jardinage pédantesque des Hollandais, avec ses pièces d'eau remarquables
par leur platitude et leurs lignes droites, par ses arbres qui tous
étaient taillés, tous alignés, comme des grenadiers végétaux.
À vrai dire, je trouve que le Prince d'Orange et Sir William Temple sont
amplement responsables de ce changement, mais aujourd'hui le mal est
réparé, à ce que j'ai ouï dire, et nous avons cessé de vouloir en
remontrer à la nature dans nos domaines d'agrément.
Comme nous approchions de la maison, nous arrivâmes près d'une vaste
pelouse horizontale, où s'exerçaient des cavaliers.
À ce que m'apprit mon compagnon, ils avaient été recrutés uniquement
dans la domesticité qui entourait la personne du Duc.
Après les avoir dépassée, nous traversâmes un bouquet d'arbres
d'essences rares, et nous nous trouvâmes sur une vaste place sablée
devant la façade de la maison.
L'édifice lui-même était de grande étendue, construit dans le nouveau
style italien, plutôt en vue d'une installation confortable que pour s'y
défendre, mais à une des ailes, on avait conservé, ainsi que mon
compagnon me le montra, une partie du vieux donjon et des murs du
château féodal du Botelers, qui avait l'air aussi déplacé qu'un
vertugadin de la reine Elisabeth ajusté à une toilette de cour arrivée
de Paris tout récemment.
On accédait à la principale entrée par une colonnade et un large
escalier de marbre, sur les marches duquel se tenait debout un groupe de
valets de pieds et de palefreniers, qui prirent nos chevaux, quand nous
mîmes pied à terre.
Un intendant ou majordome grisonnant s'enquit de ce qui nous amenait, et
en apprenant que nous désirions voir le Duc en personne, il nous dit que
Sa Grâce donnerait audience aux étrangers dans l'après-midi à trois
heures et demie.
Il ajouta qu'en attendant, le repas des hôtes venait d'être servi dans
le hall, et que son maître entendait que personne de ceux qui
viendraient à Badminton n'en partit affamé.
Mon compagnon et moi, nous fûmes fort heureux d'accepter l'invitation de
l'intendant.
Aussi, après avoir visité la salle de bains, et pourvu aux soins
qu'exigeait notre costume, nous suivîmes un valet de pied qui nous
introduisit dans une vaste pièce où était déjà réunie la société.
Les hôtes devaient être au nombre d'environ cinquante ou soixante,
jeunes, vieux, gentlemen et roturiers, offrant les types et les
apparences les plus diverses.
Je remarquai que beaucoup d'entre eux jetaient autour d'eux des regards
hautains et interrogateurs, dans les intervalles du service, comme si
chacun s'étonnait de se voir dans une société aussi mêlée.
Le seul trait qui leur fût commun était l'accueil empressé qu'ils
faisaient aux plats et aux bouteilles de vin.
On ne conversait guère, car il y avait fort peu de gens qui connussent
leurs voisins.
C'étaient des soldats venus pour offrir leur épée et leurs services au
lieutenant du Roi.
D'autres étaient des marchands de Bristol, qu'amenait le désir de faire
quelque proposition ou suggestion relative à la sûreté de leurs biens.
Il y avait deux ou trois hauts fonctionnaires de la ville, qui étaient
venus recevoir des instructions relatives à sa défense.
Je remarquai aussi par ci par là quelque fils d'Israël, qui avait trouvé
le moyen de pénétrer jusque là dans l'espoir que ces temps de trouble
lui amèneraient des personnages importants et de nobles emprunteurs.
Des marchands de chevaux, des selliers, des armuriers, des chirurgiens,
et des clergymen formaient le reste de la compagnie qui était servie par
une troupe de domestiques poudrés et en livrée.
Ils apportaient et remportaient les plats avec le silence et la
dextérité qui annoncent une longue pratique.
La pièce contrastait avec la simplicité nue de la salle à manger de Sir
Stephen Timewell, à Taunton, car elle était richement lambrissée à
panneaux, et son pourtour décoré avec luxe.
Le parquet était fait de carrés en marbre blanc, ou noir.
Aux murailles revêtues de chêne poli, étaient suspendus, formant une
longue série, les portraits de la famille de Somerset, à partir de Jean
de Gand.
