de la mère Carey. Votre cheval est bien soigné, et vous pouvez le
quitter sans crainte. Je chargerai un homme de s'occuper de lui, bien
que, à dire la vérité, les coquins s'entendent en bonnettes et en
drisses, mieux qu'en ce qui regarde les chevaux et leurs besoins. En
tous cas, il ne peut lui survenir rien de fâcheux. Aussi ferez-vous
mieux de descendre et d'entrer.
Je descendis donc les marches raides qui conduisaient à la cabine basse
de plafond du lougre.
Des deux côtés un enfoncement dans la paroi avait été aménagé en
couchette.
--Voici votre lit, dit-il, en me montrant l'une d'elles. Nous vous
appellerons quand nous aurons du nouveau à vous apprendre.
Je n'eus pas besoin d'une seconde invitation. Je m'étendis aussitôt sans
me déshabiller, et au bout de quelques minutes je tombai dans un sommeil
sans rêves, que ne purent interrompre ni le doux mouvement du navire, ni
les piétinements qui résonnaient au-dessus de ma tête.
IX--De la bienvenue qui m'accueille à Badminton.
Lorsque j'ouvris les yeux, j'eus quelque peine à me rappeler où j'étais,
mais le souvenir m'en fut brusquement ramené par le choc violent de ma
tête contre le plafond bas quand je voulus me mettre sur mon séant.
De l'autre côté de la cabine, Silas Bolitho était couché de tout son
long, la tête enveloppée d'un bonnet de laine rouge.
Il dormait profondément, en ronflant.
Au milieu de la cabine se balançait une table suspendue, très usée, et
marquée d'innombrables taches par d'innombrables verres et cruches.
Un banc de bois vissé au plancher complétait l'ameublement.
Il faut toutefois y ajouter un râtelier garni de mousquets, sur l'un des
côtés.
Au-dessus et au-dessous des compartiments qui nous servaient de
couchettes, étaient des rangées de coffres contenant, sans aucun doute,
ce qu'il y avait de plus précieux en fait de dentelles et de soieries.
Le vaisseau s'élevait et s'abaissait avec un mouvement doux, mais
d'après le flottement des voiles, je jugeai qu'il y avait peu de vent.
Je me glissai sans bruit hors de ma couchette, de façon à ne pas
réveiller le lieutenant, et me rendis sur le pont.
Nous étions non seulement en plein calme, mais emprisonnés dans une
épaisse masse de brouillards qui nous cernaient de tous côtés, et nous
dérobaient même la vue de l'eau qui nous portait.
On aurait pu nous prendre pour un vaisseau aérien naviguant à la surface
d'un vaste nuage blanc.
De temps à autre un léger souffle agitait la voile de misaine et
l'enflait un instant, mais ce n'était que pour la laisser retomber sur
le mât immobile, pendante.
Parfois un rayon de soleil perçait à travers l'épaisseur du brouillard
et colorait la muraille morne et grise d'une bande irisée, mais la brume
l'emportait de nouveau et faisait disparaître le brillant envahisseur.
Covenant regardait à droite et à gauche, ouvrant de grands yeux
interrogateurs.
Les matelots étaient groupés le long des bastingages, fumant leur pipe,
et cherchant à percer du regard le dense brouillard.
--Bonjour, capitaine, fit Dicon, en portant la main à son bonnet de
fourrures. Nous avons marché magnifiquement, tant qu'a duré la brise, et
le lieutenant, avant de descendre, a calculé que nous ne devions pas
être bien loin de Bristol.
--En ce cas, mon brave garçon, répondis-je, vous pouvez me débarquer,
car je n'ai pas beaucoup de trajet à faire.
--Oui, mais il faut nous attendre que le brouillard se soit dissipé, dit
le long John. Voyez-vous, il n'y a par ici qu'un endroit où nous
puissions débarquer notre cargaison sans qu'on s'en mêle. Quand il fera
clair, nous nous dirigerons de ce côté-là, mais jusqu'au moment où nous
pourrons relever notre position nous aurons bien des soucis avec les
bancs de sable du côté pour le vent.
--Ayez l'oeil par là, Tom Baldock, cria Dicon à un homme porté à
l'avant. Nous sommes sur le passage de tous les navires de Bristol, et
bien qu'il y ait très peu de vent, un navire à haute mâture pourrait
profiter d'une brise que nous manquerions.
--Chut! dit tout à coup le grand John, levant la main en signe
d'avertissement, chut!
