--C'est là qu'est sa force, dit Beaufort. Il a dans les veines le sang

de sa mère. Il ne trouve pas indigne de serrer la patte sale de Jerry le

rétameur, ou de disputer le prix de la course à un rustaud sur la

pelouse du village. Ce sont ces mêmes rustauds qui l'ont soutenu, alors

que des amis de la haute noblesse sont restés à l'écart. Je voudrais

bien pouvoir lire dans l'avenir. Mais vous avez mon message, capitaine,

et j'espère que si vous y changez quelque chose en le faisant connaître,

ce sera pour y mettre plus de chaleur et de bienveillance. Maintenant il

est temps que vous partiez, car les gardes seront relevés dans moins de

trois heures et votre évasion sera découverte.

--Mais comment partir? demandai-je.

--Par ici, répondit-il, en ouvrant la fenêtre et faisant glisser la

corde sur la poutre dans ce sens. La corde sera peut-être trop courte

d'un ou deux pieds, mais vous avez de la taille de reste pour y

suppléer. Lorsque vous aurez pris terre, suivez le chemin sablé qui

tourne à droite jusqu'à ce qu'il vous amène sous les grands arbres du

parc. Le septième de ces arbres a une grosse branche qui passa

par-dessus le mur de clôture. Grimpez sur cette branche et laissez-vous

tomber de l'autre côté. Vous y trouverez mon valet qui vous attend avec

votre cheval. Et en selle, jouez de l'éperon, en toute hâte, avec la

vitesse de la poste, dans la direction du Sud. Quand il fera jour, vous

devrez vous trouver en dehors du terrain dangereux.

--Mon épée! demandai-je.

--Tout ce qui vous appartient est ici. Redites à Monmouth ce que je vous

ai dit et faites lui savoir que je vous ai traité avec toute la

bienveillance possible.

--Mais que dira le Conseil de Votre Grâce, en apprenant ma disparition?

--Peuh! mon garçon, ne vous mettez pas en peine de cela. Je partirai

pour Bristol dès la pointe du jour et je donnerai à mon conseil assez de

sujets de réflexions pour qu'il n'ait pas le loisir de songer à ce que

vous êtes devenu. Les soldats ne verront là qu'un autre exemple de

l'intervention du Père du Mal, qui depuis longtemps passe pour être

épris de cette cellule au-dessous de nous. Sur ma foi, si tout ce qu'on

raconte est vrai, il s'y est passé assez de choses horribles pour faire

sortir tout ce qu'il y a de diables dans l'abîme. Mais le temps presse.

Passez sans bruit par la fenêtre. C'est cela! Rappelez-vous le message.

--Adieu, Votre Grâce, répondis-je.

Et, saisissant la corde, je me laissai glisser à terre rapidement, sans

bruit.

Alors il la remonta et ferma la fenêtre.

Lorsque je regardai autour de moi, mon regard tomba sur la fente étroite

qui s'ouvrait sur ma cellule et à travers laquelle ce brave fermier

Brown avait causé avec moi.

Une demi-heure auparavant, j'étais étendu sur la couchette de la prison,

sans espoir, sans aucune idée d'évasion.

Et maintenant me voilà de nouveau au grand air.

Nulle main ne s'étend pour m'arrêter.

Je respire librement.

Prison et potence ont également disparu, comme de mauvais rêves qu'on

chasse en se réveillant.

Le coeur, capable de se bien tremper, s'adoucit grâce à la certitude de

la sécurité.

Aussi j'ai vu un honnête commerçant se comporter bravement tant qu'il

fut convaincu que sa fortune avait été engloutie par l'Océan, mais

perdre toute sa philosophie en apprenant que la nouvelle était fausse,

et que ses biens avaient traversé le péril sains et saufs.

Pour ma part, assuré comme je le suis que le hasard n'a aucune part dans

les affaires humaines, je sentais que j'avais été soumis à cette épreuve

pour m'inspirer des pensées sérieuses, et que j'en avais été tiré afin

de pouvoir traduire ces pensées en actes.

Comme gage des efforts que je ferais dans ce but, je me mis à genoux sur

l'herbe à l'ombre de la tour des Botelers, et je priai, afin de devenir

en ce monde un homme utile, d'obtenir le secours nécessaire pour

m'élever au-dessus de mes besoins et de mes intérêts pour concourir à

tout ce qui se ferait de bon ou de noble dans mon temps.

