. Ce n'est pas la peine de tirer des coups de

feu contre elle, ni de lui passer des piques au travers, ni de lancer

contre elle un escadron. Si elle commence par dire non, elle dira non

jusqu'à la fin du chapitre. Autant se battre contre le livre de la

Genèse. Que Monmouth fasse changer la loi, cela fera plus pour lui que

tous les Ducs d'Angleterre. Car enfin, malgré tout, il est protestant,

et je voudrais faire de mon mieux pour le servir.

--Voyez-vous, dis-je, le capitaine Lockarby sert dans le régiment du

Colonel Saxon, à l'armée de Monmouth. Si les choses tournent mal pour

moi, je regarderais comme une preuve de grande bienveillance de votre

part que vous lui fassiez part de mon affection et lui demandiez

d'annoncer l'événement de vive voix ou par une lettre, avec tous les

ménagements nécessaires, aux gens de Havant. Si j'étais certain que cela

sera fait, ce serait un grand soulagement pour mon esprit.

--Ce sera fait, mon garçon, dit le bon fermier. J'enverrai mon homme le

plus sûr et mon cheval le plus rapide ce soir même, pour qu'on sache

dans quel passe fâcheuse vous êtes. J'ai ici une lime qui pourrait vous

être utile.

--Non, répondis-je, l'aide des hommes peut faire bien peu de chose pour

moi ici.

--Il y avait autrefois un trou dans la voûte. Regardez en haut, et

tâchez de voir s'il y a quelque trace d'une ouverture.

--La voûte est bien haute, répondis-je, en levant les yeux, mais il n'y

a pas d'indice d'une ouverture.

--Il y en avait une, répéta-t-il. Mon frère Roger est descendu par là

avec une corde. Dans l'ancien temps, c'était ainsi qu'on descendait les

prisonniers, comme on fit pour Joseph, dans le puits. La porte est chose

toute moderne.

--Qu'il y ait un trou, qu'il n'y en ait pas, cela ne peut me servir à

rien, répondis-je. Il m'est impossible de grimper jusque-là. Ne restez

pas plus longtemps, mon ami, ou vous en aurez peut-être des ennuis.

--Alors adieu, mon brave coeur! dit-il à demi voix.

Et l'oeil gris, si plein d'honnêteté, disparut de la fenêtre, ainsi que

le bout de joue rouge.

Bien des fois, pendant cette longue soirée, je levai les yeux, dans

l'espoir insensé qu'il reviendrait peut-être.

Le moindre froissement des branches au dehors me faisait quitter mon

siège, mais c'était bien pour la dernière fois que j'avais vu le fermier

Brown.

Cette visite amicale, si courte qu'elle eût été, me soulagea grandement

l'esprit, car j'avais la promesse d'un homme digne de confiance, que,

quoi qu'il arrivât, mes amis sauraient quelque chose de mon sort.

Il faisait alors tout à fait sombre.

J'allais et venais dans la petite chambre, lorsque j'entendis la clef

grincer dans la porte.

Le capitaine entra, portant une lampe et un grand bol de pain et de

lait.

--Voici votre souper, mon ami, dit-il. Prenez-le, que vous ayez ou non

de l'appétit, car cela vous donnera de la force pour vous conduire en

homme quand viendra le moment que vous savez. On dit qu'il fut beau de

voir mourir Mylord Russell sur le tertre de la Tour. Ayez du coeur. Que

les gens puissent en dire autant de vous! Sa Grâce est dans une terrible

humeur. Il va et vient, se mord la lèvre, serre les poings en homme qui

peut à peine maîtriser sa colère. Il se peut que ce ne soit pas contre

vous, mais je ne vois pas quelle autre chose l'a mis dans cette colère.

Je ne répondis point à ce consolateur du genre de Job.

Aussi me laissa-t-il bientôt, après avoir posé le bol sur le siège et la

lampe à côté.

