«Dans l'action, suivez le conseil d'un vieux marin, gardez la position

du vent, et à l'abordage!

«Dites cela à votre amiral le jour de la bataille.

«Dites-le lui tout bas, à l'oreille.

«Dites-lui: _gardez la position du vent et allez-y: à l'abordage_.

«Dites-lui aussi qu'il frappe vite, qu'il frappe fort, qu'il frappe

toujours.

«C'est ainsi que parlait Christophe Minga, et jamais on ne mit à la mer

un homme meilleur, bien qu'il ait eu à grimper à travers le tuyau à

aussière.

«Bien à vous et à vos ordres.

«SALOMON SPRENT»

Pendant toute la lecture de cette épître, Sir Gervas n'avait fait que

rire en dedans, mais la dernière partie nous fit rire aux éclats.

--Qu'il soit à terre ou à bord, il veut absolument que toute bataille

soit un combat naval, dit le baronnet. Il aurait fallu que vous eussiez

ce sage conseil à proposer dans la réunion convoquée aujourd'hui par

Monmouth. Si jamais il vous demande votre avis, répondez-lui: «Gardez la

position du vent et montez à l'abordage!»

--Il faut que je dorme, dis-je en posant ma pipe. Je dois me mettre en

route dès la pointe du jour.

--Non, je vous en prie, mettez le comble à votre bonté en me permettant

d'entrevoir votre respectable père, la Tête-Ronde.

--Il n'y a que quelques lignes, répondis-je. Il a toujours été bref dans

son langage, mais puisqu'elles vous intéressent, je vais vous le lire:

«Je vous envoie la présente, mon cher fils, par un homme pieux, pour

vous dire que j'espère que vous vous comportez ainsi qu'il vous

convient.

«Dans toutes les difficultés et tous les dangers, ne comptez pas sur

vous, mais invoquez l'aide d'en haut.

«Si vous exercez un commandement, enseignez à vos hommes à chanter des

psaumes au moment où ils se rangent en bataille, selon la bonne vieille

coutume.

«Dans l'action, usez de la pointe plutôt que du tranchant.

«Un coup d'estoc doit parer un coup de taille.

«Votre mère et les autres vous envoient leur affection.

«Sir John Lawson a tourné autour d'ici comme un loup affamé, mais il n'a

pu trouver aucune preuve contre moi.

«John Marchbank, de Bedhampton, a été jeté en prison.

«Véritablement l'Antéchrist règne sur le pays, mais le royaume de la

lumière est proche.

«Frappez avec entrain pour la vérité et la conscience.

«Votre père affectueux,

«JOSEPH CLARKE»

«Post-scriptum (de ma mère): J'espère que vous vous rappelez ce que je

vous ai dit au sujet de vos caleçons et aussi des larges collets de

toile, que vous trouverez dans le sac.

«Il n'y a guère plus d'une semaine que vous êtes parti, et pourtant cela

paraît une année.

«Quand vous aurez froid ou que vous serez mouillé, prenez dix gouttes de

l'élixir de Daffy dans un petit verre d'eau de vie.

«Si les pieds vous cuisent, frottez le dedans de vos bottes avec du

suif.

«Rappelez-moi à Maître Saxon, et à Maître Lockarby, s'il est avec vous.

«Son père a été dans une rage folle par suite de son départ, car il

avait à brasser une grande quantité de bière et personne pour surveiller

la cuve à fermentation.

«Ruth a fait cuire un gâteau, mais le four lui a joué un mauvais tour,

et le dedans est resté en pâte molle.

«Un millier de baisers, cher coeur, de la part de votre tendre mère.

«M. C.»

--Un couple de gens sensés, dit Sir Gervas qui, après avoir achevé sa

toilette, s'était mis au lit. Maintenant je commence à comprendre

comment vous êtes fabriqué, Clarke. Je vois les fils dont on s'est servi

pour vous tisser. Votre père veille à vos besoins spirituels; votre mère

se préoccupe des besoins matériels. Mais je crois que le prêche du vieux

charpentier est plus à votre goût. Vous êtes un infâme latitudinaire,

mon homme. Sir Stephen crierait haro sur vous et Josué Pettigrue vous

renierait. Bon! éteignons la lumière, car nous devons tous les deux être

en mouvement au chant du coq. Voilà notre religion pour le moment.

--Celle des premiers Chrétiens, suggérai-je.

Sur quoi on rit tous les deux.

Puis, on s'endormit.