Il s'est bien passé cinquante ans, mes chers enfants, depuis le jour ou

je courbai mon intelligence devant le grand Inconnu, dans le parc de

Badminton éclairé par la lune, mais je puis dire sincèrement qu'à partir

de ce jour-là jusqu'au jour présent, les objets, que je m'étais

proposés, m'ont servi de boussole sur les flots sombres de la

vie--boussole à laquelle il m'arrive parfois de ne point obéir--car la

chair est faible et frêle, mais qui du moins a toujours été là, pour que

je puisse la consulter dans les périodes de doute et de danger.

Le sentier de droite traversait des bosquets et longeait des pièces

d'eau peuplées de carpes pendant un bon mille.

J'arrivai enfin à la rangée d'arbres qui suivait le mur de clôture.

Je ne vis pas un être vivant sur mon trajet, excepté une harde de daims

qui s'enfuirent comme des ombres légères sous le clair de lune

pâlissant.

Je me retournai.

Je vis les hautes tours et les pignons de l'aile des Botelers se

dessiner en noir d'un air menaçant contre le ciel étoilé.

J'arrivai au septième arbre.

Je grimpai sur la grosse branche qui passait par-dessus la muraille du

parc et je me laissai tomber de l'autre côté, où je trouvai mon bon

vieux gris-pommelé m'attendant sous la surveillance d'un palefrenier.

Je m'élançai en selle, me ceignis une fois encore de mon épée et partie

au galop, d'un train aussi rapide que le comportaient quatre jambes

pleines de bonne volonté, pour retourner à mon point de départ.

Je chevauchai pendant toute cette nuit-là sans tirer les rênes,

traversant des hameaux endormis, des fermes baignées de clair de lune,

longeant des cours d'eau brillants, furtifs, franchissant des collines

couvertes de bouleaux.

Quand le ciel d'Orient passa de la teinte rouge à la teinte écarlate, et

que le grand soleil montra son bord par-dessus les hauteurs bleues du

comté de Somerset, j'avais déjà accompli une bonne partie de mon trajet.

C'était au matin d'un jour de sabbat et de tous les villages arrivait le

doux tintement d'appel des cloches.

Je ne portais alors sur moi plus de papiers compromettants.

Aussi pouvais-je voyager avec plus d'insouciance.

Quelque part, un gardien de route au regard pénétrant me demanda où

j'allais, mais lorsque je lui eus répondu que je venais de chez Sa Grâce

le Duc de Beaufort, cela suffit pour dissiper ses soupçons.

Plus loin, près d'Axbridge, je rencontrai un marchand de bestiaux qui se

rendait à Wells au trot lourd de son cob luisant.

Je chevauchai quelque temps en sa compagnie et appris que toute la

région nord du comté de Somerset était maintenant en pleine révolte, et

que Wells, Shepton Mallet et Glastonbury étaient occupés par les

volontaires en armes du Roi Monmouth.

Toutes les forces royales s'étaient repliées vers l'Ouest ou l'Est,

jusqu'à ce qu'il leur vint des renforts.

En traversant les villages, je vis le drapeau bleu aux clochers des

églises, les paysans s'exerçant sur la pelouse, et je n'aperçus nulle

part de fantassins ou de dragons pour faire reconnaître l'autorité des

Stuarts.

Mon trajet me fit passer par Shepton Diallet, l'auberge du joueur de

flûte, Bridgewater, et North Petherton.

Enfin, quand arriva la fraîcheur du soir, j'arrêtai mon cheval fatigué à

l'enseigne des _Mains jointes_ et aperçus les clochers de Taunton dans

la vallée au-dessous de moi.

Une cruche de bière pour le cavalier, un grand seau d'avoine pour le

cheval rendirent leur ardeur à l'un et à l'autre, et nous nous étions

remis en route, quand accoururent, descendant la pente avec toute la

vitesse dont ils étaient capables, une quarantaine de cavaliers.

Ils allaient d'un tel train, que je m'arrêtai, ne sachant si c'étaient

des amis ou des ennemis, mais quand ce tourbillon arriva près de moi, je

reconnus dans les deux officiers qui les conduisaient, Ruben Lockarby et

Sir Gervas Jérôme.