Le plafond était aussi orné avec goût de peintures représentant des
fleurs et des nymphes, et on avait le temps de s'engourdir le cou avant
d'y avoir tout admiré.
À l'autre bout de la salle s'ouvrait largement une cheminée de marbre
blanc, au-dessus de laquelle étaient sculptés sur bois les lions et les
lis des armoiries des Somerset.
Elles étaient surmontées d'une longue bande dorée qui portait la devise
de la famille: _Mutare vel timere sperno_, (je dédaigne de changer ou de
craindre).
Les tables massives, auxquelles nous étions assis, étaient couvertes de
grands plats et de candélabres d'argent, et on y voyait briller la
somptueuse argenterie qui avait rendu Badminton fameux.
Je ne pus m'empêcher de songer que si Decimus Saxon pouvait jeter les
yeux sur tout cela, il ne perdrait pas un moment pour demander
instamment que la guerre fût poussée dans cette direction.
Après le dîner, on conduisit tout le monde dans une petite antichambre,
autour de laquelle se voyaient des sièges couverts de velours, et où
nous devions attendre que le Duc fût prêt à nous recevoir.
Au centre de la pièce, il y avait plusieurs caisses à dessus de verre,
et doublées de soie, dans lesquelles on voyait de petites verges d'acier
et de fer, avec des tubes de cuivre et d'autres objets très polis, très
ingénieux, bien qu'il me fût impossible de deviner dans quel but ils
avaient été assemblés.
Un gentilhomme-chambellan fit le tour de la compagnie, avec du papier et
une écritoire de corne, pour marquer nos noms et notre affaire.
Je m'adressai à lui pour savoir s'il ne serait pas possible d'avoir une
audience rigoureusement en tête-à-tête.
--Sa Grâce ne donne jamais d'audience privée, répondit-il. Il est
toujours entouré de ses conseillers intimes et des officiers à son
service.
--Mais l'affaire en question est telle que lui seul doit l'entendre,
insistai-je.
--Sa Grâce est d'avis qu'il n'y a aucune affaire qu'il doive être seul à
entendre, dit le gentilhomme. C'est à vous de vous arranger de votre
mieux, quand vous lui serez présenté. Toutefois je veux bien vous
promettre que votre requête lui sera soumise, mais je vous avertir
qu'elle ne sera point accueillie.
Je le remerciai de ses bons offices, et le quittai pour aller avec le
fermier jeter un coup d'oeil sur les singuliers petits engins contenus
dans les caisses.
--Qu'est-ce que cela? demandai-je, jamais je n'ai rien vu de pareil.
--C'est, dit-il, l'ouvrage de ce fou de marquis de Worcester. Il était
le grand-père du Duc, et il passait tout son temps à inventer et
fabriquer de ces joujoux, mais ils n'ont jamais servi, ni à lui ni à
d'autres. À présent regardez-moi cela. Celui qui a des roues s'appelait
la machine à eau: il s'était mis en tête la baroque idée qu'en chauffant
l'eau de cette chaudière que voici, on pourrait faire tourner les roues,
et qu'ainsi on pourrait voyager sur des barres de fer plus vite qu'un
cheval. Hou! j'engagerais bien ma vieille jument brune contre des
mécaniques de cette sorte, jusqu'à la fin du monde. Mais reprenons nos
places, car voilà le Duc.
Nous nous étions à peine assis avec les autres solliciteurs, que la
porte s'ouvrit à deux battants.
Un homme trapu, gros, courtaud, d'une cinquantaine d'années, entra dans
la pièce d'un air affairé, et la parcourut à grandes enjambées entre
deux rangées de protégés qui s'inclinaient.
Il avait de grands yeux bleus, saillants, au-dessous desquels la peau
formait deux grosses poches, et le visage jaune, blême.
Sur ses talons venaient une douzaine d'officiers, et de gens de
naissance, aux perruques flottantes, aux épées sonores.
À peine avaient-ils franchi la porte d'en face qui conduisait dans la
chambre même du Duc, que le gentilhomme à la liste appela un nom, qui
commença le défilé des gens venus pour se trouver en présence du grand
personnage.
--Il me semble que Sa Grâce n'est pas de très bonne humeur, dit le
fermier Brown. Avez-vous remarqué, quand il a passé, comme il se mordait
la lèvre inférieure?