--Appelez le lieutenant, dit à demi-voix le matelot. Il y a un navire
près de nous. J'ai entendu le grincement d'un cordage sur son pont.
Silas Bolitho fut sur pied en un instant, et nous restâmes tous
immobiles, l'oreille tendue, cherchant à voir à travers le brouillard
épais.
Nous étions presque convaincus que c'était une fausse alerte, et le
lieutenant s'en allait d'assez mauvaise humeur, quand une cloche au son
fort et clair tinta sept fois fort près de nous, et ce son fut suivi
d'un coup de sifflet aigu, puis d'un bruit confus de cris et de pas.
--C'est un navire du Roi, grommela le lieutenant, c'est la septième
heure, et le contremaître fait monter les hommes de quart.
--Il était à l'arrière de notre travers, dit tout bas quelqu'un.
--Non, dit un autre, je crois qu'il était près de notre ban de bâbord.
Le lieutenant leva la main.
Nous attendîmes en silence qu'un nouvel indice nous révélât la position
de notre malencontreux voisin.
Le vent avait un peu fraîchi, et nous glissions sur l'eau avec une
vitesse de quatre à cinq noeuds à l'heure.
Soudain une voix rauque se fit entendre presque bord à bord.
--Tout le monde sur le pont! criait-elle, qu'on mette des hommes aux
bras du dessous du vent, par ici. Du monde aux drisses! Donnez un coup
de main, coquins de fainéants, ou je vais tomber sur vous avec ma canne,
et que le diable vous emporte!
--C'est un navire du Roi, voilà qui est certain, et il se trouve juste
par ici, dit le grand John, en montrant la hanche. Sur les navires du
commerce, on vous parle poliment. Ce sont ces personnages aux habits
bleus, aux galons dorés, ces louchons au gaillard d'arrière, qui parlent
de cannes. Ha! ne vous l'avais-je pas dit!
Comme il parlait encore, le voile blanc de vapeurs se leva comme on
remonte un rideau de théâtre, et laissa apercevoir un imposant vaisseau
de guerre, si proche de nous, qu'on aurait pu y jeter des biscuits.
Sa coque longue, grêle, noire, se soulevait et s'abaissait avec une
cadence gracieuse, ses belles vergues et ses voiles d'une blancheur de
neige montaient jusqu'à ce qu'elles disparussent dans les traînées de
brouillards qui flottaient encore autour de lui.
Neuf brillants canons de bronze nous regardaient par les sabords.
Au-dessus de la rangée de hamacs suspendus comme de la laine cardée le
long de ses bastingages, nous apercevions sans peine les figures des
matelots qui nous contemplaient avec étonnement et nous montraient les
uns les autres.
Sur la haute poupe était debout un officier d'un certain âge, en
tricorne, et en belle perruque blanche, qui s'arma aussitôt d'une
longue-vue et la dirigea sur nous.
--Ohé! là-bas, cria-t-il en se penchant par-dessus le couronnement de la
poupe, qu'est-ce que ce lougre?
--La _Lucie_, répondit le lieutenant, en route de Portlockquay pour
Bristol avec des peaux et du suif... Tenez-vous prêts à virer de bord,
reprit-il plus bas, voilà que le brouillard redescend.
--Vous avez là une des peaux avec le cheval dedans, cria l'officier.
Mettez-vous sous notre soute, il faut que nous y regardions de plus
près.
--Oui, oui, monsieur, dit le lieutenant, qui donna un fort coup de
barre.
Le boute-hors se mit en travers, et la _Maria_ partit à toute vitesse,
dans le brouillard, pareille à un oiseau de mer qu'on a effrayé.
Lorsque nous regardâmes en arrière, une masse foncée nous indiqua seule
la position où nous avions laissé le grand vaisseau.
Mais nous entendions encore les ordres lancés à haute voix et le
va-et-vient des hommes.
--Gare à l'averse, mes enfants, cria le lieutenant. Il va nous en donner
maintenant.
Il avait à peine dit ces mots qu'une demi-douzaine de flammes brillèrent
derrière nous dans le brouillard, pendant que le même nombre de boulets
sifflaient à travers nos agrès.
L'un d'eux trancha l'extrémité de la vergue et la laissa pendante.
Un autre effleura le beaupré et éparpilla en l'air un nuage d'éclats
blancs.