En me voyant, ils agitèrent les mains, et Ruben fit un bond qui le jeta

sur la crinière de son cheval, où il resta un instant, jambe de çà,

jambe de là, jusqu'au moment où l'animal le rejeta en selle.

--C'est Micah! criait-il d'une voix haletante.

Après quoi il resta la bouche béante, les larmes jaillissant sur sa

bonne figure.

--Corbleu, l'ami! Comment êtes-vous venu ici? dit Sir Gervas en me

lardant avec son index comme pour s'assurer que j'étais là en chair et

en os. Nous partions en enfants perdus dans le pays de Beaufort, pour le

rosser et lui brûler sous le nez sa belle maison, s'il vous était arrivé

malheur. Un valet d'écurie est arrivé il n'y a qu'un instant, envoyé par

un fermier de là-bas, pour nous informer que vous étiez sous le coup

d'une condamnation à mort. Sur quoi je suis parti, avec ma perruque à

moitié frisée, et j'ai appris que l'ami Lockarby avait obtenu de Lord

Grey un congé pour se rendre dans la Nord avec ces hommes. Mais comment

avez-vous été traité?

--Bien et mal, répondis-je en serrant les mains d'amis. La nuit

dernière, je ne comptais pas voir un nouveau lever de soleil, et

pourtant vous me revoyez ici bien portant, au complet. Mais il faudrait

du temps pour raconter tout cela.

--Oui, et le Roi Monmouth sera sur les épines, en vous attendant.

Volte-face, mes gars, et en route pour le camp. Jamais mission ne fut

plus vite et plus heureusement terminée que la nôtre. Il aurait fait

mauvais pour Badminton si vous aviez été endommagé.

Les troupiers firent demi-tour et revinrent au petit trot à Taunton, où

je rentrai entre mes deux fidèles amis.

Ils m'apprirent tout ce qui s'était passé en mon absence, et de mon côté

je leur contai mes aventures.

La nuit était venue avant que nous eussions franchi les portes.

J'y confiai Covenant aux soins du valet d'écurie du Maire et me rendis

tout droit au château pour faire mon rapport sur ma mission.

XI--La querelle au conseil.

Au moment où je me présentai, le Conseil du Roi Monmouth était réuni, et

mon entrée causa une joyeuse surprise, car on venait justement

d'apprendre ma situation périlleuse.

La présence du Roi lui-même ne put empêcher plusieurs membres et parmi

eux les deux vieux soldats de fortune, de se lever brusquement et de me

serrer la main avec chaleur.

Monmouth dit, lui aussi, quelques mots pleins de grâce et m'invita à

m'asseoir à la table avec les autres.

--Vous avez conquis le droit de prendre place dans notre Conseil,

dit-il, et pour qu'il ne naisse point de jalousie parmi d'autres

capitaines, en vous voyant au milieu de nous, je vous octroie

présentement le titre spécial de commandant des éclaireurs, fonction qui

n'ajoutera que peu, sinon rien, à votre tâche actuelle, dans l'état où

sont maintenant nos forces, mais qui vous donnera la préséance sur vos

camarades. Nous avons appris que vous avez été accueilli par Beaufort de

la façon la plus rude et que vous étiez en terrible situation dans ses

prisons. Mais vous êtes arrivé sain et sauf, sur les talons mêmes de

l'homme qui a apporté la nouvelle. Dites-nous ce qui vous est survenu

depuis le premier moment jusqu'à la fin.

J'aurais voulu me borner à parler de Beaufort et de son message, mais

comme le Conseil semblait désireux d'entendre tout le récit de mon

voyage, je dis en langage aussi bref, aussi simple que possible, les

divers incidents qui m'étaient arrivés, l'embuscade des contrebandiers,

la caverne, la capture de l'employé de l'Excise, le voyage à bord du

lougre, comment j'avais fait la connaissance du fermier Brown, comment

j'avais été jeté en prison et en avais été délivré, le message que

j'étais chargé d'apporter.

Tout cela fut écouté par le Conseil avec la plus grande attention.

De temps à autre, un juron mal contenu d'un courtisan, un gémissement et

une prière d'un Puritain, montraient avec quel ardent intérêt on suivait

les phases diverses de mon aventure. Mais ce qui attira le plus

l'attention, ce fut le langage de Beaufort.

On m'interrompit plus d'une fois quand on croyait que je passais sur

quelqu'une des choses dites ou faites sans donner le temps de

l'apprécier.