Je mangeai tout ce qui m'était servi et alors, me sentant mieux, je

m'étendis sur la couchette et tombai dans un sommeil sans rêves.

Ce sommeil dura probablement trois ou quatre heures.

J'en fus tout à coup tiré par un bruit pareil à des grincements de

gonds.

Je me mis sur mon séant et regardai autour de moi.

La lampe avait fini par s'éteindre et la cellule était plongée dans une

obscurité impénétrable.

Une lueur grisâtre à un bout indiquait seule et vaguement la place de

l'ouverture.

Ailleurs tout était d'une noirceur dense.

Je tendis l'oreille, mais je ne perçus aucun son.

Et pourtant j'étais certain de ne m'être point trompé, certain que le

bruit qui m'avait éveillé s'était produit dans l'intérieur même de ma

chambre.

Je me levai et fis à tâtons le tour des murs, en marchant lentement et

promenant ma main sur les murs et la porte.

Puis, je passai en tous sens sur le sol pour me rendre compte de l'état

du plancher.

Autour de moi, comme sous mes pieds je ne reconnus aucun changement.

Dès lors d'où venait le bruit?

Je m'assois sur le bord du lit et attendis patiemment dans l'espoir de

l'entendre une seconde fois.

Il se répéta bientôt.

C'était un gémissement sourd, un craquement pareil à celui qui se

produit quand on remue avec lenteur et précaution une porte ou un volet

restés longtemps immobiles.

En même temps, une lumière d'un jaune foncé parut en haut, sortant d'une

mince fente dans le toit en voûte concave qui était au-dessus de moi.

Pendant que je l'épiais, cette fente s'élargit peu à peu et s'agrandit

comme si l'on tirait un panneau à coulisses, et enfin je vis un trou

assez grand, par lequel passait une tête qui me regardait, et dont le

contour était dessiné par la lumière confuse qui se trouvait derrière

elle.

Le bout noué d'une corde fut passé à travers cette ouverture et tomba

presque sur le sol de la prison.

C'était une grosse et solide corde de chanvre, assez forte pour porter

le poids d'un homme lourd, et en tirant dessus, je m'aperçus qu'elle

était fortement assujettie en haut.

Évidemment mon bienfaiteur inconnu désirait que je m'en servisse pour

monter.

Je le fis donc, en me servant d'une main après l'autre.

J'éprouvai quelque peine à passer mes épaules à travers le trou, et je

réussis à atteindre la pièce qui se trouvait au-dessus.

Pendant que j'étais encore à me frotter les yeux après ce passage

brusque de l'obscurité à la lumière, la corde fut rapidement remontée,

et le panneau glissant refermé.

Pour ceux qui n'étaient point dans le secret, il ne restait rien qui pût

expliquer ma disparition.

Je me trouvai en présence d'un homme replet, de petite taille, vêtu d'un

justaucorps grossier et de culottes de basane, ce qui lui donnait

jusqu'à un certain point l'air d'un valet d'écurie.

Il avait un large chapeau de feutre très enfoncé sur ses yeux et le bas

de sa figure était entouré d'une épaisse cravate.

Il tenait une lanterne de corne, dont la lumière me permit de voir que

la chambre, où nous nous trouvions, avait la même dimension que

l'oubliette située au-dessous d'elle et n'en différait que par la

présence d'une large fenêtre, qui donnait sur la parc.

Il n'y avait dans cette pièce aucun meuble, mais elle était traversée

par une grande poutre, sur laquelle avait été assujettie la corde qui

avait servi à mon ascension.

--Parlez bas, l'ami, dit l'inconnu. Les murs sont épais, et les portes

ferment bien, mais je ne tiens pas à ce que vos gardiens sachent par

quels moyens vous avez été volatilisé.

--À vrai dire, monsieur, répondis-je, je puis à peine croire que ce soit

autre chose qu'un rêve. Il est extraordinaire qu'on puisse pénétrer

aussi aisément dans ma prison, et plus extraordinaire encore pour moi de

me trouver un ami qui veuille s'exposer ainsi pour moi.

