aux buissons, du mieux que je pouvais, enchaîné et impuissant comme je
l'étais.
Mais le sang s'était séché sur mes blessures, et la fraîche brise de la
mer, qui se jouait sur mon front, me rendit des forces, ce qui me permit
de me faire une idée plus claire de ma situation.
D'après leurs propos, il était évident que ces hommes étaient des
contrebandiers.
Dès lors, ils ne devaient pas éprouver une sympathie bien vive pour le
gouvernement, ni souhaiter de soutenir le Roi Jacques en quoi que ce
fût.
Il était probable, au contraire, qu'ils étaient portés vers Monmouth.
En effet, n'avais-je pas vu, la veille un régiment entier d'infanterie
de son armée, lequel avait été levé parmi les gens de la côte.
D'autre part, il se pouvait que leur avidité l'emportât sur leur
loyalisme et les décidât à me remettre à la justice, par l'espoir d'une
récompense.
Tout bien considéré, il valait mieux, à mon avis, ne rien dire de ma
mission et tenir cachés mes papiers aussi longtemps que possible.
Mais je ne pus m'empêcher de me demander, pendant qu'on m'entraînait,
quel motif avait poussé ces gens-là à m'attendre dans une embuscade,
ainsi qu'ils l'avaient fait.
La route que j'avais suivie était fort écartée, et pourtant bon nombre
des voyageurs qui se rendaient de l'Ouest à Bristol, par Weston,
devaient la prendre.
La bande ne pouvait pas être occupée sans cesse à la garder.
Dès lors pourquoi avait-elle tendu ce piège, cette nuit-là?
Les contrebandiers, gens sans crainte de la loi, gens décidés à tout, ne
s'abaissaient point, généralement, au rôle de voleurs allant à pied, de
brigands.
Tant qu'on ne se mêlait pas de leurs affaires, il était rare qu'ils
fussent les premiers à causer du désordre.
Donc, pourquoi m'avaient-ils guetté, moi qui ne leur avais jamais causé
aucun tort?
Pouvait-il se faire que je leur eusse été dénoncé?
Je continuais à tourner et retourner ces questions en mon esprit, quand
tout ce monde s'arrêta.
Le capitaine lança un coup de sifflet perçant, au moyen d'un sifflet
qu'il portait suspendu au cou.
L'endroit où nous nous trouvions était le plus sombre et le plus
accidenté de toute cette gorge sauvage.
Des deux côtés se dressaient de grands escarpements qui se rapprochaient
au-dessus de nos têtes en une voûte dont les bords étaient frangés de
bruyères et d'ajoncs, en sorte que le ciel noir et les étoiles
scintillantes étaient presque cachés.
De gros rochers noirs apparaissaient vaguement dans la lumière indécise,
et devant nous un haut fouillis de quelque chose qui ressemblait à des
broussailles nous barrait le chemin.
Mais sur un second coup de sifflet, on aperçut à travers les branches un
point lumineux, et toute la masse s'écarta d'un côté comme si elle avait
tourné sur un pivot.
De l'autre côté se voyait un couloir sombre et tortueux, ouvert dans le
flanc de la colline.
Nous descendîmes par là en nous baissant, car la voûte de rochers
n'était pas très haute.
De chaque côté résonnait le bruit cadencé de la mer.
Après avoir franchi l'entrée, qui avait dû être pratiquée à grand
renfort de travail à travers le roc massif, nous pénétrâmes dans un
souterrain élevé et spacieux, éclairé à un bout par un feu et par
plusieurs torches.
À en juger par leur lueur jaune et fumeuse, je pus voir que le toit
était au moins à cinquante pieds au-dessus de nous, et que de tous côtés
en pendaient des cristaux calcaires qui scintillaient de l'éclat le plus
vif.
Le sol du souterrain était composé d'un sable fin, aussi doux, aussi
velouté qu'un tapis de Wilton, et formant une pente douce.
Cela prouvait que l'ouverture du souterrain devait donner sur la mer;
supposition confirmée par le bruit sourd et l'éclaboussement des vagues,
par la fraîcheur et le goût salin de l'air qui remplissait toute la
grotte.
Mais je ne vis pas l'eau, car un brusque changement de direction déroba
l'issue à mes regards.
Dans cet espace libre, au sein des rochers, qui pouvait avoir soixante
pas de long et trente de large, étaient entassés de grandes piles de
barils, de tonneaux, de caisses, des mousquets.