VIII--Le piège tendu sur la route de Weston.

Aussitôt après le lever du soleil, je fus réveillé par un des

domestiques du Maire qui me prévint que l'honorable Maître Wade

m'attendait en bas.

M'étant levé et habillé, je le trouvai assis à la table du salon, avec

des papiers, une boîte de pains à cacheter, et occupé à sceller la

missive que je devais porter.

C'était un homme de petite taille, vieilli, à la figure blême, se tenant

très droit, brusque dans son langage, et dont la tournure faisait songer

à un soldat plutôt qu'à un homme de loi.

--Voilà, dit-il en appuyant le cachet sur la cire qui couvrait le noeud

du cordon. Je vois que votre cheval vous attend tout sellé, dehors. Vous

ferez bien de passer par Nether le Bas, et le Canal de Bristol, car nous

avons appris que la cavalerie ennemie garde les routes jusqu'au delà de

Wells. Voici votre paquet.

Je m'inclinai et plaçai le pli dans l'intérieur de ma tunique.

--C'est un ordre écrit, ainsi qu'il a été proposé dans le conseil. Le

Duc répondra peut-être par écrit, peut-être de vive voix. Dans les deux

cas, conservez bien sa réponse. Le paquet contient aussi les dépositions

du clergyman de la Haye, et celles des deux témoins présents au mariage

de Charles d'Angleterre avec Lucy Walters, la mère de Sa Majesté. Votre

mission est d'une importance telle que le succès de notre entreprise

peut en dépendre entièrement. Faites en sorte de remettre le papier à

Beaufort en personne. Sans quoi il n'aurait peut-être aucune valeur

devant un tribunal.

Je promis de le faire, si la chose était possible.

--Je vous engagerais aussi, reprit-il, à emporter le sabre et le

pistolet pour vous prémunir contre les dangers de la route, mais à

laisser ici casque et cuirasse, qui vous donneraient une tournure trop

guerrière pour un paisible messager.

--J'avais déjà pris ce parti, dis-je.

--Il n'y a plus rien à ajouter, capitaine, dit l'homme de loi, en me

tendant la main. Puisse la bonne fortune vous accompagner! Ayez la

langue muette et l'oreille au guet. Veillez attentivement sur tout ce

qui se passera. Examinez bien quelles gens auront l'air sombre ou l'air

content. Il peut se faire que le Duc soit à Bristol, mais il est

préférable que vous alliez à sa résidence de Badminton. Notre mot de

passe est aujourd'hui Tewkesbury.

Après avoir remercié mon instructeur de ses conseils, je sortis et

montai sur Covenant, qui piétinait le sol et rongeait son frein, tout

joyeux de son nouveau voyage.

Fort peu de citadins étaient dehors, mais plus d'une tête coiffée du

bonnet de nuit me regarda avec étonnement par la fenêtre.

Je pris la précaution de faire marcher Covenant avec le moins de bruit

possible, jusqu'à ce que nous fussions à une bonne distance de la

maison, car je n'avais pas dit un mot à Ruben du voyage que je

projetais.

J'étais convaincu que s'il était mis au fait, ni la discipline, ni même

les chaînes toutes neuves de son amour ne sauraient l'empêcher de partir

avec moi.

Malgré mon attention, les fers de Covenant rendaient un son clair sur

les galets, mais en me retournant, je vis que les stores restaient

abaissés à la chambre de mon fidèle ami, et que tout paraissait

tranquille dans la maison.

Aussi j'agitai ma bride et partis à un trot rapide, par les rues

silencieuses, encore jonchées des fleurs fanées, encore égayées de

rubans.

À la porte du nord était de garde une demi-compagnie, qui me laissa

franchir la muraille, sitôt que j'eus prononcé le mot de passe.

Aussitôt que je fus hors des anciens murs, je me trouvai en pleine

campagne, orienté vers le nord, et la route libre devant moi.

C'était une matinée superbe.

Le soleil se levait au-dessus de ses collines lointaines.

Ciel et terre prenaient des teintes de rouille et d'or.

Les arbres des vergers, qui bordaient la route, étaient peuplés

d'innombrables oiseaux qui babillaient, chantaient, remplissaient l'air

de leur ramage aigu.

Il y avait dans chaque souffle quelque chose qui vous rendait plus

léger, plus joyeux.

Le bétail roux du Somerset avec ses yeux curieux se rangeait le long des

haies, projetant de grandes ombres sur les champs, et me regardait au

passage.