--Chaude affaire, hein, capitaine, dit le vieux Silas, en se frottant
les mains. Par ma foi, ils tirent mieux dans les ténèbres qu'ils ne
l'ont jamais fait en pleine lumière. On a tiré sur ce lougre-ci plus de
boulets qu'il ne pourrait en porter s'il en était chargé. Et cependant
pas un n'a même rayé sa peinture jusqu'à présent. Ils recommencent!
Une nouvelle bordée partit du navire de guerre, mais cette fois, il
avait perdu toute trace, et tirait au jugé.
--C'est leur dernier coup de gueule, fit Dicon.
--N'ayez pas peur, grogna un autre des contrebandiers. Ils vont faire
flamber la poudre pendant tout le reste du jour. Tenez, Dieu vous
bénisse! N'est-ce pas un bon exercice pour l'équipage? Et comme les
munitions sont au Roi, cela ne coûte un liard à personne.
--Il est heureux que la brise ait fraîchi, dit le grand John, car j'ai
entendu le grincement des _davits_ aussitôt après la première décharge.
Il mettait ses canots à la mer, ou bien traitez-moi de Hollandais.
--Ça serait très flatteur pour vous, espèce de morue de sept pieds, cria
mon ennemi le tonnelier, dont la figure n'était point embellie par un
large emplâtre posé sur un oeil. Vous auriez appris à faire quelque
chose de mieux que de tirer sur un cordage, ou à laver le pont tout
votre vie, comme une femme.
--Je vous jetterai à la dérive dans un de vos tonneaux, saindoux coulé
dans une vessie, riposta le marin. Combien de fois nous faudra-t-il vous
battre pour vous faire dégorger votre sauce?
--Le brouillard s'éclaircit un peu du côté de la terre, fit remarquer
Silas. Il me semble que je reconnais la cime de la Pointe
Saint-Augustin. Elle se dresse par là sur le ban de tribord.
--C'est elle, pour sûr, monsieur, s'écria un des marins, en montrant un
cap noir, qui fendait le brouillard.
--Barrez pour la crique de trois brasses, alors, dit le lieutenant,
quand nous aurons doublé la pointe, capitaine Clarke, nous pourrons vous
débarquer, ainsi que votre monture. Alors vous n'aurez plus qu'une
chevauchée de quelques heures pour atteindre votre destination.
Je pris à part le vieux marin, et après l'avoir remercié de la
bienveillance qu'il m'avait témoignée, je lui parlai de l'employé de
l'Excise, et le suppliai d'user de son influence pour le sauver.
--Cela regarde le capitaine Venables, dit-il d'un air sombre. Si nous le
laissons partir, qu'adviendra-t-il de notre souterrain?
--N'y a-t-il aucun moyen de s'assurer de son silence?
--Peut-être pourrions-nous l'embarquer pour les plantations, dit le
lieutenant. Nous pourrions l'emmener avec nous au Texel, et obtenir du
capitaine Donders ou de quelqu'autre qu'il le prenne à bord pour la
traversée de l'Océan Pacifique.
--Faites-le, dis-je, et je veillerai à ce que le Roi Monmouth soit mis
au fait de l'aide que vous avez donnée à son messager.
--Bon, nous serons là en une ou deux bordées, fit-il remarquer.
Descendons, et garnissez bien votre rez-de-chaussée, car il n'y a rien
de tel qu'une soute bien lestée pour faire un bon départ.
Suivant le conseil du marin, je descendis avec lui, et fis un repas
grossier mais copieux.
Au moment où nous le finissions, le lougre avait été amené dans une
crique étroite que bordait de chaque côté une côte sablonneuse en pente
douce.
La région était inculte, marécageuse, et présentait peu d'indices
d'habitations.
À force de caresses, je décidai Covenant à se mettre à l'eau.
Il gagna aisément la côte à la nage pendant que je le suivais dans la
yole du lougre.
On me lança quelques adieux, en un langage plein d'une rude cordialité.
J'assistai au retour de la yole.
Le beau navire reprit la route du large et ne tarda pas à s'effacer une
fois de plus dans le brouillard qui couvrait encore la surface des eaux.
Vraiment la Providence intervient d'étrange façon, mes enfants, et avant
d'être arrivé à l'automne de la vie, on aurait peine à distinguer ce qui
est imputable à la bonne ou à la mauvaise fortune.
Car parmi toutes les aventures de mon existence errante, qui m'ont paru
fâcheuses, il n'en est aucune que je n'aie fini par regarder comme un
bienfait.
Et si vous gravez avec soin cela dans votre coeur, ce sera d'un puissant
secours pour vous mettre en état d'affronter, les lèvres serrées, tous
les ennuis.