Lorsque je fus enfin arrivé au bout, tout le monde resta silencieux.

On se regardait les uns les autres, à attendre que quelqu'un formulât

une opinion.

--Sur ma parole, dit Monmouth, voici un jeune Ulysse, bien que son

Odyssée n'ait exigé que trois jours pour s'accomplir. Scudéry ne serait

pas aussi ennuyeuse si elle s'inspirait de cette caverne, de

contrebandiers et de ce panneau à coulisse. Qu'en dites-vous, Grey?

--En effet, il a eu sa part d'aventures, répondit le gentilhomme, et il

a accompli sa mission en héraut intrépide et zélé. Vous dites que

Beaufort ne vous a rien donné par écrit?

--Pas un seul mot, Mylord, répondis-je.

--Et son message confidentiel consistait à dire qu'il était bien disposé

pour nous et qu'il se joindrait à nous, si nous étions dans son pays.

--C'était bien le sens de ses paroles, Mylord.

--Et cependant, devant son conseil, il a prononcé des paroles amères

contre nous. Il a fait un affront au Roi et il a traité fort légèrement

ses justes appels à la loyauté de sa noblesse.

--Il l'a fait, répondis-je.

--Il voudrait bien se trouver à la fois des deux côtés de la haie, dit

le Roi Monmouth. Un homme de cette sorte finira probablement par n'être

ni de l'un ni de l'autre côté, mais au milieu des ronces. Il peut

cependant se faire que nous ayons avantage à faire un mouvement de son

côté, de manière à lui donner la possibilité de se déclarer.

--En tout cas, Votre Majesté se souvient, dit Saxon, que nous avons

décidé de marcher dans la direction de Bristol et de faire une tentative

sur la ville.

--On s'occupe à fortifier les ouvrages, dis-je, et il s'y trouve cinq

mille volontaires du Comté de Gloucester. En passant, j'ai vu les

ouvriers au travail sur les remparts.

--Si nous gagnons Beaufort, nous aurons la ville, dit Sir Stephen

Timewell. Il s'y trouve déjà nombre de gens pieux et honnêtes, qui se

réjouiraient de voir une armée protestante dans leurs murs. Si nous

avions à faire le siège, nous pourrions compter sur leur concours.

--Grêle et éclairs! s'écria le guerrier allemand avec une impatience que

ne pouvait contenir la présence même du Roi, comment nous parler de

sièges et de blocus, alors que nous n'avons pas même une pièce de siège

avec nous.

--Le Seigneur nous fournira des pièces de siège, s'écria Ferguson, de sa

voix étrange et nasillarde. Le Seigneur n'a-t-il point brisé les tours

de Jéricho sans l'aide de la poudre à canon. Le Seigneur n'a-t-il pas

fait surgir le brave Robert Ferguson? Ne l'a-t-il pas sauvé malgré

trente-cinq sommations à comparaître et vingt-deux proclamations des

impies? Quelle chose lui est impossible? Hosannah! Hosannah!

--Le Docteur a raison, dit un Indépendant anglais à la face carrée, à la

peau tannée, nous parlons trop des moyens de la chair, des chances du

siècle, et nous comptons sans cette bienveillance céleste qui devrait

nous servir de bâton sur les routes pleines de cailloux et de

fondrières... Oui, messieurs, reprit-il, en élevant la voix et regardant

les courtisans assis de l'autre côté de la table, vous pouvez accueillir

d'un air moqueur les paroles pieuses, mais je vous le dis, c'est vous,

avec vos pareils, qui attirerez sur cette armée la colère de Dieu.

--Et moi aussi, je le dis, cria d'un ton farouche un autre sectaire.

--Et moi aussi... Et moi aussi, crièrent plusieurs autres, parmi

lesquels était Saxon.

--Est-ce que Votre Majesté trouve bon que nous soyons insultés à la

table de votre propre Conseil? s'écria un des courtisans, en se levant

tout à coup, la figure rougie. Faudra-t-il que nous supportions encore

longtemps cette violence, parce que nous avons la religion du

gentilhomme, et que nous préférons la pratiquer dans le secret de nos

coeurs plutôt qu'au coin des rues, avec ces Pharisiens.