Des coutelas, des bâtons, des triques, et de la paille étaient épars sur
le sol.
À une extrémité flambait joyeusement un feu de bois, qui projetait des
ombres bizarres sur les parois et se reflétait en milliers d'étincelles
pareilles à des diamants, sur les cristaux de la voûte.
La fumée sortait par une grande fissure parmi les rochers.
Sept ou huit autres membres de la bande, les uns assis sur des caisses,
les autres étendus sur le sable autour du feu, se levèrent promptement
et allèrent au-devant de nous à notre entrée.
--L'avez-vous pris? crièrent-ils. Est-ce qu'il est vraiment venu?
Était-il accompagné?
--Le voici, et il est seul, répondit le capitaine. Notre câble l'a
descendu de cheval aussi proprement qu'une mouette est prise au filet
par un grimpeur de falaises. Qu'avez-vous fait en notre absence, Silas?
--Nous avons préparé les ballots pour le transport, répondit l'homme
interpellé, un marin solide, hâlé, d'âge moyen. La soie et la dentelle
sont emballées dans ces caisses carrées couvertes de toile à sac. J'ai
marqué l'une du mot: _traîne_, et l'autre, _jute_; il y a un
millier de malines, et un cent de brillant. Cela se fera contrepoids sur
le dos d'une mule. L'eau-de-vie, le _schnaps_, le _seniedam_,
l'eau d'or de Hambourg, tout est rangé en bon ordre. Le tabac est dans
les caisses plates là-bas du côté du Trou Noir. Voilà une besogne qui
nous a donné bien du mal, mais enfin ça a pris la tournure d'un arrimage.
Le lougre flotte comme un plat à passoire, et il a tout juste assez de
lest pour se tenir droit pour une brise de cinq noeuds.
--A-t-on aperçu quelque indice de la _Fairy-Queen_ (Reine des fées)?
--Aucun. Le grand John est là-bas, au bord de l'eau, à guetter ses feux.
Ce vent-ci devrait l'amener, si elle avait doublé la Pointe de la Combe
Martin. On a vu une voile à environ dix milles à l'Est-Nord-Est vers le
coucher du soleil. Il se peut que ce soit un schooner de Bristol. Il se
peut aussi que ce soit un navire du roi, un bateau-mouche.
--Un bateau escargot, dit le Capitaine Murgatroyd, d'un air narquois.
Nous ne pouvons pas pendre l'homme de l'Excise, avant que Venables amène
la _Fairy-Queen_, car, après tout, c'est un homme de son équipage qui a
écopé. Qu'il fasse lui-même sa sale besogne!
--Mille éclairs! cria le coquin de Hollandais. Ne serait-ce pas une
galante façon d'accueillir le capitaine Venables que d'envoyer le
gabelou par le Trou Noir avant son arrivée? Il peut bien avoir quelque
autre besogne à faire pour nous un autre jour.
--Hein! l'ami, est-ce vous ou moi qui commande ici? dit le chef, d'une
voix irritée. Qu'on amène le prisonnier devant ce feu! Maintenant
entendez bien, chien de requin de terre, vous êtes aussi sûr de mourir
que si vous étiez déjà allongé dans la bière, avec les cierges allumés.
Regardez par ici.
À ces mots il prit une torche, et à sa rouge lumière, montra une large
fente qui traversait le sol, à l'autre bout du souterrain.
--Vous pourrez juger de la profondeur du Trou-Noir, dit-il en prenant un
baril vide, et le lançant dans le gouffre béant.
Nous écoutâmes en silence pendant dix secondes avant qu'un bruit
lointain et sourd d'un objet qui se brise nous apprit qu'il était arrivé
au fond.
--Ça le portera jusqu'à mi-chemin de l'enfer, avant que le souffle
l'abandonne, dit l'un d'eux.
--C'est une mort plus douce que sur la potence de Devizes, dit un autre.
--Non, il faut qu'il aille d'abord à la potence, cria un troisième.
C'est seulement son enterrement que nous arrangeons.
--Il n'a pas ouvert la bouche depuis, le moment où nous l'avons pris,
dit l'homme qu'on nommait Dicon. Il est donc muet? Retrouvez votre
langue, mon beau gaillard et apprenez-nous comment vous vous appelez. Il
aurait mieux valu pour vous être muet de naissance, car vous n'auriez pu
prêter un serment qui a causé la mort de notre camarade.