Des chevaux de ferme posaient la tête par-dessus les portes à

claire-voie et hennissaient comme pour saluer leur frère à la robe

lustrée.

Un grand troupeau de moutons à toison de neige descendit vers nous sur

la pente d'une hauteur et se mit à sauter et gambader au soleil.

Tout n'était que vie innocente, depuis l'alouette qui chantait dans les

airs jusqu'à la menue musaraigne qui courait par le blé mûrissant,

jusqu'au martinet qui partait au bruit de mon approche.

Partout, la vie, dans son innocence.

Que devons-nous penser, mes chers enfants, quand nous voyons les bêtes

des champs pleines de bienveillance, de vertu, et de gratitude.

Où est-elle cette supériorité dont, nous parlons!

Sur le terrain dominant qui montait au Nord, je me retournai pour

contempler la ville endormie, avec cette large bordure de tentes et de

chariots, qui faisait bien voir combien sa population s'était accrue

subitement.

L'étendard royal flottait encore au clocher de Sainte-Madeleine, pendant

que le beau clocher symétrique de Saint-Jacques portait bien haut le

drapeau bleu de Monmouth.

Pendant que je les contemplais, le vif et pétulant roulement d'un

tambour se fit entendre dans l'air matinal, en même temps que le chant

clair et vibrant des trompettes, tirant les troupes de leur sommeil.

Au loin, et des deux côtés de la ville se déployait une magnifique

perspective sur les collines du comté de Somerset, formant des

ondulations jusqu'à la mer lointaine, peuplée de villes, de hameaux, de

châteaux à tourelles, de clochers, avec des combes boisées, des étendues

de terres à blé, un spectacle aussi beau que l'oeil pouvait le

souhaiter.

Quand j'eus fait faire demi-tour à mon cheval pour reprendre ma route,

je sentis, mes chers enfants, qu'un tel pays méritait qu'on se battit

pour lui et que la vie d'un homme était bien peu de chose, du moment

qu'il pouvait contribuer, pour si peu que ce fût, à lui assurer la

liberté et le bonheur.

Dans un petit village de l'autre côté de la hauteur, je rencontrai un

poste de cavalerie dont le chef m'accompagna quelque temps à cheval et

me mit sur la route de Stowey le Bas.

Mes yeux de natif du Hampshire furent étonnés en remarquant la couleur

rouge uniforme du sol de cette région qui est bien différente du

calcaire et du gravier de Havant.

Les vaches sont également rousses, en majorité.

Les cottages ne sont point bâtis en briques ni en bois, mais d'une sorte

de pisé qu'on nomme cob et qui garde sa solidité et son état lisse tant

qu'il n'a pas été mouillé.

En conséquence, on protège les murs contre la pluie au moyen de toits de

chaume qui s'avancent beaucoup.

Il y a à peine un clocher dans toute cette région, chose encore qui

parait étrange aux habitants des autres parties de l'Angleterre.

Toutes les églises ont une tour carrée, avec des clochetons aux angles.

Les tours sont presque toujours très larges et contiennent de très beaux

carillons.

La route, que je devais suivre, longeait la base des belles collines de

Quantock, où des combes aux denses forêts sont éparses parmi des dunes

vastes, couvertes de bruyères et d'un épais tapis de fougères et de

myrtilles.

De chaque côté du chemin descendaient des ravins tortueux bordés d'ajonc

jaune, qui jaillissait de l'épaisse couche de terre rouge comme une

flamme sortant de cendres chaudes.

Des ruisseaux d'une eau colorée par la tourbe descendaient à grand bruit

de ces vallons et passaient par-dessus la route.

Covenant y enfonçait jusqu'aux pâturons et avait des mouvement de

surprise, en voyant des truites au large dos passer comme des flèches

entre ses pieds de devant.

Je voyageai pendant tout un jour à travers ce beau pays, où je fis peu

de rencontres, car je me tenais à distance des grandes routes.

Quelques pâtres et fermiers, un clergyman aux longues jambes, un

colporteur avec sa mule, un cavalier portant une grande sacoche et qui

me fit l'effet d'un acheteur de chevelures, voilà tout ce que je peux me

rappeler.

Une cruche noire d'une demi pinte d'ale et un croûton de pain dans une

auberge voisine de la route, tel fut mon seul repas.

Près de Combwich, Covenant perdit un fer et j'eus à perdre deux heures

dans la ville, avant de trouver une forge et de pouvoir faire remédier à

l'accident.