--Ne parlez pas contre les Saints de Dieu, s'écria un Puritain d'un ton

haut et farouche. J'entends au-dedans de moi une voix qui me dit qu'il

vaudrait mieux te frapper à mort, oui, même en présence du Roi, plutôt

que de te permettre de semer le mépris sur ceux qui ont été régénérés.

Plusieurs, des deux côtés, s'étaient levés.

Les mains étaient posées sur les poignées des épées et l'on échangeait

des regards plus terribles que des coups de rapières.

Mais les conseillers plus calmes et plus raisonnables réussirent à

rétablir la paix et à faire rasseoir à leurs places les adversaires qui

se chamaillaient.

--Qu'est-ce à dire, messieurs, s'écria le Roi, la figure assombrie par

la colère, quand le silence fut enfin rétabli. Est-ce là que s'arrête

mon autorité, au point qu'on bavarde et qu'on se dispute comme si la

salle de mon Conseil était celle d'une taverne de Fleet-Street? Est-ce

ainsi que vous respectez ma personne? Je vous le dis, j'aimerais mieux

renoncer pour toujours à mes justes droits sur la couronne, et retourner

en Hollande, ou consacrer mon épée à la défense de la Chrétienté contre

le Turc que de souffrir pareille indignité. Si quelqu'un est convaincu

d'avoir excité la discorde chez les soldats ou parmi les citoyens sous

couleur de religion, je sais ce que j'aurai à faire à son égard. Que

chacun prêche aux siens, que nul ne se mêle du troupeau de son prochain.

Quant à vous, Mr Bramwell, et Mr Joyce, ainsi que vous, Mr Henry

Nuttall, nous vous regarderons comme dispensés d'assister à ces réunions

jusqu'au jour où nous songerons de nouveau à vous. Vous pouvez

maintenant vous séparer et rentrer chacun dans vos quartiers. Demain

matin, avec l'aide de Dieu, nous nous mettrons en route dans la

direction du Nord, pour voir quelle fortune attend notre entreprise dans

ces contrées.

Le Roi s'inclina pour faire entendre que la réunion officielle était

terminée, et prenant Lord Grey à part, dans une embrasure de fenêtre, il

s'entretint avec lui d'un air préoccupé.

Les Courtisans, qui comptaient parmi eux plusieurs Anglais et des

gentilshommes étrangers, venus avec quelques esquires des comtés de

Devon et de Somerset, sortirent en masse, l'air provocateur, avec un

grand bruit d'éperons et de sabres.

Les Puritains se groupèrent, la mine grave, et partirent, après eux, non

point avec des façons réservées, et les yeux baissés, comme ils le

faisaient d'ordinaire, mais avec les traits farouches, les sourcils

froncés, et tels que les Juifs d'autrefois se montraient quand l'appel

«À vos tentes, Israël» vibrait encore à leurs oreilles.

Véritablement la discorde religieuse, l'ardeur sectaire étaient dans

l'air.

Au dehors, sur la pelouse du château, les voix des prédicants montaient

comme un bourdonnement d'insectes.

Tous les chariots, les barils, les caisses que le hasard avait mis à

leur disposition étaient changés en autant de chaires, chacune ayant son

orateur et son petit cercle d'auditeurs empressés.

Ici c'était un volontaire de Taunton, en costume de bure, en bottes

montantes et à bandoulière, qui dissertait sur la Justification par les

oeuvres.

Ailleurs un grenadier de la milice, à l'habit d'un rouge flamboyant, aux

buffleteries blanches, s'enfonçait dans le mystère de la Trinité.

Sur certains points, où les chaires improvisées étaient trop

rapprochées, les sermons avaient tourné en une ardente discussion entre

les deux prédicateurs, et l'auditoire y participait par des murmures

sourds, des gémissements, et chacun applaudissait le champion dont les

doctrines étaient les plus conformes aux siennes.

Ce fut à travers cette scène, rendue plus frappante encore par la lueur

rouge et tremblotante des feux de bivouacs, que je me frayai passage, le

coeur lourd, car je sentais combien il était vain d'espérer le succès,

quand régnait tant de discorde.

Quant à Saxon, ses yeux brillaient.

Il se frottait les mains avec satisfaction.

--Le ferment opère, dit-il, et ce ferment produira des résultats.

--Je ne vois pas ce qui peut en sortir, si ce n'est du désordre et de la

faiblesse, répondis-je.