--J'attendais qu'on m'interrogeât poliment après tous ces braillements
et ces injures, dis-je. Mon nom est Micah Clarke. Maintenant, veuillez
me dire qui vous pouvez être, et de quel droit vous arrêtez les
voyageurs paisibles sur la route publique.
--Notre droit, le voici, répondit Murgatroyd en mettant la main sur la
poignée de son coutelas. Quant à ce que nous sommes, vous le savez de
reste. Vous vous nommez non point Clarke, mais Westhouse ou Waterhouse,
et vous êtes ce même, ce maudit employé de l'Excise qui a pincé notre
pauvre camarade le tonnelier Dick, et dont le serment a causé sa mort à
Ilchester.
--Je jure que vous vous trompez, répondis-je. Jamais de ma vie je ne
suis allé dans ce pays-là!
--Belles paroles? Belles paroles! cria un autre contrebandier. Employé
de l'Excise ou non, vous aurez à faire le saut, puisque vous connaissez
le secret de notre souterrain.
--Votre secret ne court aucun danger avec moi, répondis-je, mais si vous
voulez me mettre à mort, j'accueillerai mon sort comme doit le faire un
soldat. J'aurais préféré mourir sur le champ de bataille plutôt que
d'être à la merci d'une pareille meute de rats-d'eau dans leur terrier.
--Par ma foi, dit Murgatroyd, voilà un langage trop fier pour être celui
d'un homme de l'Excise. Puis il a l'attitude d'un vrai soldat. Il serait
possible qu'en tendant un piège à la chouette, nous ayons pris le
faucon. Et pourtant nous savions de source certaine qu'il passerait par
là, et monté sur un cheval tout pareil.
--Qu'on fasse venir le grand John! suggéra le Hollandais. Je ne
donnerais pas une chique de tabac de la Trinité pour la parole du
coquin. Le grand John était avec Dick le tonnelier quand il a été pris.
--Oui, grogna le matelot Silas, il a reçu sur le bras une estafilade du
couteau de l'employé. Si quelqu'un le reconnaît à sa figure, ce sera
lui.
--Qu'on l'appelle alors!
Bientôt arriva de l'entrée du souterrain un long dégingandé, qui y était
de garde.
Il avait autour du front un mouchoir rouge, et un tricot bleu, dont il
releva lentement la manche tout en s'approchant.
--Où est l'employé Westhouse? cria-t-il. Il a laissé sa marque sur mon
bras. Par ma foi, c'est à peine si elle est guérie. Cette fois, le
soleil est du côté du mur ou nous sommes, l'employé. Mais... Hallo!
camarade. Quel est-il celui que vous avez mis aux fers? Ce n'est pas
notre homme.
--Pas notre homme! crièrent-ils avec une volée de jurons.
--Mais ce gaillard ferait deux hommes de la taille de l'employé, et il
resterait de quoi faire le secrétaire d'un magistrat. Vous pouvez le
pendre, pour plus de sûreté, mais enfin ce n'est pas notre homme.
--Oui, qu'on le pende! dit Pete le Hollandais. Sapperment! Faut-il que
notre souterrain fasse parler de lui dans tout le pays? Alors où
ira-t-elle la jolie _Maria_, avec ses soieries, et ses satins, ses
barils et ses caisses? Faut-il risquer notre souterrain pour faire
plaisir à cet individu? En outre, est-ce qu'il ne m'a pas frappé à la
tête, n'a-t-il pas frappé la tête de votre tonnelier, comme s'il avait
tapé sur moi avec mon propre maillet. Est-ce que ça ne mérite pas une
cravate de chanvre?
--Est-ce que ça ne mérite pas un grand _rumbo_? s'écria Dicon. Avec
votre permission, capitaine, je voudrais dire que nous ne sommes point
une bande de brigands ni de petits voleurs, mais un équipage d'honnêtes
marins, incapables de faire du mal excepté à ceux qui nous en font.
L'employé de l'excise Westhouse a fait périr Dick le tonnelier et il est
juste qu'il en soit puni par la mort, mais pour ce qui est de mettre à
mort ce jeune soldat, je penserais plutôt à saborder la coquette _Maria_
ou à hisser le gros Roger à la pomme de son mât.
Je ne sais quelle réponse on aurait faite à ce discours, car à ce moment
même un coup de sifflet aigu retentit en dehors du souterrain, et deux
contrebandiers parurent portant entre eux le corps d'un homme.
Celui-ci se laissait aller d'un air si inerte, que d'abord je le crus
mort, mais lorsqu'ils l'eurent jeté sur le sable, il remua, et enfin se
mit sur son séant avec l'expression d'un homme à demi tiré d'un
évanouissement.