En effet, pourquoi s'affliger, tant qu'on n'est pas absolument certain
que l'événement ne peut pas tourner de façon à vous apporter de la joie?
Aussi, maintenant vous voyez bien que j'ai commencé par être jeté à bas
sur une route pierreuse, par recevoir des coups de poing, des coups de
pieds, et qu'enfin j'ai failli être mis à mort étant pris pour un autre.
Et pourtant l'issue de tout cela fut de me faire arriver sain et sauf au
but de mon voyage.
Si au contraire j'avais pris la route de terre, il est plus que probable
que j'aurais été pris à Weston, car, comme je l'appris plus tard, une
troupe de cavalerie battait activement tout le pays, en fermant les
routes et arrêtant tous ceux qui s'y présentaient.
Maintenant que je me trouvais seul, mon premier soin fut de me baigner
la figure et les mains dans un ruisseau, qui descendait à la mer, et de
faire disparaître toutes les traces de mes aventures de la nuit
précédente.
Mon entaille était fort peu de chose et mes cheveux la cachaient.
Après m'être rendu à peu près présentable, je frictionnai aussitôt mon
cheval aussi bien que possible et arrangeai de nouveau sa sangle et sa
selle.
Puis, je le conduisis par la bride au haut d'une éminence voisine, de
laquelle je pensais pouvoir me faire quelque idée de l'endroit où je me
trouvais.
Le brouillard s'étendait fort épais sur le Canal, mais du côté de la
terre tout était clair et transparent.
Le pays, qui longeait la mer, était désolé et marécageux, mais de
l'autre côté s'étendait devant moi une belle plaine fertile, bien
cultivée.
Une chaîne de hautes montagnes, qui me parurent être les Mendips,
bordait tout l'horizon, et plus loin encore au nord apparaissaient les
cimes bleues d'une autre chaîne.
L'Aven scintillant coulait dans la campagne comme un serpent d'argent
dans un parterre fleuri.
Tout près de son embouchure à deux lieues au plus de l'endroit où
j'étais, s'élevaient les clochers et les tours de l'imposante ville de
Bristol, la Reine de l'Ouest, qui était, et qui est peut-être encore la
seconde cité du royaume.
Les forêts de mâts qui s'élevaient comme un bois de pins au-dessus des
toits des maison prouvaient l'importance des relations commerciales tant
avec l'Irlande qu'avec les Colonies, qui avaient fait naître cette
florissante cité.
Sachant que la résidence du Duc était à bien des milles de la cité dans
la direction du comté de Gloucester, et craignant d'être arrêté et
interrogé si je me hasardais à franchir les portes, je pris à travers
champs pour contourner l'enceinte, et éviter ainsi ce péril.
Le sentier, que je suivis, me conduisit à une ruelle champêtre qui, à
son tour, déboucha sur une grande route couverte de voyageurs, les uns à
cheval, les autres à pied.
Comme les troubles, qui régnaient alors, obligeaient les gens à voyager
armés, il n'y avait rien dans mon équipement qui pût exciter
l'attention, et il me fut facile d'aller mon train parmi les autres
cavaliers, sans être questionné, ni soupçonné.
À en juger par leur apparence, c'étaient pour la plupart des fermiers ou
de petits gentilshommes, qui se rendaient à Bristol pour s'informer des
nouvelles, ou pour mettre à l'abri dans une place forte ce qu'ils
avaient de plus précieux.
--Avec votre permission, monsieur, dit un gros homme aux traits épais,
vêtu d'une jaquette de velours, qui chevauchait à ma gauche,
pourriez-vous me dire si Sa Grâce de Beaufort est à Bristol ou dans sa
maison de Badminton?
Je lui répondis que je ne pouvais le lui dire, mais que j'allais
moi-même le trouver.
--Il était hier à Bristol, occupé à faire faire l'exercice aux
volontaires, dit l'inconnu, mais, il faut le dire, Sa Grâce est si
loyaliste et se donne tant de peine pour la cause de Sa Majesté, que
c'est par le plus grand des hasards qu'on peut mettre la main sur lui.
Mais si vous le cherchez, où voulez-vous aller?
--J'irai à Badminton et je l'y attendrai. Pouvez-vous m'indiquer la
route?
--Comment! il ne connaît pas la route de Badminton? s'écria-t-il tout
ébahi, et ouvrant de grands yeux. Eh bien, je croyais que l'univers
entier la connaissait! Vous n'êtes pas de Galles, ni d'un des comtés de
la frontière, monsieur, voilà qui est bien clair.