--Il a pourtant l'air d'un gentilhomme bien pacifique, dis-je, mais Job
et lui-même serait mis à une rude épreuve, s'il lui fallait recevoir
tout ce monde dans un après-midi.
--Écoutez-moi cela! dit-il tout bas, en levant le doigt.
Et comme il parlait encore, on entendit la voix du Duc toute vibrante de
colère, dans la chambre du fond, et un petit homme à figure pointue
sortit et traversa l'antichambre en courant, comme si la frayeur lui
avait fait perdre la tête.
--C'est un armurier de Bristol, dit à demi-voix un de mes voisins. Il
est probable que le Duc n'a pu s'entendre avec lui sur les conditions
d'un contrat.
--Non, dit un autre, c'est qu'il a fourni des sabres, à l'escadron de
Sir Marmaduke Hyson, et l'on dit que les lames se ploient comme si elles
étaient en plomb. Pour peu qu'elles aient servi, il est impossible de
les faire rentrer dans le fourreau.
--L'homme de haute taille qui entre maintenant, dit le premier, est un
inventeur. Il possède le secret d'un certain feu très meurtrier, dans le
genre de celui que les Grecs ont employé contre les Turcs dans le
Levant, et il désire le vendre pour mieux défendre Bristol.
Sans doute le feu grégeois ne parut pas indispensable au Duc, car
l'inventeur sortit bientôt, la figure aussi rouge que si elle eût été en
contact avec sa composition.
Celui qui se trouvait ensuite sur la liste était mon ami le brave
fermier.
L'accent irrité qui l'accueillit, était de fâcheux augure pour le sort
du cheval de quatre ans, mais une accalmie se produisit.
Le fermier sortit et vint se rasseoir en frottant ses grosses mains
rouges avec satisfaction.
--Par dieu! dit-il tout bas, il s'est diablement emporté en commençant,
mais ça s'est arrangé, et il m'a promis que si je paie l'entretien d'un
dragon pour toute la durée de la guerre, on me rendra mon cheval pie.
J'étais resté assis pendant tout ce temps-là, me demandant quelle idée
le ciel m'inspirerait pour mener mon affaire au milieu de ce
fourmillement de solliciteurs, parmi cette cohue d'officiers qui
entouraient le Duc.
S'il y avait eu la moindre chance d'obtenir une audience de lui par un
autre moyen, je l'aurais saisie avec empressement, mais tout ce que
j'avais tenté dans ce but avait échoué.
Si je ne saisissais pas cette occasion, il se pourrait que jamais je ne
me retrouvasse en face de lui.
Mais lui était-il possible de réfléchir à une telle affaire, ou de la
discuter en présence d'autres personnes?
Quelle chance avait-elle d'être examinée ainsi que cela convenait?
Alors même que ses dispositions le porteraient de ce côté, il n'oserait
laisser entrevoir son indécision quand tant d'yeux étaient fixés sur
lui.
Je fus tenté de prendre un autre motif pour expliquer ma venue, et de
compter sur la fortune pour obtenir d'elle une chance plus favorable
pour la remise de mes papiers.
Mais enfin cette chance pouvait ne point se présenter, et le temps
pressait.
On disait qu'il retournerait à Bristol le lendemain.
Tout bien considéré, il me parut que je devais tirer le meilleur parti
possible de ma situation actuelle et espérer que la discrétion et le
sang-froid du Duc le décideraient à m'accorder une entrevue plus
particulière, quand il aurait vu l'adresse inscrite sur mes dépêches.
J'avais à peine formé cette résolution que mon nom fut appelé.
Aussitôt je me levai et entrai dans la chambre du fond.
Elle était petite, mais fort haute, tendue de soie bleue, avec une large
corniche dorée.
Au milieu se voyait une table carrée encombrée de piles de papiers.
De l'autre côté était Sa Grâce, en grande perruque retombant jusque sur
ses épaules, la mine majestueuse, imposante.
Il avait ce même air insaisissable de la Cour, que j'avais remarqué tant
chez Monmouth que chez Sir Gervas, et cela joint à ses traits bien
marqués, énergiques, à ses grands yeux perçants, le désignait comme un
meneur d'hommes.
Son secrétaire particulier était auprès de lui, notant ses ordres.
Les autres personnes étaient rangées derrière lui en demi-cercle, ou
échangeaient des prises de tabac dans la profonde embrasure de la
fenêtre.