C'était un personnage trapu, à figure résolue, dont une longue cicatrice
blanche traversait la joue.
Il était vêtu d'un habit bleu collant à boutons de cuivre.
--C'est l'homme de l'Excise, Westhouse, crièrent les voix avec ensemble.
--Oui, c'est l'homme de l'Excise, Westhouse, dit l'homme avec calme, en
tordant le cou, comme s'il souffrait. Je représente la loi du Roi, et au
nom de la loi, je vous arrête tous. Je déclare confisquées et saisies
toutes les marchandises de contrebande que je vois autour de moi,
conformément à la seconde section de la première clause du Statut sur le
commerce illégal. S'il y a des honnêtes gens dans la compagnie, ils
m'aideront à faire mon devoir.
En parlant ainsi, il fit un effort pour se mettre debout, mais il avait
plus de courage que de force, et il retomba sur le sable au milieu des
bruyants éclats de rires des grossiers marins.
--Nous l'avons trouvé étendu sur la route, en revenant de chez le père
Microft, dit un des nouveaux venus.
C'étaient ceux qui avaient emmené mon cheval.
--Il a du passer aussitôt après vous. La corde l'a pris sous le menton
et l'a fait tomber à une douzaine de pas. Nous avons vu sur son habit le
bouton de l'Excise, c'est pourquoi nous l'avons apporté. Par mon corps,
il en a donné des coups de pied et fait des ruades, jusqu'à ce qu'il fût
aux trois quarts assommé.
--Avez-vous détendu la corde? demanda le capitaine.
--Nous avons dénoué un des bouts et laissé l'autre en place.
--C'est bien. Nous aurons à le garder pour le capitaine Venables. Mais
maintenant il s'agit de notre premier prisonnier. Il faut le fouiller et
examiner ses papiers, car il y a tant de navires qui font voile sous un
faux pavillon, que nous sommes forcés d'être attentifs. Vous entendez,
monsieur le soldat? Qu'est-ce qui vous amène dans ce pays et quel Roi
servez-vous? Car j'ai entendu parler d'une mutinerie et de deux patrons
qui se disputent le même grade dans le vieux vaisseau anglais.
--Je sers sous le Roi Monmouth, répondis-je, voyant que la fouille en
question aboutirait à la découverte de mes papiers.
--Sous le Roi Monmouth! s'écria le contrebandier. Non, mon ami, voilà
qui a un air de mensonge. Le bon Roi a trop grand besoin de ses amis
dans le Sud, à ce que j'ai oui dire, pour envoyer un aussi bon soldat à
l'aventure le long de la côte, comme un naufrageur de Cornouailles par
un temps de Sud-Ouest.
--Je porte, dis-je, des dépêches de la propre main du Roi, adressées à
Henri, Duc de Beaufort, dans son château de Badminton. Vous pourrez les
trouver dans ma poche de dedans, mais je vous prie de ne pas rompre le
cachet, car cela jetterait du discrédit sur ma mission.
--Monsieur, cria l'employé de l'Excise, en se soulevant sur son coude,
je vous déclare pour cela en état d'arrestation, sous l'accusation de
trahison, de fauteur de trahison, de vagabond et d'individu sans maître
aux termes du quatrième statut de l'Acte. En ma qualité de représentant
de la loi, je vous somme de vous soumettre à mon mandat.
--Fermez-lui la gueule avec votre écharpe, Jim, dit Murgatroyd. Quand
Venables viendra, il trouvera bientôt le moyen d'enrayer son débit...
Oui, reprit-il, en examinant le verso de mes papiers, il y est écrit:
«De la part de Jacques II d'Angleterre, connu jusqu'à ce jour sous le
nom de Duc de Monmouth, à Henri, Duc de Beaufort, Président de Galles,
par les mains du capitaine Micah Clarke, du régiment d'infanterie du
comté de Wilts, du colonel Saxon.» Enlevez les cordes, Dicon. Ainsi
donc, Capitaine, vous voici redevenu libre, et je suis fâché que nous
vous ayons maltraité sans le savoir. Nous sommes du premier au dernier,
de bons Luthériens, et plus disposés à vous aider qu'à vous entraver
dans votre mission.
--Ne pourrions-nous pas en effet l'aider à faire son voyage? dit le
lieutenant Silas. Pour mon compte, je ne craindrais pas de mouiller ma
jaquette ou de barbouiller ma main de goudron en faveur de la cause, et
je suis certain que vous êtes tous dans les mêmes dispositions que moi.