Ce fut seulement dans la soirée que j'arrivai enfin sur les bords du

Canal de Bristol, à un endroit nommé les Shurton Bars, où les flots

vaseux du Parret se déversent dans la mer.

En cet endroit, le canal est si large, que l'on distingue à peine les

montagnes galloises.

Le rivage est plat, noir, bourbeux, piqué çà et là de taches blanches

qui sont des oiseaux de mer, mais plus loin, vers l'est, surgit une

ligne de collines fort sauvages, fort escarpées, qui en certains

endroits se dressent en murailles à pic.

Ces falaises se dirigent vers la mer, et les intervalles, que laissent

leurs entailles, forment un grand nombre de petits ports, de baies à sec

pendant la moitié de la journée, mais capables de porter un bateau de

belle taille, dès que le flux est à la moitié.

La route suivait ces crêtes nues et rocheuses, qu'habite une population

clairsemée de pêcheurs et de pâtres farouches.

Ils venaient sur le seuil de leurs cabanes en entendant résonner les

fers de mon cheval, et me lançaient au passage quelqu'une des grosses

plaisanteries qui ont cours dans l'Ouest.

À mesure que la nuit approchait, le pays se faisait plus triste et plus

désert.

À de rares intervalles clignotait une lumière lointaine venant d'un

cottage solitaire au flanc des collines.

C'était le seul indice de la présence de l'homme.

Le rude sentier se rapprochait de la mer, mais malgré son élévation, les

embruns produits par les brisants le franchissaient.

J'avais les lèvres saupoudrées de sel.

L'air était plein du grondement rauque de la houle, du sifflement grêle

des courlis, qui m'effleuraient de leur vol, pareils à des créatures de

l'autre monde, blanches, vagues, à la voix mélancolique.

Le vent soufflait par bouffées courtes, brusques, irritées, venant de

l'Ouest.

Bien loin, sur les eaux noires, s'apercevait un point lumineux, unique,

montant, descendant, oscillant, puis disparaissant à la vue, ce qui

indiquait la violence de la tempête qui avait éclaté sur le canal.

Pendant que je chevauchais par le crépuscule à travers ce paysage

étrange et sombre, mon esprit se tourna naturellement vers le passé.

Je songeai à mon père, à ma mère, au vieux charpentier, à Salomon

Sprent.

Puis, mes pensées se reportèrent sur Decimus Saxon, dont le caractère

aux faces multiples offrait autant de sujets d'admiration et de sujets

d'horreur.

L'aimais-je, ne l'aimais-je pas?

C'était plus que je ne pouvais dire.

Après lui, je me rappelai mon fidèle Ruben, et son idylle amoureuse avec

la jolie Puritaine, pour songer ensuite à Sir Gervas et au naufrage de

sa fortune.

De là mon esprit se reporta à l'état de l'armée, et à l'avenir de la

rébellion, ce qui me ramena à ma mission présente, à ses périls et à ses

difficultés.

Après avoir retourné en mon esprit toutes ces choses, je commençais à

m'assoupir sur le dos de mon cheval.

Je succombais à la fatigue du voyage et à l'endormante cantilène des

vagues.

Je venais justement de commencer un rêve où je voyais Ruben Lockarby

couronné Roi d'Angleterre par _Mistress_ Ruth Timewell, pendant que

Decimus Saxon se préparait à décharger sur lui son pistolet bourré d'un

flacon de l'élixir de Daffy, lorsque tout à coup, sans avertissement, je

fus violemment jeté à bas de mon cheval, et me trouvai étendu à moitié

évanoui, sur le sentier pierreux.

J'étais si étourdi, si ébranlé par cette chute inattendue, que je restai

quelques minutes incapable de comprendre où j'étais et ce qui m'était

arrivé, bien que j'entrevisse vaguement des gens qui se penchaient sur

moi et que des rires rauques retentissent à mes oreilles.

Lorsqu'enfin je fis un effort pour me remettre debout, je m'aperçus

qu'un tour de corde avait été passé autour de mes bras et de mes jambes,

de façon à les rendre immobiles. D'un violent effort, je parvins à

dégager une main et la lançai à la face d'un des hommes qui me

maintenaient, mais aussitôt toute la bande, au moins une douzaine, se

jeta sur moi.

Les uns me donnaient des coups de poing ou de pied.

D'autres serraient une autre corde sur mes coudes et la nouaient si

adroitement que j'étais tout à fait impuissant.