--Marquez la commande faite à Smithson, disait-il lorsque j'entrai, cent
casques, et autant de pièces de cuirasse, devants et dos, à tenir prêts
pour mardi, en outre cent vingt fusils hollandais pour les
mousquetaires, avec deux cents bêches en plus pour les ouvriers, marquez
que cette commande sera tenue pour nulle et non avenue si elle n'est
point exécutée au jour dit.
--C'est marqué, Votre Grâce.
--Capitaine Micah Clarke, dit le Duc, en lisant la liste qu'il avait
devant lui. Que désirez-vous, capitaine?
--Il serait préférable que je puisse en entretenir Votre Grâce en
particulier, répondis-je.
--Ah! c'est vous qui demandiez l'audience particulière? Eh bien,
capitaine, voici mon conseil, et mon conseil est un autre moi-même.
Ainsi donc vous pouvez vous regarder comme en tête-à-tête. Ce que je
peux entendre, ils peuvent l'entendre. Pardieu, mon homme, au lieu de
bégayer et de rouler de gros yeux, dites votre affaire.
Ma demande avait attiré l'attention de l'assistance.
Ceux qui étaient à la fenêtre se rapprochèrent de la table.
Rien ne pouvait être plus défavorable au succès de ma mission, et
pourtant il n'y avait pas d'autre parti à prendre que de remettre mes
dépêches.
Je puis le dire en toute conscience, et sans aucune vantardise, je ne
redoutais rien pour moi-même.
Accomplir mon devoir était la seule pensée présente à mon esprit.
Et ici, je puis le dire une fois pour toutes, mes chers enfants, je
parle de moi-même dans tout le cours de ce récit, avec la même liberté
que s'il s'agissait d'un autre homme.
À dire vrai, le vigoureux et actif jeune homme de vingt et un ans était
bien, en effet, un autre homme que le vieux bonhomme à tête grise assis
au coin de la cheminée, et incapable de faire autre chose que de
raconter des vieilles histoires aux petits.
Moins l'eau est profonde, plus elle éclabousse.
Aussi un faiseur d'embarras m'a toujours paru un objet méprisable.
J'espère donc que vous ne vous figurerez jamais que votre grand papa
chante ses propres louanges, ou se pose en être supérieur à son
prochain.
Je me borne à vous exposer les faits, aussi bien que je puis me les
rappeler, avec une parfaite franchise, et dans toute leur vérité.
Mon court retard, mon hésitation avaient fait monter à la figure du Duc
une vive rougeur de colère.
Aussi je tirai de ma poche intérieure le paquet de papiers, que je lui
tendis en m'inclinant avec respect.
Lorsque ses yeux tombèrent sur la suscription, il eut un sursaut de
surprise et d'agitation et fit un mouvement comme pour les cacher dans
son habit.
Si tel fut son premier mouvement, il le maîtrisa et resta perdu dans des
réflexions pendant une minute au moins les papiers à la main.
Puis, avec un rapide hochement de tête, de l'air d'un homme qui a pris
son parti, il rompit les sceaux et parcourut le texte, qu'il jeta
ensuite sur la table avec un rire amer.
--Qu'en dites-vous, gentilshommes, s'écria-t-il, en jetant autour de lui
un regard dédaigneux, que pensez-vous que soit ce message particulier?
C'est une lettre que le traître Monmouth m'adresse pour m'inviter à
abandonner le service de mon souverain naturel et à tirer l'épée en sa
faveur. Si j'agis ainsi, je puis compter sur la grâce de sa faveur et de
sa protection. Sinon, j'encours la confiscation, le bannissement et la
ruine. Il croit que la loyauté de Beaufort s'achète comme la marchandise
d'un colporteur, ou qu'on peut le contraindre à s'en départir par un
langage menaçant. Le descendant de Jean de Gand rendra donc hommage au
rejeton d'une actrice ambulante!
Plusieurs des personnes présentes se dressèrent brusquement, et un
bourdonnement général de surprise et de colère succéda aux paroles du
Duc.
Il resta assis les sourcils baissés, frappant le sol du pied et remuant
les papiers sur la table.