Maintenant, avec cette brise, nous pourrions pousser jusqu'à Bristol et
débarquer le capitaine, le matin. Cela lui éviterait le danger d'être
saisi au vol, par quelqu'un des requins de terre qui sont sur la route.
--Oui, oui, s'écria le grand John, la cavalerie du Roi bat le pays
jusqu'au delà de Weston, mais il pourrait leur brûler la politesse, s'il
était à bord de la _Maria_.
--Bon, dit Murgatroyd, nous pourrions être de retour en trois longues
bordées. Venables aura besoin d'un jour ou deux pour débarquer ses
marchandises. Si nous devons naviguer de compagnie, nous aurons du temps
de reste. Ce plan vous arrangera-t-il, capitaine?
--Mon cheval, objectai-je.
--Il ne faut pas que cela nous arrête. Je peux gréer une écurie
confortable avec mes espars de rechange et du grillage. Le vent est
tombé. Le lougre pourrait être amené à la côte de l'Homme Mort, et on y
ferait entrer le cheval. Courez chez le vieux père, Jim, et vous, Silas,
occupez-vous du bateau. Voici de la viande froide, capitaine, et du
biscuit--l'ordinaire du marin--avec un verre de vrai Jamaïque pour les
faire descendre, et vous ne devez pas avoir l'estomac trop délicat pour
des mets grossiers.
Je m'assis sur un baril près du feu et étirai mes membres raidis et
engourdis par leur immobilité pendant qu'un des marins lavait la coupure
de ma tête avec un mouchoir mouillé et qu'un autre mettait de la
nourriture sur une caisse devant moi.
Le reste de la bande s'était rendu à l'entrée de la caverne pour mettre
le lougre en état, à l'exception de deux ou trois qui gardaient
l'infortuné employé de l'Excise.
Il était assis le dos contre la paroi de la caverne, les bras croisés
sur sa poitrine, jetant de temps à autre sur les contrebandiers des
regards menaçants, tels qu'un vieux mâtin plein de courage en jetterait
à une meute de loups qui l'auraient terrassé.
Je me demandais intérieurement s'il ne serait pas possible de tenter
quelque chose pour le tirer d'affaire, quand Murgatroyd survint, et
plongeant une tasse de fer blanc dans le baril de rhum défoncé, la vida
au succès de ma mission.
--J'enverrai Silas Bolitho avec vous, dit-il, pendant que je resterai
ici à attendre Venables, qui commande mon navire compagnon. Si je puis
faire quelque chose pour vous faire oublier ce mauvais traitement...
--Une seule chose, dis-je avec vivacité. C'est autant, ou plus encore
pour vous que pour moi, que je vous le demande. Ne laissez pas tuer ce
malheureux.
La figure de Murgatroyd s'empourpra de colère.
--Vous avez le langage franc, dit-il. Ce n'est point un meurtre, mais un
acte de justice. Quel mal faisons-nous ici? Il n'y a pas dans tout le
pays une seule vieille ménagère qui ne nous bénisse. Où achètera-t-elle
son souchong, ou son eau-de-vie, si ce n'est chez nous? Nous demandons
un faible profit, et n'imposons nos marchandises à personne. Nous sommes
de paisibles commerçants. Et pourtant cet homme et ses pareils sont sans
cesse à aboyer sur nos talons. On dirait des chiens marins après un banc
de morues. Nous avons été harcelés, pourchassés. Nous avons reçu des
balles, au point qu'il nous a fallu chercher un abri dans des cavernes
comme celle-ci. Il y a un mois, quatre de nos hommes portaient un baril,
de l'autre côté de la montagne au fermier Black, qui a fait des affaires
avec nous depuis ces cinq dernières années. Tout à coup surgissent une
dizaine de cavaliers, conduits par cet employé de l'Excise. Ils jouent
de la pointe et du tranchant, fendent le bras au grand John et font
prisonnier Dick le tonnelier.
«Dick a été traîné dans la prison d'Ilchester, et pendu après les
assises, comme on pend une fouine sur la porte d'un garde-chasse. Nous
avons appris que ce même employé de l'Excise passerait par là, et il ne
se doutait guère que nous le guetterions. Qu'y a-t-il d'étonnant à ce
que nous lui ayons tendu un piège et qu'après l'avoir pris, nous lui
fassions subir la même justice qu'il a infligée à nos camarades!