M'apercevant que dans mon état de faiblesse et d'étourdissement, tous

mes efforts seraient vains, je restai étendu dans un silence grognon,

mais l'oeil au guet, sans prendre garde aux nouvelles bourrades qui

fondaient sur moi.

Il faisait si noir qu'il me fut impossible de voir les figures de mes

agresseurs, ni de faire la moindre supposition sur ce qu'ils pouvaient

être, ou sur la façon dont ils m'avaient fait tomber de ma selle.

Le bruit que faisait un cheval en rongeant son frein et piétinant tout

près de là, m'apprit que Covenant était prisonnier, aussi bien que son

maître.

--Pete le Hollandais en a reçu autant qu'il peut en porter, dit une voix

rude et rauque. Il gît sur la route aussi inerte qu'un congre.

--Ah! Pauvre Pete! dit à demi-voix un autre. Il ne touchera plus à une

carte; il ne videra plus son verre de cognac.

--Pour ça, vous mentez, mon bon ami, dit l'homme frappé, d'une voix

faible et chevrotante, et je vous prouverai que vous mentez, si vous

avez un flacon dans votre poche.

--Quand même Pete serait mort et enterré, dit celui qui avait parlé le

premier, il suffirait du mot d'eau-de-vie pour le faire revenir.

Donnez-lui une gorgée de votre bouteille, Dicon.

On entendit dans l'obscurité un bruit de glouglou et d'aspiration, suivi

d'une forte inspiration du buveur.

--_Gott sei gelobt_! (Dieu soit loué) s'écria-t-il d'une voix plus

forte. J'ai vu plus d'étoiles qu'il n'en a été fait. Si ma _kopf_

(tête) n'avait pas été bien cerclée, il l'aurait démolie comme un baril

mal lié. Il a un coup de poing qui vaut une ruade de cheval.

Comme il parlait, le rebord de la lune se montra par-dessus un

escarpement et jeta un flot de froide et claire lumière sur la scène.

Levant les yeux, je vis qu'une grosse corde avait été tendue en travers

de la route, d'un tronc d'arbre à un autre, à une hauteur d'environ huit

pieds au-dessus du sol.

Je n'aurais pu m'en apercevoir dans les ténèbres, lors même que j'eusse

été tout à fait éveillé, mais comme elle me rencontra au niveau de la

poitrine, pendant que Covenant passait par-dessous au trot, elle

m'arrêta brusquement et me jeta à terre avec une grande violence.

Soit par l'effet de la chute, soit par celui des coups reçus, j'avais

des coupures profondes, en sorte que je sentais le sang couler en nappe

chaude sur mon oreille et mon cou.

Néanmoins je ne fis aucune tentative pour remuer.

J'attendis en silence pour voir qui étaient les gens aux mains desquels

j'étais tombé.

Je ne craignais qu'une chose, qu'on m'enlevât mes lettres et que ma

mission n'eût plus de but.

À la seule pensée d'être désarmé sans combattre et de perdre les papiers

qui m'avaient été confiés, et cela la première fois que l'on me

chargeait d'une tâche pareille, le sang me monta tout bouillant à la

figure, tant j'étais honteux.

La bande, qui m'avait capturé, se composait de gaillards aux barbes

incultes, coiffés de bonnets de fourrure, vêtus de jaquettes de futaine,

avec des ceintures de buffle auxquelles étaient suspendus des épées

courtes et droites.

Leurs figures hâlées, tannées par le soleil, et leurs grandes bottes

montraient que c'étaient des pêcheurs ou des marins, et on eût pu,

d'ailleurs, le deviner à leur rude langage maritime.

Deux d'entre eux se tenaient à genoux de chaque côté de moi avec leurs

mains sur mes bras.

Un troisième était debout en arrière tenant un pistolet armé, pendant

que les autres, au nombre de sept ou huit, aidaient à se remettre sur

pied l'homme que j'avais frappé, et qui saignait abondamment par une

entaille au-dessus de l'oeil.

--Emmenez le cheval chez le père Microft, dit un homme trapu, à barbe

noire, qui paraissait être leur chef. Ça n'est pas une rosse louée pour

un dragon, mais une belle bête, dans toute sa force, qui se vendra au

moins soixante pièces. Avec votre part, Pete, vous aurez de quoi acheter

onguent et emplâtres pour votre blessure.

--Ha! chien! cria le Hollandais en me montrant le poing, vous voudriez

bien tomber sur Peter, n'est-ce pas? Vous voudriez bien saigner Peter,

n'est-ce pas? Mille diables, mon homme, si vous et moi, nous étions

ensemble sur la cime de la montagne, on verrait bien lequel est le plus

fort.