--Je suis du Hampshire, dis-je, et je suis venu d'assez loin pour voir
le Duc.
--Oui, je m'en serais douté, s'écria-t-il en riant à gorge déployée. Si
vous ne savez pas la route de Badminton, vous n'en savez pas long. Mais
j'irai avec vous, je veux être pendu si je n'y vais pas, je vous
montrerai le chemin, et je tenterai ma chance d'y trouver le Duc.
Comment vous appelez-vous?
--Je me nomme Micah Clarke.
--Et moi, je suis le fermier Brown, John Brown, sur le registre, mais
plus connu comme le Fermier. Prenez ce tournant sur la droite de la
grande route. Maintenant nous pouvons mettre nos bêtes au trot, sans
être étouffés par la poussière des autres. Et pourquoi allez-vous
trouver Beaufort?
--Pour des affaires particulières qui ne comportent pas d'explications,
répondis-je.
--Diable à présent! Des affaires d'État, probablement, dit-il en
sifflotant. Bon, une langue, qui se tait, a sauvé le cou de plus d'un.
Je suis de mon côté un homme précautionné et nous sommes en un temps où
je me garderais de dire tout bas certaines idées à moi. Non, je ne les
dirais pas même à l'oreille de ma vieille jument brune que voici, de
peur de la voir à la barre des témoins, déposant contre moi.
--On parait très affairé par ici, remarquai-je, car nous avions alors
sous nos yeux les murs de Bristol, que des équipes d'ouvriers étaient
occupés à réparer, le pic et la pelle à la main.
--Oui, on est pas mal affairé. On fait des préparatifs dans le cas où
les rebelles arriveraient de ce côté. Cromwell et ses noirauds ont
trouvé ici à qui parler, au temps de mon père, et il en arrivera sans
doute autant à Monmouth.
--Il y a aussi une forte garnison? dis-je, me rappelant le conseil donné
par Saxon à Salisbury. Je vois là-bas deux ou trois régiments sur ce
terrain nu et découvert.
--Il y a quarante mille hommes d'infanterie, et mille de cavalerie,
répondit le fermier, mais les fantassins ne sont que des apprentis; pas
moyen de compter sur eux après Axminster. On dit par ici que les
rebelles sont près de vingt mille et qu'ils ne font point quartier. Eh
bien, si nous devons avoir la guerre civile, j'espère que cela ira
chaudement, vivement, au lieu de traîner pendant une douzaine d'années
comme la dernière. Si l'on doit nous couper la gorge, que ce soit avec
un couteau bien affilé, et non avec de vieux ciseaux à ébrancher.
--Que dites-vous d'un pot de cidre? demandai-je, car nous passions
devant une auberge vêtue de lierre, dont l'enseigne portait ces mots:
«Aux Armes de Beaufort.»
--De tout mon coeur, mon garçon, répondit mon compagnon. Holà! par ici!
deux pintes d'ale, de la vieille et de la forte! Voilà qui fera passer
la poussière de la route. Les véritables «Armes de Beaufort» sont
là-bas, à Badminton, car au guichet du cellier, le premier venu peut
demander ce qu'il veut, pourvu qu'il soit raisonnable, sans rien tirer
de sa poche.
--Vous parlez de la maison comme si vous la connaissiez bien, dis-je.
--Qui donc la connaîtrait mieux? demanda le gros fermier, en s'essuyant
les lèvres, quand on se remit en route. Il me semble qu'hier encore,
nous jouions à cache-cache, mes frères et moi, dans le vieux château des
Botelers, qui s'élevait près de la nouvelle maison de Badminton, où
Acton Turville, comme quelques-uns la nomment. Le Duc l'a bâtie il y a
seulement quelques années, et à vrai dire son titre de Duc n'est guère
plus ancien. Certains trouvent qu'il aurait mieux fait de garder le nom
que portaient ses ancêtres.
--Quelle sorte d'homme est le Duc? demandai-je.
--Emporté, précipité, comme tous ceux de sa famille. Mais quand il a le
temps de réfléchir, et qu'il s'est refroidi, il est juste, en somme.
Votre cheval a été dans l'eau ce matin, mon ami?
--Oui, dis-je d'un ton bref, il a pris un bain.