--Il n'est qu'un serviteur, objectai-je; ce n'est pas lui qui a fait la
loi; c'est son devoir de l'appliquer. C'est avec la loi elle-même que
vous êtes en querelle.
--Vous avez raison, dit le contrebandier d'un air sombre. C'est surtout
avec le juge Moorcroft que nous aurons à régler le compte. Il se peut
que dans sa tournée il passe sur cette route. Fasse le ciel qu'il prenne
ce chemin! Mais nous pendrons aussi l'employé de l'Excise. Maintenant il
connaît notre souterrain, et ce serait folie de le laisser partir.
Je vis qu'il était inutile d'argumenter plus longtemps.
Aussi je me contentai de laisser tomber mon couteau de poche sur le
sable à portée de la main du prisonnier dans l'espoir que cela pourrait
lui servir.
Ses gardes riaient et plaisantaient ensemble, et ne s'occupaient guère
de leur captif, mais l'employé avait l'esprit suffisamment en éveil, car
je vis sa main se fermer sur le couteau.
J'avais passé environ une heure à me promener en fumant, lorsque le
lieutenant Silas reparut, annonçant que le lougre était prêt, et le
cheval à bord.
Je dis adieu à Murgatroyd, et hasardais en faveur de l'employé de
l'Excise quelques mots qui furent accueillis par un froncement de
sourcils et un serrement de main où il y avait de la mauvaise humeur.
Un canot était tiré sur le sable en dedans du souterrain, près du bord
de l'eau.
J'y entrai, comme on me dit de le faire, avec mon sabre et mes
pistolets, qui m'avaient été rendus.
L'équipage le poussa au large et s'y embarqua d'un saut dès qu'il fut en
eau profonde.
À la faible lueur de la torche unique que Murgatroyd tenait sur
l'extrême bord, je vis que le toit de la grotte s'abaissait rapidement
au-dessus de nous, pendant que nous ramions du côté de l'entrée. Il
finissait par baisser tellement qu'il y avait à peine quelques pieds de
distance entre lui et la mer, et qu'il nous fallut courber la tête pour
éviter les rochers qui nous dominaient.
Les rameurs donnèrent deux bons coups d'aviron, et nous passâmes
brusquement sous le rideau vertical, pour nous trouver au grand air,
sous les étoiles, qui brillaient d'un éclat trouble, et la lune, qui se
montrait en un contour vague et indécis, à travers un brouillard de plus
en plus dense.
Juste en face de nous se présentait une tache foncée, mal délimitée, qui
à notre approche prit la forme d'un lougre de grande taille se soulevant
et s'abaissant suivant les pulsations de la mer.
Ses vergues longues et minces, le réseau délicat des cordages montaient
au-dessus de nous pendant que nous nous glissions sous la voûte, et que
le grincement des poulies, le froissement des câbles, indiquaient qu'il
était prêt à accomplir ce voyage.
Il allait d'une allure légère et gracieuse, pareil à un gigantesque
oiseau de mer déployant une aile, puis l'autre, pour se préparer à
prendre son vol.
Les bateliers nous mirent bord à bord et attachèrent le canot, pendant
que j'escaladais les bastingages et mettais le pied sur le pont.
C'était un navire spacieux, très large au milieu, avec une élégante
courbure aux bans, et des mâts d'une hauteur bien supérieure à tous ceux
que j'avais vus aux navires de ce genre sur le Solent.
Il était ponté à l'avant, mais avait l'arrière fort profond, avec des
cordages figés sur toute la longueur des côtés pour assujettir les
barils, lorsque la soute était pleine.
Au milieu de cet arrière-pont, les marins avaient établi une solide
écurie où se tenait debout mon brave cheval devant un seau d'avoine.
Mon vieil ami frotta ses naseaux contre ma figure, dès que je fus à
bord, et poussa un hennissement de joie en retrouvant son maître.
Nous étions encore à échanger des caresses, lorsque la tête grisonnante
du lieutenant Bolitho apparut brusquement à l'écoutille de la cabine.
--Nous voici en bon chemin, Capitaine Clarke, dit-il, la brise est tout
à fait tombée, comme vous pouvez le voir, et il pourra s'écouler assez
longtemps avant que nous soyons arrivés à votre port. N'êtes-vous pas
fatigué?
--Je suis un peu las, avouai-je. J'ai encore des battements dans la tête
par suite de la fêlure que j'ai attrapé quand votre corde m'a jetée à
terre.