--Embrayez votre machine à bavarder, Pete, grogna un de ses camarades.

Ce gaillard-là est, bien sûr, un membre de Satan, et il exerce une

profession qu'un gredin à l'âme basse, rampante, un coquin de vile

naissance est seul capable d'embrasser. Et pourtant, je vous le

garantis, rien qu'à le voir, il vous trousserait comme un coq de

bruyère, s'il posait sur vous ses grandes mains. Et vous crieriez au

secours, comme vous l'avez fait à la dernière Saint-Martin, quand vous

avez pris la femme de Dick le tonnelier, pour un employé de l'excise.

--Me trousser, n'est-ce pas? Mort et enfer! cria l'autre que sa blessure

et l'eau-de-vie avaient mis dans une rage folle, nous allons voir,

attrape-ça, frai du diable, attrape-ça.

Et courant à moi, il me donna des coups de pieds de toute sa force, avec

ses lourdes bottes de marin.

Quelques-uns de la bande riaient, mais l'homme, qui avait parlé le

premier, donna au Hollandais une poussée qui le fit tourner sur

lui-même.

--Pas de ça! dit-il d'un ton rude. Sur le sol anglais, on se bat

loyalement à l'anglaise. Pas de vos mauvais coups du continent. Ce n'est

pas moi qui resterai là à voir donner des coups de pied à un Anglais,

par le fils d'une fille de joie d'Amsterdam, un individu au ventre en

tonneau, au lécheur de schnaps, au coeur de poulet. Qu'on le pende, si

cela plaît au patron! Tout ça se passera à bord, à découvert, mais, par

le tonnerre, c'est une bataille que vous allez avoir, si vous touchez

encore à cet homme-là.

--Tout doux, Dicon, dit leur chef, d'une voix conciliante, nous savons

tous que Pete n'est pas de taille à se battre, mais il est le meilleur

tonnelier de la côte. Eh! Pete! Il n'a pas son pareil pour faire une

douve, pour cercler, pour assembler. Qu'on lui donne une planche, et il

en aura fait un baril, pendant le temps qu'un autre se demandera comment

il faut faire.

--Ah! vous vous rappelez cela, Capitaine Murgatroyd, dit le Hollandais

d'un ton maussade, mais vous me regardez assommer, battre, et narguer,

et injurier, et qu'est-ce qu'on fait pour moi? Je vous le jure, quand la

_Maria_ retournera au Texel, je me remettrai à mon ancien métier, je

vous en réponds, et je ne remettrai plus le pied sur son bord.

--Pas de danger! répondit le Capitaine, en riant. Tant que la _Maria_

ramassera ses cinq mille pièces d'or et sera capable de montrer ses

talons à n'importe quel cotre de la côte, on n'a pas à craindre que cet

avaricieux de Pete perde sa part de gain. Comment l'ami, si cela

continue, vous serez assez riche dans un an ou deux pour monter une

baraque à votre compte, avec une pelouse bien tondue par-devant, des

arbres taillés en forme de paons, des fleurs formant un dessin, un canal

près de la porte, et une grande ménagère, pleine d'entrain, tout comme

si vous étiez un bourgmestre! Il s'est fait plus d'une fortune, grâce

aux malines et au cognac.

--Oui, et grâce aux malines et au cognac, il y a eu plus d'une tête

cassée, grogna mon ennemi. Tonnerre! Il y a autre chose à envisager que

les baraques et les plates-bandes. Il y a les côtes qui donnent des

coups de vent, et les tempêtes du Nord-Ouest, et la police, et les

espions.

--Et c'est justement par là que le marin adroit l'emporte sur le pêcheur

de harengs, ou sur le caboteur aux allures timides, qui se donne tant de

mal d'un Noël à l'autre, qui risque tous les dangers et n'a pas de ces

petits profits. Mais assez causé! En route avec le prisonnier, et qu'on

le mette en sûreté avec les entraves aux pieds!

Je fus remis debout, et tantôt porté, tantôt traîné au milieu de la

bande.

Mon cheval avait déjà été emmené dans la direction opposée.

Notre trajet s'écartait de la route, pour descendre par un ravin très

rocheux, très accidenté qui allait en pente vers la mer.

Il semblait qu'il n'y eût pas trace de sentier.

Micah Clarke - Tome II Le Capitaine Micah Clarke · 第 9 / 14 段