--C'est pour une affaire de cheval que je vais trouver Sa Grâce, dit mon
compagnon. Ses officiers ont requis mon cheval pie de quatre ans et
l'ont emmené sans même dire: «Avec votre permission... Permettez-vous»
pour le service du Roi. Je tiens à leur apprendre qu'il y a quelque
chose au-dessus du Duc et même du Roi. Il y a la loi anglaise, qui
accorde protection aux gens et à ce qu'ils possèdent. Je ferais
n'importe quoi de raisonnable pour le service du Roi Jacques, mais mon
cheval pie de quatre ans! C'est trop.
--Je crains que les besoins du service de l'État ne fassent passer
par-dessus votre objection, dis-je.
--Comment! Mais c'est assez pour faire de vous un Whig, s'écria-t-il.
Les Têtes-Rondes eux-mêmes payaient jusqu'au dernier penny tout ce
qu'ils prenaient. Il est vrai qu'ils en prenaient pour la valeur de leur
argent. J'ai entendu mon père dire que jamais le commerce n'alla aussi
bien qu'en quarante-six, quand ils étaient par ici. Le vieux Noll avait
une cravate de chanvre prête pour les voleurs de chevaux, qu'ils
tinssent pour le Roi ou pour le Parlement. Mais voici la voiture du Duc,
si je ne me trompe.
Comme il parlait encore, un grand et lourd coche jaune, traîné par six
juments flamandes couleur crème, arriva à grand train sur la route et
nous dépassa rapidement.
Deux laquais à cheval galopaient en avant, deux autres, tous en livrée
bleu et argent chevauchaient de chaque côté.
--Sa Grâce n'est point dedans. Sans cela il y aurait eu une escorte
derrière, dit le fermier, pendant que nous tirions sur les rênes pour
ranger nos chevaux de côté pour faire place.
Il leur lança au passage une question pour savoir si le Duc était à
Badminton et reçut comme réponse un signe d'assentiment du majestueux
cocher en perruque.
--Nous avons de la chance, nous le joindrons, dit le fermier Brown. En
ces jours-ci, il est aussi malaisé de mettre la main sur lui, que
d'attraper un râle dans un champ de blé. Nous serons arrivés dans une
heure au plus. C'est grâce à vous que je n'aurai pas fait inutilement le
voyage de Bristol. Quelle était, disiez-vous, votre commission?
Je fus contraint une fois encore de lui assurer que l'affaire n'était
point de celles dont je puisse m'entretenir avec un inconnu, ce qui
parut le vexer.
Aussi fîmes-nous plusieurs milles sans qu'il ouvrit la bouche.
Des bouquets d'arbres bordaient les deux côtés de la route et nous
sentions la douce odeur des pins.
Au loin, dans l'air ardent de l'été, flottait le son musical tantôt
vibrant, tantôt affaibli d'une cloche.
L'ombre des branches était bienvenue, car un soleil, très chaud,
flamboyant, dans un ciel sans nuage, faisait monter des champs et des
vallées une buée.
--Cela, c'est la cloche de Chipping Sodbury, dit enfin mon compagnon en
épongeant sa face rougeaude. Voici l'église de Sodbury de ce côté,
par-dessus la hauteur; puis, ici à droite, voici l'entrée du Parc de
Badminton.
De hautes portes en fer, avec le léopard et le griffon qui sont les
supports des armoiries de Beaufort, fixées au haut des piliers qui les
flanquaient, s'ouvraient sur un beau parc formé de pelouses et de
prairies, avec des bouquets d'arbres disséminés çà et là, et de grandes
pièces d'eau, ou pullulaient les oiseaux sauvages.
À chaque détour de l'avenue sinueuse que nous parcourions à cheval, se
présentait à nos yeux quelque beauté nouvelle, que le Fermier Brown me
signalait et m'expliquait.
Il avait l'air aussi fier de cet endroit que s'il en eût été le
propriétaire.
Ici c'était un ouvrage en rocaille où des milliers de pierres aux
brillantes couleurs s'entrevoyaient sous les fougères et les plantes
grimpantes qui avaient été placées de manière à les revêtir.
Là c'était un joli ruisseau babillard dont le lit avait été tracé de
telle sorte qu'il franchissait en écumant un bord formé de roches à pic.
Ou bien c'était la statue d'une nymphe, d'un dieu des forêts, ou encore
une retraite construite avec art et dissimulée sous les roses et les
chèvrefeuilles.
Je n'avais jamais vu un parc disposé avec autant de goût, et c'était
arrangé comme doit l'être toute oeuvre d'art excellente, en suivant la
nature de si près, que la seule différence consistait dans
l'accumulation de ces ouvrages dans un espace aussi restreint.