--Il en sortira de bons soldats, mon garçon, dit-il. Ils sont en train

de s'aiguiser, chacun de la façon qui lui est propre, sur la pierre de

la religion. Ces disputes engendrent des fanatiques, et le fanatique est

l'étoffe dont sont fait les conquérants. N'avez-vous pas entendu dire

que l'armée du Vieux Noll était divisée entre Presbytériens,

Indépendants, Antinomiens, Hommes de la Cinquième Monarchie, Brownistes,

et une vingtaine d'autres sectes, dont les querelles ont créé les plus

beaux régiments qui se soient jamais alignés sur un champ de bataille.

_Ainsi que le font ceux qui établissent leur foi_

_Sur l'épée et le fusil comme texte sacré._

«Vous connaissez ce distique du vieux Samuel. Je vous le dis, j'aime

mieux les voir occupés à cela qu'à leur exercice, avec toutes leurs

bisbilles et leur vacarme.

--Mais ce désaccord au Conseil? demandai-je.

--Ah! cela c'est chose plus grave. Toutes les religions peuvent se

souder ensemble. Mais le Puritain et le Libertin, c'est comme l'huile et

l'eau. Mais le Puritain, c'est l'huile, car il est toujours en haut. Ces

courtisans n'ont en vue qu'eux-mêmes; tandis que les autres ont derrière

eux l'élite, le nerf de l'armée. Il est heureux qu'on se mette en marche

demain. Les troupes royales, ainsi quel je l'ai appris, affluent dans la

plaine de Salisbury, mais leur artillerie et leurs convois de vivres les

retardent. Elles savent bien qu'elles doivent apporter tout ce qui leur

est nécessaire et qu'elles doivent compter fort peu sur le bon vouloir

des paysans de la contrée. Ah! l'ami Buyse, comment cela va-t-il?

--_Gans gut_, dit le gros Allemand, qui surgit devant nous dans

l'obscurité. Mais Sapperment! Quelles clameurs! quels croassements, on

dirait une volée de corneilles au moment du coucher. Vous autres

Anglais, vous êtes... oui, tonnerre et éclair! un singulier peuple. Il

n'y en a pas deux d'entre vous sous le ciel qui soient du même avis sur

n'importe quel sujet. Le Cavalier tient à son bel habit et à son

franc-parler. Le Puritain vous coupera la gorge plutôt que de renoncer à

son costume sombre et à sa Bible. «Le Roi Jacques I» crient les uns. «Le

Roi Monmouth» crient les paysans. «Le Roi Jésus» disent les Hommes de la

cinquième Monarchie: «À bas tous les Rois!» crient Maître Wade et

quelques autres qui tiennent pour la République.

«Depuis le jour où je me suis embarqué à Amsterdam sur le Helderenbergh,

je me suis toujours senti la tête tourner quand j'ai taché de comprendre

ce que vous voulez, car avant que l'un ait fini d'expliquer son affaire,

et que je commence à voir un peu clair dans le _Finsterniss_ (les

ténèbres), un autre arrive avec une autre histoire, et me voilà dans le

même embarras qu'au premier moment. Mais vous, mon jeune Hercule, je

suis vraiment content de vous voir revenu sain et sauf. J'hésite un peu

à vous tendre ma main, après le traitement que vous lui avez fait subir

récemment. J'espère que vous ne vous en portez que mieux, malgré les

dangers que vous avez courus.

--À vrai dire, répondis-je, je me sens les paupières très lourdes. À

part une heure ou deux sur le lougre et à peu près autant de temps sur

la couchette de la prison, je n'ai pas fermé l'oeil depuis que j'ai

quitté le camp.

--Rassemblement au second coup de clairon, vers huit heures! dit Saxon.

Donc nous allons vous quitter pour que vous puissiez vous reposer de vos

fatigues.

Les deux vieux soldats, après m'avoir fait de la tête un signe d'adieu,

se dirigèrent ensemble à grands pas vers la rue encombrée qui se nommait

Fore Street, pendant que je me frayais passage de mon mieux pour gagner

la demeure hospitalière du Maire.

Et il me fallut recommencer mon récit d'un bout à l'autre, avant qu'on

me permît enfin de rentrer dans ma chambre.

End of Project Gutenberg's Micah Clarke - Tome II, by Arthur Conan Doyle

Micah Clarke - Tome II Le Capitaine Micah Clarke · 第 14 / 14 段