--Regardez par ici, dit-il, en abaissant sa lanterne de façon à éclairer

la partie du plancher où le panneau était encastrée, ne voyez-vous pas

combien est vieille et moisie la maçonnerie qui l'entoure? Cette

ouverture du toit est aussi ancienne que le donjon même, et bien plus

ancienne que la porte par laquelle vous y avez été introduit. C'était,

en effet, une de ces cellules en forme de bouteille ou oubliettes, que

les rudes gens de jadis avaient inventées pour garder sûrement leurs

prisonniers. Une fois descendu par ce trou dans le puits aux parois de

pierre, l'homme n'avait plus qu'à se ronger le coeur, car son destin

était scellé. Et pourtant, comme vous le voyez, le même procédé qui

jadis empêchait son évasion, vous a rendu aujourd'hui la liberté.

--Grâce à votre clémence, Monseigneur, dis-je, en jetant un regard

pénétrant sur mon interlocuteur.

--À présent, assez de déguisement comme cela! s'écria-t-il d'un ton

boudeur, en rejetant en arrière le chapeau à larges bords et me

montrant, ainsi que je m'y attendais, les traits du Duc. Même un jeune

soldat sans expérience voit clair à travers mes efforts pour garder

l'incognito. Je crains de ne faire qu'un piètre conspirateur, capitaine,

car j'ai le caractère ouvert... Oui, après tout, comme le vôtre. Je ne

saurais prendre un meilleur terme de comparaison.

--Quand on a entendu une fois la voix de Votre Grâce, on ne l'oublie pas

aisément, dis-je.

--Surtout quand elle parle de chanvre et de prisons, répondit-il en

souriant. Mais si je vous ai fourré en prison, vous devez avouer que je

vous ai offert une compensation en vous en retirant au bout de ma ligne,

comme on tire une épinoche d'une bouteille. Mais comment en êtes-vous

arrivé à me remettre de tels papiers en présence de mon conseil?

--J'ai fait tout mon possible pour les remettre en particulier, dis-je,

et je vous ai envoyé un message dans ce but.

--C'est vrai, répondit-il, mais il m'arrive des messages de cette sorte

de tout soldat qui veut vendre son épée, de tout inventeur qui a la

langue longue et la bourse plate. Comment deviner que l'affaire était

réellement importante?

--J'ai craint de laisser échapper une chance qui pourrait ne jamais

revenir, dis-je. On m'a appris que Votre Grâce n'a que peu de loisir

dans l'époque présente.

--Je ne saurais vous blâmer, répondit-il, en arpentant la pièce, mais

c'était malencontreux. J'aurais pu dissimuler les dépêches, mais cela

eût excité les soupçons. Votre plan aurait été percé à jour. Il y a bien

des gens qui portent envie à ma haute fortune, et qui sauteraient sur

une occasion de me nuire auprès du Roi Jacques. Sunderland ou Somers,

n'importe lequel d'entre eux, attiseraient la moindre rumeur en une

flamme qu'il serait impossible d'éteindre. Il n'y avait donc d'autre

parti à prendre que de montrer les papiers. La langue la plus venimeuse

n'a pu rien trouver à blâmer dans ma conduite. Quelle attitude

auriez-vous conseillée en pareilles circonstances?

--Celle qui aurait consisté à aller droit au but, répondis-je.

--Oui, oui, monsieur La Probité, mais les hommes publics sont tenus à

marcher avec toute la précaution possible, car la ligne droite les

conduirait trop souvent au bord du précipice. La Tour ne serait pas

assez vaste pour loger tous ses hôtes, si tout le monde allait le coeur

dans sa main. Mais à vous, dans ce tête-à-tête, je puis dire mes pensées

véritables sans crainte d'être trahi ou mal compris. Je n'écrirai pas un

mot sur du papier. Il faut que votre mémoire soit la feuille qui portera

ma réponse à Monmouth. Et pour commencer, effacez-en tout ce que vous

avez entendu dans la salle du Conseil. Que cela soit comme si l'on

n'avait rien dit! Est-ce fait?