--Qu'est-ce qui a élevé ses espérances à une telle hauteur?
s'écria-t-il. Comment ose-t-il envoyer une pareille lettre à un homme de
ma qualité. Est-ce parce qu'il a vu une meute de méprisables miliciens
lui montrer les talons, et parce qu'il a fait quitter la charrue à
quelques centaines de mangeurs de lard pour les décider à suivre son
drapeau, qu'il ose tenir un pareil langage au Président des Galles? Mais
vous me rendrez témoignage des dispositions avec lesquelles je l'ai
accueilli.
--Nous saurons mettre votre Grâce à l'abri de tout danger d'être
calomniée sur ce point, dit un officier d'un certain âge dont la
remarque fut suivie d'un murmure approbateur de tous les autres.
--Et vous, s'écria Beaufort, en élevant la voix et dirigeant sur moi ses
yeux flamboyants, qui êtes-vous pour oser porter un pareil message à
Badminton? Vous avez certainement donné congé à votre bon sens, avant de
partir pour une commission de cette sorte.
--Ici comme partout ailleurs je suis dans la main de Dieu, répondis-je,
dans un éclair du fatalisme paternel. J'ai fait ce que j'avais promis de
faire. Le reste ne me regarde point.
--Vous allez voir que cela vous regarde de fort près, hurla-t-il, en
s'élançant de son siège et arpentant la pièce, de si près que cela
mettra fin à toutes les autres choses de ce monde qui vous regardent.
Qu'on appelle les hallebardiers du premier vestibule! Maintenant, mon
homme, qu'avez-vous à dire pour votre défense?
--Il n'y a rien à dire, répondis-je.
--Mais il y a quelque chose à faire, répliqua-t-il avec un redoublement
de fureur. Qu'on saisisse cet homme et qu'on lui lie les mains!
Quatre hallebardiers, qui avaient répondu à l'appel du Duc, s'avancèrent
et mirent la main sur moi.
Résister eût été de la folie, car je n'avais nulle intention de malmener
des gens qui faisaient leur devoir.
J'étais venu en acceptant mon destin, et si ce destin devait être la
mort, ainsi que cela semblait alors très probable, il faudrait m'y
résigner comme à une chose prévue.
Alors me revinrent à la pensée ces vers distiques que Maître
Chillingfoot avait toujours recommandés à notre admiration:
_Non civium ardor prava jubentium,_
_Non vultus instantis tyranni,_
_Mente quatit solida._
(L'emportement des citoyens exigeant des choses coupables, ni le visage
du tyran qui menace, n'ébranlent sa fermeté d'âme).
Il était là, _vultus instantis tyranni_, en cet homme corpulent, en
perruque, en dentelles, à la face jaune.
J'avais obéi au poète en ce sens que mon courage n'avait point été
ébranlé.
J'avoue que cette masse de poussière tournant sur elle-même, qu'on nomme
le monde, ne m'avait jamais séduit au point qu'il m'en coûtât un
gémissement lorsque je la quitterais--jamais, jusqu'au jour de mon
mariage--et c'est là, ainsi que vous le reconnaîtrez, un fait qui change
vos idées sur le prix de la vie, ainsi que bien d'autres idées.
Les choses étant ainsi, je me tins ferme, les yeux fixés sur le
gentilhomme en colère, pendant que ses soldats mettaient les menottes à
mes poignets.
X--Des choses étranges qui se passent dans le Donjon des Botelers.
--Écrivez les paroles de cet individu, dit le Duc à son secrétaire.
Maintenant, monsieur, il peut se faire que vous ignoriez que Sa
Gracieuse Majesté le Roi m'a conféré pleins pouvoirs pendant cette
période d'agitation, et que j'ai son autorisation pour agir à l'égard
des traîtres sans jury ni juge. À ce que je comprends, vous avez un
grade dans la troupe rebelle désignée ici sous le nom de régiment de
Saxon, de l'infanterie du comté de Wilts. Dites la vérité, si vous tenez
à votre cou.
--Je dirai la vérité pour quelque chose qui a plus d'importance que
cela, Votre Grâce, répondis je. Je commande une compagnie dans ce
régiment.
--Et qui est ce Saxon?
--Je répondrai de mon mieux sur ce qui me regardera moi-même, dis-je,
mais pas un mot qui puisse compromettre autrui.
--Ha! hurla-t-il, tout bouillant de colère, voici que notre joli
gentilhomme juge à propos de faire le délicat en matière d'honneur,
après avoir pris les armes contre son Roi. Je vous le déclare, monsieur,
votre honneur est déjà en si fâcheux état que vous pouvez bien y
renoncer pour ne songer qu'à votre sûreté. Le soleil va se coucher à
l'ouest. Avant qu'il soit couché, il peut se faire que ce soit aussi le
couchant de votre vie.
--Je suis le gardien de mon honneur, Votre Grâce, répondis-je. Quant à
ma vie, si je craignais beaucoup de la perdre, je ne serais pas ici. Il
est bon de vous informer que mon colonel a juré d'exercer d'exactes
représailles, dans le cas où il m'arriverait malheur, sur vous ou sur
toutes les personnes de votre maison qui tomberont entre ses mains.
Cela, je le dis non point comme une menace, mais comme un avertissement,
car je le sais homme à ne point manquer à sa parole.
--Votre colonel, comme vous l'appelez, pourra avoir bientôt assez de
difficulté à se sauver lui-même, répondit le Duc d'un air narquois.
Combien d'hommes Monmouth a-t-il avec lui?
Je souris et hochai la tête.
--Comment ferons-nous pour que ce traître retrouve sa langue?
demanda-t-il avec colère, en s'adressant à son Conseil.
--Je lui mettrais les poucettes, dit un vieux soldat à mine farouche.
--J'ai entendu dire qu'une mèche allumée entre les doigts opère des
prodiges, suggéra un autre. Dans la guerre d'Écosse, Sir Thomas Dalzell
a pu convertir par cet argument-là plusieurs personnes de cette race si
entêtée, si endurcie que sont les Covenantaires.
--Sir Thomas Dalzell, dit un gentleman âgé, vêtu de velours noir, a
étudié l'art de la guerre chez les Moscovites, dans leurs rencontres
barbares et sanglantes avec les Turcs. Dieu veuille que nous autres
Chrétiens d'Angleterre, nous n'allions pas chercher nos modèles parmi
les idolâtres vêtus de peaux de bêtes d'un pays sauvage.
--Sir William voudrait que la guerre se fît conformément aux règles de
la plus pure courtoisie, dit celui qui avait pris le premier la parole.
Une bataille se livrerait comme on danse un menuet solennel, sans aucune
atteinte à la dignité ou à l'étiquette.
--Monsieur, répondit l'autre avec vivacité, je me suis trouvé sur le
champ de bataille, alors que vous étiez encore dans les langes, et j'ai
joué de l'épée quand vous aviez à peine la force d'agiter un hochet.
Dans les sièges et dans les engagements, le métier de soldat veut force
et rigueur, mais je dis que la torture, dont l'emploi a été supprimé par
la loi anglaise, devrait l'être aussi par le droit des gens.
--Assez, gentilshommes, assez, s'écria le Duc, voyant que la dispute
allait probablement s'échauffer. Nous faisons grand cas de votre
opinion, Sir William, ainsi que de la vôtre, colonel Marne. Nous les
discuterons plus amplement en notre particulier. Hallebardiers, emmenez
le prisonnier, et qu'on lui envoie un prêtre pour pourvoir aux besoins
de son âme.
--Le conduirons-nous à la chambre de force, Votre Grâce? demanda le
capitaine des Hallebardiers.
--Non, au vieux donjon des Botelers, répondit-il.
Et j'entendis appeler le nom qui venait ensuite sur la liste, pendant
qu'on me faisait franchir une porte latérale, précédé et suivi d'un
garde.
Nous traversâmes un nombre infini de passages, de couloirs, qui
retentissaient de nos pas lourds et du bruit des armes, et nous
arrivâmes enfin à l'aile ancienne.
Là, dans la tourelle de l'angle, existait une petite chambre nue, où
l'humidité entretenait la moisissure.
Elle avait un plafond élevé, en forme de voûte et une longue fente dans
le mur extérieur laissait seule entrer le jour.
Une petite couchette de bois et un siège grossier formaient tout le
mobilier.
Ce fut là que m'introduisit le capitaine, qui, après avoir posté un
factionnaire près de la porte, entra avec moi et délia mes poignets.
C'était un homme à mine mélancolique.
Ses yeux graves, enfoncés, sa figure lugubre, juraient avec son
équipement aux couleurs vives et le joli noeud de rubans de son épée.