--Je comprends que cela ne représentait point les véritables pensées de

Votre Grâce.

--Il s'en fallait de beaucoup, capitaine. Mais je vous en prie,

dites-moi quelles raisons les rebelles ont-ils de compter sur le succès?

Vous avez dû entendre votre colonel et d'autres discuter sur ce sujet,

ou remarquer d'après leur attitude ce qu'ils en pensaient. A-t-on bon

espoir de tenir tête aux troupes du Roi?

--Jusqu'à présent, répondis-je, on n'a eu que des succès.

--Contre les gens de la milice. Mais ils verront qu'il en est tout

autrement quand ils auront affaire à des troupes exercées. Et

pourtant!... et pourtant... Il y a une chose que je sais, c'est que tout

échec de l'armée de Feversham causerait un soulèvement général dans tout

le pays. D'autre part, le parti du Roi est actif. Chaque courrier nous

apporte la nouvelle de renforcements par des levées. Albemarle maintient

encore la milice dans l'Ouest. Le comte de Pembroke est en armes dans le

Comté de Wilts. Lord Lumley arrive de l'Est avec les troupes du Sussex.

Le Comte d'Abingdon tient le Comté d'Oxford. À l'Université, les bonnets

et les robes font partout place aux casques et aux cuirasses. Les

régiments hollandais de Jacques se sont embarqués à Amsterdam. Et

pourtant Monmouth a gagné deux batailles. Pourquoi n'en gagnerait-il pas

une troisième. Les eaux sont troubles... bien troubles.

Le Duc allait et venait, les sourcils froncés, se disait tout cela à

lui-même plutôt qu'à moi, hochait la tête de l'air d'un homme dans la

plus embarrassante incertitude.

--Je voudrais que vous disiez à Monmouth, fit-il enfin, que je lui sais

gré des papiers qu'il m'a envoyés, que je les lirai et les examinerai

avec l'attention convenable, et que je l'aiderais si je n'étais entravé

par des gens qui me serrent de près et qui me dénonceraient si je

laissais voir mes véritables pensées. Dites-lui que s'il amène son armée

dans ce pays-ci, je pourrai alors me déclarer ouvertement pour lui, mais

que le faire en ce moment serait ruiner la fortune de ma maison sans lui

être utile en quoi que ce soit. Pouvez-vous lui porter ce message?

--Je le ferai, Votre Grâce.

--Dites-moi, demanda-t-il, comment Monmouth se comporte-t-il en cette

entreprise.

--En chef sage et vaillant, répondis-je.

--C'est étrange, murmura-t-il. À la cour, on ne cessait de dire, par

manière de plaisanterie, qu'il avait à peine assez d'énergie ou de

constance pour achever une partie à la balle et qu'il jetait toujours sa

raquette avant d'avoir amener le coup gagnant. Ses projets étaient comme

une girouette, tournant à tous les vents. Il n'avait de constant que son

inconstance. Il est vrai qu'il a commandé les troupes du Roi en Écosse,

mais tout le monde savait que Claverhouse et Dalzell ont été les

véritables vainqueurs au Pont de Bothwell. À mon avis, il ressemble à ce

Brutus de l'Histoire Romaine qui feignit d'être faible d'esprit pour

masquer ses ambitions.

Le Duc avait repris ses propos qu'il adressait à lui-même plutôt qu'à

moi.

Aussi ne fis-je aucune remarque, si ce n'est pour rappeler que Monmouth

s'était gagné le coeur du petit peuple.

Micah Clarke - Tome II Le Capitaine Micah Clarke · 第 13 / 14 段